‹ Contes de la CascogneChapitre 20 sur 22 · LE DR AC · texte numérisé non relu

LE DR AC

Le Fils du roi de France obéit. Alors, la Belle Jeanneton toucha ses deux frères avec la Fleur Rouge, avec la Fleur de Mer qui ressuscite les morts. Aussitôt, la Fleur se flétrit; mais les deux frères se relevèrent, forts et hardis.

— Mes frères voulez-vous du Fils du Roi de France pour mon mari?

— Petite sœur, nous le voulons.

Ce même jour, le Fils du Roi de France épousa la Belle Jeanneton. — Ils vécurent longtemps heureux.

Il y avait, une fois, un homme qui passait tout son temps à pêcher. Un jour, cet homme prit un Gros Poisson.

— Homme, dit le Gros Poisson, laisse-moi aller.

— Non, Gros Poisson. Je veux te porter à ma femme, qui te fera cuire, et nous te mangerons ensemble.

— Homme, laisse-moi aller. Je t'enseignerai un endroit où tu prendras des poissons tant que tu voudras.

L'homme laissa donc aller le Gros Poisson, qui lui enseigna un endroit où il prit des poissons tant qu'il voulut.

Le lendemain, l'homme revint à la pêche, et reprit le Gros Poisson.

— Homme, dit le Gros Poisson, laisse-moi aller.

— Non, Gros Poisson. Je veux te porter à ma femme, qui te fera cuire, et nous te mangerons ensemble.

— Homme, laisse-moi aller, Je t'enseignerai un endroit où tu prendras des poissons tant que tu voudras.

L'homme laissa donc aller le Gros Poisson, qui lui enseigna un endroit où il prit des poissons tant qu'il voulut.

Quand il rentra à la maison, sa femme lui dit :

— Mon homme, comment as-tu donc fait, pour prendre tant de poissons, hier et aujourd'hui?

— Femme, hier et aujourd'hui, j'ai pris un Gros Poisson qui m'a demandé de le laisser aller, et qui m'a enseigné un endroit où j'ai pris des poissons tant que j'ai voulu.

— Ecoute, mon homme si tu reprends ce Gros Poisson, apporte-le-moi. Je veux en manger.

Le lendemain, l'homme revint à la pêche, et reprit le Gros Poisson.

■ — Homme, dit le Gros Poisson, laisse- moi aller.

— Non, Gros Poisson. Je veux te porter à ma femme, qui te fera cuire, et nous te mangerons ensemble.

— Homme, laisse-moi aller. Je t'enseignerai un endroit où tu prendras des poissons tant que tu voudras.

— Non, Gros Poisson, je ne puis pas. J'ai raconté tout à ma femme, qui m'a recommandé de t'apporter, si je te reprenais, parce qu'elle veut te manger.

— Eh bien! homme, puisque je dois être mangé, rentre dans ta maison. Là, tu donneras ma tête à ta chienne, ma queue à ta jument, mon ventre à ta femme. — Ta chienne fera deux petits chiens, ta jument deux poulains, et ta femme deux jumeaux.

L'homme revint donc dans sa maison rapportant le Gros Poisson. Il donna la tête à sa chienne, la queue à sa jument, le ventre à sa femme.

Au temps voulu, la chienne fit deux petits

chiens, la jument deux poulains, et la femme deux jumeaux. Les deux petits chiens, les deux poulains, et les deux jumeaux, grandirent jusqu'à l'âge de vingt ans. La ressemblance était si grande, si grande, pour chaque paire, qu'il était impossible de distinguer un homme ou un animal de l'autre.

Au bout de vingt ans, les deux jumeaux prirent chacun un cheval et un chien, et s'armèrent pour aller courir le monde. — Ils cheminèrent longtemps, longtemps, longtemps, jusqu'à un carrefour où il y avait une croix de pierre.

