‹ Contes de la CascogneChapitre 13 sur 22 · LE JEUNE HOMME ET LA GRAND'BÊTE A TÊTE D'HOMME · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME ET LA GRAND'BÊTE A TÊTE D'HOMME

Il y avait, une fois, à Crastes, pas bien loin d'Audi, un jeune homme, qui n'avait ni père ni mère, et qui vivait seul dans sa maisonnette. Ce jeune homme était beau comme le jour, fort et hardi comme pas un. Il était aussi tellement, tellement avisé, qu'il apprenait ou devinait les choses les plus difficiles. Les gens de Crastes lui disaient souvent pour rire :

— Jeune homme, tu es pauvre comme les pierres. Mais il dépend de toi de tenter fortune, et de devenir riche comme la mer. Du côté de la Montagne, plus loin que Tarbes et Bagnèresde-Luchon, il y a une grotte pleine d'or, gardée par une Grand'Bête à tête d'homme.

Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand'Bête à tête d'homme les a mangées toutes vives. — Regarde si tu veux tenter fortune.

Le jeune homme répondait :

— Merci. Je n'ai pas envie d'être mangé tout vif.

En ce temps-là, vivait en son château, proche de Crastes. un seigneur qui avait deux fils, et une fille, honnête comme l'or, et belle comme le jour. Le jeune homme la vit. Sur-le-champ, il en tomba amoureux à perdre la tête. — Un jour il s'en alla frapper à la porte du château.

— Bonjour, demoiselle.

— Bonjour, mon ami. Qui demandes-tu?

— Demoiselle, je demande votre père.

— Mon père est parti ce matin, pour chasser avec mes deux frères. Il n'est pas encore rentré. — Que veux-tu dire à mon père?

— Demoiselle, je veux lui dire que je suis amoureux de vous à perdre la tête, et que je vous veux pour femme.

— Mon ami, je serai ta femme, ou je ne me

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marierai jamais, jamais. Par malheur mon père n'est pas riche. Tout son hien doit aller à mes frères. — Moi, j'entre demain dans un couvent d'Auch.

— Demoiselle, entrez au couvent d'Auch.

Mais ne vous engagez pas avant sept jours. — ■ Je vais tenter fortune. Si je meurs, prenez le voile noir, et faites-vous religieuse pour toujours. Si je reviens, j'aurai de quoi vous faire aussi riche que les plus grandes dames du pays.

— Mon ami, je ferai comme tu as dit.

— Adieu, demoiselle. Je pars content.

— Adieu, mon ami.

Le jeune homme salua La Demoiselle, et s'en alla sur-le-champ trouver l'Archevêque d'Auch.

— Bonsoir, Archevêque d'Auch.

— Bonsoir, mon ami. Qu'y a-t-il pour ton service?

— Archevêque d'Auch, je suis amoureux d'une Demoiselle, belle comme le jour, et honnête comme l'or. Jamais elle ne sera ma femme, si je ne deviens riche bientôt. Je veux tenter fortune. — Avant de partir, je suis venu vous consulter.

— Parle, mon ami.

— Archevêque d'Auch, vous êtes un homme sage et lettré. On dit qu'il y a, du côté de la Montagne, plus loin que Tarbes et Bagnèresde-Luchon, une grotte pleine d'or, gardée par une Grand'Bête à tête d'homme. Elle a promis la moitié de son or à celui qui lui répondra sur trois questions. Plus de cent personnes se sont déjà présentées. Mais elles sont demeurées muettes, et la Grand'Bête à tête d'homme les a mangées toutes vives.

— Mon ami, on t'a dit la vérité.

— Archevêque d'Auch, je veux tenter fortune — Cette nuit même, je partirai pour la Montagne, et j'irai trouver, dans sa grotte, la Grand'Bête à tête d'homme, pour répondre sur trois questions. Si je demeure muet, elle me mangera tout vif. Si je réponds, la Grand'Bête à tête d'homme me donnera la moitié de son or, et j'épouserai la Demoiselle que j'aime.

— Mon ami, tu es amoureux. Rien ne t'empêchera de faire comme tu dis. Agis donc à ta tête, puisque tu ne peux profiter d'aucun conseil. — Sur la Grand'Bête à tête d'homme, on t'a dit ce qu'on savait; mais ce n'est pas toute la vérité. Avant de questionner trois fois les

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gens, la Grand'Bête à tête d'homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu'il n'y a pas moyen. — Pour les trois questions, c'est une autre affaire. Tu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. Si tu réponds bien, la Grand'Bête à tête d'homme aura perdu son pouvoir, et elle te dira : « Prends la moitié de mon or. » Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d'état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : « Grand'Bête à tête d'homme, je n'ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu n'as pas pu m'embarrasser. Maintenant, c'est moi qui prends ta place. » Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. Si elle demeure muette, tu prendras ce couteau d'or, que tu vas cacher sous tes habits, pour ne le tirer qu'au bon moment. Tu saigneras la Grand'Bête à tête d'homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite, avec tout son or.

— Merci, Archevêque d'Auch.

Le jeune homme cacha le couteau d'or sous ses habits, pour ne le tirer qu'au bon moment,

salua l'Archevêque d'Auch, et partit, la nuit même, pour la Montagne, à la recherche de la Grand'Bête à tète d'homme. — Trois jours après, H arriva dans un pays désert, dans un pays sauvage et noir, où les eaux tombent de mille toises, où les montagnes sont si hautes, si j hautes, que les oiseaux n'y peuvent voler, et que la neige n'y fond jamais.

Là, demeurait la Grand'Bête à tête d'homme.

Le jeune homme entra dans la grotte, sans peur ni crainte.

— Hô! Grand'Bête à tête d'homme! Hô! hôî hô!

— Que me veux-tu?

— Grand'Bête à tête d'homme , je veux répondre à tes trois questions, et gagner la moitié de ton or. — Si je demeure muet, tu me mangeras tout vif.

Pendant que la Grandd'Bête à tête d'homme se préparait à l'embarrasser, le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l'Archevêque d'Auch : « Avant de questionner trois fois les I gens, la Grand'Bête à tête d'homme leur commande trois choses impossibles. Ne prends pas garde à cela. Prouve qu'il n'y a pas moyen.

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Pour les trois questions, c'est une autre affaire, lu seras mangé tout vif, si tu demeures muet. Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »

Enfin, la Grand'Bête à tête d'homme parla :

— Je te donne la mer à boire.

— Bois-la toi-même. — Ni moi, ni toi, n'avons un gésier à boire la mer.

— Je te donne la lune à manger.

