LE FRÈRE QUÊTEUR OU LE CHARLATANISME DES MOINES
Certalde, comme vous pouvez l'avoir ouï dire, est un village de la vallée d*Else, dépendante de l'État de Toscane. Quoique ce village soit aujourd'hui fort peu considérable, il n'a pas laissé d'être autrefois habité par un grand nombre de gentilshommes et de gens aisés. Un religieux de Saint-Antoine, nommé frère Oignon, et conventuel de Florence, avait contume d'y aller tous les ans une fois, pour y recueillir les aumônes des sots et des imbéciles. Il s'y rendait d autant plus volontiers, qu'il trouvait la quête abondante, et qu'il y était bien reçu, moins pour l'estime qu'on faisait de sa personne, qu'à cause peut-être du nom qu'il portait, parce que le terroir de ce canton produit les meilleurs oignons de toute la Toscane. Ce frère Oignon, d'une petite taille, âu visage enluminé, au poil roux, avait l'humeur fort enjouée, et quelquefois un peu gaillarde. Il était, dans le fond, fort ignorant ; mais il parlait si bien et si facilement, que qui ne l'aurait pas connu de près, l'aurait pris pour un grand orateur, pour ne pas dire pour un Cicéron on pour un Quintilien : aussi était-il aimé et bien reçu de tous les gens du pays.
Étant donc allé à Certalde, selon sa coutume, au moins d'août, un dimanche matin, vers l'heure que le peuple des environs venait à la messe de la paroisse, il s'avança proche la porte de l'église, et parla en ces termes aux hommes et fenmaes qui y étaient assemblés : a Vous savez, messieurs et dames, que vous êtes dans l'usage de donner tous les ans aux pauvres religieux de Saint-Antoine, de vos blés et de vos revenus, les uns peu, les autres beaucoup, chacun selon ses facultés et sa dévotion, afm que le bienheureux saint Antoine ait soin de votre bétail ; vous avez même accoutumé de faire chaque année du bien à ceux qui sont affiliés à notre congrégation. Je viens donc ici, par l'ordre de mon supérieur, recueillir les effets de votre charité ordinaire : ainsi donc, par la grâce de Dieu, vous êtes avertis de vous rendre ici cette après-midi, aussitôt que vous entendrez le son des cloches ; je vous prêcherai et ferai baiser la sainte croix, selon la manière accoutumée, dans ce même endroit, devant la porte de l'église ; et parce que je vous connais très-dévots à monsieur le baron saint Antoine, mon patron, je vous montrerai, par grâce spéciale, une très-belle et très-sainte relique que j'ai jadis apportée moi-même de la terre sainte. C'est une des plu-
mes de Fange Gabriel. Il la laissa tomber dans la chambre de la vierge Marie,
quand il vint lui annoncer qu'elle concevrait et enfanterait le Sauveur du
monde.
Après cet avertissement, le bon religieux prit congé de l'assemblée, et entra dans l'église pour y entendre la messe.
Pendant ce temps-là, deux drôles fins et découplés, Tun appelé Jean de la Bragonière, l'autre Biaise Pissin, qui avaient entendu ce qu'il venait de dire au peuple assemblé, complotèrent de lui faire pièce, quoiqu'ils fussent de ses amis et de sa compagnie. La plume prétendue de l'aile de l'ange Gabriel les avait fait beaucoup rire ; ils résolurent de la lui enlever, pour jouir ensuite de son embarras quand il voudrait la montrer au peuple. Frère Oignon dîna ce jour-là au château. Quand ils surent qu'il était à table, ils se rendirent aussitôt à l'auberge où il logeait, et convinrent que l'un amuserait le valet du moine, tandis que l'autre chercherait la plume dans le sac du frère quêteur, se faisant d'avance un plaisir de voir la manière dont il s'y prendrait pour s'excuser devant ses auditeurs, auxquels il s'était engagé de la montrer.
