VOUS
Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l'ombre : c'était une vieille... mais si vieille.. • si jaune... le nez si
crochu... les joues si ratatinées... les doigts si maigres, les jambes si grêles... qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque...
le reste de sa tête était chauve comme un œuf... Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concassé... Elle était aveugle, et l'expression de son front indiquait la rêverie étemelle.
Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit simplement :
(( C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes. . . Elle attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade...»
L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le segare : il n'avait pas l'air de plaisanter.... au contraire, il paraissait fort grave.
« Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?
— Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout... l'âme des ruines est en elle!... Du temps des anciens maîtres de ces châteaux, elle vivait déjà ! »
Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.
« Mais tu n'y songes pas, s'écria-rt-il, le
château du Nideck est démoli depuis mille ans ! • . .
— Eh bien... quand il y aurait deux mille ans, fit le ségare en se signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve?.. Puisque l'âme des ruines est en elle !... Il y a cent huit ansqu'Irmengarde vit avec cette âme.. . qui était avant chez la vieille Edith d'Haslach... Avant Edith, elle était chez une autre...
— Et tu crois cela?
— Si je le crois ! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil reviendra dans trois heures... La mort, c'est la nuit... La vie, c'est le jour... Après la nuit, vient le jour... après le jour, la nuit... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel... la grande âme... et les âmes des saints sont comme des étoiles qui brillent dans la nuit et qui reviennent toujours. »
Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s' étant levé, il se prit à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui formait une sorte de couronne ; et, plus bas, trois crapauds sculptés dans le granit.
Trois arbres sont les armes des Triboques [drayen bûchen) ; trois crapauds, les armes franques hiérovingiennes.
Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à répouvante succédait, dans son esprit, la convoitise.
« Voici le plus antique nwnument de la race franque dans les Gaules , pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée là par les siècles... Mais comment emporter la niche? »
Il devint tout rêveur.
On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs, comme une volée d'oiseaux eflFarouchés dans les ténèbres, se touchaient du bout de l'aile... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.
Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations, répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions vraiment grandioses : on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les unes sur les autres.
A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la tète, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.
« Le premier Triboque qui se bâtit une hutte n'était pas un sot, pensait-il; ce devait être un homn>e de grand sens... il prévoyait les variations de la température ! Que deviendrions-non s à cette heure, et par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre ! L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur... On aurait dû conserver son nom.
Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se signant :
« Que le Seigneur vous bénisse I
— Amen! » répondit Christian d'un accent
solennel.
Cette jeune fille oflrait le type Scandinave le plus pur i des couleurs roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses flottantessi fines et si blanches, que la nuance paille la
plus affaiblie en donnerait à peine l'idée. Elle était haute et svelte, et son regard d'azur avait un charme inexprimable.
Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le ségare^ s' approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur :
(( Soyez la bienvenue, Fuldrade... Irmengarde dort toujours... Quel temps!... Forage ne va-t-il pas se dissiper ?
— Oui, le vent l'emporte vers la plaine.. • La pluie finira avant le jour.... »
Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la vieille, qui parut se ranuner.
(( Fuldrade, dit -elle, la grande tour est encore debout?
— Oui!»
La vieille courba la tête... et ses lèvres s'agitèrent.
Après les derniers coups de foudre, une pluie battante s'était mise à tomber... On n'entendait plus dans la vallée ténébreuse que ce clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots débordés dans le ravin... Puis d'instants en instants, quand la pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus impétueuses.
Au fond de la hutte, personne ne disait mot. . . on écoutait... on se sentait heureux d'avoir un abri.
Dans l'intervalle de deux averses, le^ tintement sonore que l'oncle Bernard avait entendu dans la montagne , au moment de son réveil, passa lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une grosse tête cornue, plaquée de taches noires et blanches... la tête d'une superbe génisse, s'avança sous la porte.
« Hé! c'est Waldine, s'écria Christian en riant... Elle vous cherche, Fuldrâdel »
La bonne bête, calme et paisible, après avoir regardé quelques secondes, s'avança jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer la vieille Irmengarde.
(( Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres. »
Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la scierie... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire réfléchir... Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue et mugissant d'un air mélancolique.
Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit. . . le jour commençait à poindre, et Waldine
se décidant enfin, sortit gravement comme elle était venue.
L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du lierre , de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient sous le feuillage humide...
C'étaient des frissons d'amour... des frémissements d'ailes à vous épanouir le cœur.
Mors maître Bernard sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors , leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes vaporeuses dans le ciel désert. •• II vit aussi sur la côte opposée tout le troupeau de bœufs, de vaches et de génisses abritées sous la roche creuse... Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés, l'œil endormi... les autres, le cou tendu, ndugissant d'une voix solennelle... Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums avec bonheur.
Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense de la caverne^ toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres incrustées dans
le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur magistrale.
«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour... voici le moment du départ... »
Puis s' adressant à Fuldrade toute rêveuse :
« Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime pas le kirsch-wasser... Je ne puis cependant lui offrir de Teàu... N'auriez-vous pas autre chose? »
Fuldrade prenant alors un petit baquet de
I chêne dans lequel le ségare mettait son eau,
regarda maître Bernard avec douceur et sortit.
((Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»
Elle traversa rapidement la prairie humide ; Teau des'grandes herbes tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour la saluer... Elle les caressa toutes. Tune après l'autre, et s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles... une grande vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et semblait bienheureuse de sa préférence.
Quand le Cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le présentant à maître Bernard :
« Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans la montagne. »
Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la qualité supérieure de ce lait éçumeux, aromatique, formé des plantes sauvages du Schnéeberg/
Fuldrade paraissait contente de ses éloges , et Christian, qui venait de mettre sa blouse , debout derrière eux, le bâton à la main, attendit la fin de ses compliments pour s'écrier :
« En route, maître, en route I... Nous avons deTeau maintenant.. • La roue de la scie va tourner six semaines sans s' arrêter. •• Il faut que je sois de retour pour neuf heures.' »
Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.
(( Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout ému, que le ciel vous rende heureuse I »
Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut s'asseoir à côté de la vieille.
Le lendemain , vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à Saverne, était
assis devant son bureau, et consignait au chapitre des antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la hutte du ségare du Nideck.
Plus tard, il démontra que les mots Tribocî, Tribocci , Tribunci, Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent des mots germains drayen bûchen^ qui signifient trois hêtres. Il en cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds ,du Nideck dont nos rois ont fait dans la suite les trois fleurs de lis.
Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique découverte ; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin que précédé des titres : doctus, doctissimus^ eruditus Bemardus... chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie presque solennelle.
Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des Annales archéologiques de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16 juillet 1849 la note suivante :
« La vieille diseuse de légendes Irmengarde,
surnommée VAme dès ruines^ est morte la nuit dernière, dans la hutte du ségare Christian.
« Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade.. .
« Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit : etc., etc., etc. »