— Mange-la toi-même. — La lune est trop loin, pour que, moi ou toi, nous puissions l'atteindre.

— Je te donne cent lieues de câble à faire, avec le sable de la mer.

— Fais-les toi-même. — Le sable de la mer ne se lie pas, comme le Jin et le chanvre. Jamais, ni moi, ni toi, ne ferons pareil travail.

Alors, la Grand'Bête à tête d'homme pensa qu'elle avait perdu son temps, en commandant trois choses impossibles. Elle allongea ses griffes, et grinça des dents. Le jeune homme comprit qu'elle allait lui faire les trois questions, et il songeait à ce que lui avait dit l'Archevêque d'Auch : « Écoute bien. Comprends bien. Réponds sans te presser. »

Enfin, la Grand'Bête à tête d'homme parla, i

— Il va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu'un éclair.

— L'œil va plus vite que les oiseaux, plus vite que le vent, plus vite qu'un éclair.

— Le frère est blanc, la sœur est noire. Chaque matin, le frère tue la sœur. Chaque soir la sœur tue le frère. Pourtant ils ne meurent jamais.

— Le jour est blanc. Il est le frère de la nuit noire. Chaque matin, au soleil levant, le. jour tue la nuit, sa sœur. Chaque soir, au soleil couchant, la nuit tue le jour, son frère. 1 Pourtant, le jour et la nuit ne meurent jamais. 1

— Il rampe, au soleil levant, comme les serpents et les vers. Il marche, à midi, sur deux jambes, comme les oiseaux. Il s'en va, sur trois jambes, au soleil couchant.

— Quand il est petit, l'homme ne sait pas marcher. Il rampe à terre, comme les serpents et les vers. Quand il est grand, il marche sur deux jambes, comme les oiseaux. Quand il est vieux, i il s'aide d'un bâton, qui est comme une troi-1 sième jambe.

Alors, la Grand'Bête à tête d'homme dit :

— Prends la moitié de mon or.

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Mais le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l'Archevêque d'Auch : « Prends, et reviens vite, si tu te crois hors d'état de faire davantage. Reste, si tu te crois assez savant, et dis : Grand'Bête à tête d'homme, je n'ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m'embarrasser. Maintenant, c'est moi qui prends ta place. Alors, tu lui feras trois questions, les plus difficiles que tu puisses imaginer. »

Cela pensé, le jeune homme parla :

— Grand'Bête d'homme, je n'ai fait encore que la moitié de mon travail. Tu as voulu m'embarrasser. Maintenant , c'est moi qui prends ta place. — Qu'y a-t-il au premier bout du monde?

La Grand'Bête à tête d'homme demeura muette.

— Au premier bout du monde, il y a un roi couronné, un roi vêtu de rouge et galonné d'or, qui se tient prêt à combattre, et brandit une grande épée. Il regarde le ciel, la terre et la mer. Mais le roi couronné ne voit rien venir. — Grand'Bête à tête d'homme, qu'y a-t-il à l'autre bout du monde?

La Grand'Bête à tête d'homme demeura muette.

— A l'autre bout du monde, il y a un grand corbeau, vieux de sept mille ans, juché sur la cime d'une montagne. Il sait et voit tout ce qui s'est fait, et tout ce qui se fera. Mais le grand corbeau, vieux de sept mille ans, ne veut pas parler. — Grand'Bête à tête d'homme, dis-moi ce que chante le rossignolet sauvage le Vendredi saint? Dis-moi ce qu'il chante le Samedi saint? Dis-moi ce qu'il chante, au soleil levant, le jour de la fête de Pâques?

La Grand'Bête à tête d'homme demeura muette.

— Le Vendredi saint, le rossignolet sauvage chante la passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ trahi par Judas. Le Samedi saint, le rossignolet sauvage chante les sept douleurs de la sainte Vierge Marie. Au soleil levant, le jour de la fête de Pâques, le rossignolet sauvage chante Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscité.

Alors, la Grand'Bête à tête d'homme s'accroupit. Le jeune homme songeait à ce que lui avait dit l'Archevêque dAuch : « Tu prendras ce couteau d'or, que tu vas cacher sous tes

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habits, pour ne le tirer qu'au bon moment. Tu saigneras la Grand'Bête à tête d'homme, tu lui couperas la tête, et tu reviendras vite avec tout son or. »

Au bon moment, le jeune homme tira donc, de sous ses habits, le couteau d'or donné par l'Archevêque d'Auch. Cela fait, il prit, par les cheveux, la Grand'Bête à tête d'homme, et la saigna. Pendant que le sang jaillissait, la Grand'Bête à tête d'homme parla.

— Ecoute. Je vais mourir. — Bois mon sang. Suce mes yeux et ma cervelle. Ainsi tu deviendras fort et hardi comme Samson, et tu ne craindras personne sur terre. Arrache-moi le cœur. Porte-le à ta maîtresse, et fais-le-lui manger tout cru, le soir de vos noces. Ainsi, plus tard, elle te fera sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons seront forts et hardis comme toi. Les quatre filles seront belles comme le jour. Elles comprendront ce que chantent les oiseaux. Quand elles seront d'âge elles épouseront des rois.

La Grand'Bête à tête d'homme mourut.

Alors, le jeune homme lui coupa la tête. Il but son sang. Il suça ses yeux et sa cervelle. Il lui

arracha le cœur, pour le porter à sa maîtresse. Puis, il enterra la Grand'Bête à tête d'homme, sans prier Dieu, parce que les hêtes n'ont pas d'âme.

Ce travail fini, le jeune homme partit, au grand galop, pour la ville la plus proche, où il loua cent chevaux, qu'il revint charger, à la grotte, de tout l'or laissé par la Grand'Bête à tête d'homme. — Trois jours après, il frappait à la porte du château du père de sa belle.

— Bonjour, seigneur, j'arrive, avec cent chevaux chargés d'or. Je viens épouser ta fille, qui est entrée dans un couvent d'Auch.

— Mon ami, je te la donne. Mariez-vous sans tarder.

Sept jours après, on célébrait la noce. Le soir, quand la mariée fut au lit, le jeune homme entra dans sa chambre.

— Femme, lève-toi, et mange cela tout cru.

La femme se leva, et mangea, tout cru, le cœur de la Grand'Bête à tête d'homme. Ainsi, plus tard, elle fit sept enfants, trois garçons et quatre filles. Les trois garçons devinrent forts et hardis comme leur père. Les quatre

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filles, étaient belles comme le jour. Elles comprenaient ce que chantent les oiseaux. Quand elles furent d'âge, elles épousèrent des rois.

