Les Lunettes
Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.
LES LUNETTES
.Pavois juré de laisser là les Nonnes;
Car que toujours on voie en mes écrits Mêmes sujets et semblables personnes,
Cela pourroit fatiguer les esprits.
Ma muse met guimpe sur le tapis;
Et puis quoi ? guimpe, et puis guimpe sans cesse Bref, toujours guimpe, et guimpe sous la presse C’est un peu trop : je veux que les Nonnains Fassent les tours en amour les plus fins ;
Si ne faut-il pour cela qu’on épuise fous les sujets. Le moyen ? C’est un fait Par trop fréquent; je n’aurois jamais fait;
Il n’est Greffier dont la plume y suffise.
Si j’ v tàchois, on pourroit soupçonner Que quelque cas m’y feroit retourner ;
Tant sur ce point mes vers font de rechutes :
LES LUNETTES
Toujours souvient à Robin de ses flûtes.
Or apportons à cela quelque fin ;
Je le prétends, cette tâche ici faite.
Jadis s’étoit introduit un blondin Chez des Nonnains, à titre de fillette.
11 n’avoit pas quinze ans que tout ne fût ; Dont le galant passa pour Sœur Colette, Auparavant que la barbe lui crût.
Cet entre-temps ne fut sans fruit ; le Sire L’emplova bien : Agnès en profita.
Las ! quel profit ! j’eusse mieux fait de dire Qu’ à sœur Agnès malheur en arriva.
Il 1 ui fallut élargir sa ceinture,
Puis mettre au jour petite créature Qui ressembloit comme deux gouttes d’eau Ce dit l’histoire, à la Sœur jouvenceau. Voilà scandale et bruit dans l’Abbaye :
D’oû cet enfant est-il plu ? Comme a-t-on, Disoient les sœurs en riant, je vous prie, Trouvé céans ce petit champignon ?
Si ne s’est-il après tout fait lui-même.
La Prieure est en un courroux extrême : Avoir ainsi souillé cette maison!
LES LUNETTES
Bientôt 011 mit l’accouchée en prison,
Puis il fallut faire enquête du pere :
Comment est-il entré? comment sorti?
Les murs sont hauts, antique la touriere,
Double la grille, et le tour très petit.
Seroit-ce point quelque garçon en fille ?
Dit la Prieure ; et, parmi nos brebis, N’aurions-nous point sous de trompeurs habits Un jeune loup? Sus, qu on se déshabille;
Je veux savoir la vérité du cas.
Qui fut bien pris ? ce fut la feinte ouaille :
Plus son esprit à songer se travaille,
Moins il espere échapper d’un tel pas.
Nécessité, mere de stratagème,
Lui fit... eh bien ? lui fit en ce moment Lier... Eh quoi? Foin! Je suis court moi-même: Où prendre un mot qui dise honnêtement Ce que lia le pere de l’enfant ?
Comment trouver un détour suffisant Pour cet endroit? Vous avez ouï dire Qu’au temps jadis le genre humain avoit Fenêtre au corps, de sorte qu’on pouvoit Dans le dedans tout à son aise lire :
Chose commode aux Médecins d’alors.
LES LUNETTES
Mais si d’avoir une fenêtre au corps Étoit utile, une au cœur au contraire Ne l’étoit pas, dans les femmes sur-tout;
Car le moyen qu’on pût venir à bout De rien cacher? Notre commune mere,
Dame Nature, y pourvut sagement Par deux lacets de pareille mesure.
L’homme et la femme eurent également De quoi fermer une tell e ouverture.
La femme fut lacée un peu trop dru :
Ce fut sa faute; elle-même en fut cause, N’étant jamais à son gré trop bien close. L’homme au rebours ; et le bout du tissu Pendit en lui la nature perplexe.
Bref, le lacet à l’un et l’autre sexe Ne put cadrer, et se trouva, dit-on,
Aux femmes court, aux hommes un peu long. 11 est facile à présent qu’on devine Ce que lia notre jeune imprudent :
C’est ce surplus, ce teste de machine,
Bout du lacet aux hommes excédant.
D’un brin de 1 il il l’attacha de sorte
Que tout sembloit aussi plat qu’aux Nonnains
Ma is, fil ou soie, il n’est bride assez forte
LES LUNETTES
Pour contenir ce que bientôt je crains Qui ne s’échappe. Amenez-moi des Saints; Amenez-moi, si vous voulez, des Anges ;
Je les tiendrai créatures étranges.
