‹ Contes de HégésippeChapitre 19 sur 25 · DE SEPT ANS · texte numérisé non relu

DE SEPT ANS

Hélas! si j'avais su, lorsque ma voix qui prêche T'ennuyait de leçons, que sur toi, rose et fraîche, Le noir oiseau des morts planait inaperçu ; Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte Où tu jouais hier te verrait passer morte... Hélas ! si j'avais su !...

Je t'aurais fait, enfant, l'existence bien douce ; Sous chacun de tes pas j'aurais mis de la mousse; Tes ris auraient sonné chacun de tes instants; Et j'aurais fait tenir dans ta petite vie Un trésor de bonheur immense... à faire envie Aux heureux de cent ans !

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Loin des bancs où pâlit l'enfance prisonnière, Nous aurions fait tous deux l'école buissonnière Dans les bois pleins de chants, de parfum et d'amour; J'aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille, Et je t'aurais donné plus de fleurs qu'une abeille N'en peut voir dans un jour.

Puis, quand le vieux Janvier, les épaules drapées D'un long manteau de neige et suivi de poupées, De magots, de pantins, minuit sonnant, accourt, Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne, Je t'aurais fait asseoir comme une jeune reine Au milieu de sa cour.

Mais je ne savais pas... et je prêchais encore ; Sûr de ton avenir, je le pressais d'éclore, Quand tout à coup, pleurant un long espoir déçu, De tes petites mains je vis tomber le livre; Tu cessas à la fois de m'entendre et de vivre... Hélas ! si j'avais su !

Vous demandez, amis, comment s'est échappée De ma plume profane une sainte épopée?

Ecoutez : l'âme en deuil et la tristesse au front, Un soir, je visitai Saint-Etienne du Mont.

A cette heure sacrée, heure où la nuit commence, Quelques rares chrétiens peuplent seuls l'ombre immense, C'est l'enfant à la bouche encor blanche de lait, Qui dans ses doigts vermeils égrène un chapelet, Et semble demander, dans sa fraîche prière, Un souris fraternel aux chérubins de pierre; La pâle mère en deuil, devant un crucifix, Au vainqueur de la mort redemandant son fils; Le vieillard qui, mourant, de ses lourdes sandales, Comme pour dire : « Ouvrez » , heurte aux funèbres dalles Et, prêt à s'endormir de son dernier sommeil, Aux pieds de Jésus-Christ s'étend comme au soleil...

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Mais plus souvent, hélas ! c'est l'artiste profane Contemplant aux piliers l'acanthe qui se fane, Admirant des couleurs sur la toile où revit Le fait miraculeux qu'un siècle expiré vit, Époussetant de l'œil chaque peinture usée, Et du seuil à la nef parcourant un musée. Au milieu des autels qui s'écroulent partout, L'autel païen des arts est seul resté debout.

Et, la rougeur au front, je l'avoûrai moi-même, Qui suspens à la croix l'ex-voto d'un poème, Dans le temple, au hasard, j'aventurais mes pas Et j'effleurais l'autel, et je ne priais pas.

Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux grands jours, blanc lévite du chœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes Emporté, j'ai suivi les pas des faux prophètes. Complice des docteurs et des pharisiens, J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens. Quand l'émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve, Arrachant une croix à la coupole veuve, Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol, De loin sur les manteaux je veillais comme Saul. Mais, de vagues remords assailli de bonne heure :

v Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure ?

Où marcher dans la nuit sans étoiles aux cieux,

Et sans guide ici-bas? Enfants insoucieux,

Les uns, pour ne rien voir des hommes ni des choses,

Abaissent sur leurs fronts leurs couronnes de roses;

D'autres, en proclamant l'idole liberté,

Sous le glaive légal tombent avec fierté,

Et promettent, mourants, de leur voix fatidique,

Au Teutatès moderne un culte druidique;

Ou, soufflant la terreur sur l'Église et l'État,

Tonnent, bruyants échos, autour de l'apostat

Qui, disciple du Christ, au front sanglant du maître

Posa le bonnet rouge avec ses mains de prêtre.

Combien de jeunes cœurs que le doute rongea !

Combien de jeunes fronts qu'il sillonne déjà!