Il y avait, une fois, un roi et une reine de France qui avaient un fils beau comme le jour. Chaque matin, dès la pointe de l'aube, ce fils partait pour la chasse, avec ses cent piqueurs et ses sept cents chiens. Jamais il ne manquait de rentrer avant le coucher du soleil.

Mais, un soir, le cheval du fils du roi de France rentra seul. Le maître s'était perdu loin de ses gens, perdu tout au milieu d'un grand bois. La nuit était noire, et les loups hurlaient.

Alors, le fils du roi de France grimpa jusqu'à la cime d'un grand chêne, et regarda vers les quatre vents du ciel. — Rien.

Le fils du roi de France descendit de la cime du grand chêne, se coucha par terre et s'en-

dormit, son épée nue dans la main. — Quand il se réveilla, le soleil se levait, et les oisillons chantaient.

Tout le long du jour, le fils du roi de France marcha, perdu tout au milieu du grand bois, buvant aux sources, mangeant des herbes et des fruits sauvages. — Puis vint la nuit noire. Les loups hurlaient.

Alors, le fils du roi de France grimpa jusqu'à la cime d'un grand chêne, et regarda vers les quatre vents du ciel. — Rien.

Le fils du roi de France descendit de la cime du grand chêne, se coucha par terre, et s'endormit, son épée nue dans la main. — Quand il se réveilla, le soleil se levait, et les oisillons chantaient.

Tout le long du jour, le fils du roi de France marcha, perdu tout au milieu du grand bois, buvant aux sources, mangeant des herbes et des fruits sauvages. — Puis vint la nuit noire. Les loups hurlaient.

Alors, le fils du roi de France grimpa jusqu'à la cime d'un grand chêne, et regarda vers les quatre vents du ciel. — Enfin, vers le nord, il aperçut loin, bien loin, une petite lumière.

Le fils du roi se France descendit de la cime du grand chêne, et marcha longtemps, longtemps vers le nord. Une heure avant minuit, il frappait à la porte d'un château perdu tout au milieu du grand bois.

— Pan! Pan!

Une demoiselle belle comme le jour vint ouvrir la porte.

— Bonsoir, demoiselle. Je suis le fils du roi de France. — Depuis trois jours et trois nuits, je marche, perdu dans ce grand bois. Je crève de soif et de faim. Je ne puis plus mettre un pied devant l'autre. — Demoiselle, faites-moi souper, et logez-moi jusqu'à demain.

— Fils du roi de France, entre, soupe vite, et va-t'en. — C'est ici le château de mon père et de ma mère, le château de l'Ogre et de l'Ogresse. Tous deux sont gourmands de chair baptisée. Tous deux achèvent de faire leur ronde dans le grand bois. Mais ils rentreront sur le premier coup de minuit. Je ne veux pas qu'ils te mangent tout vif. — Fils du roi de France, entre, soupe vite, et va-t'en.

— Demoiselle, je ne puis plus mettre un pied devant l'autre.

— Eh bien, fils du roi de France, entre, soupe vite, et cache-toi sous ce cuvier.

Ce qui fut dit fut fait.

L'Ogre et l'Ogresse rentrèrent sur le premier coup de minuit. C'étaient des géants hauts de deux toises, et noirs comme Fâtre. — Les Ogres et les Ogresses ne sont pas de la race des chrétiens.

— Hou! hou! hou! — Belle Jeanneton, ça sent ici la chair baptisée.

— Non, père. Non, mère. Il n'y a pas ici de chair baptisée. Cherchez. Vous verrez que je ne mens pas.

L'Ogre et l'Ogresse cherchèrent sans rien trouver.

— Hou! hou! hou! — Belle Jeanneton, ça sent ici la chair baptisée. Ya te coucher. Demain, nous chercherons mieux. Si tu as menti, nous te mangerons toute vive.

L'Ogre et l'Ogresse se couchèrent. Mais la Belle Jeanneton n'était pas si pressée. Avec une pelletée de cendres et un verre de son sang, elle pétrissait un gâteau, un gâteau qui avait le pouvoir de répondre pour elle jusqu'à la pointe du jour.

Le gâteau pétri, la Belle Jeanneton prit le

bâton el les bottes de cinquante lieues de l'Ogre et de l'Ogresse. Cela fait, elle souleva le cuvier, doucement, bien doucement.

— Fils du roi de France, décampons vite. Il ne fait pas bon ici pour nous.

Tous deux partirent comme le vent.

Mais l'Ogre et l'Ogresse se méfiaient, et ne dormaient que d'un œil.

— Hou! hou! hou! — Belle Jeanneton, va te coucher.

Le gâteau pétri de cendres et de sang répondit :

— J'y vais. — Le temps d'ôler ma coiffe. L'Ogre et l'Ogresse se rendormirent un

moment.

— Hou ! hou ! hou ! — Belle Jeanneton, va te coucher.

Le gâteau pétri de cendres et de sang répondit :

— J'y vais. — Le temps d'ôter mon cotillon. L'Ogre et l'Ogresse se rendormirent un

moment.

— Hou! hou ! hou! — Belle Jeanneton, va te coucher.

— J'y vais. — Le temps de me coiffer de nuit.

L'Ogre et l'Ogresse se rendormirent un moment.

— Hou ! hou ! hou ! — Belle Jeanne ton , va te coucher.

Le gâteau pétri de cendres et de sang répondit :

— J'y vais. — Le temps d'ôter mes souliers. L'Ogre et l'Ogresse se rendormirent un

moment.

— Belle Jeanneton, va te coucher.

La pointe du jour était venue. Le gâteau pétri de cendres et de sang n'avait plus le pouvoir de répondre pour la Belle Jeanneton.

Alors, l'Ogresse sauta du lit.

— Hou! hou! hou! — Tonnerre! mille tonnerres ! La Belle Jeanneton et la chair haptisée ont décampé, avec le bâton et les bottes de cinquante lieues. Pars vite, mon homme. J'entends que tu les rattrapes dans une heure. Nous les mangerons tout vifs.

L'Ogre prit son bâton et ses bottes de cent lieues. Il partit comme l'éclair, de sorte que la Belle Jeanneton et le fils du roi de France eurent bientôt perdu leur avance.

— Hou ! hou ! hou ! criait l'Ogre. — Attendez, brigands. Attendez, canailles.

Mais la Belle Jeanneton avait remède à bien des choses. Par son pouvoir, elle et le fils du roi de France furent aussitôt changés en un oiselet et une oiselette chantant sur un buisson, au bord du chemin :

— Riou chiou chiou. Riou chiou chiou. Riou chiou chiou.