Si vingt Nonnains, telles qu’on les vit lors,
Ne font trouver à leur esprit un corps : J’entends Nonnains ayant tous les trésors De ces trois sœurs dont la hile de Fonde Se fait servir; chiches et fiers appas Que le Soleil ne voit qu’au nouveau Monde, Car celui-ci ne les lui montre pas.
La Pi ieure a sur son nez des lunettes,
Pour ne juger du cas légèrement.
Tout à l’entour sont debout vingt Nonnettes,
En un habit que vraisemblablement N’avoient pas fait les tailleurs du Couvent. Figurez-vous la question qu’au Sire On donna lors ; besoin n’est de le dire.
Touffes de lis, proportions du corps,
Secrets appas, embonpoint, et peau fine,
Fermes tétons, et semblables ressorts,
Eurent bientôt fait jouer la machine :
Elle échappa, rompit le fil d’un coup,
Comme un coursier qui romproit son licou,
LES LUNETTES
Et sauta droit au nez de la Prieure,
Faisant voler lunettes tout-à-l’heure Jusqu’au plancher. 11 sen fallut bien peu Oue Ton 11e vît tomber la lunettiere.
Elle 11e prit cet accident en jeu.
L’on tint Chapitre; et, sur cette matière, Fut raisonné long-temps dans le logis.
Le jeune loup fut aux vieilles brebis Livré d’abord. Elle vous l’empoignerent,
A certain arbre en leur cour rattachèrent, Ayant le nez devers l’arbre tourné,
Le dos à l’air avec toute la suite.
Et cependant que la troupe maudite Songe comment il sera guerdonné,
Que l’une va prendre dans les cuisines Tous les bal ais, et que l’autre s’en court A l’arsenal où sont les disciplines,
Qu’une troisième enferme à double tour Les Soeurs qui sont jeunes et pitoyables ;
Bi ef, que le Sort, ami du marjolet,
Écarte ainsi toutes les détestables;
Vient un Meunier monté sur son mulet, Garçon carré, garçon couru des filles,
Bon compagnon, et beau joueur de quilles.
LES LUNETTES
Oh ! oh ! dit-il, qiTest-ce là que je voi ?
Le plaisant Saint! Jeune homme, je te prie,
Qui ta mis là? sont-ce ces Sœurs? dis-moi : 4vec quelqu’une as-tu fait la folie ?
Te plaisoit-elle ? Etoit-elle jolie ?
Car, à te voir, tu me portes, ma foi,
( Plus je regarde et mire ta personne,)
Tout le minois d’un vrai croqueur de Nonne. L’autre répond : Hélas! c’est le rebours;
Ces Nonnes m’ont en vain prié d’amours :
Voilà mon mal. Dieu me doint patience !
Car de commettre une si grande offense,
J’en fais scrupule, et fùt-ce pour le Roi,
Me donnât-on aussi gros d’or que moi.
Le Meunier rit et, sans autre mystère,
Vous le délie, et lui dit : Idiot,
Scrupule, toi qui n’es qu’un pauvre here!
(Test bien à nous qu’il appartient d’en faire! Notre Curé ne seroit pas si sot.
Vite, fuis-t’en, m’ayant mis en ta place ;
Car aussi-bien tu n’es pas, comme moi,
Erane du collier et bon pour cet emploi;
Je n’y veux point de quartier ni de grâce : Viennent ces Sœurs; toutes, je te répond,
Et.
LES LUNETTES
Verront beau jeu, si la corde 11e rompt.
L’autre deux fois 11e se le fait redire;
11 vous l’attache, et puis lui dit adieu.
Large d’épaule, 011 auroit vu le Sire Attendre nud les Nonnains en ce lieu.
L’escadron vient, porte en guise de cierges Gaules et fouets, procession de verges,
Qui fit la ronde à l’entour du Meunier,
Sans lui donner le temps de se montrer,
Sans l’avertir. Tout beau ! dit-il, Mesdames, Vous vous trompez; considérez-moi bien :
Je 11e suis pas cet ennemi des femmes,
Ce scrupuleux qui 11e vaut rien à rien. Employez-moi, vous verrez des merveilles :
Si je dis faux, coupez-moi les oreilles.
D’un certain jeu je viendrai bien à bout :
Mais quant au fouet je n’y vaux rien du tout.
— Qu’entend ce rustre, et que nous veut-il dire ? S’écria lors une de nos sans-dents :
Quoi ! tu n’es pas notre faiseur d’enfants ?