— Frère, dit l'aîné des jumeaux, c'est ici qu'il faut nous séparer. — Je m'en vais vers le soleil levant. Toi, va-t'en vers le soleil couchant. Quand tu retourneras à la maison, tu frapperas cette croix de pierre avec ton épée. S'il en coule du sang, cela voudra dire qu'il m'est arrivé malheur. Mais s'il n'en coule rien, ce sera bon signe, et tu pourras suivre ton chemin jusqu'à la maison.

— Frère, c'est convenu.

Donc les deux frères se séparèrent, et s'en allèrent l'un vers le soleil levant, l'autre vers

le soleil couchant. Pendant trois jours et trois nuits, l'aîné chemina dans un grand bois, sans rien voir ni rien entendre, que les oiseaux du ciel et les bêtes sauvages. — Enfin, il arriva dans une ville où tous les gens étaient en deuil et pleuraient.

— Gens de la ville, pourquoi êtes-vous en deuil? Pourquoi pleurez-vous ainsi?

— Étranger, nous avons, certes, bien raison d'être en deuil et de pleurer. — Il y a, dans le bois voisin, une Grand'Bête à sept têtes, qui nous prend chaque année la plus belle de nos jeunes filles. Hier encore, elle nous a fait dire quelle viendrait nous manger tous, si nous ne lui en amenions pas une. Par force il a fallu obéir. Ce matin, nous sommes allés mener dans le bois une demoiselle belle comme le jour.

— Gens de la ville, quittez le deuil et ne pleurez plus. Je vais aller dans le bois, et s'il plaît à Dieu, je tuerai la Grand'Bête à sept têtes, et je délivrerai la demoiselle.

— Dieu t'assiste, brave jeune homme, et te garde de malheur.

L'aîné des jumeaux siffla son chien, tira son épée, et partit pour le bois au grand galop de

son cheval. Après trois heures de course, il trouva, liée au pied d'un arbre, la demoiselle belle comme le jour.

— Monsieur, qu'êtes-vous venu faire ici? Retournez-vous-en bien vite. J'entends les cris de la Grand'Bête à sept têtes. Yous pouvez encore vous sauver, pendant qu'elle me mangera.

— Demoiselle, je ne suis pas venu ici pour fuir. Je veux tuer la Grand'Bête à sept têtes, et vous épouser aujourd'hui. — Hardi! mon chien. Gagne ton avoine, mon bon cheval.

Pendant trois heures d'horloge, l'aîné des jumeaux combattit la Grand'Bête à sept têtes, et finit par la percer de part en part. Alors, il lui arracha les sept langues qu'il mit dans son mouchoir. Puis, il coupa, d'un coup d'épée, les cordes qui liaient la demoiselle, et la ramena en croupe à la ville.

— Braves gens, j'ai tué la Grand'Bête à sept têtes. — Maintenant, il me faut cette demoiselle pour femme.

— Oui, oui, brave jeune homme. Épouse-la. Tu l'as bien gagnée.

L'aîné des jumeaux mena aussitôt la demoiselle à l'église, et l'épousa. La noce dura jusqu'à

minuit. Au premier coup de cloche, tout le monde alla se coucher. — Le lendemain, au point du jour, le mari réveilla sa femme.

— Femme, habille-toi. Allons nous promener dans la campagne.

La dame s'habilla, et suivit son mari dans la campagne.

— Femme, quelle est cette maisonnette, làbas, là-bas? Je veux l'acheter, pour m'y reposer quand j'irai chasser.

— Gardez-vous-en bien, mon bon ami. C'est une maisonnette mal habitée. Si vous y alliez, il vous arriverait malheur.

L'aîné des jumeaux ne répondit rien; mais il ramena sa femme à la ville, et vint seul frapper à la porte de la maisonnette.

— Pan! pan! pan!

— Que demandes-tu?

— Ouvrez, ou j'enfonce la porte.

