‹ Contes de la CascogneChapitre 22 sur 22 · DANSE ET L'OISILLON DIT TOUT · texte numérisé non relu

DANSE ET L'OISILLON DIT TOUT

Je sais un conte : le conte de la Mer qui chante, de la Pomme qui danse, et de l'Oisillon qui dit tout.

Il y avait, une fois, trois sœurs qui arrachaient du lin dans un champ.

— Mes sœurs, dit la plus jeune, vous avez chacune votre pensée secrète. — Je veux la connaître.

— Non, nous n'avons pas de pensée secrète.

— Je vous dis que vous avez une. — Je veux la connaître.

— Moi, répondit l'aînée, je voudrais épouser l'intendant du roi.

— Moi, répondit la cadette, je voudrais épouser son piqueur.

— A présent, dirent les deux sœurs à la troisième, nous voulons connaître aussi ta pensée secrète.

— Moi, je voudrais épouser le roi luimême. — Au bout de neuf mois, je me charge de lui faire deux jumeaux, garçon et fille, qui auront des chaînes d'or entre peau et chair.

— Tu seras ma femme, dit le roi, qui était

alors à la chasse, et qui écoutait les trois sœurs, caché derrière un buisson.

Alors, le roi prit la jeune fdle en croupe, et la porta dans son château, bâti au bord de la mer grande. Le lendemain, il l'épousa. — Pendant huit mois, il demeura près d'elle, sans la quitter, ni jour, ni nuit.

Au commencement du neuvième mois, le roi dit :

— Femme, les autres rois, mes voisins, ont dit que le mariage m'avait rendu fainéant. Il faut que je m'en aille à la guerre, pour leur prouver qu'ils en ont menti comme des chiens. — Ne pleure pas. Je te rapporterai une charretée d'or et d'argent. Soigne-toi bien. Ne te laisse manquer de rien. Surtout, quand tu auras

fait les deux jumeaux, garçon et fille, qui auront des chaînes d'or entre peau et chair, ne manque pas de rn envoyer un messager, pour m'annoncer la nouvelle.

— Roi vous serez obéi.

Le roi partit aussitôt pour la guerre. Un mois après, la reine fit deux jumeaux, garçon et fille, qui avaient des chaînes d'or entre peau et chair.

— Belle-mère, dit la reine, il faut envoyer un messager au roi, pour lui annoncer la nouvelle.

Mais la belle-mère, qui haïssait sa bru de tout son cœur, commanda au messager de dire au roi : « La reine a fait un chien et un chat. »

Le messager s'en alla trouver le roi et lui dit :

— Bonjour, roi. — La reine vous mande qu'elle a fait un chien et un chat.

Alors, le roi répondit :

— Chien et chat, — que tout soit gardé.

Le messager s'en revint porter à la mère du roi l'ordre qu'il avait reçu.

— Messager, dit-elle, voilà cent pistoles. Va-

t'en dire à la reine que Tordre du roi est tel ] « Fille et Garçon, — que tout soit noyé. »

Le messager prit les cent pistoles, et obéit à la mère du roi. — Alors, la reine se mit à pleurer toutes les larmes de ses yeux.

— Pauvres enfants, dit-elle, on va donc vous jeter dans la mer grande. Bientôt, vous serez en paradis. Vous y prierez le Bon Dieu, pour votre père et pour votre mère.

Alors, la pauvre femme baptisa les deux jumeaux, au nom du Père, du Fils, et du Saint- Esprit. Elle leur donna la mamelle, encore une fois, les peigna avec un peigne d'or, les habilla chacun d'une belle petite robe blanche, et les coucha clans le même berceau en les recommandant au Bon Dieu et à la sainte Vierge Marie.

— Allons, dit la mère du roi, voici le moment d'obéir au maître. Donne tes enfants à ce marinier, pour qu'il aille les noyer dans la mer grande.

Le marinier prit le berceau et s'en alla loin, i bien loin, le jeter dans la mer grande. — Sept jours après, le roi revint de la guerre, et dit :

— Mère, je veux voir le chien et le chat que ma femme a faits.

— Ta femme n'a fait ni chien ni chat. Elle a fait deux jumeaux, garçon et fille, et qui avaient des chaînes d'or entre peau et chair. Mais la gueuse a commandé, il y a sept jours, de les jeter dans la mer grande.

Alors, le roi devint tout hleu de colère. Il manda sur-le-champ le bourreau et ses deux valets.

— Bourreau, décapite ma femme.

— Bourreau, mon ami, dit la reine, prends ton coutelas le mieux affilé, et gagne vite ton argent. — J'ai perdu l'amitié du roi. Mes deux pauvres petits jumeaux sont morts, noyés dans la mer grande. Maintenant ils sont en paradis. Tout à l'heure je les y retrouverai pour toujours.

— Ah! tu veux mourir, dit le roi. Eh bien! tu ne mourras pas. Pour toi, l'enfer va commencer sur la terre. Je veux être damné, sans rémission, si jamais femme a pâti, comme je vais te faire souffrir. — Valets, je renie cette femme. Prenez-lui ses bagues et ses pendants d'oreilles. Otez-lui sa belle robe et donnez-lui

un mauvais cotillon troué. J'entends que, doré- ! navant, elle vienne, sous ma table, se nourrir, ! avec mes chiens, des restes de mon dîner et de mon souper.

Les valets obéirent, et la pauvre reine se soumit comme une sainte. — Alors, la mère du j roi fut bien contente, car elle haïssait sa bru de tout son cœur.

Pourtant, le Bon Dieu et la sainte Vierge Marie avaient pris pitié des deux pauvres petits jumeaux, que le marinier avait jetés dans la mer grande. Pendant trois jours et trois nuits, le berceau nagea, jusqu'à ce que la mer grande le poussât vers la terre, tout proche de la maisonnette d'un pêcheur. La femme du pêcheur emporta les deux pauvres petits jumeaux chez elle, et leur donna du lait de chèvre. Le soir, le pêcheur revint de son travail.

— Mon homme, dit la femme du pêcheur, regarde ces deux pauvres enfants, qui ont des chaînes d'or entre peau et chair. Quelque méchant les avait jetés dans la mer grande. Mais leur berceau a nagé. — Je t'en prie, mon homme, prends pitié de ces pauvres innocents. Laisse-moi les garder avec nous.

— Femme, comme lu voudras.

Le pêcheur et sa femme n'avaient pas d'enfants. Pendant sept ans, ils élevèrent, comme les leurs, les deux pauvres petits jumeaux, qui les appelaient toujours papa et maman. — Mais un jour, le pêcheur parla :

— Pauvres enfants, je ne suis pas votre père. Ma femme n'est pas votre mère. — Quelque méchant vous avait jetés dans la mer grande. Mais le Bon Dieu et la sainte Vierge Marie ont pris pitié de vous, et votre berceau a nagé. Moi et ma femme, nous vous avons nourris de notre pain. — Si vous voulez, nous vous garderons toujours.

— Merci, pêcheur. Merci, pêcheuse. Nous avons assez mangé votre pain. Le Bon Dieu veuille que nous soyons un jour assez riches pour vous payer de vos peines. Adieu. Nous ne reviendronsjamais plus dans voire maisonnette. — Nous partons à la recherche de nos parents.

Les deux pauvres petits jumeaux partirent

aussitôt. — Pendant trois jours, ils marchèrent

le long de la mer grande, sans voir ni entendre

d'autres créatures que les oiseaux du ciel, et

les bêtes sauvages. Pour manger, ils n'avaient

que les mûres des ronces, pour boire, que Feau des ruisseaux. Quand le soleil se couchait, ils s'endormaient au pied d'un chêne.

Le matin du quatrième jour, la mer grande se mit à chanter.

— Marchez, pauvres petits jumeaux, chantait la mer grande. — Marchez toujours devant vous. Le temps est proche où vous retrouverez votre père et votre mère. — Marchez, pauvres petits jumeaux. Marchez toujours devant vous.

Les pauvres petits jumeaux repartirent. — Pendant trois jours, ils marchèrent le long de la mer grande, sans voir ni entendre d'autres créatures que les oiseaux du ciel et les bêtes sauvages. Pour manger, ils n'avaient que les mûres des ronces, pour boire, que l'eau des ruisseaux. Quand le soleil se couchait, ils s'endormaient au pied d'un chêne. — Le matin du septième jour, ils aperçurent un pommier, où. il y avait une Pomme rouge comme un coquelicot.

— Attends-moi là, sœur, dit le garçon. Je vais monter, et cueillir pour toi la Pomme rouge comme un coquelicot.

— Ne monte pas, mon ami, dit un homme qui passait. Je vais travailler à ta place.

L'homme monta sur le pommier, cueillit la Pomme rouge comme un coquelicot, et la jeta au garçon.

— Mon ami, garde bien cette Pomme rouge comme un coquelicot. C'est la Pomme qui danse. — Par elle, toi et ta sœur, vous connaîtrez la méchante femme qui a commandé de vous jeter dans la mer grande.