Tant pis pour toi, tu paîras pour le Sire :
Nous n’avons pas telles armes en main Pour demeurer en un si beau chemin.
Tiens, tiens, voilà l’ébat que l’on desire.
LES LUNETTES
A ce discours, fouets de rentrer en jeu,
Verges daller, et non pas pour un peu; Meunier de dire en langue intelligible,
Crainte de n être assez bien entendu : Mesdames, je... ferai tout mon possible Pour m’acquitter de ce qui vous est du.
Plus il leur tient des discours de la sorte, Plus la fureur de l’antique cohorte Se fait sentir. Long-temps il s’en souvint. Pendant qu’on donne au Maitre l’anguillade, Le mulet fait sur l’herbette gambade.
Ce qu’à la fin l’un et l’autre devint,
Je ne le sais, ni ne m’en mets en peine :
Suffit d’avoir sauvé le jouvenceau.
Pendant un temps les lecteurs, pour douzaine De ces Nonnains au corps gent et si beau, N’auroient voulu, je gage, être en sa peau.
LE CIJVIER
;ioWnl) a J — .p8
p**® * "maa
.javtsu U. icq yJ-io'j-nc'j'J y. y/iyii)
Le Cuvier.
Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.
LE CUVIER
Soyez amant, vous serez inventif ;
Tour ni détour, ruse ni stratagème,
Ne vous faudront : le plus jeune apprentif Est vieux routier dès le moment qu’il aime On ne vit onc que cette passion Demeurât court faute d’invention ;
Amour fait tant qu’enfin il a son compte. Certain cuvier, dont on fait certain conte, En fera foi. Voici ce que j’en sais,
Et qu’un quidam me dit ces jours passés.
Dedans un bourg ou ville de province (N’importe pas du titre ni du nom)
Un Tonnelier et sa femme Nanon Entretenoient un ménage assez mince.
De l’aller voir Amour n’eut à mépris,
LE CUVIER
Y conduisant un de ses bons amis,
C’est Cocuage ; il fut de la partie ;
Dieux familiers et sans cérémonie,
Se trouvant bien dans toute hôtellerie :
Tout est pour eux bon gîte et bon logis,
Sans regarder si c’est Louvre ou cabane.
Un drôle donc caressoit Madame Anne;
Ils en étoient sur un point, sur un point...
C’est dire assez de ne le dire point;
Lorsque l’époux revient tout hors d’haleine Du cabaret, justement, justement...
C’est dire encor ceci bien clairement.
On le maudit ; nos gens sont fort en peine.
Tout ce qu’on put fut de cacher l’amant :
On vous le serre en hâte et promptement Sous un cuvier dans une cour prochaine.
Tout en entrant l’époux dit : J’ai vendu Notre cuvier. — Combien? dit madame Anne.
— Quinze beaux francs. — Va, tu n’es qu’un gros âne,
Repartit-elle ; et je t’ai d’un écu
Fait aujourd’hui profit par mon adresse,
L’ayant vendu six écus avant toi.
Le Marchand voit s’il est de bon aloi,
Et par dedans le tâte piece à piece,
LE CUVIER
Examinant si tout est comme il faut,
Si quelque endroit 11a point quelque défaut. Que ferois-tu, malheureux, sans ta femme? Monsieur s’en va cliopiner, cependant Qu’on se tourmente ici le corps et l ame ;
11 faut agir sans cesse en l’attendant.
Je n’ai goûté jusqu’ici nulle joie :
J’en goûterai désormais, attends-t’y.
Voyez un peu : le galant a bon foie !
Je suis d’avis qu’on laisse à tel mari Telle moitié ! — Doucement, notre épouse,
Dit le bon-homme. Or sus, monsieur, sortez ; Çà, que je racle un peu de tous cotés Votre cuvier, et puis que je l’arrouse ;
Par ce moven vous verrez s’il tient eau :
Je vous réponds qu’il n’est moins bon que beau. Le galant sort ; l’époux entre en sa place,
Racle par-tout, la chandelle à la main,
Deçà, delà, sans qu’il se doute brin De ce qu’ Amour en dehors vous lui brasse : Rien n’en put voir; et, pendant qu’il repasse Sur chaque endroit, affublé du cuveau,
Les Dieux susdits lui viennent de nouveau Rendre visite, imposant un ouvrage
LE CUVIER
A nos amants bien différent du sien.
11 regratta, gratta, frotta si bien
Que notre couple, ayant repris courage,
Reprit aussi le fil de l’entretien
Qu’avoit troublé le galant
personnage.