L'Ogre s'arrêta pour les questionner.

— Hou! hou î hou!

Oiselet, oiselette, Avez-vous vu un garçon et une fillette?

— Riou chiou chiou. Riou chiou chiou. Riou chiou chiou.

L'Ogre n'en tira pas davantage, et retourna dans son château, tandis que la Belle Jeanneton et le fils du roi de France repartaient plus vite que le vent.

— Hou ! hou ! hou ! — Eh bien, mon homme, dit l'Ogresse, as-tu rattrapé la Belle Jeanneton et la chair baptisée?

— Hou! hou! hou! — Je n'ai trouvé qu'un oiselet et une oiselette chantant sur un buisson,

au bord du chemin. Je les ai questionnés. Ils m'ont répondu : « Riou chiou chiou. Riou chiou chiou. Riou chiou chiou. » Je n'en ai pas tiré davantage.

— Hou ! hou ! hou ! — Imbécile, c'étaient eux. Repars vite, mon homme. J'entends que tu les rattrapes dans une heure. Nous les mangerons tout vifs.

L'Ogre reparlit comme un éclair, de sorte que la Belle Jeanneton et le fils du roi de France eurent bientôt perdu leur avance.

— Hou! hou! hou! — criait l'Ogre. Attendez, brigands. Attendez, canailles.

Mais la Belle Jeanneton avait remède à bien des choses. Par son pouvoir, elle et le fils du roi de France furent aussitôt changés en un caneton et une canette, barbotant et criant dans un fossé, au bord du chemin.

— Couac! couac! couac!

L'Ogre s'arrêta pour les questionner.

— Hou! hou! hou!

Caneton, canette, Avez-vous vu un garçon et une fillette?

— Couac! couac! couac!

L'Ogre n'en tira pas davantage, et retourna dans son château, tandis que la Belle Jeannelon j et le fils du roi de France repartaient plus vite que le vent.

— Hou ! hou ! hou ! — Eh bien, mon homme , dit l'Ogresse, as-tu rattrapé la Belle Jeanneton et la chair baptisée?

— Hou! hou! hou! — Je n'ai trouvé qu'un caneton et une canette, barbotant et criant dans un fossé, au bord du chemin. Je les ai questionnés. Ils m'ont répondu : « Couac! couac! couac! » Je n'ai pu en tirer davantage.

— Iïou! hou ! hou! — Imbécile, c'étaient eux. Repars vite, mon homme. J'entends que tu les rattrapes dans une heure. Nous les mangerons tout vifs.

L'Ogre repartit comme un éclair, de sorte que la Belle Jeanneton et le fils du roi de France eurent bientôt perdu leur avance.

— Hou ! hou ! hou ! criait l'Ogre. — Attendez, brigands. Attendez, canailles.

Mais la Belle Jeanneton avait remède à bien des choses. Par son pouvoir, elle et le fils du roi de France furent aussitôt changés en une bergerette belle comme le soleil, la bergerette

Bernadette, gardant son troupeau au bord du chemin.

— Bêê! bêêl bêè !

L'Ogre s'arrêta pour questionner la bergerette et ses brebis.

— Hou ! hou! hou!

Bernadette, Bergerette, Soleillette, Brebiettes, Avez-vous vu un garçon et une fillette?

— Bêê! bêê! bêê!

L'Ogre n'en tira pas davantage, et retourna dans son château, tandis que la Belle Jeanneton et le fils du roi de France repartaient plus vile que le vent.

— Hou! hou! hou ! — Eh bien, mon homme, dit l'Ogresse, as-tu rattrapé la Belle Jeanneton et la chair baptisée?

— Hou! hou ! hou ! — Je n'ai trouvé qu'une bergerette, belle comme le soleil, la bergerette Bernadette gardant ses brebis au bord du chemin. Je les ai questionnés. Ils m'ont répondu : « Bêê ! bêê ! bêê ! » Je n'ai pu en tirer davantage.

— Hou ! hou ! hou ! — Imbécile, c'étaient eux. Repars vite, mon homme. J'entends que tu les rattrapes clans une heure. Nous les mangerons tout vifs.

L'Ogre repartit comme un éclair. Mais cette fois, la Belle Jeanneton et le fils du roi de France avaient pris tant d'avance, que l'Ogre ne put les atteindre.

Sept jours après, tous deux arrivaient au Louvre du roi de France.

— Bonjour, bonjour, braves parents.

— Bonjour, pauvre ami. Nous te pleurions comme mort.

— Braves parents, j'avais affaire à un Ogre et à une Ogresse, gourmands de chair baptisée. J'étais perdu sans cette demoiselle, sans la Belle Jeanneton. Braves parents, j'en suis amoureux plus que je ne puis dire. Donnezla-moi pour femme. Sinon, je pars pour les Iles, et je n'en reviendrai jamais, jamais.

— Pauvre ami, tu ne partiras pas pour les Iles. Epouse la Belle Jeanneton.

Ce qui fut dit fut fait. Longtemps, bien longtemps, le fils du roi de France et la Belle Jeanneton vécurent riches et heureux.

! Il y avait, une fois, un homme et une femme qui avaient deux enfants, une fille et un garçon. La fille s'appelait Mariette ; le garçon s'appelait Jean.

Un soir, la femme tomba malade, et se mit au lit.

— Mon homme, dit-elle, je vais mourir.

Jure-moi, par ton âme, que tu ne te remarieras jamais, jamais.

— Femme, je te le jure par mon âme.

La femme mourut. Mais l'homme oublia ce qu'il avait juré par son âme. — Un an plus tard, il se remariait avec une femme laide comme le péché, méchante comme l'enfer. Par elle, les deux pauvres enfants souffraient nuit et jour

mort et passion. Leur père n'avait pas mot en bouche, tant il avait peur de cette carogne.

Au bout de trois ans, la marâtre n'était pas encore enceinte. — Alors, elle se prit à penser :

— Voilà déjà trois ans que je suis mariée. Certes, je ne suis pas plus stérile qu'une autre. Puisque mon homme ne m'aime pas, je vais lui montrer ce que je sais faire.

Le lendemain, au point du jour, l'homme coupla ses bœufs, pour aller labourer son champ.

— Pars, mon homme, dit la marâtre, et ne rentre qu'après le coucher du soleil. A midi, je t'enverrai ton dîner. Je t'enverrai une belle croustade pleine de viande, et une jarre de bon vin vieux.