En ce moment, un oisillon vint se poser sur la plus haute branche du pommier. L'homme attrapa l'oisillon, descendit à terre, et dit à la fille :

— Mie, garde bien cet oisillon. C'est l'Oisillon qui dit tout. Par lui, toi et ton frère, vous ferez traiter comme elle le mérite la méchante femme qui acommandédevousjeterdansla mer grande.

L'homme s'en alla on ne sait où. — Le même jour, à midi, les deux pauvres petits jumeaux arrivèrent devant la porte du château de leur père, juste au moment du dîner.

— Un morceau de pain, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge Marie. Pater noster...

— Yalets, dit le roi, allez voir qui demande l'aumône, à la porte du château.

— Roi, ce sont deux pauvres enfants de sept ans, un garçon et une fille.

— Bon. — Faites-les dîner à la cuisine, et ne les laissez manquer de rien.

Les valets menèrent les pauvres petits jumeaux à la cuisine, où on ne les laissa manquer de rien. — Une fois repus, les pauvres petits jumeaux dirent :

— Nous voulons parler au roi.

On les mena donc dans salle, où le roi était encore attablé avec sa mère.

— Que voulez-vous, pauvres enfants?

— Roi, nous voulons vous remercier, avant de repartir à la recherche de nos parents. — Le Bon Dieu vous paiera votre charité.

— Et de quel pays êtes-vous?

— Roi, nous ne savons pas où nous sommes nés. On nous avait jetés dans la mer grande, couchés tous deux dans un berceau. La mer grande nous a poussés vers la terre. — Pendant sept ans un pêcheur et une pêcheuse nous ont nourris de leur pain.

— Voilà de braves gens. — Et comment reconnaîtrez-vous vos parents?

— Roi, nous n'avons aucun moyen de les

reconnaître. Mais eux nous reconnaîtront, aux chaînes d'or que nous avons entre peau et chair.

— Yite, vite, montrez-moi ces chaînes d'or.

Les deux pauvres petits jumeaux se déshabillèrent, et montrèrent les chaînes d'or qu'ils avaient entre peau et chair.

— Mes pauvres enfants! C'est moi qui suis votre père.

Alors, la reine, qui était sous la table, avec les chiens, se mit à crier en pleurant :

— Mes pauvres enfants ! Mes pauvres enfants !

Le roi lui allongea un grand coup de pied.

— Carogne! C'est toi qui les as fait jeter dans la mer grande. Tais-toi. Reste sous la table, comme une chienne que tu es.

— Roi, dirent les pauvres petits jumeaux, ne vous pressez pas tant de condamner notre mère. — Ce matin, un homme nous a donné le moyen de connaître la méchante femme qui a commandé de nous jeter dans la mer grande.

— Eh bien! faites votre preuve.

Alors, le garçon tira de sa poche la Pomme

qui danse, la Pomme rouge comme un coque-

licot. — La Pomme se mit à danser, à danser, jusqu'à ce qu'elle vînt se poser sur la tête de la mère du roi. Gela fait elle partit sans qu'on pût savoir où elle s'en était allée.

Alors, la petite fille tira l'Oisillon qui dit tout de son sein. — L'Oisillon qui dit tout se mit à chanter :

— Riou chiou chiou. — La reine a fait deux jumeaux, garçon et fille, qui ont des chaînes d'or entre peau et chair. — Riou chiou chiou.

— La reine a mandé un messager au roi pour lui porter la nouvelle. — Riou chiou chiou. — La mère du roi a dit au messager : « Tu diras au roi que la reine a fait un chien et un chat. »

— Riou chiou chiou. — Le roi a répondu : « Chien et chat, — que tout soit gardé. » — Riou chiou chiou. — La mère du roi a donné cent pistoles au messager, pour dire de la part du roi : — « L'ordre du roi est tel : — Fille et garçon, — que tout soit noyé. »

Ceci chanté, l'Oisillon qui dit tout s'envola, sans qu'on pût savoir où il s'en était allé.

Alors, le roi alla chercher la reine sous la table. Il lui demanda pardon, et commanda qu'on lui rendît sa belle robe, ses bagues et

ses pendants d'oreilles. — Après, il se tourna vers sa mère.

— Mère, dimanche prochain, après vêpres, nous aurons un compte à régler ensemble.

En effet, le roi commanda de tambouriner trois fois par jour, et jusqu'à la fin de la semaine, dans les villes et les campagnes du pays :

— Ran plan plan, ran plan plan, ran plan plan. — Hommes, vous êtes tous avertis, de la part du roi, d'avoir à vous trouver dimanche prochain, après vêpres, sur la grand'place de la principale ville du pays. Les femmes et les enfants demeureront seuls à la maison. Mais les hommes qui manqueront à l'appel feront connaissance avec le fouet du bourreau.

Le dimanche venu, le peuple, à la sortie de vêpres, s'assembla donc sur la grand'place de la ville. — Tout au beau milieu de la grand'place, le roi se tenait debout, le chapeau sur la tête, l'épée au côté. Il était si triste, si triste, que chacun prenait pitié de lui. Pourtant, il ne pleurait pas, parce qu'un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde. — Derrière le roi, se tenaient

le bourreau et ses deux valels habillés de rouge comme lui. Chacun d'eux portait un fouet, garni de balles de plomb, et un grand coutelas bien affilé.

— Gens du pays, écoutez. — Tout à l'heure ma mère sera conduite ici peur y répondre de ce qu'elle a fait. Mais aucun de mes juges n'a pouvoir pour condamner la mère du roi. Je vais la jugermoi-même. — Soldats, amenezmamère.

Les soldats obéirent.

— Mère, c'est moi qui vous juge. — Vous avez voulu faire mourir mes deux enfants jumeaux. Vous èles cause que, pendant plus de sept ans, j'ai traité pis qu'une chienne ma femme, qui n'avait rien fait pour le mériter.

— Ce n'est pas vrai. Prouve-le-moi.

— Soldats, amenez ma femme.

Les soldats obéirent.

— Femme, dis ce que tu sais.

— Roi, je ne parlerai pas contre votre mère. Le roi regarda sa femme. 11 comprit qu'il

n'en tirerait rien, ni par raison, ni par force. Cependant, sa mère criait toujours :

— Ce n'est pas vrai. Prouve-le-moi.

En ce moment, une Pomme rouge comme un

coquelicot tomba par terre. C'était la Pomme qui danse. — Elle se mit à danser, à danser, jusqu'à ce qu'elle se posât, sans plus bouger, sur la tête de la mère du roi.

— Mère, vous le voyez. La Pomme qui danse vous accuse.

— La Pomme qui danse ne parle pas.

Alors, la Pomme qui danse s'en alla, et elle

ne revint jamais, jamais. — Le roi se trouva donc fort embarrassé. Sa mère criait toujours :

— Ce n'est pas vrai. Prouve-le-moi.

En ce moment, l'Oisillon qui dit tout vint se poser sur la plus haute branche d'un arbre planté au beau milieu de la gran'place.

L'Oisillon qui tout chantait :

— Riou chiou chiou. — La reine a fait deux jumeaux, un garçon et une fille, qui ont des chaînes d'or entre peau et chair. — Riou chiou chiou. — La reine a mandé un messager au roi, pour lui porter la nouvelle. — Riou chiou chiou. — La mère du roi a dit au messager : « Tu diras au roi : La reine a fait un chien et un chat. » — Riou chiou chiou. Le roi a répondu : « Chien et chat, — que tout soit gardé. » — Riou chiou chiou. — La reine a

donné cent pistoles au messager pour dire : « L'ordre du roi est tel : — Fille ou garçon, — que tout soit noyé. »

— Mère, vous le voyez. L'Oisillon qui dit tout vous accuse.

La mère du roi se tut. — L'Oisillon qui dit tout s'envola, et il ne revint jamais, jamais.

Alors, le roi s'agenouilla et pria Dieu. — Quand il se releva, il était si triste, si triste, que chacun prenait pitié de lui. — Pourtant, il ne pleurait pas, parce qu'un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde.

— Mère, vous êtes coupable. — Le bourreau et ses deux valets vont vous donner chacun cent coups de fouet. Cela fait, vous serez décapitée.

Alors, le peuple cria :

— Le fils ne doit pas juger sa mère à mort.

— Taisez-vous. C'est moi qui commande.

Le roi regardait avec des yeux si courroucés,

que chacun se tut et trembla de peur.

— Gens du pays, écoutez. — J'ai jugé ma mère à mort, parce qu'elle l'a mérité. Maintenant, je lui dis : « Mère, je vous pardonne. Allez

dans un couvent pleurer vos péchés, jusqu'à l'heure de la mort.

Lanière du roi partit. — Alors, le peuple cria :

— Le roi a pardonné, parce que c'était sa mère.

