‹ Contes de La FontaineChapitre 44 sur 93 · LE ROI CANDAULE · texte numérisé non relu

LE ROI CANDAULE

Point de ridicule désir.

Je ne prendrois pas de plaisir Aux voeux impertinents qu’une amour sotte et vaine Vous feroit faire pour la Reine.

Proposez-vous de voir tout ce corps si charmant Comme un beau marbre seulement.

Je veux que vous disiez que Part, que la pensée, Que même le souhait ne peut aller plus loin.

Dedans le bain je l’ai laissée :

Vous êtes connoisseur; venez être témoin De ma félicité suprême.

Ils vont. Gvgès admire. Admirer, c’est trop peu ; Son étonnement est extrême.

Ce doux objet joua son jeu.

Gvgès en fut ému, quelque effort qu’il put faire.

Il auroit voulu se taire Et ne point témoigner ce qu’il avoit senti,

Mais son silence eût fait soupçonner du mystère : L’exagération fut le meilleur parti.

Il s’en tint donc pour averti,

Et, sans faire le fin, le froid, ni le modeste,

Chaque point, chaque article, eut son fait, fut loué : Dieux! disoit-il au Roi, quelle félicité!

Le beau corps! le beau cuir! o ciel ! et tout le reste!

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De ce gaillard entretien La Reine n’entendit rien;

Elle r eut pris pour outrage,

Car, en ce sieele ignorant,

Le beau sexe étoit sauvage.

Il ne lest plus maintenant;

Et des louanges pareilles De nos Dames d’à présent IN’éeorclient point les oreilles.

Notre examinateur soupiroit dans sa peau; L’émotion croissoit, tant tout lui sembloit beau.

Le Prince, s’en doutant, l’emmena, mais son aine Emporta cent traits de flamme;

Chaque endroit lança le sien.

Hélas! fuir n’y sert de rien;

Tourments d’amour font si bien Qu’ils sont toujours de la suite.

Près du Prince, Gygès eut assez de conduite,

Mais de sa passion la Reine s’appercut.

Elle sut

L’origine du mal; le Roi, prétendant rire,

S’avisa de lui tout dire.

Ignorant! Savoit-il point Qu’une Reine sur ce point

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N’ose entendre raillerie Et, supposé qu’en son cœur Cela lui plaise, elle rie,

Il lui 1 aut, pour son honneur, Contrefaire la Furie.

Celle-ci le fut vraiment,

Et réserva dans soi-même De quelque vengeance extrême Le désir très véhément.

.le voudrois pour un moment,

Lecteur, que tu fusses femme ;

Tu ne saurois autrement Concevoir jusqu’où la Dame Porta son secret dépit.

Un mortel eut le crédit De voir de si belles choses,

A tous mortels lettres closes!

Tels dons étoient pour des Dieux; Pour des Rois, voulois-je dire :

L’un et l’autre y vient de cire;

Je ne sais quel est le mieux.

Ces pensers incitoient la Reine à la vengeance. Honte, dépit, courroux, son cœur employa tout Amour même, dit-on, fut de l’intelligence :

ET LE MAITRE EN DROIT

De quoi 11e vient-il point à bout ?

Gygès étoit bien fait; on l’excusa sans peine :

Sur le montreur d’appas tomba toute la haine, il étoit mari, c’est son mal,

Et les gens de ce caractère Ne sauroient en aucune affaire Commettre de péché qui ne soit capital.

Qu’est-il besoin d’user d’un plus ample prologue ? Voilà le Roi haï, voilà Gygès aimé ;

Voilà tout fait et tout formé LJn époux du grand catalogue,

Dignité peu briguée et qui fleurit pourtant.

La sottise du Prince étoit d’un tel mérite Qu’il fut fait in petto confrère de Vulcan ;

De là jusqu’au bonnet la distance est petite.

Cela n’étoit que bien; mais la Parque maudite Fut aussi de l’intrigue, et, sans perdre de temps,

Le pauvre Roi par nos amants Fut député vers le Cocyte ;

O11 le fit trop boire d’un coup :

Quelquefois, hélas ! c’est beaucoup.

Bientôt un certain breuvage Lui fit voir le noir rivage,

Tandis qu’aux yeux de Gygès

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S’étaloient de blancs objets :

Car, fut-ce amour, fut-ce rage,

Bientôt la Ileine le mit Sur le trône et dans son lit.

Mon dessein n’étoit pas d étendre cette Histoire ;

On la savoit assez; mais je me sais bon gré,

Car l’exemple a très bien cadré ;

Mon texte y va tout droit : meme j’ai peine à croire Que le Docteur en Lois dont je vais discourir Puisse mieux que Candaule à mon but concourir. Rome pour ce coup-ci me fournira la scene ;

Rome, non celle-là que les moeurs du vieux temps Rendoient triste, sévere, incommode aux galants,

Et de sottes femelles pleine,

M ais Rome d’aujourd’hui, séjour charmant et beau, Où l’on suit un train plus nouveau.

Le plaisir est la seule affaire Dont se piquent ses habitants :

Qui n’auroit que vingt ou trente ans,

Ce seroit un voyage à faire.

Rome donc eut naguère un Maître dans cet art Qui du tien et du mien tire son origine,

Homme qui hors de là faisoit le goguenard ;

ET LE MAITRE EN DROIT

Tout passoit par son étamine ;

Aux dépens du tiers et du quart 11 se divertissoit. Avint que le Légiste Parmi ses Ecoliers, dont il avoit toujours

Longue liste,

Eut un François, moins propre à faire en Droit un cours

Qu’en amours.

Le Docteur un beau jour, le voyant sombre et triste, Lui dit : Notre féal, vous voilà de relais,

Car vous avez la mine, étant hors de l’École,

De ne lire jamais Barthole.

Que ne vous poussez-vous? Un François être ainsi Sans intrigue et sans amourettes !

Vous avez des talents, nous avons des coquettes,

Non pas pour une, Dieu merci.

L’Etudiant reprit : Je suis nouveau dans Rome.

Et puis, hors les beautés qui font plaisir aux gens

Pour la somme,

Je ne vois pas que les galants Trouvent ici beaucoup à faire.

Toute maison est monastère;

Double porte, verroux, une matrone austere,

Un mari, des Argus. Qu’irai-je, à votre avis,

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