Avant d'aller plus loin, il est nécessaire que je vous fasse connaître le valet que l'ami de Biaise s'était chargé d'amuser, tandis que Jean fouillerait dans le sac du religieux. Vous saurez d'abord que son nom était analogue à sa personne. On l'appelait Gucchio Balena, comme qui dirait gros animal ; plusieurs le désignaient par le nom de Gucchio Lourdaud ; d'autres ne le nommaient jamais que Gucchio Cochon. Il avait la figure si grotesque que le peintre Lipotopo, qui a fait tant de caricatures, n'en imagina jamais de plus singulière ni de plus bizarre. Quant à la lame, elle répondait parfaitement au fourreau : son esprit était aussi épais que son corps. Frère Oignon, qui se plaisait souvent à égayer ses amis des sottises de ce valet, avait accoutumé de dire qu'il lui connaissait neuf défauts si considérables, qu'un seul aurait suffi pour éclipser ou ternir toutes les qualités, toutes les vertus qu'on a vues briller dans Salomon, Aristote, Sénèque, si ces grands hommes en eussent été atteints. Représentez-vous d'après cela quel homme ce devait être que ce garçon. Quand on demandait à frère Oignon quels étaient les neuf défauts qu'il trouvait en lui, il répondait par ces trois mauvais vers de sa façon :
Il est paresseux, gourmand et menteur, Ivrogne, médisant, voleur, Sans esprit, raison ni valeur.
« Outre ces vices, il en a plusieurs autres que je ne dis pas, ajoutait le moine. Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'il veut se marier partout où il se trouve, et louer une maison pour y établir un ménage complet : parce qu'il a la barbe noire, forte et assez bien fournie, il se croit beau garçon, et s'imagine que lou-
tes les femmes qui le regardent sont amoureuses de lui ; et si Ton voulait le laisser faire, il courrait après elles, commes les chiens après les lièvres. Il faut cependant convenir qu'il me sert avec beaucoup de zèle ; car personne ne me parle jamais en secret, qu'il ne veuille savoir ce qu'on me dit ; et s'il arrive que quelqu'un me demande quelque chose, il a tant de peur que je ne sache point répondre, qu'il est le premier à dire oui ou non, selon qu'il le juge convenable... » Mais reprenons le fil de notre histoire.
Frère Oignon avait laissé cet habile valet à son logis, avec ordre de prendre bien garde que personne ne touchât à son bagage, et surtout à la besace où il tenait ses reliques. Mais Gucchio Lourdaud, qui se plaisait plus dans les cuisines que le rossignol ne se plaît sur les verts feuillages, surtout quand il savait qu'il y avait quelque servante, était descendu dans celle de l'auberge, où il avait vu une grosse cuisinière, mal faite, rabougrie, avec deux horribles tétasses longues et pendantes, et un visage large, ratatiné, plus hideux que celui du plus laid des Baronchi. Cette vilaine créature enfumée, suante et toute barbouillée de graisse, ne laissa pas de lui paraître ragoûtante. L'empressement avec lequel il était allé la joindre fit qu'il laissa la chambre du frère Oignon ouverte, et son petit bagage exposé à l'abandon. Quoiqu'on fut alors dans le mois d'août, et par conséquent au fort de la chaleur de Télé, il s'assit auprès du feu, et commença d'entrer en conversation avec cette servante, qui se nommait Nute. Il débuta par lui dire qu'il était gentilhomme par procureur, et qu'il avait plus de mille écus, sans y comprendre ceux qu'il devait bientôt donner pour achever d'acquitter certaines dettes. Il n'y eut point de bien qu'il ne lui dit de sa personne ; et sans faire attention qu'il portait un chapeau plein de crasse et rongé des bords, que son habit était tout déchiré, tout rapiécé de morceaux de différentes étoffes, que sa culotte, percée en plusieurs endroits, laissait voir sa cuisse noire et velue comme celle d'un sanglier, que ses souliers s'en allaient en lambeaux, il ajouta, comme s'il eût été un gros seigneur, qu'il voulait l'habiller tout de neuf et la retirer du service ; que sans avoir de grands héritages, il se faisait fort de lui procurer une honnête aisance : en un mot, il n'y eut point de magnifiques promesses qu'il ne lui fît. Mais comme rien n'annonçait en lui qu'il fût en état d'en effectuer aucune, il ne réussit qu'à se faire moquer de lui et à passer pour un véritable fou dans l'esprit de la servante.