— Taisez-vous. C'est moi qui commande. — Vous allez voir quelque chose qui en vaut la peine.

Alors, le roi ôta son épée, jeta son chapeau, son habit et sa chemise, et parut nu jusqu'à la ceiuture. Il était si triste, si triste, que chacun prenait pitié de lui. — Pourtant il ne pleurait pas, parce qu'un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde.

— Gens du pays, écoutez. — J'ai jugé ma mère à mort, parce qu'elle l'a mérité. Je lui ai pardonné parce que cela m'a plu, et parce que je suis le maître. — La peine que j'ai ordonnée, c'est moi qui vais la souffrir. — Bourreau, tu es payé d'avance. Gagne ton argent. Fais ton métier.

Le bourreau et ses valets n'osaient pas toucher au roi.

— Allons, canaille! A l'ouvrage! Si vous

tenez à votre peau, frappez fort, et tranchez droit.

Alors, le bourreau et ses valets lièrent le roi à un arbre, et empoignèrent leurs fouets.

— Hardi, bourreau! — Un, deux, trois, quatre...

Le roi comptait les coups. Le bourreau et ses deux valets frappaient à grand tour de bras. Chaque coup faisait sa plaie. Le sang jaillissait comme une fontaine rouge.

Le dernier coup frappé, le bourreau détacha le roi. Il était en si pauvre état, que chacun prenait pitié de lui. Pourtant, il ne pleurait pas, parce qu'un homme ne doit pas pleurer, surtout quand il commande, et quand il est devant le monde.

Alors, le peuple cria :

— Assez! assez! Il ne faut pas que le roi meure.

— Taisez-vous. C'est moi qui commande.

Le roi regardait avec des yeux si courroucés,

que chacun se tut et trembla de peur. — Alors, il s'agenouilla, et tendit le cou.

Le bourreau prit son grand coutelas bien affdé. — Mais, en touchant le cou du roi, la lame se brisa comme verre.

— Bourreau, prends le grand coutelas bien affilé de ton premier valet, et recommence.

Le bourreau prit le grand coutelas bien affilé de son premier valet. — Mais, en touchant le cou du roi, la lame se brisa comme verre.

— Bourreau, prends le grand coutelas bien affilé de ton second valet et cette fois, tâche de ne pas me manquer.

Le bourreau prit le grand coutelas bien affilé de son second valet. — Mais, en touchant le cou du roi, la lame se brisa comme verre.

Alors, le peuple cria :

— Le Bon Dieu ne veut pas qu'il meure. Le Bon Dieu ne veut pas qu'il meure.

— Taisez-vous. C'est moi qui commande.

Le roi regardait avec des yeux si courroucés,

que chacun se tut et trembla de peur.

— Bourreau, mande un de tes deux valets chercher un autre grand coutelas bien affilé.

— Roi, ni moi, ni mes deux valets, ne pouvons vous obéir. — Il est dit que, quand je manque trois fois, par ma faute, un homme condamné à mort, c'est lui qui doit prendre ma place, et moi la sienne. Il est dit aussi que je dois vivre, quand je ne suis pas en faute. Il

est dit encore que dorénavant, ni moi, ni aucun autre bourreau, nous ne pouvons jamais plus toucher à un homme manqué trois fois.

— C'est bien. — Ya-t'en. Tu n'as plus rien à faire ici.

Le bourreau partit avec ses deux valets. Alors, le roi dit au peuple :

— Gens du pays, écoutez. — Le Bon Dieu n'a pas voulu me laisser souffrir toute la peine que ma mère a méritée. Que sa volonté soit faite. — Maintenant rentrez chez vous.

Chacun rentra dans sa maison. Le roi lit comme les autres. — Depuis ce jour, il vécut en paix et contentement, avec sa femme et ses enfants. Tout le monde l'aimait et le respectait, parce que le Bon Dieu n'avait pas voulu que le fils souffrît toute la peine que sa mère avait méritée.

Il y avait, autrefois, à Sainte-Radegonde, proche Fleurance, un enfant qu'on appelait le Bâtard, parce qu'il n'avait jamais connu ni son père ni sa mère. Cet enfant gagnait sa pauvre vie à garder les brebis, dans les bois qui vont jusqu'à Réjaumont.

Un jour d'été, le Bâtard gardait ses brebis dans les bois, comme de coutume. Il était midi. Le soleil rayonnait, et l'enfant dormait un moment, couché au pied d'un vieux chêne. — Tout à coup, il entendit des cris terribles, et se réveilla. C'était un grand aigle qui venait du côté de la Montagne, et qui volait aussi vite que le vent. Le grand aigle vint se jucher à la cime du vieux chêne.

— Bâtard, Bâtard, le bien nommé, écoute, écoute. — Bâtard, ta mère est morte, et tu ne la verras jamais, jamais. Elle est morte, après avoir longtemps pleuré son péché. Maintenant, elle est avec le Bon Dieu. Ton père est le roi de France, et la preuve de ce que je te dis est écrite dans ta bouche. Si, avant le moment marqué, tu viens à montrer ta langue à tout autre qu'à ton père, qui doit la voir le premier, le fils du roi de France et sa mère le sauront, et ils te feront mourir. Quand il sera temps de faire ta première communion, attends de trouver un prêtre mort, qui te confessera, qui te donnera l'hostie, et qui ne pourra dire à personne ce qu'il aura vu et entendu. Si tu fais ce que je te commande, tu seras roi après ton père. Mais tu n'es pas à la fin de tes épreuves, et rien ne te sera donné que tu ne l'aies cent fois gagné.

Alors, le grand aigle repartit, en criant, du côté de la Montagne, et il ne revint jamais, jamais.

Depuis ce moment, le Bâtard songea nuit et jour à ce qu'il avait vu et entendu. Jamais le curé de la paroisse ne put le décider à faire sa

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première communion. — Pourtant le Bâtard était bien vu de tout le monde, car il était dévôt comme un prêtre, fort comme une paire de bœufs, et toujours prêt à faire service à chacun.

Quand le Bâtard eut vingt ans sonnés, il partit, un dimanche matin, pour entendre la grand'messe à l'église de La Sauvetat. A cette messe, se trouvait une demoiselle de quinze ans, belle comme le jour, et honnête comme l'or. C'était la fille d'un Noble, qui demeurait dans le voisinage, au château de Sérillac. Aussitôt, le Bâtard tomba amoureux fou de la demoiselle; et, le soir, il ne la quitta pas des yeux, pendant toutes les vêpres. Comme elle sortait de l'église, avec ses parents, le Bâtard regarda partout s'il n'y avait pas là quelque galant, pour le tuer comme un chien. Par bonheur, il n'y en avait aucun. Alors, le Bâtard pensa :

— 11 faut que cette demoiselle soit ta femme. Sinon, tu es capable de faire de grands malheurs.

Cela pensé, il attendit que le Noble et les siens fussent rentrés à Sérillac, et vint frapper à la porte du château.

— Bonsoir, Noble.

— Bonsoir, Bâtard. Qu'es lu venu faire ici?

— Noble, je veux te parler à part.

Les gens du château sortirent de la chambre, et les laissèrent tous deux seuls.

— Noble, il faut que ta demoiselle soit ma femme. Sinon, je suis capable de faire de grands malheurs.

— Bâtard, tu auras ma fille à deux conditions. Prouve-moi que tu es noble. Prouve-moi que tu es riche. Je n'ai rien à compter à ma fille, et je ne veux pas marier la faim et la soif.

— Noble, je suis d'un sang plus grand que le tien ; et je te l'aurais vite prouvé, s'il ne m'était commandé de me taire. Riche, je vais travailler à le devenir. — En attendant, dis aux galants de s'écarter de ta fille. Sinon, je suis capable de faire de grands malheurs.

Le Bâtard salua le Noble, et sortit. — Gomme il traversait un petit bois, devant le château, il rencontra la demoiselle.

— Bonsoir, demoiselle.

— Bonsoir, Bâtard. J'écoutais derrière la porte de la chambre, quand tu es venu me

demander en mariage. — Bâtard, je ne veux pas d'autre homme que toi. Va t' engager au service du roi de France, et gagnes-y vite assez de bien pour nous faire vivre tous deux avec nos enfants. Si tu reviens, compte sur moi comme sur toi. Si tu meurs, je me rendrai religieuse dans un couvent, et je prierai Dieu pour ton âme, jusqu'à ce qu'on me porte au cimetière.

Le Bâtard salua la demoiselle, et partit. — Tout en filant son chemin, il pensait :

« Yoilà une brave demoiselle. Si j'en fais ma femme, je ne serai pas à plaindre. »

Aussitôt, il alla s'engager au service du roi de France, et partit en pays étranger, pour y combattre les ennemis. Au bout de trois ans, le général lui dit, devant tous ses camarades :

— Bâtard, il n'y a pas, dans toute l'armée, un soldat fort et hardi comme toi. Je te fais capitaine.

