A L'AUTEUR D'ACAJOU
ÉTOis si las, mon cher Duclos, de la sotte humilité des auteurs qui se prosternoient à mes genoux dans leurs discours préliminaires, et ^^ me demandoient par- "^^^ don d'avance de Tennui quMls dévoient me causer; j'étois si excédé des fades éloges qu'ils faisoient de la pénétration de mon esprit, de la délicatesse de mon goût, .de Tinfaillibilité de ma critique et de Timpartialité de mes jugements, qu'en vérité je ne pouvois plus prendre sur moi de lire ces fastidieuses préfaces. En voyant donc à la tête
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âCAcajou et Zirphile une épître que vous m'adressez, j'ai cru bonnement que vous alliez aussi m'affadir par un encens vulgaire. Mais que j'ai été agréablement surpris de voir qu'au contraire vous me parliez d'un ton de maître! « Voilà enfin, me suis-je écrié, un auteur tel que je le demandois, un génie libre, hardi, indépendant, qui regarde en pitié nos vains préjugés, et qui sait se tirer noblement de la foule rampante de ses timides confrères! Ne croyez pas cependant être le premier qui m'ayez traité aussi cavalièrement. Depuis que j'existe, on ne fait que se plaindre et se louer de moi tour à tour. Longtemps avant vous, Démosthène avoit confié à un de ses amis qiiil fallait qu'il eût dit bien des pauvretés, un jour que je l'avois extraordinairement applaudi.
Quelques traits que vous décochiez sur moi, je gagerois que vous m'aimez.
Tel un amant malheureux
S'irrite contre une belle,
A ses désirs amoureux
Constamment sourde et rebelle ; De ses refus cruels et de ses froids mépris
Son âme sensible est blessée !
Et dans sa fureur insensée Il déchire l'objet dont son cœur est épris.
A Dieu ne plaise pourtant que je pense avoir été maltraité par ses représailles. Il est vrai que
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nous étions un peu brouillés depuis un certain opéra de V Amour et la Folie; mais Fimpression en est aujourd'hui tellement effacée de mon esprit que cela ne doit plus vous tenir au cœur. J'adopte vos plaisanteries ; et comment ne les adopterois-je pas, quand je vous vois vous pincer vous-même en galant homme, et m'avouer de bonne foi que votre dessein a été de faire une sottise? Tout, selon vous, est compatible avec l'esprit et rien ne le donne : proposition incontestable.
Vous avez bien raison de dire que Vérudit est méprisé, que le géomètre ennuie, et que le bel esprit est sifflé. Cest pour cela que je n'ai plus de Daciers ni de Saumaises; grâce à Dieu, j'en suis délivré ! Quant au géomètre, je m'aperçois qu'il voudroit n'être plus si sot ni si ennuyeux. Il se jette à corps perdu dans le bel esprit; il commence à se dégourdir, et il se secoue pour devenir poli, galant et aimable. Mais je crains bien qu'il ne soit à la fin ni géomètre ni bel esprit : j'ai peur que ses ouvrages géométriques ne soient écrits d'un style ridiculement plaisant, et que ses ouvrages de littérature ne se ressentent de la sécheresse et de la froideur des mathématiques. En ce cas, je lui conseille de rester tel qu'il est : il vaut encore mieux être ennuyeux que ridicule.
A regard du bel esprit, je suis bien éloigné de siffler celui qui, nourri de la lecture des anciens et des bons modernes, formé sur leur
modèle, suit scrupuleusement la raison et la nature dans ses écrits, celui qui ne tient à aucune cabale, qui ne veut ressortir qu"'à mon tribunal, et qui se présente à moi vêtu de son seul mérite. Au contraire, je le loue, je Tadmire, et je lui applaudis bien sincèrement. Mais je siffle tout bel esprit qui n'en a que Técorce, tout littérateur oisif qui a fait son apprentissage au café, tout importun babillard qui n'a pour mérite qu'un caquet monotone et un vain ramage : je berne tout éditeur furtif des ouvrages d'autrui, tout prête-nom, tout plagiaire, tout usurpateur de réputation. On sait bien, mon cher monsieur, que vous n'êtes dans aucun de ces cas.