Dire comment le tout se put passer,
Ami lecteur, tu dois m’en dispenser :
Suffit (jue j’ai très bien prouvé ma these. Ce tour fripon du couple augmentait l’aise Nul d’eux n’étoit à tels jeux apprenti f. Soyez amant, vous serez inventif.
• cixj o nsir d itxx>
LA CHOSE IMPOSSIBLE
.okli£*o<fmt aaorL ) «J
I füfli.-ivi -I n U!'?.DU
i -U »«<! ohol-jjtf&'l V; vyui 0
La Chose impossi
Dessin de Fragonard
LA CHOSE IMPOSSIBLE
Un Démon, plus noir que malin,
Fit un charme si souverain Pour l’amant (le certaine belle,
Qu'à la fin celui-ci posséda sa cruelle.
Le pact de notre amant et de l esprit follet,
Ce fut que le premier jouiroit à souhait De sa charmante inexorable.
Je le la rends dans peu, dit Satan, favorable :
Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obéit au Diable Quand il a fait ce plaisir-là,
4 tes commandements le diable obéira
Sur l’heure même ; et puis, sur la même heure, Ton serviteur Lutin, sans plus longue demeure,
Ira te demander autre commandement,
Que tu lui feras promptement ; fou jours ainsi, sans nul retardement :
LA CHOSE IMPOSSIBLE
Sinon ni ton corps ni ton ame N’appartiendront plus à ta dame ;
Ils seront à Satan, et Satan en fera
Tout ce que bon lui semblera.
Le galant s’accorde à cela.
Commander étoit-ce un mystère ?
Obéir est bien autre affaire.
Sur ce penser-là notre amant S’en va trouver sa belle, en a contentement ; Goûte des voluptés qui n’ont point de pareilles* Se trouve très heureux, hormis qu’incessamment Le Diable étoit à ses oreilles.
Alors l’amant lui commandoit Tout ce qui lui venoit en tète ;
De bâti r des palais, d’exciter la tempête :
En moins d’un tour de main cela s’accomplissoit. Mainte pistole se glissoit Dans l’escarcelle de notre homme.
1! envovoit le Diable à Home;
Le Diable revenoit tout chargé de pardons ; Aucuns voyages 11’étoient longs,
Aucune chose mal-aisée.
L’amant, à force de rêver Sur les ordres nouveaux qu’il lui falloil trouver,
LA CHOSE IMPOSSIBLE
Vit bientôt sa cervelle usée, il s’en plaignit à sa divinité.
Lui dit de bout en bout toute la vérité.
Quoi ! ce n’est que cela ! lui repartit la Dame : Je vous aurai bientôt tiré Une telle épine de l ame.
Quand le Diable viendra, vous lui présenterez Ce que je tiens, et lui direz :
Déf rise-moi ceci, fais tant par tes journées Qu’il devienne tout plat. Lors elle lui donna Je 11e sais quoi, qu elle tira Du verger de Cvpris, labyrinthe des Fées,
Ce qu’un Duc autrefois jugea si précieux,
Qu’il voulut l’honorer d’une Chevalerie,
Illustre et noble Confrérie Moins pleine d’hommes que de Dieux.
L’amant dit au Démon : C’est ligne circulaire Et courbe que ceci; je t’ordonne d’en faire Ligne droite et sans nuis retours.
Va-t’en y travailler, et cours.
L’Esprit s’en va, n’a point de cesse Qu’il n’ait mis le lil sous la presse; Tache de l’applatir à grands coups de marteau, Fait séjourner au fond de l’eau,
244 LA CHOSE IMPOSSIBLE
Sans que la ligne fût d’un seul point étendue ;
De quelque tour qu’il se servit,
Quelque secret qu’il eût, quelque charme qu’il fit C’étoit temps et peine perdue :
11 ne put mettre à la raison La toison.
Elle se révoltoit contre le vent, la pluie,
La neige, le brouillard : plus Satan y touchoit, Moins l’annelure se lâchoit.
Qu’est-ce ci? disoit-il; je ne vis de ma vie Chose de telle étoffe : il n’est point de Lutin Qui n’y perdît tout son latin.
Messire Diable un beau matin S’en va trouver son homme, et lui dit : Je te laisse A pp rends-moi seulement ce que c’est que cela :
Je te le rends; tiens, le voilà.
Je suis vi ‘dus, je le confesse.