Biaise Pissin et Jean de la Bragonière, ravis de trouver Gucchio Cochon occupé à en conter à la cuisinière du logis, entrèrent sans peine dans la chambre du religieux. La première chose qui leur tomba sous la main fut précisément la besace où était la plume. Ils l'ouvrent, la fouillent, et trouvent une petite boîte enveloppée dans je ne sais combien de morceaux de taffetas, et dans la boîte une plume de la queue d'un perroquet vert. Us ne doutent point que ce ne soit celle que le moine avait promis de faire voir aux habitants de Certalde, et ils s'en
542 CONTES DE BOGGACE.
emparent. Il eût été d'autant plus facile au frère Oignon de persuader au peuple de cet endroit que cette plume avait appartenu aux ailes de Tange Gabriel, que les perroquets étaient alors peu connus : le luxe d'Egypte n'était point encore passé en Toscane, comme il y est venu depuis, et où il fait tous les jours tant de progrès pour le malheur de l'État. Mais quand ces sortes de plumes auraient été connues dé quelques personnes, il n'est pas moins vrai qu'il eût été aisé au moine de faire accroire aux habitants de ce canton que celle-là avait appartenu à l'ange Gabriel. Non-seulement les oiseaux rares n'y étaient point connus,
mais je suis persuadé qu'on n'y avait jamais entendu parler de perroquets. La pure simplicité des mœurs anciennes régnait encore parmi eux.
Après que les deux jeunes gens eurent pris la plume, pour ne pas laisser la boîte vide et mieux surprendre le frère quêteur, ils s'avisèrent de la remplir de charbons qu'ils trouvèrent dans la cheminée.
Ceux et celles qui avaient entendu l'avertissement de frère Oignon, ne furent pas plutôt sortis de la grand'messe qu'ils se hâtèrent d'arriver chez eux pour en porter la nouvelle à leurs amis, parents et voisins. L'heure arrivée, on accourt en foule au lieu du rendez-vous. Quand le moine eut diné, et qu'il eut pris une heure de repos pour mieux digérer, instruit delà multitude de paysans qui l'attendaient avec impatience, et dont une partie s'étaient rendus au château pour l'engager à venir plus tôt; il envoya dire incontinent à Gucchio Balena de sonner
les clochettes et d'apporter sa besace. Le valet avait de la peine à quitter la cuisine et la cuisinière, qu'il espérait toujours de pouvoir gagner ; mais enfin il obéit.
Après que tout le peuple fut réuni, frère Oignon, qui ne s'aperçut point qu'on eut touché à sa besace, commença sa prédication, et dit mille choses sur le respect dû aux saintes reliques. Quand il fut question de montrer la plume de l'ange Gabriel, il fit allumer deux cierges, ôta son capuchon, développa tout doucement la petite boîte, et l'ouvrit ensuite avec beaucoup de respect, après avoir dit quelques mots en Thonneur de l'ange Gabriel et de sa relique. Surpris de n y trouver que des charbons, il fronça le sourcil de dépit, mais il ne se déconcerta pas; il ne soupçonna point son valet de lui avoir joué ce mauvais tour, parce qu'il n'avait pas assez bonne opinion de son esprit. Il ne lui fit même point de reproches d'avoir mal gardé sa besace ; il ne s'en prit qu'à luimême d'en avoir confié la garde à un homme qu'il connaissait si paresseux, si peu obéissant et si dépourvu de toute espèce d'intelligence. Mais, levant les yeux et les mains vers le ciel, il s'écria de manière à être entendu de tout le monde : «c Bénie soit à jamais, ô mon Dieu, ta puissance, et que ta volonté soit faite en tous temps et en tous lieux! » Après cette exclamation, il referme la boîte ; et se tournant vers le peuple : « Messieurs et dames, leur dit-il d'un ton toujours élevé, pour que tous les auditeurs pussent l'entendre, je dois vous dire que j'étais encore fort jeune, lorsque je fus envoyé par mon supérieur chez les Orientaux, avec ordre de faire toutes les découvertes qui pourraient être avantageuses à notre pays en général, et à notre couvent en particulier. Je partis de Venise, je passai par le bourg des Grecs, et après avoir traversé le royaume de Garbe et de Balducque, j'arrivai quelque temps après en Parion, non sans être fort altéré, comme vous pouvez croire ; et de là je vins en Sardaigne. Mais qu'ai-je besoin devons détailler ici les divers pays que j'ai- parcourus? Il me suffira de vous dire que lorsque j'eus passé le bras de Saint-George, et que j'eus traversé la Truffie et la Bouffie,. qui sont des pays fort habités, je passai dans la terre