Il y a quelque chose de vrai dans les différents âges par lesquels vous me faites passer : je vais vous l'expliquer; il est naturel que je me connoisse mieux que vous me connoissez. Je parois tantôt enfant, tantôt jeune, tantôt homme fait, tantôt vieillard. Ce qu'il y a même de singulier, c'est que je me renouvelle quand • je veux. Du temps des Grecs et des Romains, par exemple, j'étois dans la vigueur de mon âge. Sous François I", je me suis vu au berceau, et sous Louis XIV j'ai recouvré mon âge viril. Pour aujourd'hui, je croirois assez que je suis retombé dans l'enfance. Je sens à merveille que l'esprit qui me domine est un esprit de bagatelle. Un petit conte de rien m'amuse tout un mois; un vaudeville me réjouit toute
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une année; le moindre jouet me fait courir comme un écervelé. J'aime les pompons, le clinquant, la foire, les marionnettes. Je vais en foule aux spectacles, et pourquoi? Pour entendre de grandes tirades de vers pompeux, qui me semblent forts, et qui ne sont que boursouflés. J'écoute, grands yeux ouverts, bouche béante; et, à mesure que j'y comprends moins, j'admire davantage. Ou bien j'irai à des comédies dans l'intention d^ voir le ridicule des mœurs, et je n^ vois que le ridicule des romans. Mais, mon cher monsieur Duclos, que voulez-vous que je fasse .^ Je vais vous parler en ami. Du temps des Despréaux, des Corneille, des Racine, des Molière, des Regnard, des La Fontaine, je n'étois pas si sot. J'avois alors le jugement sain et le goût bon, grâce aux préceptes et aux ouvrages de ces grands hommes. L'envie qu'ils avoient de me plaire les fit parvenir à la perfection de leur art. Il falloit voir aussi comme tous les théâtres retentissoient de mes applaudissements, avec quel respect je parlois d'eux, et de quelle façon je les récompensois de la peine qu'ils prenoient de m^amuser.
Mais quand l'Olympe radieux Rappela les âmes sacrées De ces terrestres demi-dieux, Alors les Muses éplorées Quittèrent ces sauvages lieux, Et dans les plaines azurées Suivirent leur char glorieux.
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De quel désespoir leur funeste mort me frappa ! De combien de larmes j'arrosai leurs cendres! Il n'est pas possible devons dépeindre la tristesse dont je me vis accablé. Mon chagrin rejaillit sur les téméraires auteurs qui prétendirent me consoler de la perte de ces esprits divins. Que de pièces je sifflai ! Que de poètes je bafouai!
Que je huai aussi d'acteurs qui avoient la folle ambition de remplacer devant moi un Baron et un Lecouvreur! J'avois continuellement ces modèles devant les yeux : c'étoient autant de pièces de comparaison dont ma tête étoit remplie. Tout ce qui n'étoit pas écrit ou déclamé dans leur goût attiroit mes dédains. Mais enfin je m'aperçus, dans des temps d'indigence et de stérilité, que je ne devois pas être si délicat et si difficile, suivant le conseil d'Horace :
Num tibi cura fauces uris sitis, aurea quaeris Pocula.^ num esuriens fastidis omnia, praeter Pavonem, rhobumque.'^
{Sermon, lib. I, sat. 11.)
J'étois précisément dans le cas de ces gens affamés, et je voulois, à quelque prix que ce fût, m'amuser et me divertir. Il a donc fallu me contenter de ce que produit le siècle. Je me suis accommodé peu à peu à la médiocrité de ceux qui travaillent pour mes plaisirs, et j'ai
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perdu insensiblement de vue mes favoris et mes maîtres. Je ne puis mieux me comparer qu^à la Matrone d'Ephèse, qui, après avoir pleuré son mari, sécha ses larmes. A son exemple,
Je me suis repenti d'avoir tant soupiré; J'ai calmé ma douleur extrême, Et je me suis dit à moi-même :
Mieux vaut G... debout que Baron enterré.
Cette espèce de veuvage n'est pourtant point réparé au point de me faire oublier les premiers objets de ma tendresse; semblable encore à ces femmes qui , mécontentes d'un second mari, font à tout propos Téloge du premier. Je donne même quelquefois des marques assez brusques de mon chagrin : témoin Taccueil momentané que Je fi? dernièrement au nouveau drame équivoque d'un glorieux académicien. Je m'étonne comment Je ne T'applaudis pas, moi qui ai assez bien reçu d'autres pièces de lui, qui peut-être ne valoient pas mieux. Je suis comme ces fous qui ont des intervalles de bon sens : malheureusement pour Fauteur, Je Jouissois ce jour-là de toute ma raison. Sa pièce me parut si froide, si languissante, si doucereuse, si affadissante, qu'il me fut impossible d'y tenir. Il me sembla que notre ami La Chaussée n'avoit fait que détacher les feuilles du roman de Paméla, les mettre en prose rimaillée, et les don-
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ner à apprendre aux comédiens. Je lui demande bien pardon de ma grossièreté : Je suis un vrai misantlirope, et en vérité je devrois être plus complaisant et plus flatteur. J'espère qu'il aura l'indulgence de me passer quelque chose : je lui en ai tant passé !