L'homme partit. Alors, la marâtre se mit à pétrir la pâte de la croustade. Les deux enfants la regardaient faire.

— Enfants, votre place n'est pas ici. Gourez au bois. Ramassez chacun votre faix de broussailles. Pour celui de vous deux qui reviendra le premier, je vais pétrir un beau gâteau.

Les deux enfants coururent au bois, ramasser

chacun son faix de broussailles. Une heure iprès, Jean repartait chargé d'un gros fagot.

— Attends-moi là, petite sœur. Tout à 'heure, je t'apporterai la moitié de mon gâteau.

Jean revint à la maison.

— Tenez, marâtre, voici mon faix de broussailles. — Maintenant, marâtre, donnez-moi le

beau gâteau.

— Le beau gâteau que j'ai pétri, ton père le

mangera.

Alors, la marâtre empoigna le pauvre Jean par les cheveux, le coucha dans le pétrin, le saigna comme un porc, le coupa par morceaux, !en bourra la croustade, et la mit à cuire dans le four.

Tout en cuisant, la croustade chantait :

— Marâtre, Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte, Autant de coups, Autant de miettes.

Elle m'a bouilli, Et rebouilli.

Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant.

Tandis que la croustade cuisait, en chantant, ]a petite Mariette se lassa d'attendre, et revint à la maison.

— Tenez, marâtre, voici mon faix de broussailles. — Dites-moi, marâtre, mon frère n'est-il pas revenu du bois?

— Non.

Le gâteau est fait

Le gâteau est cuit.

Mais tu n'arrives pas assez tôt.

Voici le dîner du bourreau.

— Alors, c'est moi qui ai gagné le beau gâteau.

— Tiens, va porter à ton père cette belle croustade, et cette jarre de bon vin vieux. — Je lui souhaite bon appétit.

— Marâtre, vous serez obéie.

La petite Mariette partit, sa corbeille sur la tête, sa jarre de bon vin vieux à la main. Il faisait chaud, et la charge était lourde. A michemin, la petite Mariette posa sa corbeille et sa jarre, et s'assit un moment à l'ombre d'une haie.

Dans la haie, chantait un Oisillon Blanc.

— Marâtre,

Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte. Autant de coups, Autant de miettes.

Elle m'a bouilli, Et rebouilli.

Riou chiou chiou, Riou chion chiou, Je suis encore vivant.

! L'Oisillon Blanc vint se poser sur l'épaule (droite de la petite Mariette.

— Ecoute, petite sœur. Tandis que notre père mangera la croustade, ramasse les os, et range-les à terre, en forme d'oiseau.

Et l'Oisillon Blanc s'envola je ne sais où. Alors, la petite Mariette s'en alla trouver son père.

— Tenez, père, ma marâtre vous envoie cette belle croustade, et cette jarre de bon vin vieux. Elle vous souhaite bon appétit.

— Mariette, dîne avec moi.

— Merci, père. Je n'ai pas faim.

Le père arrêta ses bœufs sous un grand arbre, s'assit derrière sa charrue, et se mit à manger de bon appétit. La croustade y passa jusqu'au dernier morceau, la jarre de bon vin

vieux jusqu'à la dernière goutte. La petite Mariette ramassait les os, et les rangeait dans le sillon, en forme d'oiseau.

Enfin, le père se remit à l'ouvrage.

Une heure après, les os étaient sous terre. Le champ était labouré.

Le père et la fille retournèrent à la maison.

En repassant devant la haie, la petite Mariette regarda. L'Oisillon Blanc n'était plus là.

Tous deux arrivèrent à la maison.

— Femme, appelle le petit Jean.

— Le petit Jean s'en est allé. Tu ne le reverras jamais, jamais.

Alors, le père se mit à pleurer.

Le lendemain, dès la pointe du jour, la petite Mariette courut au chanp.

A la cime d'un grand arbre, un Oisillon Noir chantait :

— Marâtre,

Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte.

Autant de coups,

Autant de miettes.

Elle m"a bouilli,

Et rebouilli.

Mon père, M'a mangé derrière la charrue.

Il m'a mangé, Et rongé.

Ma sœurette, Manette, M'a pleuré, Et soupiré.

En terre elle m'a enterré.

Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant.

Alors, la petite Mariette retourna chez elle, avec son père, et l'Oisillon Noir s'alla percher tout en haut d'un moulin à vent.

Le meunier était sur sa porte.

— Chante, Oisillon Noir. Chante. Je te donnerai une aile de mon moulin.

— Marâtre,

Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte,

Autant de coups,

Autant de miettes.

Elle m'a bouilli,

Et rebouilli.

Mon père, M'a mangé derrière la charrue.

Il m'a mangé,

Et rongé.

Ma sœurette,

Mariette,

M'a pleuré, Et soupiré.

En terre elle m'a enterré, Ri ou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant.

Et l'Oisillon Noir repartit, emportant une aile du moulin. — Il repartit, et s'alla percher tout en haut de la grande tour d'un château.

Sept belles demoiselles étaient à la fenêtre.

— Chante, Oisillon Noir. Chante. Nous te donnerons une bourse pleine d'or.

— Marâtre, Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte. Autant de coups, Autant de miettes.

Elle m'a bouilli, Et rebouilli.

Mon père, M'a mangé derrière la charrue.

Il m'a mangé, Et rongé.

Ma sœurette, Mariette, M'a pleuré, Et soupiré.

En terre elle m'a enterré.

Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant.

Et l'Oisillon Noir repartit, emportant l'aile du moulin et la bourse pleine d'or. — Il repartit, et s'alla percher tout en haut de la cheminée de la maison de sa marâtre.

— Marâtre, Pique-pâte, Plus elle en pique, plus elle en gâte. Autant de coups.

Autant de miettes.

Elle m'a bouilli, Et rebouilli.

Mon père, M'a mangé derrière la charrue.

Il m'a mangé, Et rongé.

Ma sœurette, Mariette, M'a pleuré, Et soupiré.

En terre elle m'a enterré.

Riou chiou chiou, Riou chiou chiou, Je suis encore vivant.

Tandis que l'Oisillon Noir chantait, la marâtre regarda la première en haut la cheminée.

L'Oisillon Noir lui laissa tomber l'aile de moulin sur la tête, et la gueuse tomba morte, pour aller tout droit en enfer.

Tandis que l'Oisillon Noir chantait, le père regarda le second en haut la cheminée.

L'Oisillon Noir ne laissa rien tomber.

Tandis que l'Oisillon Noir chantait, la petite Mariette regarda la dernière en haut la cheminée.

L'Oisillon Noir laissa tomber sur sa tête la bourse pleine d'or.