— Merci, mon général. Mais il me faut encore autre chose.

— Parle, Bâtard.

— Mon général, je meurs de peine, en pensant à ma maîtresse, que j'ai laissée depuis

trois ans au pays. — Donnez-moi cent jours de congé, pour aller la voir.

— Bâtard, pars, et reviens au temps promis. Le Bâtard salua son général, et partit pour

la France. — En arrivant dans une ville, il aperçut force gens faisant le rond autour d'un homme qui battait le tambour.

— Ran plan plan, ran plan plan, ran plan plan. — Vous êtes prévenus tous, de la part du roi de France, qu'il vient de perdre son fils, et que tout le peuple doit prendre le deuil. Pourtant, le roi de France a encore un bâtard, qui s'en est allé on ne sait où. Ce bâtard ne sera reconnu pour héritier de son père que lorsqu'il aura tranché le vent en deux, et prouvé qu'il est de sang royal.

— Bon! pensa le Bâtard. Le grand aigle ne m'a pas menti.

Aussitôt, il se remit en route, marchant nuit et jour pour revoir plus tôt la demoiselle. Enfin, le soir de la Toussaint, il arriva tout proche de son pays. Par malheur, il faisait déjà noir, et d'épaisses brumes couvraient toute la campagne. Le Bâtard perdit son chemin, et il le chercha longtemps, longtemps, sans jamais

rencontrer ni une maison ni un homme. Enfin, à minuit, il arriva devant la porte d'un cimetière perdu dans les champs, avec une église au milieu. C'était l'église de La Roumiouac, qui appartenait aux chevaliers maltais.

— Bon! pensa le Bâtard. Voici un ahri.

11 entra sans peur ni crainte. — L'autel était préparé, et les cierges allumés, comme pour dire la messe. Pourtant, il n'y avait personne dans l'église. — Enfin, une pierre du pavé se leva. Un vieux prêtre mort sortit de terre, avec l'auhc et la chasuhle, et s'avança jusqu'au pied de l'autel.

— Y a-t-il ici quelqu'un pour me servir la messe?

— Il y a moi, dit le Bâtard.

— Mon ami, il y a Lien longtemps que je t'attendais. — Quand j'étais vivant, une veuve me donna l'argent de cent messes, pour le repos de son pauvre mari. J'en avais une encore à dire, quand je suis mort. Voilà pourquoi Notre-Seigneur- Jésus- Christ m'a condamné à n'entrer en paradis que lorsque je serais quitte. Depuis trois cents ans, je me lève

chaque nuit, et j'appelle un clerc. Enfin, il en

est venu un, et bientôt je serai tiré du purgatoire. — Mon ami, confesse-toi, et sers-moi la messe. Ainsi, tu gagneras la communion.

Le Bâtard s'agenouilla, se confessa, et servit la messe. — Au moment de lui donner la communion, le vieux prêtre mort regarda la langue de son clerc, et se troubla. Pourtant, il continua jusqu'au dernier évangile. Cela fait, il dit au Bâiard :

— Mon ami, tu as une fleur de lys d'or marquée sur ta langue. C'est la preuve que tu es du sang des rois de France. Le jour viendra, sans tarder, où tu seras roi toi-même ; mais tu n'es pas au bout de tes épreuves. Adieu. Tu trouveras, cachée derrière cet autel, une vieille épée de chevalier maltais, qui n'a pas sa pareille pour tuer les ennemis. — Moi, je m'en vais en paradis, et j'y prierai le Bon Dieu cle te payer le service que tu m'as fait.

Le vieux prêtre mort rentra sous terre, la pierre retomba, les cierges s'éteignirent, et le Bâtard demeura seul dans l'église, jusqu'à la pointe de l'aube. — Alors, il prit, derrière l'autel, la vieille épée de chevalier maltais, et s'en alla frapper à la porte du château de Sérillac.

— Bonjour, Noble.

— Bonjour, Bâtard.

— Noble, j'arrive de la guerre, et je suis capitaine. Maintenant me voilà riche. Bientôt tu auras la preuve que je suis d'un sang plus grand que le tien ; mais à présent, il m'est commandé de me taire. — Garde-moi toujours ta fille, et dis aux galants de s'écarter d'elle. Sinon, je suis capable de faire de grands malheurs.

— Bâtard, je ferai mon possible pour te contenter.

Le Bâtard salua le Noble et sortit. Comme il traversait un petit bois, devant le château, il rencontra la demoiselle.

— Bonjour, demoiselle.

— Bonjour, Bâtard. J'écoutais derrière la porte de la chambre, quand tu es venu parler à mon père, et je ne veux pas d'autre homme que toi. — Bâtard, retourne au service du roi de France. Tu as maintenant assez de bien pour nous faire vivre tous deux avec nos enfants. En attendant que tu prouves que tu es noble, j'attendrai tant que le Bon Dieu voudra. Si tu meurs, je me rendrai religieuse dans un

couvent, et je prierai Dieu pour ton âme, jusqu'à ce qu'on me porte au cimetière.

Le Bâtard salua la demoiselle, et partit. Tout en filant son chemin, il pensait :

« Voilà une brave demoiselle. Si j'en fais ma femme, je ne serai pas à plaindre. »

Après sept jours de voyage, le Bâtard arriva, vers le coucher du soleil, devant la porte d'un grand château.

— Mon ami, dit-il à un passant, quel est le maître de ce château. Mon cheval est essoufflé. Je veux demander ici logement pour la nuit.

— Gardez-vous-en bien, monsieur. Ce château est mal habité. Jusqu'à présent, tous ceux qui y sont entrés n'en sont jamais revenus.

— Merci, mon ami. Je n'ai peur de personne, et je veux prendre ici logement pour la nuit.

— Que le Bon Dieu vous garde, monsieur. Le Bâtard entra dans le château sans peur

ni crainte, et fouilla tout le château, depuis la cave jusqu'au grenier, sans trouver ni maîtres ni valets. Pourtant le feu flambait dans la cheminée de la grande salle. La table était mise, et le pain, le vin et la viande n'y manquaient pas.

Le Bâtard s'atlabla donc, et but et mangea jusqu'à ce qu'il fût repu. Alors, il s'alla coucher dans un bon lit, en prenant garde de laisser brûler la lumière, et de poser à son côté la vieille épée de chevalier maltais qu'il avait trouvée, la nuit de la Toussaint, derrière l'autel de l'église de La Roumiouac.

Le dernier coup de minuit sonné, le Bâtard regarda dans la chambre. — Elle élait pleine de Petites Créatures, qui étaient venues on ne sait comment, et qui demeuraient en repos, sans même remuer les lèvres ni les yeux. Tout à coup, il se fit un grand bruit dans la cheminée.

— Bâtard, tomberons-nous? Ne tomberonsnous pas?

— Tombez, si vous voulez. Ne tombez pas, si cela vous plaît. Je m'en moque comme de vous. — Tâchez seulement de me laisser dormir en paix.

Le Bâtard n'avait pas fini de parler, que cinq jambes gauches tombèrent de la cheminée dans la chambre. Les cinq jambes gauches dansaient en chantant :

— Dansons le lundi. Dansons le lundi.

Alors, cinq jambes droites tombèrent de la

cheminée dans la chambre. Les cinq jambes

droites et les cinq jambes gauches dansaient en chantant :

— Dansons le lundi. Dansons le lundi. — Dansons le mardi. Dansons le mardi.

Alors, cinq bras gauches tombèrent de la cheminée dans la chambre. Les cinq jambes gauches, les cinq jambes droites et les cinq bras gauches dansaient en chantant :

— Dansons le lundi. Dansons le lundi. — Dansons le mardi. Dansons le mardi. — Dansons le mercredi. Dansons le mercredi.

Alors, cinq bras droits tombèrent de la cheminée dans la chambre. Les cinq jambes gauches, les cinq jambes droites, les cinq bras gauches et les cinq bras droits dansaient en chantant :

— Dansons le lundi. Dansons le lundi — Dansons le mardi. Dansons le mardi. — Dansons le mercredi. Dansons le mercredi. — Dansons le jeudi. Dansons le jeudi.

Alors, cinq corps avec leurs têtes tombèrent de la cheminée dans la chambre. Aussitôt les jambes et les bras s'ajustèrent d'eux-mêmes à ces corps, et formèrent cinq hommes qui dansaient en chantant :

— Dansons le lundi. Dansons le lundi. — Dansons le mardi. Dansons le mardi. — Dansons le mercredi. Dansons le mercredi. — Dansons le jeudi. Dansons le jeudi. — Dansons le vendredi. Dansons le vendredi.

Pendant que ces cinq hommes dansaient, les Petites Créatures qui remplissaient la chambre, et qui étaient venues on ne sait comment, se tenaient en repos, sans même remuer les lèvres ni les yeux. — Le Bâtard crevait de rire, et regardait les cinq hommes qui dansaient toujours en chantant :

— Dansons le vendredi. Dansons le vendredi.