Le doute aussi m'accable, hélas ! et j'y succombe :

Mon âme fatiguée est comme la colombe

Sur le flot du désert égarant son essor;

Et l'olivier sauveur ne fleurit pas encor... »

Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire ; Et je balbutiai : «Seigneur, faites-moi croire! » Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé. Le vent d'hiver pleura sous le parvis sonore, Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré, Un peu de vieille foi, parfum évaporé.

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Cependant mon genou, fléchi par la prière,

Se heurta contre un livre oublié sur la pierre,

Et la secrète voix qui parle aux cœurs élus

Murmura dans le mien : « Prends, et lis», et je lus.

Je lus avec amour ces quatre chants sublimes,

Dont l'auteur s'est voilé de quatre pseudonymes,

Mais où sur chaque mot le poète à dessein

Imprima son génie à défaut de son seing,

Page de vérité, qu'à sa ligne dernière,

Le Golgotha tremblant sabla de sa poussière.

Quand je me relevai plus léger de remords,

Comme au dedans de moi, c'était fête au dehors:

La vitre occidentale, allumant sa rosace,

D'une langue de feu m'illumina la face;

Les deux blancs chérubins, levant leur front courbé,

Avec plus de ferveur prièrent au jubé;

Et l'orgue, s'éveillant sous un doigt invisible,

D'un long et doux murmure emplit la nef paisible.

Et je versai des pleurs, et, reconquis à Dieu,

Au tombeau de Racine alors je fis un vœu.

Ce vœu, je l'accomplis en écrivant ces pages. Les temps étaient passés des saints pèlerinages : Je ne pouvais aller, courbé sous le bourdon, Boire au Jourdain captif le céleste pardon ; Au rivage où fleurit la parole divine Ma muse ira du moins. Pars, muse pèlerine, Conduite à Bethléem par l'étoile des rois,

Au Gloria des cieux mêle ta douce voix ; Rallume l'âtre éteint de Marthe et de Marie; Consulte le voyant au puits de Samarie ; Et, fidèle au gibet de ton Dieu méconnu, Sous le sang rédempteur prosterne ton front nu, Puis, malgré l'incrédule et ses bruits de risée, Relève fièrement ta tête baptisée.

Dieu bénira mes chants ; sur les autels divers, Puisqu'on sème des fleurs, on peut jeter des vers. Depuis le temps antique où vibrait à tes fêtes La harpe de David et des anciens prophètes, N'est-ce pas, ô Seigneur, un encens précieux Que Pencens du poète? et les anges des cieux Ne se courbaient-ils pas, avides, pour entendre Jean Racine toucher son luth pieux et tendre, Quand il eut pour le cloître abandonné les cours Et dans ton amour pur éteint tous ses amours ? Et puis, mon grain d'encens, qui sait, fera peut-être Pétiller l'urne éteinte entre les mains du prêtre.

J'ai dans mes souvenirs un fabliau bien vieux Dont, au bruit de la mer et des vents pluvieux, Mon aïeule bretonne, à la voix sibylline, Berçait pendant la nuit mon enfance orpheline. Un jour, Dieu sait pourquoi, l'élément nourricier Qui prodigue la vie à ce limon grossier, Le feu, manqua dans l'air : la nature vivante

IIO POESIES DIVERSES

Tressaillit tout à coup de froid et d'épouvante.

Les oiseaux, qu'un vent noir chassait en tourbillons,

Désertaient effarés les bois et les vallons.

Plus cruels de terreur, dans l'atmosphère humide

Les vautours se battaient. Le rossignol timide

Dit sa chanson de mort, et, lorsqu'elle finit,

Se cacha résigné, la tête dans son nid.

Fatigué d'un long vol, l'oiseau porte-tonnerre

Replia sa grande aile et dormit dans son aire.

Seul, pour sauver le monde agonisant déjà,

Le petit roitelet voltigea, voltigea

Jusqu'au sommet des cieux ; mais, couvert d'étincelles,

A l'élément conquis il se brûla les ailes,

Et, dans les bois chantant pour le bénir en chœur,

Le Prométhée obscur tomba mort et vainqueur.

Que je succombe ou non à l'œuvre expiatoire, A celui qui m'inspire, à Dieu louange et gloire ! Quand la brise du soir, en passant à travers L'orgue du marécage aux mille tuyaux verts. En pousse vers le ciel une plainte touchante, Voyageur, ne dis pas : « Gloire au roseau qui chante ! » Mais, le foulant aux pieds, dis : « Gloire au Dieu vivant Qui féconde la bouc et qui commande au vent ! »

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