Alors, l'Oisillon Noir repartit. — On ne l'a revu jamais, jamais.

Il y avait, une fois, un Seigneur, dévot comme un prêtre, fort et hardi comme Samson, avisé comme pas un. Ce Seigneur faisait chaque matin de grandes aumônes, sur la porte de son château. Il défendait les pauvres gens contre les riches qui leur faisaient tort. Depuis trois ans il avait épousé la plus belle et la plus honnête femme du pays. Tous deux s'aimaient plus qu'on ne peut dire. Par malheur, ils n'avaient pas d'enfant. Chacun les plaignait, et la femme était si confuse de son état, qu'elle n'osait plus sortir.

Alors, le Seigneur partit en dévotion pour Notre-Dame de Bétharram dans ie pays de Béarn.

Arrivé dans l'église, il s'agenouilla devant la maître-autel et dit :

— Sainte Vierge, si ma femme me fait un enfant, je jure d'aller sept ans en Terre-Sainte, combattre les ennemis du Bon Dieu.

Ceci juré, le Seigneur revint dans son château. — Neuf mois après, sa femme lui faisait un beau garçon.

Après le baptême et les relevailles, le Seigneur dit à sa femme :

— Femme, j'ai juré à la sainte Vierge de Bétharram que si nous avions un enfant, j'irais sept ans en Terre-Sainte, combattre les ennemis du Bon Dieu. C'est un grand chagrin pour moi de vous laisser ainsi tout seulets. Certes il ne manquera pas de galants pour venir te dire que je suis mort en Terre-Sainte, et pour te demander en mariage. Ne les crois pas. Ils empoisonneraient notre fils, et ils prendraient tout notre bien. Quand je reviendrai, c'est moi qui me charge de régler leur compte. Il se peut qu'alors tu ne me reconnaisses pas. — Tiens. Voici notre contrat de mariage coupé en deux. J'en garde la moitié. Prends l'autre, et ne t'en sépare ni jour ni nuit.

Quand je te montrerai ce que j'emporte, tu seras sûre de n'avoir affaire qu'à moi.

— Mon mari, vous serez obéi.

Le Seigneur partit donc pour la Terre-Sainte, Pendant un an, il s'y battit comme un César. Mais un jour il tomba de cheval, et fut pris par les ennemis du Bon Dieu, qui l'enfermèrent prisonnier dans une tour.

Dorénavant, on n'eut plus de ses nouvelles au pays. Alors, trois frères, fort comme des taureaux, et méchants comme l'enfer, trois frères tinrent conseil.

— Il faut que l'un de nous épouse la femme du Seigneur qui s'en est allé en Terre-Sainte.

Ceci dit, ils allèrent trouver sa femme.

— Bonjour, madame.

— Bonjour, messieurs. Que me voulezvous?

— Madame, on dit que votre mari a été tué en Terre-Sainte. Si c'est vrai, il faut que vous épousiez l'un de nous trois.

— Messieurs, je n'ai pas la preuve que mon mari ait été tué en Terre-Sainte. Yous voyez donc que je ne puis épouser l'un de vous trois.

— Eh bien, en attendant que la preuve

arrive, nous vivrons en maîtres dans ce château.

Les trois frères firent comme ils avaient dit, sans que la dame et son fils trouvassent ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux faisaient ripaille au château, et vendaient les récoltes, pour jouer l'argent.

Quand il y eut juste cinq ans, depuis le départ du Seigneur , les trois frères dirent à sa femme :

— Madame, voilà cinq ans que votre mari est parti pour la Terre-Sainte. Certainement, il est mort. Si vous tenez à vivre, vous et votre fils, il faut que vous épousiez l'un de nous trois.

— Messieurs, puisque mon mari est mort, je vais m'habiller de noir. Tout un an, je porterai le deuil de mon pauvre ami, et je prierai Dieu pour son âme. Cela fait, je choisirai mon mari entre vous trois.

Le Diable était caché dans la chambre de la dame. Cent fois plus vite qu'un éclair, il alla trouver le Seigneur, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

— Écoute. Trois frères, forts comme des

taureaux, et méchants comme l'enfer, trois (frères se sont faits maîtres chez toi, sans que

ni ta femme ni ton fils aient trouvé ni un parent

ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces [gueux font ripaille au château, et vendent les

récoltes, pour jouer l'argent. Ta femme leur a

I dit, il y a trois jours : « Dans un an, je choisirai mon mari entre vous trois. » Yoilà ce qui se passe chez toi. — Donne-moi une goutte de ton sang, et je te porte, en trois jours, à cent pas de ton château.

— Diable, tu me demande trop cher.

Le Diable partit, et le Seigneur demeura seul prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte. — Pendant un an, les trois frères menèrent la même vie, sans que la dame et son fils trouvassent ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ces gueux faisaient ripaille au château et vendaient les récoltes, pour jouer l'argent.

Quand il y eut juste six ans, depuis le départ du Seigneur, les trois frères dirent à sa femme :

— Madame, le temps de votre deuil est fini.

II faut que vous épousiez l'un de nous trois.

— Messieurs, j'ai choisi mon mari entre vous trois. Mais je ne le nommerai qu'au moment

de partir pour l'église. Donnez-moi encore un an, pour coudre ma robe de noces.

Le Diable était caché dans la chambre de la dame. Cent fois plus vite qu'un éclair, il s'en alla trouver le Seigneur, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

— Écoute. Les trois frères mènent toujours la même vie, sans que ta femme et ton fils aient trouvé ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour ces gueux font ripaille au château, et vendent les récoltes, pour jouer l'argent. Ta femme leur a dit : « Messieurs, j'ai choisi mon mari entre vous trois. Mais je ne le nommerai qu'au moment de partir pour l'église. » — Dis : « Mon Diable, je suis à toi », et je te porte, en trois jours, à cent pas de ton château.

— Diable, tu me demandes trop cher.

Le Diable partit, et le Seigneur demeura seul prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

Pendant un an moins trois jours, les trois frères menèrent la même vie, sans que la dame et son fils trouvassent ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour, ils faisaient ripaille au château et vendaient les récoltes, pour jouer l'argent.

Alors, le Diable partit cent fois plus vile Iqu'un éclair, et s'en alla trouver le Seigneur, prisonnier dans sa tour, en Terre-Sainte.