— La porte est en cœur de chêne et en fer, avec de bonnes serrures et des verrous solides. Tu ne l'enfonceras pas. — Si tu veux entrer, arrache un cheveu de ta tête, et fais-nous le passer par la chatière.

L'aîné des jumeaux arracha un cheveu de sa

tête, et le fit passer parla chatière. Aussitôt, la terre l'engloutit avec son cheval.

Pendant que cela se passait, la dame, qui ne savait rien, demandait des nouvelles de son mari.

— Savez-vous où il est allé? disait-elle à tout le monde.

— Madame, nous lavons vu, de loin, entrer dans la maisonnette mal habitée. Mais nous ne l'en avons pas vu sortir.

— Ah ! mon Dieu ! Il lui sera arrivé malheur. Pendant que la dame pleurait ainsi toutes les

larmes de ses yeux, et priait Dieu de lui rendre son mari, le cadet des jumeaux avait fini son voyage vers le soleil couchant. 11 retournait à la maison, monté sur son cheval, et suivi de son chien. Arrivé au carrefour où était la croix de pierre, il se souvint de la promesse qu'il avait faite à son frère aîné. Aussitôt, il tira son épée, et frappa la croix. A la première entaille, le sang coula.

— Ah! mon Dieu, il est arrivé malheur à mon frère. — Hardi! mon chien. Gagne ton avoine, mon bon cheval.

Au soleil couchant, le cadet des jumeaux

était dans la ville, où la femme de son frère jpleurait toutes les larmes de ses yeux, et priait !Dieu de lui rendre son mari.

— Madame, madame, crièrent les gens de la ville, voici votre mari qui revient.

— Ah! mon Dieu, mon bon ami. Je craignais qu'il ne vous fût arrivé malheur dans la maisonnette mal habitée.

Le cadet des jumeaux ressemblait tellement, tellement à son frère aîné, que tout le monde le prenait pour lui. Il soupa avec la dame, et s'alla coucher avec elle. Mais, en montant au lit, il plaça entre elle et lui son épée nue. — Le lendemain, à la pointe du jour, le cadet des jumeaux sella son cheval, siffla son chien, et s'en alla frapper à la porte de la maisonnette mal habitée.

— Pan! pan ! pan!

— Que veux-tu?

— Ouvrez, ou j'enfonce la porte.

— La porte est en cœur de chêne, avec de bonnes serrures et des verrous solides. Tu ne l'enfonceras pas. — Si tu veux entrer, arrache un cheveu de ta tête, et fais-le passer par la chatière.

Le cadet des jumeaux arracha un crin de la crinière de son cheval, et le fit passer par la chatière. Aussitôt, la terre engloutit le cheval. — Mais la porte était ouverte. Alors, le cavalier entra, avec son chien, et tua toutes les méchantes gens qui étaient dans la maisonnette. Cela fait, il dépava la chambre basse, et délivra son frère, les deux chevaux et les deux chiens.

— A présent, frère, il faut retourner à la ville. — Quand nous y serons, je verrai si tu es un homme avisé.

Quand ils arrivèrent à la ville, les gens furent fort étonnés de voir deux hommes, deux chevaux et deux chiens si parfaitement semblables. La femme de l'aîné ne savait comment reconnaître son mari.

— Femme, dit le cadet, ne me reconnaistu pas?

— Femme, dit l'aîné, ne me reconnais-tu

pas?

— Cavaliers, vous vous ressemblez tellement que je ne suis pas en état de choisir. Que celui de vous deux qui est mon mari m'en donne la preuve.

Alors, l'aîné des jumeaux montra le mouchoir

où étaient les sept langues de la Grand'Bête à sept têtes.

— C'est vous qui êtes mon mari.

— Frère, dit le cadet, je vois que tu es un homme avisé. — Demeure ici avec ta femme. Moi, je m'en retourne à la maison; et je donnerai de vos nouvelles à nos parents.

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