Je vais encore vous faire un aveu, mon cher ami. Ce qui me dépite, et ce qui est sans doute la cause de ma mauvaise humeur, c'est que je vois que les auteurs d'aujourd'hui s'embarrassent fort peu de me plaire. Il semble qu'ils ne travaillent plus pour moi. Pourvu qu'ils aient le suffrage d'une petite coterie où ils président, et qu'ils soient applaudis de trois ou quatre ignorants, et d'autant de femmes, ils sont contents. Oh! cela me pique très sérieusement : c'est usurper mon autorité et s'arroger un droit que j'ai depuis mon enfance.
Suis-je donc le public, et parmi les mortels Qui voudra désormais encenser mes autels }
Et par qui mon autorité est-elle usurpée? Par des étourneaux titrés, sans génie et sans goût; par des vieilles sibylles, qui, ne sachant plus oti donner de la tête, se jettent dans la littérature. Car pour une femme laide, ou surannée, je ne vois que deux partis : la dévotion ou le bel esprit. La dévotion est une ressource usée, et d'ailleurs trop ennuyeuse. Le bel esprit amuse, et donne un certain relief
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parmi les sots. Quand on a fait naufrage, on s^accroche à ce qu^on peut ; et le bel esprit est la planche qui reste à certaines femmes pour se sauver.
Je veux proscrire ce ridicule abus, et relever mon suprême tribunal renversé par ces cours subalternes. Je ne puis souffrir de voir les plus chétifs écrivains fêtés et admirés dans ces tripots, parce qu'ils répéteront cinquante lieux communs avec un babil aisé, et d'un ton effrontément décisif. N'est-ce pas ,une honte pour notre siècle de voir ces vils atomes devenir les favoris de quelques grands, qui les caressent, tandis qu'ils savent à peine le nom des gens d'un vrai mérite ! Tel de ces petits messieurs jouit d'une fortune aussi peu méritée que l'infortune du grand Rousseau.
Quel nom viens-je de prononcer? Toutes mes plaies se rouvrent, toutes mes douleurs se renouvellent à un nom si cher. Seul débris du siècle de Louis XIV, objet continuel de mon estime et de ma pitié, ta destinée m'afflige tous les jours.
Illustre et malheureux Rousseau, Rival de Pindare et d'Horace, Dans tes mains l'immortel Boileau Remit le sceptre du Parnasse :
Tu meurs, triste jouet du sort.
Victime de la pâle Envie, Admirable pendant ta vie, Irréparable après ta mort.
Dans ce siècle de fer, pourquoi, Parques avares,
Nos héros au trépas sont-ils abandonnés?
Ou faites, justes dieux, les grands esprits moins rares,
Ou rendez éternels ceux que vous nous donnez.
Atropos n'entend pas nos soupirs légitimes,
Elle obéit aux lois du rigoureux Destin :
La cruelle qu'elle est, dans le choix des victimes,
Ne sait point distinguer Rousseau de...
Je ne suis point assez injuste pour méconnoître dans plus d^un poète de nos jours des étincelles de ce feu qui échauffoit le génie de notre fameux lyrique. Je fais cas des talents du célèbre Voltaire, et je Testimerois encore davantage, s'il s'étoit borné à faire des vers, seul genre pour lequel il est né.
J'ai beau lui crier qu'il s'égare :
Mes conseils sont hors de saison;
Et je vois son esprit bizarre Embrasser follement l'aveugle opinion,
Qui fait de l'algèbre barbare
Un ornement de la raison.
Quel aride sentier pour sa muse fertile ! L'heureux imitateur du Tasse et de Milton Aujourd'hui chantera sur le superbe ton
De la trompette de Virgile, Et tracera demain une ligne stérile
Avec le compas de Newton !
Que t'importe des cieux la vaine architecture ? Laisse autour du soleil les planètes errer. Voltaire, tu naquis pour peindre la nature. Est-ce à toi de la mesurer?
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Crébillon est bien plus louable d'avoir constamment suivi son goût pour le théâtre. Par la force de son génie, et par une étude profonde des règles, il s'est frayé une route nouvelle dans un chemin si battu. Il ne brille ni par le sublime de Corneille, ni par le naturel de Racine. Son noir coihurne le distingue.