— Écoute. Les trois frères mènent toujours la même vie, sans que ta femme et ton fils aient trouvé ni un parent ni un ami pour les défendre. Nuit et jour ces gueux font ripaille au château, et vendent les récoltes, pour jouer l'argent. Le moment est proche, où ta femme sera forcée d'épouser l'un des trois. — Prometsmoi une portion du premier repas à prendre avec ta femme et ton fils, et je te porte, en trois jours à cent pas de ton château.

— Diable, tiens parole, et je te promets une portion du premier repas que je ferai avec ma femme et mon fils.

Alors, le Diable prit le Seigneur à cheval sur son dos. D'un coup d'aile, il l'emporta pardessus les nuages, et partit cent fois plus vite qu'un éclair. Le premier jour, le Diable dit :

— Hardi! Tiens bon. Regarde en bas. — Que vois-tu?

— Je vois filer les villes et les villages. Je vois filer les rivières et les grands bois. Je vois filer les montagnes et les plaines.

— Dis : « Mon Diable, je suis à toi. » Sinon, je te jette à bas.

— Diable, tu n'auras que ce que je t'ai promis.

Le second jour, le Diable dit :

— Hardi! Tiens bon. Regarde en bas. — Que vois-tu?

— Je vois filer la mer grande. Je vois filer les îles. Je vois filer les navires.

— Dis : « Mon Diable, je suis à toi. » Sinon je te jette à bas.

— Diable, tu n'auras que ce que je t'ai promis.

Le troisième jour, le Diable dit :

— Hardi! Tiens bon. Regarde en bas. — Que vois-tu?

— Je vois mon pays. Je vois mon château. Je vois ma femme à la fenêtre, qui peigne mon fils, avec un beau peigne d'or. Elle regarde loin, bien loin, si je ne reviens pas.

— Dis : « Mon Diable, je suis à toi. » Sinon, je te jette à bas.

— Diable, tu n'auras que ce que je t'ai promis.

Alors, le Diable posa le seigneur à cent pas

de son château, et partit. Le pauvre homme était si mal, si mal vêtu, qu'il avait l'air d'un mendiant. Jusqu'à la nuit, il demeura caché. Alors, il frappa, sans peur ni crainte, à la porte du château.

— Pan ! pan !

— Pauvre, que veux-tu?

— Valets, qui commande ici?

— Pauvre, celui qui commandait ici est mort en Terre-Sainte. Demain, sa femme se remarie. Maintenant, elle est là-haut dans la grand'salle, qui soupe avec son fils et ses trois galants.

Le Seigneur monta l'escalier plus vite que le vent.

— Bonsoir, messieurs. — J'arrive de Terre- Sainte. Je vous apporte des nouvelles.

— Pauvre, quelles nouvelles apportes-tu?

— Les nouvelles que j'apporte, c'est qu'il y a ici trois rien qui vaille, qui se font maîtres chez les autres, trois gueux, qui n'ont pas pitié d'une femme et d'un enfant. Les nouvelles que j'apporte, c'est que cette racaille a fini de mal faire. Les nouvelles que j'apporte, c'est qu'il y a sur la table des couteaux affilés et pointus.

Armez-vous, et faisons bataille. Au plus fort la guirlande. — Hô! Hardi!

En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés comme des porcs. Alors, le Seigneur salua sa femme et lui dit :

— Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en paiement?

— Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.

— Madame, ce n'est pas assez. Il faut que que vous soyez ma femme.

— Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.

— Madame, vous voyez comme je travaille. — Dites non encore une fois, et je vous saigne aussi, vous et votre enfant.

— A la volonté du Bon Dieu. Non. Je n'ai pas voulu de ces trois galants. Je ne veux pas de toi. — Saigne-nous, moi et mon fils.

— Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme, et cet enfant est notre fils.

— Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est notre fils, prouve que tu as dit vrai.

— Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.

— C'est vrai. Vous êtes mon mari.

Alors, le Seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à table, et soupèrent de bon appétit. Au dessert, le Diable arriva, juste au moment où le Seigneur finissait une assiettée de noix.

— Ah! tu es là, Diable. Il te tarde d'être payé. Tu auras plus que je ne t'ai promis. — Tiens, ramasse les charognes de ces trois rien qui vaille, et emporte-les dans ton enfer.

— Bien. — Mais tu m'as promis une portion du premier repas que tu ferais avec ta femme et ton fils.

— Diable, c'est juste. — Attends un peu. Le Seigneur regarda bien toutes les coquilles

de noix qu'il avait mangées, pour être sûr qu'aucune portion du fruit n'était demeurée dans le bois.

— Tiens , Diable . Yoici ce que je t'ai promis.

Le Diable prit les coquilles, et les regarda bien longtemps. Aucune portion du fruit n'était demeurée dans le bois.

— Écoute, dit-il au Seigneur. Tu es un homme avisé. Si j'avais trouvé le moindre morceau de fruit dans les coquilles, aussitôt je

t'emportais dans mon enfer, avec ta femme et ton fils.

Le Diable partit confus, avec les charognes des trois galants, et les maîtres du château s'en allèrent au lit.

Bien longtemps le seigneur vécut heureux, avec sa femme et son fils. Quand ils moururent, le Bon Dieu les mit en paradis.

Il y avait, une fois, un homme et une femme. Ils se marièrent ensemble, et ils eurent trois enfants. — Ces gens-là étaient pauvres, pauvres comme les pierres. Ils n'avaient rien pour manger ni pour se chauffer.

Un jour, la femme s'en alla ramasser des broussailles au bois. Elle y trouva un seigneur.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour, mie. Où allez-vous?

— Monsieur, je m'en vais ramasser des broussailles. A la maison, nous n'avons rien pour manger, ni pour nous chauffer.

— Eh bien! mie, ramassez un beau fagot de bois, et faites-le brûler. Quand il sera brûlé,

délayez-en la cendre, et faites-en un beau gâteau.

La femme ramassa donc un beau fagot de bois, le fit brûler, en délaya la cendre, et en pétrit un gâteau roux, comme s'il eût été fait de farine de blé et de jaunes d'œufs.

Le lendemain , elle envoya l'aîné de ses enfants au bois. L'enfant y trouva le seigneur.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour, mon ami. Où vas-tu?

— Monsieur, je m'en vais ramasser des broussailles. A la maison, nous n'avons rien pour manger, ni pour nous chauffer.

— Ne viendrais-tu pas avec moi, mon ami?

— Si, monsieur : aussi bien avec vous qu'avec un autre.

Le seigneur l'amena dans son château, et lui donna une lettre, une gaule, et un cheval.

— Monte à cheval, et va porter cette lettre à ma bonne mère. — Quand tu seras arrivé devant la mer, tu lui donneras trois coups de gaule, et la mer se partagera en deux pour te donner passage.