— Notre ami, Monsieur le Luiton,
Dit l’homme, vous perdez un peu trop tôt courage Celui-ci n’est pas seul, et plus d’un compagnon Vous auroit taillé de l’ouvraee.
LE TALEE AlT
.IFGsldfiï '> '
I.t*i i: h iqr.-i’il al, nir.v«(f MTJïaI IBq SllOÎ-UBS'I B éveil
Le Tableau
Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial
L E rr A B L E A l
Ou m’engage à conter d une maniéré honnête 3,e sujet d’un de ces tableaux Sur lesquels on met des rideaux :
Il me faut tirer de ma tête Nombre de traits nouveaux, piquants et délicats, Qui disent et ne disent pas,
Et qui soient entendus sans notes Des Agnès même les plus sottes.
Ce n’est pas coucher gros; ces extrêmes Agnès Sont oiseaux qu’on ne vit jamais, boute Matrone sage, à ce crue dit Catulle, Regarde volontiers le gigantesque don Fait au fruit de Vénus par la main de Junou :
A ce plaisant objet si quelqu’une recule,
Cette quelqu’une dissimule.
Ce principe posé, pourquoi plus de scrupule,
Pourquoi moins de licence aux oreilles qu’aux yeux? Puisqu’on le veut ainsi, je ferai de mon mieux : Nuis traits à découvert n’auront ici de place;
Tout y sera voilé, mais de gaze, et si bien
Que je crois qu’on n’en perdra rien.
Qui pense finement et s’exprime avec grâce Fait tout passer; car tout passe :
Je l’ai cent fois éprouvé :
Quand le mot est bien trouvé,
Le sexe, en sa faveur, à la chose pardonne :
Ce n’est plus elle alors; c’est elle encor pourtant : Vous ne faites rougir personne,
Et tout le monde vous entend.
J’ai besoin aujourd’hui de cet art important. Pourquoi ? me dira-t-on, puisque sur ces merveilles Le sexe porte l’oeil sans toutes ces façons.
Je réponds à cela, Chastes sont ses oreilles,
Encor que les yeux soient frippons.
Je \ eux, quoi qu’il en soit, expliquer à des bell es Cette chaise rompue, et ce rustre tombé.
Muses, venez m’aider : mais vous êtes pucelles,
Au joli jeu d’ Amour ne sachant A ni B.
Muses, ne bougez donc; seulement par bonté Dites au Dieu des vers que dans mon entreprise
Il est bon qu’il me favorise,
Et de mes mots fasse le choix,
Ou je dirai quelque sottise Qui me fera donner du busqué sur les doigts. C’est assez raisonner; venons à la peinture.
Elle contient une aventure Arrivée au pays d’ Amours.
Jadis la ville de Cythere Avoit en l’un de ses Fauxbourgs Un Monastère;
Vénus en lit un Séminaire :
Il étoit de Nonnains, et je puis dire ainsi Qu’il étoit de galants aussi.
En ce lieu hantoient d’ordinaire Gens de cour, Gens de Ville, et Sacrificateurs,
Et Docteurs,
Et Bacheliers sur-tout. Un de ce dernier Ordre Passoit dans la maison pour être des amis. Propre, toujours rasé, bien disant, et beau lils, Sur son chapeau luisant, sur son rabat bien mis, La médisance n’eut su mordre.
Ce qu’il avoit de plus charmant,
C’est que deux des Nonnains alternativement
En tiroient maint et maint service.
L une n’avoit cjuitté les atours de Novice Que depuis quelques mois; l’autre encor les portoit. La moins jeune à peine comptoit Un an entier par-dessus seize :
Age propre à soutenir These,
These d’Amour; le Bachelier Leur avoit rendu familier Chaque point de cette science,
Et le tout par expérience.
Une assignation pleine d’impatience
Fut un jour par les Sœurs donnée à cet amant;
Et, pour rendre complet le divertissement,
Bacchus avec Gérés, de qui la compagnie M et Vénus en train bien souvent,
Dévoient être ce coup de la cérémonie.
Propreté toucha seule aux apprêts du régal;
Elle sut s’en tirer avec beaucoup de grâce, fout passa par ses mains, et le vin, et la glace,
Et les carafes de erystal ;
On s’y seroit miré. Flore à l’haleine d’ambre Sema de fleurs toute la chambre;
Elle en fit un jardin. Sur le linge, ces fleurs Formoient des lacs d’Amours, et le chiffre des Sœurs.
