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POURQUOI

Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé, domine toute cette branche secondaire des Yosges qui sépare la Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace.

En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël, ex-sergentmajor aux fusiliers de la garde, amputé de la jâtmbe gauche à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.

Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces, très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux gri^ pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à claque, Thabit d'ordonnance, à longues basques, la culotte bleue, le gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue invariable.

Au moral, le commandant Noël aimait à rire.

Il aimait aussi le bourgogne « pelure d'oignon, » le filet de chevreuil, le coq de bruyères truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses enfants. Quant au Champagne frappé, Thonnête Jean-Pierre n'en parlait qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le bordeaux partageait, — avec les andouilles cuites dans leur jus, — ses plus chères sympathies.

Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans, la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues capotes grises et prisant du tabac de contre-

bande. On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se dessécher au soleil; r aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le sceau d'une incurable mélancolie.

Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se reposer de leurs fatigues ; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès; c'étaient deux jeunes gens de bonne famille... Gne vocation irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et là gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures, et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir sous les ordres de Jean-Pierre.

Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices de la fortune : ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.

Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg, lorsque le 26 juin 11815, vers quatre heures de l'après-midi, le commandant Jean-Pierre donna tout à coup

Tordre de battre le rappel et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille, ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.

<c Mes enfants, s'écria-t-il en s' arrêtant devant le front des troupes, vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours, et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis 1 Je reçois à l'instant du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens,* Bavarois et Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut Palatinat est envahi... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées de marche. . . Il paraît même que les cosaques ont déjà poussé des reconnaissances jusque dans nos montagnes : — Nous allons nous regarder dans le blanc des yeux!...

« Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi... Nous ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place... Pas de rations, pas de soldats...

les moyens d'existence avant tout... c'est mon principe 1 Sergent Fargès, vous allez vous rendre, avec trente hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues du fort... à Hazebrùck, Wechenbach, Rosenheim, etc...

Vous ferez main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le transport des vivres , ainsi que les chevaux, les ânes, les bœufs. Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront! -^ Dès que le convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte... ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon dé cosaques cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise. . . au contraire... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.

On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira d'eux : « Jacques, André, Joseph, étaient des braves !... »

Des cris frénétiques de : « Vive l'empereur ! vive le commandant! » accueillirent cette harangue. — Le tambour battit; Fargès tira majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et commanda le départ.

Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de bois en' avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu derrière l'esplanade.

La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'œil au guet, l'oreille au vent, comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de laisser leur peau rous le bec crochu des chouettes. Tous étaient

animés du plus vif enthousiasme; d*abord, parce qu'il est toujours agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles, de mettre les tonneaux en perce^ d'explorer la cave, le grenier, la cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir... Et puis les Français aiment la guerre : rien que l'espoir d'une bataille leur fouette le sang ; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la gibenie au dos, la brette sur la hanche. C'était plaisir de les voir s*enfoncer sous les longues avenues de chênes et de hêtres... se perdre dans les ombres...

paraître et disparaître au fond des ravins... s'accrocher aux broussailles... et gravir les rochers avec une dextérité merveilleuse.

Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses traits fortement accusés, ses favoris roux, le

froncement continuel de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure, laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres : Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trentedeux campagnes et dix-huit blessures. . . Aussi, grâce à sa bravoure et au concours heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.

« Eh bien ! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse?

— Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa complètement un côté de sa mâchoire i je pense que si ces gueux de paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'œil, ils auraient bientôt évacué leur bétail... Alors, bonsoir la compagnie... Je connais ça,

sergent... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les attraper...

— Quel moyen, Lombard?

— Nous les attendions dans leurs villages. . . entre quatre murs... ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain... car, voyezvous, sergent... il faut un four pour cuire du pain... Alors nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions... tout doucement... vous comprenez...

— Oui , caporal , mais nous ne sommes pas en pays ennemi...

— Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe... Il faut les surprendre agréablement... empoigner tout... sans leur faire de mal... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile...

— Gomment ça. Lombard?

— D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans s'inquiéter de l'honneur de la patrie... Ensuite, depuis 481â, il se défie de nous....

— Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.

— Sergent, prenez garde à ce que je vous dis... Les paysans ne sont pas bêtes! Ils se

rappellent que Tannée dernière nous avons fait un tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts. »

Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue d' œil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins, s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des bois.

Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était tellement noire, qu'on pouvait à peine distin-* guer le sentier. Fargès ordonna de faire halte.

« Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe et se livre à ses opinions individuelles... mais sous les autres rapports : motus ! îl s'agit de nous remettre en

route quand la lune se lèvera. »

Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une longue file de rochers à pic.

Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard, gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes, discutaient leur plan d'attaque.

Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier, et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent se leva tout surpris et regarda Lombard ; celui-ci, rapide comme la pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son haleine pour saisir le moindre ^lurmure, on eût dit un vieux loup à l'affût.

Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise

apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient p^rçu d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons champêtres d'une trompe d'écorce.

Le caporal se releva lentement. . . un éclat de rire étouffé fendait sa bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre :

« Nous les tenons ! dit-il... hé! hé! hé! nous les tenons !

— Qui ça?

— Les paysans , morbleu I . . . ils arrivent...»

Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir leurs fuàils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.

La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche plate, ils s'arrêtèrent

pour respirer et reprendre la suite d'une conversation interrompue.

Lombard put alors les examiner à son aise.

Le premier était grand et maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette : le caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.

Le second, également coiffé d'un tricorne faisait face à Lombard, et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse : son nez pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au faîte de la gloire ; il portait un grand habit de peluche verte à larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron du dernier siècle ; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque ; il affectait un air doctoral , mais ses gestes rapides déroutaient à

chaque minute ses prétentions à la gravité.

Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vê^u de la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de coton lorrain ; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre un énorme bâton ferré.

« Monsieur le maire, dît le petit homme roux au grand maigre, vous avez tort de vous chagriner... Il vaut mieux tenir que courir... Nos bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.

— Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr... à beaux deniers comptants... mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler « monsieur le maire, » gros comme le bras...

de se voir tirer le chapeau jusqu'aux souliers... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt reluque ma place et. . .

— Eh bien!... eh bienl... votre place, elle est à vous, il ne l'aura pas, votre place.

— Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'aî emmené les bestiaux du village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres... et pour la faire périr de famine...

— Àhbah! vous n'y êtes pas. ..Écoutez, monsieur le maire. . . Si le roi, — ici le petit homme

souleva son chapeau d'un geste respectueux, — si notre bon roi revient, vous direz : « I*ai sauvé les bestiaux du village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir... et qu^elle rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...)) Alors, monsieur le préfet dira :

a Oh! le brave homme,., le brave homme...

qui aime Thonneur de son vrai maître ! » On vous enverra la croix... voilà... c'est sûr!

— La croix, Daniel ?... la croix avec la pension?

— Je crois bien... avec la pension...

— Oui. . . mais, — balbutia le maire, — si. . . si l'autre enfonce notre bon roi... notre vrai roi... notre...

— Halte! halte-là... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai, s'il est le pks fort... mais si notre grand empereur enfonce les ennemis de la patrie... £h bien, vous direz : (t J'ai sauvé les bestiaux du village^ pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent pas les avoir!... » Alors le préfet du grand empereur, — nouveau salut , — dira : « Oh ! le bon maire... l'honnête citoyen... il faut lui envoyer la croix ! )) Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que nous garderons nos bestiaux.»

Lombard se rongeait les moustaches ; il eut grand'peîne à ne pas lancer un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.

« Tu as raison, Daniel... je vois que tu as raison, reprit le grand maigre d'un air convaincu... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas la croix tout comme un autre... puisque je sauve les bestiaux de la commune.

— Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas gagnée autant que vous... et c'est le Schmitt qui sera vexé !...

— Hé I hé ! hé 1 il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la pomme de son parapluie au bout de son nez.

— Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr..'.

Mais reste à savoir où nous allons conduire les bestiaux... Il faudrait un endroit... un endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour laisser paître les bêtes... un endroit où le diable ne pourrait pas aller sans connaître le chemin... Tenez, par comparaison... le précipice de la Salière... c'est noir... c'est

lointain les grands arbres pendent tout

autour; quarante bœufs se promèneraient là

dedans sans se gêner... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre, et l'eau ne manque point.

— Bien trouvé, Daniel, bien trouvé... Va pour la Salière.

— Alors, en route!... en route!... s'écria le petit homme en se tournant vers le pâtre. Gotlieb... appelle les bêtes... Hue!... hue!... pas de temps à perdre... Ces vauriens de Hunebourg ont déjà pris la clef des champs... mais ils trouveront les oiseaux dénichés... Hue! »

Le pâtre, s' avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa trompe... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos... Une autre y répondit de l'abîme... Le troupeau se remît en marche, et l'on entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.

Tout à coup, deux bœufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands chênes; ils marchaient de ce pas grave çt solennel qui semble indiquer le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler leur cortège; puis arriva lentement

une longue file de génisses, de vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de tendresse le brave caporal... Enfin, la moitié du village d'Eclibourg, femmes, vieillards, petits enfants : les uns accroupis sur leurs vieux chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus, à la robe de leur mère...