de Mensonge, où je rencontrai beaucoup de moines et d'autres ecclésiastiques qui fuyaient tous la peine et le travail, le tout pour l'amour de Dieu, et qui s'inquiétaient fort peu de la peine des autres, à moins qu'il ne leur en vînt quelque profit, ne dépensant d'autre argent dans ce pays que de la monnaie sans coin. J'allai de là dans la Brusse, où les hommes et les femmes vont en patins par* dessus les montagnes, où Ton est dans l'usage d'habiller les cochons de leurs propres boyaux. Un peu plus loin, je trouvai un peuple qui portait le pain dans des tonneaux, et le vin dans des sacs. Après avoir quitté ce peuple, j'arrivai aux montagnes deBacchus, où toutes les eaux coulent en descendant, et je pénétrai si avant dans ce pays, que je me trouvai dans très-peu de temps dans l'Inde- Pastenade, où, je jure par l'habit que je porte, je vis voler les couteaux ; chose
qu'on ne saurait croire, à moins de l'avoir vue. Maso del Seggio, gros marchand, que je trouvai là occupé à casser des noix et à vendre les coquilles en détail, pourra vous confirmer cette vérité si vous le rencontrez jamais. Quant à moi, ne trouvant pas ce que j'allais chercher partout, je rebroussai chemin pour ne pas voyager par eau, et revins par terre sainte, où le pain frais ne vaut que quatre deniers la livre, et où le pain chaud se donne pour rien. Je n'y fus pas plutôt arrivé, que je rencontrai le digne patriarche de Jérusalem, qui, pour honorer l'habit du baron monsieur saint Antoine, que j'ai toujours porté dans mes voyages, me fit voir toutes les saintes reliques dont il est dépositaire. Elles étaient en si grand nombre, qu'il me faudrait trop de temps pour vous parler de toutes: cependant, pour vous faire plaisir, je vous dirai un mot des plus remarquables. Il me montra entre autres choses, un doigt du Saint-Esprit, aussi frais, aussi sain, que s'il venait d'être coupé ; le museau du Séraphin qui apparut à saint François; un ongle de Chérubin; une des côtes du Verbum Caro; plusieurs lambeaux des habillements de la Sainte-Foi catholique; quelques rayons de l'étoile qui apparut aux mages d'Orient ; une petite fiole pleine de la sueur de saint Michel lorsqu'il se battit contre le diable ; la mâchoire de Lazare que Jésus-Christ ressuscita, et plusieurs autres choses non moins curieuses. Et comme je lui fis présent de quelques reliques que j'avais doubles, et qu'il avait inutilement cherchées, il me donna en récompense une des dents de sainte Croix ; une petite bouteille remplie du son des cloches du magnifique temple de Salomon, et la plume de l'ange Gabriel dont je vous ai parlé. Il me donna aussi un des patins de saint Guérard de Grand-Ville, dont j*ai fait présent depuis peu à Guérard de Bousi, établi à Florence, qui a beaucoup de vénération pour cette sainte relique : enfin, il me donna des charbons sur lesquels fut grillé le bienheureux saint Laurent. J'apportai toutes ces reliques à Florence avec beaucoup de dévotion et de respect. Il est vrai que mon supérieur ne m'a pas permis de les exposer en public, qu'auparavant il n'eût été bien prouvé qu'elles étaient véritablement les reliques dont elles portaient le nom : mais depuis qu'on en est assuré par les lettres qu'on a reçues du patriarche de Jérusalem et par différents miracles que ces reliques ont opérés, j'ai la permission de les faire voir; et comme je ne veux les confier à personne, je les porte toujours avec moi. Or, vous saurez que, pour conserver précieusement la plume de l'ange Gabriel, je la tiens dans une petite boite ; et les charbons qui servirent à rôtir saint Laurent, je les tiens aussi dans une autre boîte, qui ressemble si fort à la première, que je les prends souvent l'une pour l'autre. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui ; car, croyant emporter avec moi celle où est la plume, j'ai pris celle où sont les charbons. Au reste, je ne regarde point cette équivoque comme un pur hasard ; je la considère plutôt comme un effet de la volonté de Dieu, lorsque je fais réflexion que la fête de saint Laurent est dans deux jours : ainsi la Pro-
vidence a voulu que, pour réveiller en vous la dévotion que vous devez à ce saint martyr, et pour vous disposer à célébrer dignement sa fête, je vous fisse voir aujourd'hui les charbons bénits qui ont servi à son martyre, au lieu de la plume de range Gabriel, dont la fête est encore éloignée.