Qu'il soit au Temple de Mémoire Placé près des auteurs de Phèdre et de Cinna ; Mais pour justifier sa gloire Qu'il achève Catilina.
Je vous citerai encore quelques auteurs vivants pour qui j'ai de l'estime : un roi, l'ornement et le soutien de la scène lyrique, poète de la cour, décoré par elle; un Piron, dont le mâle génie doit tant à la nature, et si peu aux recherches de l'art ; un Racine, qui a versé des beautés sur une matière ingrate, et rappelé les Muses à leur premier emploi; un Gresset, dont je voudrois réveiller le long sommeil; un d'Olivet, laborieux académicien; un Fontenelle, qui a su immoler tour à tour le bel esprit à la science, et la science au bel esprit ; un Montesquieu, que je vois aujourd'hui dans un temple qu'il a autrefois si agréablement profané, tangit modo qicas violaverat aras (Ovide) ; un Destouches, à qui nous devons deux pièces comiques, qui auroient donné de la jalousie à Molière, si les véritablement grands hommes en étoient susceptibles ; un Sainte-Foy, père du
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charmant Oracle, du Sylphe, et d'un nouveau genre de comédie, qui est bien plus dans la nature que le genre larmoyant ; un Boissy, que J'ai applaudi sur les deux théâtres consacrés à Thalie ; un Crébillon fils, qui écrit avec tant d'esprit et de légèreté; un Prévôt, dont la féconde imagination a enfanté un si grand nombre de romans, que j'ai tous lus, et dont je relis quelques-uns.
Et toi qui d'une plume à ton repos fatale
Eus le courage de t'armer,
Toi qu'une exécrable cabale,
De tes talents sombre rivale,
Voudroit en tous lieux difFamer ; Moderne Photius, observateur solide, Qui sus, malgré les cris de cent petits auteurs, Par ton attique sel préserver les lecteurs Du miel assoupissant de toute œuvre insipide ; Reprends ton premier poste à la cour d'Apollon ; Ne souflfre point d'intrus dans le sacré vallon : Et brillant à mes yeux d'une clarté nouvelle^
Venge-toi, venge-moi de M... et N...
Voilà, mon cher monsieur Duclos, le petit nombre d'écrivains que j'avoue; presque tous les autres sont détestables à mes yeux. Je conviendrai cependant qu'ils sont nécessaires dans la république des lettres, pour servir d'ombres à ceux qui s'y distinguent. Rien n'est bon icibas que par contraste. D'ailleurs vous ne croyez peut-être pas que ces auteurs, tout mauvais
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qu'ils sont, contribuent quelquefois à mon amusement. Il en est de la littérature comme de la conversation. Celle-ci languiroit bientôt si elle ne rouloit que sur des matières raisonnables, et si tous ceux qui forment un cercle se piquoient de parler le langage du bon sens. Les fameuses conférences de l'hôtel de Rambouillet, que j'ai tant sifïîées, ne dévoient leur fadeur et leur ennui qu'à cet excès pédantesque de Justesse et d'esprit. Les conversations ne sont piquantes qu'autant qu'il se trouve des originaux qui ouvrent un champ libre à la fine raillerie, et sur qui on puisse faire rejaillir innocemment l'enjouement des bons mots. J'ose dire aussi que l'empire des lettres a besoin de cet assaisonnement pour se soutenir : et Je serois en quelque sorte bien à plaindre, si les auteurs ne me donnoient que des ouvrages marqués au coin du goût et du génie; s'ils ne faisoient paraître que des harangues sans verbiage et sans fade encens, que des contes naïfs, qui servissent d'enveloppes à une morale neuve et délicate, que des comédies puisées dans la nature, etc. Mais, heureusement pour moi, le Parnasse ne manque point d'écrivains qui, par un ridicule rare, me donnent des scènes tout à fait réjouissantes. Je suis aussi porté à rire qu'à admirer : et j'ai presque autant d'obligation à un Le Blanc qu'à un Voltaire. Les Pradons, les Farets, les Pelletiers, les Chapelains, les abbés de Pure, me rendirent autrefois le même service que me
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rendent aujourd'hui leurs dignes successeurs. Vous voyez que je sais tirer parti de tout.