Les pauvres gens avançaient clopin-clopant... ils paraissaient bien las... bien tristes... mais à la guerre comme à la guerre... on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau... il ne restait plus qu'un petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin... c'était le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup d'œil dans l'ombre. .. ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri de détresse... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane :

« Les cosaques !.. . les cosaques!... »

Alors ce fut une scène étrange ; Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres... On entendit le bruit sec et rapide des batteries, puis de ce côté tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution , ils offraient l'image de la terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits chevaux bessarabiens, l'œil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant leur proie... Les bœufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre sur ce groupe... Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en poussant des hourras furieux.

Tout à coup le sombre feuillage s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau,

et la montagne parut frissonner de surprise... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée , on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direction^du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers infranchissables.

<( En avant, morbleu I — Pas de quartier ! ... » hurla le caporal.

Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards... Le combat fut court... Acculés à la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant faire manœuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés... Un seul résista jusqu'au bout... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée, véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton... Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette.

« Canaille ! murmurait-il, je finirai pourtant par t' attaquer le cuir... »

Il se trompait!... Le cosaque bondit audessus de sa tête, en lui assenant avec la crosse

de son pistolet un coup terrible sur la mâchoire... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée, l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore Tair de se moquer de lui par un triple hourrah 1

C'est ainsi que Tintrépide Lombard, après vingt-huit ans de service et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre.

« Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais I r>

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau ; les habitants d'Echbourg avaient disparu... Leurs bœufs erraient à l'aventure dans leshalliers... Quelques chèvres grimpaient le long de la côte... et sauf une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas Rabeau, ancien tambourmajor au 14* de ligne, prévôt d'armes, de danse

et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un cosaque et de rendre Tâme sur le champ d'honneur... à cette exception près, tous les autres en furent quittes pour des horions.

« Ah çà ! camarades, dît Fargès, il ne s'agit pas de nous abandonner à des réflexiotis plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de réunir le bétail et de gagner le fort,.avant que l'ennemi ait eu le temps de nous barrer le pçissage. »

Tout le monde se mit aussitôt à l'œuvre, et, dix minutes après, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Hunebourg.

Vers, six heures, elle était sous les canons du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean- Pierre Noël, lorsque ayant entendu crier les chaînes du pont-levis, et s' étant mis à sa fenêtre, en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les bœufs... puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les génisses... les

chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux... enfin toute la r^zjz^jz^m... marchant «avec ordre et discipline » comme il avait eu soin de le recommander à Fargès.

Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié grise, son grand chapeau à claque sur Toreille, et le fusil en sautoir, formait à lui seul T arrière-garde de la colonne.

Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois jours plus tard Tarchiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus... Jean-Pierre ne put s'empêcher de sourire. Il fit dresser un état récapitulatif de ses provisions débouche, et l'adressa sous forme de réponse au général autrichien, ajoutant :

« Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse... mais qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien approvisionnée. Il priait conséquemment Son Altesse de vouloir bien l'excuser. . . etc. , etc.

« Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de fond en comble.

disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi Dagobert ! »

L'archiduc Jean d'Autriche entendait trèsbien le français... Il avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche ! . . .

Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.

CONTB

Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur Kasper Évig et du , juif Elias Salomon. — Kasper Évig faisait des visites fréquentes à la petite Éva Stromayer ; un soir il trouva chez elle mon ami Elias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou quatre soufflets bien appliqués.

Elias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois, fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper en duel... ce qu'il fit avec une extrême

répugnance, car un seigneur est nécessairement très-fort sur les armes.

Cela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son fleuret entre les côtes dudit seigneur. . . circonstance qui gêna considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre monde en moins de dix minutes.

Le rector Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les écouta froidement et leur dit:

« C'est très-bien. Messieurs... Il est mort, n'est-ce pas?... Eh bien qu'on l'enterre. »

Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde.

Il maigrissait, il gémissait et soupirait ; son nez, déjà si long, semblait grandir encore à vue d'œil, et souvent le soir, lorsqu'il traversait la rue des Trois Fontaines^ on l'entendait murmurer :

(( Kasper Évig, pardonne- moi... Je n'en voulais pas à ta vie! — Malheureuse Éva, qu'astu fait?... Par tes agaceries inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre

Tautre... et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans mes rêves...

Éva!... malheureuse Éva, qu'as-tu fait?...»

Ainsi gémissait ce pauvre Salomon, d'autant plus à plaindre que les fils d'Israël ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort. . . le Diem jaloux... leur a dit:

« Le sang innocent retombera sur vos têtes de génération en génération I »

Or, une belle matinée de juillet, que je vidais des chopes à la brasserie du Faucon^ Elias entra, la mine défaite comme d'habitude, les joues creuses; les cheveux épars autour des tempes et le regard abattu. — Il me posa la main sur l'épaule et me dit :

« Cher Christian, veux -tu me faire un plaisir ?

— Pourquoi pas , Elias ; de quoi s'agit-il ?