« Découvrez donc vos têtes, mes chers enfants, et venez voir avec respect cette auguste relique. Je dois vous dire que quiconque sera marqué de ces charbons en signe de croix, le feu ne le brûlera point de toute Fannée, à moins qu'il ne le sente. »
Après ce discours de vrai charlatan, il chanta un cantique à la louange de saint Laurent, ouvrit la boîte, et montra à cette sotte multitude les charbons qu'elle renfermait. Quand il eut donné le temps à tout le monde de les voir et de les admirer, chacun s* empressa de s'en faire marquer et donna une offrande plus forte que de coutume. Frère Oignon, de son côté, fut libéral de croix, et n'épargna point ses charbons à marquer les habits de toile blanche des hommes, et les voiles des femmes, leur faisant entendre qu'à mesure qu'ils s'usaient dans ses doigts, ils croissaient dans la boite, comme il l'avait éprouvé dans une autre occasion : de sorte qu'ayant ainsi croisé tous les habitants do Certalde, à son très-grand profit, il s'applaudit en lui-même d'avoir eu l'esprit de se moquer de ceux qui avaient cru lui faire pièce en lui dérobant la plume. Les voleurs avaient assisté à la prédication, et furent si contents de la défaite que frère Oignon avait trouvée, et de la tournure plaisante qu'il avait donnée à la chose, qu'ils manquèrent de se démonter les mâchoires à force de rire. Quand l'assemblée fut dispersée, ils joignirent le moine, lui apprirent ce qu'ils avaient fait, et lui rendirent sa plume, dont il ne tira pas moins de profit. Tannée suivante, qu'il venait d'en tirer des charbons.
NOUVELLE PREMIÈRE
L'ORAISON CONTRE LES REVENANTS, OU La TÊTE D'ANE
Il y eut autrefois à Florence, dans la rue Saint-Brancasse, un fameux cardeur de laine, nommé Jean le Lorrain, homme beaucoup plus heureux que sage, puisque, malgré sa bêtise et sa grande simplicité, il était souvent nonmié prévôt de tous les cardeurs du quartier Sainte-Marie la Nouvelle, lesquels étaient alors obligés d'aller tenir chez lui leurs assemblées. Il eut, outre cela, d'autres honneurs dans son corps« ce qui lui inspira tant de vanité, qu'il se croyait de beaucoup au-dessus des autres hommes. Comme il n'était pas mal à son aise pour un homme de son état, il donnait souvent à diner aux pères de Sainte-Marie la Nouvelle, et faisait présent à l'un d'une culotte, à l^autre d'un capuchon, à celui'-ci d'une soutane , à celui-là de quelques mouchoirs. Les bons moines lui
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enseignaient en récompense force bonnes oraisons et lui donnaient tantôt le Pater noster en langue vulgaire, tantôt le cantique de saint Alexis; une autre fois les discours de saint Bernard, Thymne de sainte Mathilde, et plusieurs autres choses de cette nature, qu'il conservait précieusement pour le salut de son âme.
Ce bonhomme avait une femme belle et charmante, nommée Tesse, fille de Manucio de Curculia, aussi prudente et aussi leurrée que son mari Pétait peu. Elle n'ignorait pas sa supériorité sur lui à cet égard, et la commère se proposait d'en tirer parti dans l'occasion. L'esprit est un bon meuble; la nature ne nous l'a donné que pour nous en servir. Aussi s'en servit-elle.