Et toujours ils dansaient et chantaient ainsi, sans pouvoir nommer les deux autres jours de la semaine. — A la fin, le Bâtard impatienté sauta du lit, et se mit à danser en chantant :

— Dansons le samedi. Dansons le samedi. — Dansons le dimanche. Dansons le dimanche.

Alors, les Petites Créatures qui remplissaient la chambre, et qui étaient venues on ne sait comment, se fondirent en brume, et le Bâtard ne vit plus que les cinq hommes, qui ne dansaient et ne chantaient plus.

— Bâtard, lu connais les sept jours de la semaine. Les cinq premiers sont pour les Corps sans âmes comme nous. Le samedi est pour les juifs, et le dimanche pour les chrétiens. — Bâtard, reste avec nous. Tu seras le maître ici. | Tout le peuple des Corps sans âmes t'obéira.

— Non. J'ai ailleurs des affaires qui pressent, et je ne veux pas être roi du peuple des Corps sans âmes. Faites-vous haptiser. Le baptême vous fera chrétiens. Alors, vous fêterez le dimanche, et non pas le vendredi, qui est un jour de malheur, ou le samedi qui est pour les juifs. — Eu attendant, faites de ce château un hôpital, pour les pauvres et les passants.

— Bâtard, nous ^obéirons en tout, et ceux que nous commandons feront comme nous. — Pour te payer tes bons conseils, nous allons t'enseigner les finesses de ceux qui ont le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses.

— Avec plaisir, mes amis.

Alors, les cinq Corps sans âmes enseignèrent au Bâtard les finesses de ceux qui ont le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses, et lui souhaitèrent bonne nuit. Cela fait, le Bâtard s'endormit jusqu'au matin, et se remit

en route au lever du soleil. — Le soir du centième jour, il avait rejoint, en pays étranger, l'armée du roi de France qui combattait les ennemis.

Le Bâtard alla trouver son général.

— Bonsoir, Bâtard. Tu es homme de parole, et tu fais bien de revenir. — Depuis que tu es parti, les ennemis ont pris à leur service un homme qui a le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit. Par ce moyen, il me tue force soldats. Si cela continue, toute mon armée y passera. — Te sens-tu capable de me débarrasser de ce rien qui vaille?

— J'essaierai, mon général.

Le même soir, le Bâtard prit sa vieille épée de chevalier maltais, et s'en alla tout seul faire sentinelle dans un grand bois. Jusqu'à minuit, il ne vit ni n'entendit rien. Le dernier coup de minuit sonné, le Bâtard vit venir à lui l'homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit. — Aussitôt, l'homme se changea en chien.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — Alors, l'homme se changea en hibou.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — Alors, l'homme se changea en ver luisant.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — Alors, l'homme se changea en feuille sèche.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — Alors, l'homme se changea en brume.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — Alors, l'homme se changea en bruit de cloche qui sonne l'agonie.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — Alors, l'homme pensa qu'il n'avait plus, pour cette nuit-là, qu'une seule fois à changer de forme, et il attendit longtemps, avant de prendre son parti. — Enfin, il se changea en vent, et s'élança sur la sentinelle.

Mais le Bâtard se méfiait, et il attendit sans peur ni crainte. — D'un seul coup de sa vieille épée de chevalier maltais, il trancha le vent en deux, et l'homme tomba par terre en deux morceaux.

— Bon! pensa le Bâtard. Le grand aigle ne

m'avait pas menti. — Maintenant, je puis me présenter devant mon père, le roi de France. Alors, il alla trouver son général.

— Bonjour, mon général. J'ai fait passer le goût du pain à l'homme qui avait le pouvoir de se changer en toutes sortes de choses sept fois par nuit.

— Merci, Bâtard. — Maintenant, la guerre sera bientôt finie, et nous pourrons tous retourner au pays. — Dis-moi, Bâtard, en quoi l'homme s'était-il changé, quand tu lui as fait passer le goût du pain?

— Mon général, il s'était changé en vent, et je l'ai tranché en deux.

— Tu as tranché le vent en deux! Vite, vite, montre-moi ta langue.

— Mon général, vous ne verrez pas ma langue. Pour cela, je ne vous dois pas obéissance.

— C'est vrai. — Jure-moi du moins que tu as fait ta première communion, et que ta langue a été vue par le prêtre qui t'a donné l'hostie consacrée.

— Mon général, je vous le jure par mon âme.

— C'est bien. — Attends-moi ici, jusqu'à ce que je revienne.

Le général sortit, et revint un momeri après.

— Bâtard, tu vas monter à cheval. Voici un lettre pour le roi de France, et tu la lui doil neras toi-même. — Si tu l'ouvres, pour la lire] il t'arrivera de grands malheurs.

— Mon général, vous serez ohéi.

— Bon voyage, Bâtard.

Le Bâtard salua son général, prit la lettre et sauta sur sa monture. — Sept jours après était devant le roi de France.

— Bonjour, roi de France. — Yoici un lettre de mon général, qui commande voti armée en pays étranger.

Le roi de France prit la lettre, et la lut d'u bout à l'autre. — Alors, il devint pâle comir la mort.

— Bâtard, ton général me mande que tu i tranché en deux un homme qui avait le poi voir de se changer en toutes sortes de chose sept fois par nuit, et qui s'était changé 6 vent.

— Roi de France, mon général vous manc la vérité.

— Vite, Bâtard, tire la langue.

I Le Bâtard tira la langue, et montra la fleur le lys d'or.

— Tu es mon fils! Tu es mon fils! Il y |t bien lontemps que je t'attendais. Je suis montent d'être le père d'un homme fort et hardi ;omme toi. — Vite, vite, dis-moi ce que tu Teux, en paiement du service que tu m'as fait.

— Roi de France, j'ai promis mariage à une lemoiselle belle comme le jour, honnête comme 'or. C'est la fille d'un Noble du château de Sérillac. — Si vous ne me la donnez pas pour 'emme, vous serez cause d'un grand malheur, fe m'en irai loin, bien loin, en pays étranger, ne rendre moine dans un couvent, et je ne reviendrai jamais, jamais.

— Mon fils, je ne veux pas que tu te rendes moine. Ici, tout le monde a besoin de toi. Je mis trop vieux pour rester roi plus longtemps, d'est toi dorénavant qui commanderas à ma idace. — Je te donne un mois pour aller épouser ta maîtresse et l'amener ici. Pars, et le manque pas de revenir à temps marqué.

— Merci, roi de France.

Donc, le Bâtard partit aussitôt, pour épouser a demoiselle, et il revint avec elle au temps

marqué. Le roi de France fut bien aise de les voir tous deux. Il commanda de grandes fêtes dans tout le pays, et fît faire force aumônes. — Le Bâtard devint roi à la place de son père, et il vécut longtemps avec sa femme, craint et aimé de tout le monde.

II y avait, une fois, un roi honnête comme for, fort et hardi comme Samson. Chaque malin, après la messe, il faisait de grandes aumônes, 3t rendait bonne justice aux pauvres comme aux Relies. — Par malheur, la Reine ne lai ressemblait guère. Jamais on n'a vu, jamais on ne /erra femme plus avare et plus méchante.

Le roi et la reine n'avaient qu'un fils. Jusqu'à àngt et un ans, son père le surveilla de près, i la moindre faute, il le mandait près de lui. f — Écoute, lui disait-il. Quand je serai mort, u commanderas à ma place. Alors, il n'y aura >ersonne pour te châtier. — Tant que j'y suis, e vais faire mon devoir.

Alors, le roi prenait un bâton, et frappait à

grand tour de bras. Gela fait il renvoyait son ! fils en prison, coucher par terre, avec de l'eau pour boire, avec de pain noir pour manger. C'est pourquoi le jeune homme devint vite si sage, si honnête, que tout le monde disait : -

— Le fils vaut le père, et le père vaut le fils. Quand le roi sera mort, nous savons qui gardera le pays dans la justice et la paix.

Un soir, sur la fin du souper, le roi dit à son fils :

— Ecoute. Je t'aime, parce que tu es sage, juste, fort et hardi. — Demain tu auras vingt et un ans sonnés. Je suis vieux. Bientôt, je te ferai roi à ma place. En attendant, prends tous les chevaux, tous les chiens, tout l'argent que tu voudras. Chasse, cours les fêtes patronales, et donne-toi du bon temps. Dans six mois, j'entends que tu te maries. Choisis une brave fille à ton goût. Je ne serai content que lorsque je la verrai commander en maîtresse au château.

— Merci, père. Vous serez obéi.

La Reine écoutait sans parler. Mais elle pensait :

— Ah! dans six mois, je ne serai plus maîtresse au château. — Nous verrons.

Après souper, elle prit son fils à part.

— Écoute, mon fils. Chasse, cours les fêtes patronales, et donne-toi du bon temps. Mais tu es encore trop jeune pour te marier. — Prends des maîtresses. Les jolies filles ne manquent pas.