Ce que je viens de dire me ramène naturellement à vous et à votre petit ouvrage. Le ciel vous a pourvu d'ennemis, mon cher ami. (Tous les gens d'esprit en ont ; quelquefois même des sots ont cet honneur.) Ces ennemis, ces méprisables insectes, ces serpents venimeux qui voudroient mordre la lime, vous rabaissent comme bien d'autres. Ils n'ont pas honte de crier à mes oreilles que vous n'êtes pas même l'auteur d'un ouvrage aussi facile q\i' Acajou. En supposant néanmoins que vous avez fait celui-ci (la supposition est bien aisée à faire), ils le déchirent impitoyablement. Ils prétendent que c'est un amas de ridicules imaginations, plus bizarres les unes que les autres, et une espèce de parade ; qu'il n'est ni assez ingénieux et intéressant pour amuser des hommes; que tous les petits traits de satire qui y sont répandus sont pris de tous côtés, et puisés dans les livres les plus communs. Il n'y a pas jusqu'à Marivaux et Moncrif qu'ils veulent que vous ayez pillés; c'est ce que je ne vous dirai pas. Ce pays des idées, ces têtes qui y volent, sont, si on les en croit, une imitation dts Ames rivales, pillées elles-mêmes, et du voyage que l'Arioste fait faire dans la lune à un de ses paladins, pour recouvrer la raison de Roland devenu fou. Votre Aminé et votre Zobéide sont tirées des Amusements sérieux et comiques de
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Dufresni. « Bélise, dit cet auteur, entre dans T Assemblée : vous en jugez mal, parce qu'elle est trop enjouée et trop libre en paroles; cependant c'est une Lucrèce dans sa conduite; et sa compagne, qui parle en Lucrèce, est peut-être une Lais par ses actions. » Vous avez daigné copier cette idée triviale. Le trait contre les filles d'honneur est dans les Mémoires du comte de Grammont : le persiflage est partout. Ce qui m'a le plus choqué est que, sans avoir dit que le palais de la fée Harpagine et celui de Ninette se touchoient (pour moi je les croyois à cent lieues l'un de l'autre) on trouve tout à coup que les deux jardins ne sont séparés que par une palissade. Je suis peut-être trop sévère de vous faire de pareilles chicanes ; je n'exige pas toujours qu'un écrivain soit original et raisonnable : je sais ce qu'il en coûte à un pauvre auteur pour faire un ouvrage, même très médiocre; et je le sais, moi qui vous parle, par expérience, depuis qu'il m'a fallu prendre la plume pour vous répondre.
Quelque chose qu'on en dise, j'ai trouvé dans Acajou des découvertes admirables; l'origine des lunettes, l'origine des dragées, l'origine des nœuds, l'origine de ce proverbe : les grandes passions sont muettes; l'origine de la comparaison qu'on fait d'un homme qui raisonne mal avec un pot de chambre. Toutes ces savantes origines m'ont plus instruit que les origines de Ménage. Vous voyez que je ne suis
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pas si sévère que vos obscurs rivaux. « Belle vengeance ! s'écrient-ils, que le vœu qu'il fait faire à Acajou de casser tout les pots de chambre! » Et à propos des croquignoUes que ce prince reçoit patiemment des mains enchantées, ils n''aiment pas cette belle maxime : les princes sacrifient V orgueil à l'intérêt. C'est justement ce quej 'admire le plus. Quelle heureuse facilité que de moraliser ainsi sur tout ce qui se présente : sur des dragées, sur des lunettes, sur des nœuds, sur des croquignoles, sur des pots de chambre! Ils ne font pas même grâce à votre style. Ils le trouvent sec, décousu, et tel qu^on l'emploie dans les collèges pour des positions de thèses.
Ils infèrent de là que vous n'avez pu faire les Confessions du comte de ***, ouvrage de génie, si fortement écrit. Mais ce qui, sans compter votre aveu et bien d^autres preuves, fait juger que vous en êtes Tauteur, c'est que dans ce roman il y a des négligences de diction et quelques tours vicieux, à peu près comme dans Acajou.
Le père de ce petit conte Ne sauroit être assurément Que celui de l'aimable comte, Qui se confessa galamment.
Après tout, il est pardonnable à une imagination vive, à un bel esprit lié avec les personnes du grand monde peu correctes dans leur
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langage, d'être un peu négligé dans le sien, et d'écrire en homme de la cour.
Auteur charmant, divin Duclos, Pardonnez-moi ce coup de patte.
En vous un vrai mérite éclate, Et votre plume délicate Brille même aux yeux des plus sots.
Le temple, oij l'auteur de Séthos, Celui du Chat et de la Chatte, Et des Corneilles le Népos Tour à tour se grattent le dos, Jamais pour vous ne sera clos :
Oui, vous partagerez les lots De ces respectables héros.
Auteur charmant, divin Duclos, Pardonnez-moi ce coup de patte.
Je suis, en attendant l'honneur de voir Louis XI,
Votre très humble et très obéissant serviteur,