Devenue amoureuse de Fédéric de Néri Pégoloti, beau garçon qui la guettait depuis longtemps, et qui, par conséquent, ne l'aimait pas moins, elle lui fit dire par sa servante d*aller la trouver à une maison de campagne, nommée Camérata, qu'elle possédait près de Florence, où elle avait coutume de passer l'été, et où son mari allait quelquefois souper et coucher avec elle pour s'en retourner le lendemain à sa boutique. Fédéric, qui ne désirait autre chose que de pouvoir joindre la belle, ne manqua pas de se trouver au rendez-vous. Il alla la voir le soir même, et comme le mari n'y vint point ce jour-là, le galant soupa tranquillement et coucha avec sa maîtresse, qui, comme on peut le croire, n'employa pas toute sa nuit à dormir. Elle lui apprit, le tenant serré dans ses bras, une demi-douzaine des oraisons de son mari. Ces heureux amants se trouvèrent trop bien des plaisirs de cette nuit pour ne pas prendre des mesures pour les goûter aussi souvent qu'ils le pourraient sans danger. Il fut donc décidé, avant de se séparer, que, pour épargner à la servante la peine de l'aller chercher, Fédéric irait tous les jours à une maison de campagne qu'il avait au delà de celle de sa maîtresse par où il passait pour y aller ; qu'en allant ou revenant il aurait soin de jeter un coup d'œil sur le coin d'une vigne voisine de la maison, où il verrait une tète d'âne sur la pointe d'un gros échalas ; que lorsque le museau de cette tète serait tourné du côté de la ville, ce serait signe que le mari serait absent, et qu'il ne tiendrait qu'à lui d'occuper sa place cette nuit; que dans le t^s que la porte se trouvât fermée, il frapperait trois coups, après lesquels il n'attendrait pas longtemps sans qu'on lui ouvrit : mais que si le museau était tourné du côté de Fiésole, cela voudrait dire que maître Jean était dans la maison, et qu'il ne devait pas y entrer. Par le moyen de cet arrangement, la belle et le galant passèrent plusieurs nuits ensemble sans avoir besoin de commissionnaire pour s'avertir et sans crainte d'être surpris. Mais un soir que Fédéric devait aller souper avec la dame qui l'attendait avec deux bons poulets rôtis, il arriva que maître Jean, qui ne comptait pas pouvoir, ce jour-là, se rendre auprès de sa femme, y alla pourtant, et fort tard, contre sa coutume. Tesse fut fori fâchée de sa visite. Pour l'en punir, elle ne lui servit
à souper qu'un morceau de lard bouilli. Les deux chapons, plusieurs œufs frais et une bouteille de bon vin furent enveloppés, par son ordre, dans une serviette bien propre, et portés par sa confidente dans un jardin où Ton pouvait entrer sans passer par la maison. Tu poseras tout cela, lui dit-elle, au pied du pêcher où nous avons soupe plusieurs fois. Mais la précipitation avec laquelle cela fut fait, pour en dérober la connaissance au mari, jointe à la mauvaise humeur qu'elle avait déjà, fut cause qu'elle oublia de dire à la fille d'attendre Fédéric pour le renvoyer, après lui avoir fait emporter le souper.