Le jeune homme baissa la tête , sans répondre.

Le lendemain, il partit pour la chasse avant l'aube, et ne rentra qu'à la nuit. — Chaque jour, la même vie recommençait. Le roi n'était pas content, et bien souvent il disait :

— Mon fils, tu rentres chaque soir chargé de lièvres et de perdrix. Quand donc nous apporieras-tu, toute vive, une brave et jolie bru?

— Patience, père. Rien ne presse.

Enfin, le roi n'y put plus tenir.

— Ah ! pensa-t-il, tu ne veux pas choisir une femme. Eh bien! je la choisirai pour toi.

En effet sept jours après, le roi d'un pays

voisin arrivait en visite au château, avec sa

fille, une princesse belle comme le jour, et

sage comme une sainte. La princesse chantait,

chantait comme une sirène toutes sortes de

belles chansons. — Alors, le fils du roi oublia

la chasse. Du malin au soir, il restait assis auprès de sa belle.

— Chantez, princesse. Chantez encore.

Et la princesse chantait, si doucement, si doucement, que le fils du roi se disait, en la regardant :

— Celle-ci sera ma femme. Sinon, je suis capable de faire de grands malheurs.

Enfin, les visiteurs retournèrent à leur château. Alors, le fils du roi devint triste, bien triste. Mais son vieux père n'avait jamais été si content.

— Les voilà donc partis, dit-il le soir à souper. Dieu les conduise, et veuille qu'ils ne reviennent pas de longtemps.

Le fils du roi devint pâle comme un mort.

— Père, je vous en prie, ne parlez plus ainsi. J'aime la princesse, plus que je ne puis vous dire. — Si vous me la refusez pour femme, je suis capable de faire de grands malheurs.

— Imbécile! les accordailles sont faites. Tu ne l'as donc pas compris? — Demain soir, nous partons tous pour le château de ta belle. Dans huit jours, je veux la voir commander ici.

— Merci, père. Que le Bon Dieu vous bénisse !

La Reine écoutait, sans parler. Elle sortit, et revint un moment après. — Le père et le fils trinquaient en riant.

— Àlions! mon ami. À la santé de ta belle.

— Roi, dit la Reine, pourquoi ne trinquezvous pas à ma santé?

— A ta santé, femme.

— A votre santé, mère.

— Merci. — Trinquons encore.

Tous trois vidèrent leurs verres. ■ — Cinq minutes après, le roi devint vert comme l'herbe.

— Qu'avez-vous, père?

Le roi tomba sous la table. — Il était mort.

On l'enterra le lendemain. Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les prières. — Au retour du cimetière, il dit aux gens du château :

— Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.

— Roi, vous serez obéi.

Le nouveau roi s'enferma donc dans la chambre de son pauvre père. Il se mit à genoux et

pria Dieu longtemps, bien longtemps. Cela fait, il se jeta, tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. Un fantôme le regardait sans mot dire.

Le mort prit le roi par la main, et le mena, dans la nuit à l'autre bout du château. Là, il ouvrit une cachette, et montra du doigt une fiole à moitié pleine.

— Ta mère m'a empoisonné. — Tu es roi. Fais-moi justice.

Le mort referma la cachette, et partit. — Le roi suait de peur. Pourtant, c'était un homme fort et hardi. Doucement, bien doucement, il descendit à l'écurie, sella son meilleur cheval, et partit au galop dans la nuit noire.

A la pointe de l'aube, il frappait en secret à la porte de son plus grand ami.

— Ecoute. Le malheur est sur moi. — Je m'en vais je ne sais où. — Demain, va trouver ma belle dans le château de son père, et dislui : « Le malheur est sur votre ami. Il s'en est allé je ne sais où. Sa femme, vous ne la serez jamais, jamais. Pourtant, il a fini de parler aux filles, et il ne vous oubliera pas. Retirez-vous dans un couvent. Prenez le voile

noir, et priez Dieu pour votre ami, jusqu'à ce qu'on vous porte au cimetière. »

— Roi, vous serez obéi.

Le roi repartit au grand galop dans la nuit noire. — Le lendemain, il était dans une ville sept fois plus grande que Toulouse. Là il vendit son épée, ses beaux habits, son cheval, donna l'argent au pauvres, et s'en alla, comme un mendiant, le bâton à la main, la besace sur le dos. Enfin il arriva sur une montagne si haute, si haute, que les aigles seuls y peuvent voler. Sur cette montagne, le roi se bâtit une cabane. S'il avait soif, il buvait aux sources. S'il avait faim, les herbes et les fruits sauvages ne manquaient pas.

Un soir, le roi priait Dieu clans sa cabane. Il pria longtemps, bien longtemps, et s'endormit. Quand il se réveilla, les étoiles marquaient minuit. — Un fantôme le regardait.

— Ta mère m'a empoisonné. — Tu es roi. Fais moi justice.

Le mort partit. — Le roi suait de peur. Pourtant, c'était un homme fort et hardi. Alors, il s'enfuit dans la nuit noire. A la pointe de l'aube, il était au bas de la montagne. Tout un

an, le pauvre homme marcha, marcha toujours droit devant soi, sans demander jamais son chemin. — Enfin il arriva dans son pays, et s'en vint, le soir, frapper en secret à la porte de son plus grand ami.

— Bonsoir, mon ami. Ne me reconnais- tu pas?

— Vous êtes le roi.

— Oui, je suis le roi. — Donne-moi des nouvelles de ma belle.

— Votre belle est morte dans son couvent.

— Donne-moi des nouvelles de ma mère.

— Votre mère est toujours au château, et elle s'est faite maîtresse p.our le malheur du pays.

— J'en ai assez. — Mène-moi dans une chambre. Je suis las, et je veux dormir. Demain, viens me réveiller avant la pointe de l'aube.

— Roi, vous serez obéi.

Le roi se coucha et s'endormit. Le premier coup de minuit le réveilla. — Un fantôme le regardait.

— Ta mère m'a empoisonné. — Tu es roi. Fais-moi justice.

— Père, vous serez obéi.

Le mort partit. — Le roi suait de peur. Pourtant c'était un homme fort et hardi. Avant la pointe de l'aube, son plus grand ami entra dans la chambre.

— Écoute. Ce soir, j'aurai quitté le pays, pour n'y retourner jamais, jamais. — Voici un écrit, où j'ai marqué que je te fais roi à ma place. Et maintenant apporte-moi une épée, de beaux habits, et va me préparer, à l'écurie, un bon cheval, avec la bride et la selle.

— Roi, vous serez obéi.

Le roi partit au grand galop. — Au coucher" du soleil, il frappait à la porte de son château.

— Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.

— Bonsoir, mon fils. D'où viens-tu? Je veux le savoir.

— Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le dirai quand nous serons seuls. — A table. J'ai faim.

Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit :

— Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où je viens. — Je viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma maîtresse. — Demain, vous l'aurez ici.

La Reine écoutait sans parler. — Elle sortit, et revint un moment après.

— Ta femme arrive demain. Tant mieux. — Trinquons à sa santé.

Alors, le roi se leva et jeta son chapeau à

terre. Il fît le signe de la croix, tira son

épée, et la posa nue sur la table.

— Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. — Vous voulez m'empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père ne vous pardonne pas. Par trois fois il est revenu de l'autre monde, et m'a dit : « Ta mère m'a empoisonné. — Tu es roi. Faismoi justice. » Hier, j'ai répondu : « Père vous serez obéi. » Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait pitié de votre âme. Regardez cette épée. Regardez-la bien. Le temps de dire un Pater, et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas bu le poison que vous m'avez versé.

Buvez, buvez jusqu'au fond, ma mère, ma

pauvre mère.

La Reine vida le verre jusqu'au fond. — Cinq minutes après, elle était verte comme l'herbe.

— Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.

— Non.

La Reine tomba sous la table. — Elle était morte.

Alors, le roi s'agenouilla, et pria Dieu. — Puis, il descendit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval, et partit au grand galop dans la nuit noire.

On ne l'a revu jamais, jamais.

: Il y avait, une fois, un homme qui était vert comme l'herbe, et qui n'avait qu'un œil au beau milieu du front. — Cet Homme Vert demeurait £tu bord d'un grand bois dans une grande et vieille maison. Avec lui, vivaient ses trois filles : l'aînée belle comme le jour, la cadette [plus belle que l'aînée; la dernière, qui n'avait que dix ans, plus belle que les deux autres. h Un soir d'hiver, l'Homme Vert était à sa jfenêtre. La nuit venait, et la brume montait de la rivière du Gers.

r — Tout à coup, il se fit un grand bruit d'ailes. Un oiseau, grand comme un taureau, fet noir comme l'âtre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— Couac! couac! couac! — Je suis le Roi des Corbeaux.

— Roi des Corbeaux que me veux-tu?

— Couac! couac! couac! — Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.

— Roi des Corbeaux, attends-moi là.