LE TABLEAU
Leurs Cloîtrieres Excellences Aimoient fort ces magnificences :
C’est un plaisir de Nonne. Au reste, leur beauté Aiguisoit l’appétit aussi de son coté.
Mille sécrétés circonstances De leurs corps polis et charmants Augmentoient l’ardeur des amants.
Leur taille étoit presque semblable ; Blancheur, délicatesse, embonpoint raisonnable, Fermeté, tout charmoit, tout étoit fait au tour;
En mille endroits nichoit l’Amour,
Sous une guimpe, un voile, et sous un scapulaire, Sous ceci, sous cela que voit peu l’œil du jour,
Si celui du galant ne l’appelle au mystère.
A ces Sœurs l’Enfant de Cytliere Mille fois le jour s’en venoit Les bras ouverts, et les prenoit L’une après l’autre pour sa mere.
Tel ce couple attendoit le Bachelier trop lent ;
Et de lui, tout en l’attendant,
Elles disoient du mal, puis du bien ; puis les belles Imputaient son retardement A quelques amitiés nouvelles.
Qui peut le retenir? disoit l’une; est-ce amour?
LE TABLEAU
Est-ce affaire ? est-ce maladie ?
Qu il \ revienne de sa vie,
Disoit l’autre; il aura son tour.
Tandis qu elles cherchoient là-dessous du mystère, Passe un Mazet portant à la Dépositaire Certain fardeau peu nécessaire :
Ce n’étoit qu’un prétexte; et, selon qu’on m’a dit,
Cette Dépositaire, ayant grand appétit,
Faisoit sa portion des talents de ce rustre,
Tenu, dans tels repas, pour un traiteur illustre.
Le coquin, lourd d’ailleurs, et de très court esprit,
A la cellule se méprit :
11 alla chez les attendantes Frapper avec ses mains pesantes.
On ouvre; on est surpris; on le maudit d’abord ;
Puis on voit que c’est un trésor.
Les Nonnains s’éclatent de rire.
Tout es deux commencent à dire.
Comme si toutes deux s’étoient donné le mot : Servons-nous de ce maître sot ;
Il vaut bien l’autre : que t’en semble ?
La Professe ajouta : C’est très bien avisé. Qu’attendions-nous ici ? Qu’il nous fut débité De beaux discours ? Non, non, ni rien qui leur ressemble.
LE TABLEAU
Ce pitaud doit valoir, pour le point souhaité, Bachelier et Docteur ensemble.
Elle en jugeoit très bien : la taille du garçon,
Sa simplicité, sa façon,
Et le peu d’intérêt qu’en tout il sembloit prendre, Faisoient de lui beaucoup attendre.
C’étoit l’homme d’Ésope ; il ne songeoit à rien ; Mais il buvoit et mangeoit bien,
Et, si Xantus l’eut laissé faire,
Il auroit poussé loin l’affaire.
Ainsi, bientôt apprivoisé,
11 se trouva tout disposé Pour exécuter sans remise S, es ordres des Nonnains, les servant à leur guise Dans son office de Mazet,
Dont il lui fut donné par les Sœurs un brevet.
Ici la peinture commence ;
Nous voihà parvenus au point.
Dieu des vers, ne me quitte point;
J’ai recours à ton assistance.
Dis-moi pourquoi ce rustre assis,
Sans peine de sa part, et très fort à son aise, Laisse le soin de tout aux amoureux soucis
De Sœur Claude et de Sœur Thérèse.
LE TABLEAU
A’auroit-il pas mieux fait de leur donner la chaise ? il me semble déjà que je vois Apollon
Qui me dit : Tout beau; ces matières
A fond ne s’examinent gueres.
.l’entends, et l’Amour est un étrange garçon ;
J’ai tort d’ériger un fripon En Maître de cérémonies.
Dès qu’il entre en une maison,
Réglés et lois en sont bannies ;
Sa fantaisie est sa raison.
Le voilà qui rompt tout; c’est assez sa coutume : Ses jeux sont violents. A terre on vit bientôt Le galant cathédral. Ou soit par le défaut De la cl iaise un peu foible, ou soit que du pitaud Le corps ne fût pas fait de plume,
Ou soit que Sœur Thérèse eût chargé d’action Son discours véhément et plein d’émotion,
On entendit craquer l’amoureuse tribune :
Le rustre tombe à terre en cette occasion.
Ce premier point eut par fortune Malheureuse conclusion.
Censeurs, n’approchez point d’ici votre œil profane. Vous, gens de bien, voyez comme Sœur Claude mit Un tel incident à profit.