Quand le mari et la femme eurent tristement mangé leur morceau de lard, ils se couchèrent, et la servante aussi. A peine furent-ils dans le lit, que voilà le galant qui arrive et qui frappe doucement à la porte. Le mari l'entend d'abord, et la belle encore mieux ; mais pour ne point donner des soupçons au cocu, elle Bt semblant de dormir. Fédéric heurte une seconde fois. Jean, étonné, pousse sa femme, et lui dit : « Entends-tu, Tessel quelqu'un heurte à la porte. — Hélas ! répondit-elle, je n'en suis pas surprise: c'est un revenant, un esprit qui me fait une peur terrible depuis plusieurs nuits : tellement qu'aussitôt que je l'entends, je fourre ma tête dans les draps, et n'ose me lever qu'il ne soit grand jour. — Rassure-toi, ma femme; si c'est un esprit, il ne nous fera pas de mal : j'ai dit, en me mettant au lit, le Te Iticis et Vlntemerata, De plus, j'ai fait le signe de la croix aux quatre coins du lit; ainsi, quelque pouvoir qu'il ait, nous n'avons pas à craindre qu'il nous nuise en aucune façon. » La belle, peu contente d'avoir donné le change au bonhomme, craignant que son amant ne la soupçonnât de n'être pas à lui seul, résolut de se lever et de lui faire entendre qu'elle était avec son mari. Dans cette idée, elle dit à Jean : « Vos oraisons et vos signes de croix ne me rassurent pas beaucoup, s*il faut vous parler net, je ne serai tranquille qu'après que nous Taurons conjuré. — Et comment le conjurer? répondit le benêt de mari. — Ne t'inquiète pas de cela, répliqua-t-elle. J'allai l'autre jour gagner mes indulgences à Fiésole : une saiute religieuse, à qui je fis part de ma peur, m'enseigna une oraison infaillible pour conjurer et chasser à jamais les esprits et les revenants. Elle en a fait l'expérience et s'en est bien trouvée. J'aurais déjà éprouvé sa recette, mais je n'ai pas osé, parce que j'étais seule. Maintenant que tu es avec moi, levonsnous, si tu m'en crois, et allons le conjurer, avant qu'il se retire de lui-même, afin qu'il ne revienne plus. » Jean y consentit. Ils se lèvent donc, et vont à la porte où Frédéric, plein d'impatience et de jalousie, commençait à soupçonner la fidélité de sa maîtresse. Tout en y allant, Tesse dit à son mari de cracher au moment qu'elle l'avertirait. Ce bonhomme le lui promit; et quand ils furent près de la porte, elle commença son oraison, disant : a Esprit, esprit qui cours ainsi la nuit, tu es venu ici la queue droite, retourne-t'en de même. Tu trouveras au jardin, au pied du gros pêcher, deux bons poulets, quantité d'œufs
de ma gelinc, et une bouteille de vin ; prends ce qu'il te faudra, et retire-loi sans faire aucun mal ni à moi ni à Jean, mon mari, qui est ici. » Après ces paroles, elle dit à Jean de cracher, et Jean cracha. Fédéric, qui entendait tout cela, fut bientôt au fait; ses soupçons se dissipèrent, et, malgré la mauvaise humeur que lui causait ce fâcheux contre-temps, il eut bien de la peine de s'empêcher de rire quand il entendit cracher le mari par ordre de sa femme. 11 disait alors en lui-même: « Puisse-t-il cracher les dents! » La conjuration ayant été répétée par trois fois, les conjurateurs retournèrent au lit. Frédéric, qui comptait souper avec sa maîtresse, et qui avait bien saisi le sens de l'oraison, courut au jardin et emporta chez lui les poulets, les œufs frais et le vin, et soupa de fort bon appétit. Il ne tarda pas à revoir sa chère amante, et rit beaucoup avec elle de l'enchantement.
Il est des gens qui prétendent que madame Tesse n'avait pas manqué de retourner le museau de la tête d'àne du côté de Fiésole, mais qu'un paysan passant par la vigne, s'était amusé à faire faire plusieurs tours avec son bâton, et que le museau était resté tourné du côté de Florence. C'est ce qui trompa Fédéric. Aussi ces mêmes gens assurent-ils que la dame avait dit l'oraison de la manière que voici : « Esprit, esprit, retire-toi, et ne m'en veux point ; ce n'est pas moi qui ai tourné la tête de l'âne. Que Dieu punisse celui qui l'a fait. Je suis ici avec Jean, mon mari; » et qu'ainsi Fédéric s'en était retourné chez lui sans souper. Mais une femme fort âgée, qui a été longtemps voisine de la femme du cardeur, m'a dit que l'une et l'autre circonstance sont également conformes à la vérité, selon qu'elle l'avait ouï raconter dans sa tendre jeunesse: mais que la dernière façon ne regardait pas l'histoire de Jean le Lorrain, mais bien celle de Jean de Nelle, à qui il était arrivé une pareille aventure. Celui-ci, comme vous pouvez l'avoir ouï dire, demeurait à la porte Saint-Pierre, n*était ni moins simple, ni moins crédule que le premier. Ainsi on peut choisir, entre ces deux oraisons, celle qui plaira le plus, ou les adopter toutes deux, si on le juge à propos. On vient de voir qu'elles ont une grande vertu : les dames peuvent en faire usage dans l'occasion.
l'erionnelle ou In femme avisée.
NOUVELLE II