L'Homme Vert s'en alla dans la chambre de

ses trois filles.

— Mes filles, écoutez. — Le Roi des Corbeaux est venu. Il veut une de vous trois en mariage.

— Père, dit l'aînée, je me suis fiancée, il y a bientôt un an, avec le fils du roi d'Espagne, qui était venu acheter des mules à Lectoure, le jour de la foire de la Saint-Martin. Hier, mon galant m'a fait dire, par un pèlerin de Saint- Jacques, qu'il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. — Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roij des Corbeaux.

— Père, dit la cadette, je me suis fiancée, ilj y a bientôt un an, avec le fils du Roi des Iles de la mer. Hier mon galant m'a fait dire, par un matelot de Bordeaux, qu'il viendrait bientôt me chercher, pour me mener dans son pays. —

Vous voyez bien, père, que je ne peux pas épouser le Roi des Corbeaux.

Alors, l'Homme Vert regarda sa dernière fille. — En la voyant toute jeunette, il prit pitié d'elle, et pensa :

— Si je marie cet enfant au Roi des Corbeaux, je suis damné pour toujours, comme ceux qui meurent sans confession.

Donc, l'Homme Vert ne demanda rien à sa dernière fille, et revint trouver le Roi des Corbeaux, toujours juché sur le bord de la fenêtre.

— Roi des Corbeaux, aucune de mes filles ne veut de toi.

Alors, le Roi des Corbeaux, entra dans une terrible colère. D'un grand coup de bec, il creva l'œil que l'Homme Vert avait au beau milieu du front. — Puis il s'envola dans la brume.

L'Homme Vert criait, comme un possédé du Diable. A ses cris les trois filles accoururent.

— Père, qu'avez-vous? Qui vous a crevé l'œil?

— C'est le Roi des Corbeaux. — Toutes trois .vous l'avez refusé en mariage.

— Père, dit la dernière fille, je ne suis pas

née pour vous démentir. — Pourtant je n'ai pas refusé le Roi des Corbeaux en mariage.

— C'est bien. — Mène-moi vers mon lit. Que nul n'entre dans ma chambre, si je n'appelle,

La troisième fille fit comme son père avait commandé.

Le lendemain soir, l'Homme Vert appela sa troisième fille et lui dit :

— Mène-moi dans la chambre où j'étais hier, quand le Roi des Corbeaux m'a crevé l'œil. — Ouvre la fenêtre, et laisse-moi seul.

La troisième fille fit comme son père avait commandé. Alors, l'Homme Vert se mit à la fenêtre, La nuit venait, la brume montait de la rivière du Gers. — Tout à coup, il se fit un grand bruit d'ailes. Un oiseau grand comme un taureau, et noir comme latre, vint se jucher au bord de la fenêtre.

— Couac! couac! couac! — Je suis le roi des Corbeaux.

— Roi des Corbeaux que me veux-tu?

— Couac! couac! couac! — Homme Vert, je veux une de tes trois filles en mariage.

— Roi des Corbeaux, tu auras ma troisième fille.

Alors, le Roi des Corbeaux rendit la vue à l'Homme Vert et cria :

— Couac! couac! couac! — Dis à ma fiancée î d'être prête demain matin, au point du jour, avec son voile, avec sa robe blanche, avec son bouquet à la ceinture, avec sa couronne nuptiale. Le lendemain, au point du jour, le ciel était . noir de Corbeaux, qui étaient venus de nuit.

Devant la maison de l'Homme Vert, ils préparaient un autel, pour dire la messe du mariage, Au pied de l'autel, se tenait îe Roi des Corbeaux, caché sous un grand linceul blanc comme neige. Quand tout fut prêt, et quand les cierges furent allumés, un prêtre, venu on ne sait d'où, arriva tout habillé, avec son clerc, pour dire la |messe du mariage. La messe finie, le prêtre et son clerc s'en allèrent comme ils étaient venus. gLe Roi des Corbeaux demeurait toujours caché sous le grand linceul blanc comme neige.

— Couac! couac! couac! — Emmenez ma femme chez son père.

On emmena la femme chez son père. — Alors, fie Roi des Corbeaux sortit de sous le grand linceul blanc comme neige.

— Couac! couac! couac! — Homme Vert,

garde ta fille jusqu'à midi. - 4 cette heure, mes Corbeaux ont ordre de l'emporter dans mon pays.

Et il s'envola vers le nord.

A midi, la femme était sur le seuil de la

maison.

Adieu, mon père. Adieu, mes sœurs. Je quitte ma terre et ma maison. Je vais en pays étranger. — Je ne reviendrai jamais, jamais.

Alors, les Corbeaux prirent leur reine, et l'emportèrent, à travers les airs, dans le pays du froid, dans le pays de la glace, où il n'y a ni arbres ni verdure. Avant le coucher du soleil, ils avaient fait trois mille lieues. — La reine

était arrivée devant la maîtresse-porte de son

château.

— Merci, Corbeaux. Je n'oublierai pas le service que vous m'avez fait. - Maintenant, allez souper et dormir. Certes, vous l'avez bien gagné.

LesCorbeauxpartirent, et la reine rentra dans son château. - H était sept fois plus grand que l'église de Sainl-Gervais de Lectoure. Partout brûlaient des lumières. Les cheminées flambaient, comme des fours de tuiliers. Pourtant, la reine ne vit personne.

Tout en se promenant de chambre en chambre, elle arriva clans une grande salle, où il y avait une table, chargée de plats et de vins de toute espèce. Un seul couvert était mis. La reine s'assit. Mais elie n'avait pas le cœur à boire et à manger, car elle pensait toujours aux siens et à son pays. — Une heure après, la reine s'alla coucher dans un lit, fermé de rideaux d'or et d'argent, et attendit, sans dormir, en laissant brûler la lumière.

Sur le premier coup de minuit, il se fit un grand bruit d'ailes. C'était le Roi des Corbeaux, qui rentrait pour se coucher. Il s'arrêta derrière la porte de la chambre, où sa femme était couchée.

— Couac! couac! couac! — Femme souffle la lumière.

La reine souffla la lumière, et le Roi des Corbeaux entra dans l'obscurité.

— Couac! couac! couac! — Femme écoute. Ici, nous ne parlons pas pour ne rien dire. — - Autrefois, j'étais roi sur les hommes. Maintenant, je suis le Roi des Corbeaux. Un méchant gueux, qui a grand pouvoir, nous a changés en bêtes, moi et mon peuple. Mais il est dit que notre

épreuve finira. Pour cela, tu peux beaucoup. Je compte que tu feras ton devoir. Toutes les nuits, comme ce soir, je viendrai dormir à ton côté. Mais tu n'as encore que dix ans. Tu ne seras vraiment ma femme qu'après sept ans passés. Jusque-là, garde-toi bien d'essayer de me voir jamais. Sinon, il arriverait de grands malheurs à moi, à toi, et à mon peuple.

— Roi des Corbeaux, vous serez obéi.

Alors, la reine entendit le Roi des Corbeaux, qui se dépouillait de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il vint se coucher dans le lit. — La reine eut peur. Elle avança la main, et sentit le froid d'une épéc nue, que son mari avait mise entre lui et elle.

Le lendemain matin, avant le jour, le Roi des Corbeaux se leva dans l'obscurité, retira l'épée nue du lit, revêtit ses ailes et son plumage, et partit sans dire où il s'en allait.

Dorénavant, il en fut de même soir et matin. — Pourtant, la reine craignait et aimait le Roi des Corbeaux, parce qu'elle savait qu'il était fort et hardi.

La pauvrette s'ennuyait à vivre ainsi, sans parler jamais à personne. Pour se divertir un

peu, elle partait souvent, de grand matin, avec un panier plein cle vivres. Elle courait la campagne, à travers la neige et la glace, jusqu'à l'entrée de la nuit. — Jamais elle ne rencontrait âme qui vive.

Un matin, tout en se promenant ainsi, loin du château, la reine aperçut une montagne haute et sans neige.

Voilà la reine partie. — Après sept heures de montée, elle arriva devant une pauvre cahane, tout à côté d'an lavoir. Au hord du lavoir, travaillait une lavandière, ridée, ridée comme un vieux cuir, et vieille, vieille comme un chemin. La lavandière chantait, en tordant un linge noir comme la suie :

— Fée, fée,

Ta lessive N'est pas encore achevée.

La vierge

Mariée, N'est pas encore arrivée.

Fée, fée.

— Bonjour, lavandière, dit la reine. — Je vais vous aider à laver votre linge noir comme la suie.

— Avec plaisir, pauvrette.

La reine n'eut pas plus tôt plongé le linge dans l'eau, qu'il devint blanc comme lait. Alors, la vieille lavandière se mit à chanter :

— Fée, fée, Ta lessive.

Est achevée.

La vierge Mariée, Est arrivée.

Fée, fée.