L'enfant prit donc la lettre, la gaule, monta à cheval, et partit.

Quand il fut arrivé devant la mer, il jeta la lettre dans l'eau, et s'en revint.

— Monsieur, votre bonne mère vous fait bien souhaiter le bonjour. Elle se porte bien.

— Eh bien, mon ami, que préfères-tu, le ciel ou un quartaut d'écus?

— Monsieur, le ciel est bien quelque chose; mais l'argent vaut davantage.

Le seigneur lui donna donc un quartaut d'écus, et l'enfant s'en revint chez lui.

Le lendemain, son frère cadet s'en alla au bois. Il y trouva le seigneur.

— Bonjour, mon ami. Où vas-tu?

— Monsieur, je m'en vais ramasser des broussailles. A la maison, nous n'avons rien pour manger, ni pour nous chauffer.

— Ne viendrais-tu pas avec moi, mon ami?

— Si, monsieur : aussi bien avec vous qu'avec un autre.

Le seigneur l'amena dans son château, et lui donna une lettre, une gaule, et un cheval.

— Monte à cheval, et va porter cette lettre à ma bonne mère. — Quand tu seras arrivé devant la mer, tu lui donneras trois coups de gaule, et la mer se partagera par le milieu.

d 88 CONTES DE LA GASCOGNE

L'enfant prit donc la lettre, la gaule, monta à cheval, et partit.

Quand il fut arrivé devant la mer, il jeta la lettre dans l'eau et s'en revint.

— Monsieur, votre bonne mère vous fait bien souhaiter le bonjour. Elle se porte bien.

— Eh bien, mon ami, que préfères-tu, le ciel, ou un quartaut d'écus?

— Monsieur, le ciel est bien quelque chose ; mais l'argent est bien davantage.

Le seigneur lui donna donc un quartaut d'écus, et l'enfant s'en revint à la maison.

Le lendemain, le plus jeune des trois frères, qui n'avait que trois ans, dit à sa mère :

— Mère, je veux aussi aller au bois.

— Non, mon ami, tu n'iras pas. Tu es trop petit.

— Mère, je vous dis que je veux y aller. Par force, il fallut le laisser aller au bois. Il

y trouva le seigneur.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour, mon ami. Où vas-tu?

— Monsieur, je m'en vais ramasser des broussailles. A la maison, nous n'avons rien pour manger, ni pour nous chauffer.

— Ne viendrais-tu pas avec moi, mon ami?

— Si monsieur : aussi bien avec vous qu'avec un autre.

Le seigneur l'amena dans son château et lui donna une lettre, une gaule, et un cheval.

— Monte à cheval, et va porter cette lettre à ma bonne mère. — Quand tu seras arrivé devant la mer, tu lui donneras trois coups de gaule. La mer se partagera en deux, pour te donner passage.

L'enfant prit donc la lettre, la gaule, monta à cheval, et partit. Quand il arriva devant la mer, il donna trois coups de gaule, et la mer se partagea en deux pour lui donner passage.

Il s'en alla loin, loin, loin. — Là, il trouva un pré bon à faucher. Les bestiaux y étaient maigres, secs.

Il s'en alla loin, loin, loin. — Là, il trouva un pré si maigre, si maigre, qu'on y aurait ramassé du sel. Les bestiaux y étaient gras à lard.

Il s'en alla loin, loin, loin. — Là, il trouva deux petites pierres qui se battaient.

Il s'en alla loin, loin, loin. — Là, il trouva un bois où tous les oiseaux volaient à sa rencontre.

Il s'en alla loin, loin, loin. — Enfin, il arriva au château de la sainte Vierge.

— Sainte Vierge, je vous porte une lettre de votre fils. Tout en venant, j'ai trouvé un pré où on aurait fauché l'herbe. Pourtant, les bestiaux y étaient maigres, secs.

— Mon ami, c'étaient les mauvaises herbettes.

— Sainte Vierge, j'ai trouvé un pré si maigre, si maigre, qu'on y aurait ramassé le sel. Pourtant, les bestiaux y étaient gras à lard.

— Mon ami, c'étaient les bonnes herbettes.

— Sainte Vierge, j'ai trouvé deux petites pierres qui se battaient.

— Mon ami, c'étaient tes deux frères en dispute.

— Sainte Vierge, j'ai trouvé un bois. Tous les oiseaux volaient à ma rencontre.

— Mon ami, c'étaient les angelots qui venaient te chercher.

Alors, la sainte Vierge prit l'enfant, et l'assit sur elle. — L'enfant s'endormit, et la sainte Vierge lui tirait les poux.

Au bout de sept ans, elle le réveilla.

— Réveille-toi, mon ami. Il y a sept ans que tu dors.

La sainte Vierge lui donna une lettre, une gaule et un cheval.

— Monte à cheval, et va porter cette lettre à mon cher fils. — Quand tu seras arrivé devant la mer, tu lui donneras trois coups de gaule, et la mer se partagera en deux pour te donner passage.

L'enfant prit donc la lettre, la gaule, monta à cheval, et partit. — Quand il fut arrivé devant la mer, il lui donna trois coups de gaule, et la mer se partagea en deux, pour lui donner passage.

Il s'en alla loin, loin, loin. — Enfin, il arriva au château du Bon Dieu.

— Bonjour, monsieur. Votre mère se porte bien. Elle vous mande force compliments, et elle m'a donné cette lettre pour vous.

— Eh bien, mon ami, que préfères-tu, le ciel, ou un quartaut d'écus?

— Monsieur, l'argent est bien quelque chose ; mais le ciel vaut davantage.

— Mon ami, va chez ta mère, et dis-lui que je vais aller dîner chez elle, avec tous mes angelots.

— Monsieur, comment voulez-vous qu'elle fasse? Nous n'avons rien pour manger, ni pour nous chauffer.

— Dis -lui qu'elle aille de chambre en chambre : la table sera mise. Dis-lui qu'elle regarde dans le coffre : elle le trouvera plein de pain.

Le Bon Dieu partit donc avec ses angelots, pour aller dîner chez la mère de l'enfant. Ils y soupèrent aussi, et ils y couchèrent. Le lendemain, ils repartirent. Le Bon Dieu envoya les deux frères aînés en enfer, et amena le plus jeune au ciel. Tout en faisant le lit du Bon Dieu, la mère trouva un sac d'écus sous le coussin. Aussitôt, elle courut après le maître de cet argent.

— Monsieur, monsieur, voici le sac d'écus que vous avez oublié.

— Non, femme. Il est pour vous.

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