Puis, la lavandière dit à la reine :

— Pauvrette, il y a bien longtemps que je t'attendais. — Mes épreuves sont finies, et c'est toi qui en es cause. Toi, pauvrette, tu n'as pas achevé de souffrir. Ton mari t'a donné de bons conseils. Mais les conseils ne servent à rien, et ce qui doit arriver ne manque jamais. — Maintenant, passe ton chemin, et ne retourne ici que dans un jour de grand besoin.

La reine revint au château, reprendre sa vie de chaque jour et de chaque nuit. — Il y avait tout juste sept ans, moins un jour, que le Roi des Corbeaux l'avait épousée devant la maison de l'Homme Vert, au bord du bois du Ramier. Alors, la reine pensa :

■ — Le temps de mon épreuve va finir. Un jour de plus, un jour de moins, ce n'est rien. — Cette nuit, je saurai comment est fait le Roi des Corbeaux.

Le soir venu, la reine alluma une lumière dans sa chambre, et la cacha si bien, si bien, qu'il y faisait noir comme dans un four. Puis elle se coucha et attendit. — Sur le premier coup de minuit, il se Mi un grand bruit d'ailes. C'était le Roi des Corbeaux qui rentrait pour se coucher. La reine l'entendit qui se dépouillait, comme de coutume, de ses ailes et de son plumage. Cela fait, il se mit au lit, plaça l'épée nue entre lui et sa femme, et s'endormit.

Alors, la reine alla chercher la lumière qu'elle avait cachée, et regarda son mari. C'était un homme beau comme le jour.

— Mon Dieu! comme mon mari est beau!

La reine se rapprocha du lit, avec sa lumière,

pour mieux voir, et laissa tomber un peu de cire bouillante sur son mari. — Le Roi des Corbeaux se réveilla.

— Couac! couac! couac! — Femme tu es cause de grands malheurs, pour moi, pour toi, et pour mon peuple. Demain, notre épreuve était

finie. J'allais être véritablement ton mari, sous la forme où tu me vois. Maintenant, je vais être séparé du monde. Le méchant gueux qui me tient en son pouvoir fera de moi ce qu'il voudra. Mais ce qui est fait est fait, et le regret ne sert de rien, Je te pardonne le mal que tu m'as fait. — Sors de ce château, car il va s'y passer des choses que tu ne dois pas voir. Pars, et que le Bon Dieu t'accompagne partout où tu t'en iras.

La reine sortit en pleurant. — Alors, le méchant gueux qui tenait le Roi des Corbeaux en son pouvoir entra dans la chambre, enchaîna son ennemi avec une chaîne de fer du poids de sept quintaux, et l'emporta, à travers les nuages, sur la cime d'une haute montagne, dans une île de la mer. Là, il enfonça le bout de la chaîne dans le roc, et le consolida, avec du plomb et du soufre, mieux que n'eut fait le meilleur maître serrurier. Cela fait, il siffla. Aussitôt, accoururent deux loups, grands comme des taureaux, l'un noir comme suie, l'autre blanc comme neige. Le loup blanc veillait le jour, et dormait la nuit. Le loup noir veillait la nuit, et dormait le jour.

— Loups, gardez bien le Roi des Corbeaux.

— Maître, vous serez obéi.

Le méchant gueux partit, et le Roi des Cor- )eaux demeura seul, avec le loup blanc et le loup noir, enchaîné, sur la cime de la haute noniagne, dans une île de la mer.

Pendant que cela se passait, la reine était iortie du château. Elle marchait, marchait, tout Li oit devant elle, et pleurait toutes les larmes e ses yeux. — A force de marcher, elle arriva, oujours pleurant, à la cime de la montagne iaute et sans neige, où étaient le lavoir et la >auvre cabane de la vieille lavandière.

— Pauvrette, dit la vieille lavandière, te voilà malheureuse, comme je te l'avais dit. Mais les onseiis ne servent de rien, et ce qui doit arriver | manque jamais. — Tu m'as fait service utrefois, et bien t'en prend aujourd'hui. Tiens. roici une paire de souliers de fer, pour aller à ji recherche de ton mari, prisonnier, à la cime 'une haute montagne, dans une île de la mer. Joici une besace, où le pain ne manquera pas, our tant que tu manges. Voici une gourde, où ; vin ne manquera pas, pour tant que tu boité. Voici un couteau, pour te défendre, pour Duper lTIerbe Bleue, l'Herbe qui chante nuit et

jour, l'Herbe qui brise le fer. Quand tes souliers de fer seront rompus, tu seras près de délivrer! le Roi des Corbeaux.

— Merci, lavandière.

La reine partit.

Trois jours après, elle arriva dans le pays où il ne fait ni nuit ni lune, et où le soleil rayonne toujours. — Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. — Au bout d'un an, elle trouva l'Herbe Bleue de la tête à la racine, l'Herbe Bleue comme la fleur du lin.

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or.

— Reine, dit l'Herbe Bleue, ne me coupe pas. avec ton couteau d'or. — Je suis l'Herbe Bleue de la tête à la racine, l'Herbe Bleue comme h fleur du lin. Mais je ne suis pas l'Herbe qu: chante nuit et jour, l'Herbe qui brise le fer.

La reine ferma son couteau d'or, et partit.

Trois jours après, elle arriva dans le pays oi il ne fait ni jour ni nuit, et où la lune éclair< toujours. — Là, elle marcha tout un an. Quanc elle avait faim et soif, le pain et le vin ne man

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— Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chante jpuit et jour. — Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe |jui chante nuit et jour.

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or.

— Reine, dit l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chante huit et jour, ne me coupe pas, avec ton couteau d'or. — - Je suis l'Herbe Bîeue, l'Herbe qui

hante nuit et jour. Mais je ne suis pas l'Herbe ui brise le fer.

La reine referma son couteau d'or , et repartit.

Trois jours après, elle arriva dans le pays où [1 n'y a ni soleil ni lune, et où il fait nuit toujours. — Là, elle marcha tout un an. Quand elle avait faim et soif, le pain et le vin ne manquaient pas dans la besace et dans la gourde. Quand elle avait envie de dormir, elle se couchait par terre, et sommeillait. — Au bout d'un an, elle entendit chanter dans la nuit :

— Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chantJ nuit et jour, l'Herbe qui brise le fer. — Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chante nuit et jour, l'Herbe qui brise le fer.

Aussitôt, la reine tira son couteau d'or, e marcha, dans la nuit, vers l'endroit d'où venai la chanson. Tout à coup, ses souliers de fer s( rompirent. — Elle avait marché sur l'Herb( Bleue, sur l'Herbe qui chante nuit et jour, sui l'Herbe qui brise le fer. Avec son couteai d'or, la reine coupa l'Herbe, qui chantait toujours :

— Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chant< nuit et jour, l'Herbe qui brise le fer.

La reine referma son couteau d'or.

Elle repartit, dans la nuit, marchant pieds nui parmi les épines. Elle marcha longtemps, longtemps. — Enfin, la nuit finit, et le soleil s< leva.

La reine était au bord de la mer grande, tou proche d'un petit bateau.

La reine monta dans le petit bateau, et parti sur la mer grande. — Pendant sept jours et sep nuits, elle ne vit que ciel et eau. Le matin dt huitième jour, elle arriva dans une île, et vit 1

oi des Corbeaux, enchaîné sur la cime de la au te montagne.

Dès qu'il aperçut la reine, le grand loup

anc s'élança, la gueule ouverte.

Aussitôt, la reine tira son cou le au d'or, et :andit l'Herbe qui chantait toujours :

■ — Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chante lit et jour, l'Herbe qui brise le fer. — Je suis îerbe Bleue, l'Herbe qui chante nuit et jour, ilerbe qui brise le fer.

A cette chanson, le grand loup blanc se couîa, et s'endormit.

Alors, la reine saigna, avec son couteau d'or, grand loup blanc et le grand loup noir dormis. Gela fait, elle toucha la chaîne du ids de sept quintaux, qui attachait le Roi des beaux, avec l'Herbe qui chantait toujours : — Je suis l'Herbe Bleue, l'Herbe qui chante et jour, l'Herbe qui brise le fer. — Je suis [erbe Bleue, l'Herbe qui chante nuit et jour, Ierbe qui brise le fer.

Alors, l'herbe se flétrit en un moment, et ne an ta plus. Mais, le Roi des Corbeaux se leva, it et hardi comme un César.

Couac! couac! couac! — Merci, femme.

ij

Gela fait, il cria vers les quatre vents du ciel

-— ■ Couac! couac! couac!

Et tandis qu'il criait ainsi, des volées de coi beaux arrivaient des quatre vents du ciel. Aus sitôt, ils reprenaient la forme de l'homme. - Quand ils furent tous là, le Roi dit :

— Braves gens, mes peines 'et les vôtres soi finies. — Regardez là-bas, là-bas. C'est un rt de mes amis qui vient nous chercher avec se] mille navires. Dans un mois nous serons toi au pays.

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