— Faisons un tour de promenade à la campagne ; je désire te consulter sur mes souffrances... Toi qui connais les choses divines et humaines, tu pourras peut-être m'indiquer un remède à tant de maux... J'ai la plus grande confiance en toi, Christian, w

Comme j'avais déjà pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois petits verres de

^ schnaps y je ne vis pas d'objection à sa demande. D'ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d'avoir confiance dans mes lumières.

Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques de Triefels.

Là, seuls, cheminant entre deux haies d'aubépine à perte de vue, écoutant l'alouette qui s'égosillait dans les nuages... la caille qui jetait son cri guttural au milieu des vignes. . . et gravissant à pas lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Elias parut respirer phis librement, il leva leis yeux au ciel et s'écria :

« Dans tes nombreuses lectures théologiques, n'as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen d'expiation propre à soulager la conscience des grands coupables ? — Je sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre... Parle!... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre vengeresse de Kasper Évig... je le ferai! »

La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions côte à côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence ; lui m'observait du coin de l'œil, tandis que je m'efforçais

de recueillir mes souvenirs sur cette matière délicate. Enfin je lui répondis :

« Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du corps et celles de l'âme ; c'est du moins l'opinion des gens du pays, qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, à cause des vertus singulières de leur fleuve... C'est une grande consolation pour les scélérats I .. . Il est bien à regretter que nous ne jouissions pas d'un cours d'eau pareil. — Si nous vivions du temps de Jason, je te dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Gircé, qui avaient la propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous sauver du remords... — Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières... et surtout de donner tes biens à l'Église... Mais dans l'état des temps, des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de te soulager.

— Lequel ? » s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance.

Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire qu'on appelle Holder-

loch. C'est une gorge profonde et sombre, autour de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne Tabîme, où s'élancent en grondant les flots du Miirg.

Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.

Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien avoii* dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes aromatiques, — du chèvrefeuille, du lierre, de la vigiie sauvage, des volubilis, • — sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et retombant en touffes de la plus belle verdure.

Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses, les yeux étincelants comme deux boutons d'or,la barbiche roussâtre, l'attitude sournoise soUs ces festons de pampre, et le regard hardi comme un vieux satyre en ma-

raude... mon bouc s'avançait précisément vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à cœur joie de cette verdure embaumée.

« Salomon, m'écriai -je, l'esprit du Seigneur m'illumine : au moment même où je pense au bouc d'Israël, je le vois... regarde... le voilà I — L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci? — Charge ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»

Salomon me regarda stupéfait :

« Je le voudrais bien, Christian, fit -il, mais comment m'y prendre pour charger ce bouc de mon remords ?

— Rien de plus simple... Comme s'y prenaient les Romains, pour se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes... Ils les précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien I après avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch... et tout sera fini!

— Mais, répondit Salomon. . .

— Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai -je, tu vas me dire qu'il n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit, et ce bouc... Mais prends garde!...

prends garde!... ce serait un raisonnement impie... — Quels rapports y avait-il entre les eaux du Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier? — Aucun. — Ëh bien ! cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées, efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, léhovah... Donc, charge ce bouc de ton imprécation... précipite-le!... Je te l'ordonne... car l'esprit m'éclaire en ce moment... et je vois, moi, des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne puis les exprimer... la lumière céleste m'éblouit ! »

Salomon ne bougeait pas... Il me sembla même le voir sourire, ce qui m'indigna :

« Gomment, m'écriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et facile d'échapper à la juste punition de ton crime... tu hésites... tu doutes... tu souris!...

— Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc !

— Ah ! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie... pour te dispenser d'en avoir toujours... Eh bien I puisque tu re-

fuses d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même. »

Et je me levai.

(( Christian!... Christian!... criait mon camarade, défie-toi... tu n'as pas le pied sûr en ce moment...

— Pas le pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre... parce que j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de schnaps ce matin?... Arrière!... arrière!... fils de Bélial. »

Et m' avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tète haute et les mains étendues :

« Hazazel! m'écriai -je d'une voix solennelle, bouc de malheur et d'expiation!... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami Salomon Elias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres ! »

Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise inférieure, afin de précipiter le bouc.

Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée dé moi... Je ne voyais pas l'abîme...

Je marchais sur la corniche comme un chat.

Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla plus loin.

« Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir... tu ne m'échapperas pas, maudit... je te tiens!

— Christian ! Christian ! necessait de répéter Salomon d'une voix gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi !

— Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es indigne que je me dévoue pour ton bonheur...

Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que Hazazel périsse ! )>

Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et fmissait en pointe.

Le bouc, m' ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau devant moi, mais non sans hésiter.

(( Ah! tu commences à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te tiendrai là-bas dans le coin , il faudra bien que tu des-

cendes ! »

En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque, Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait faire.

Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.

« Regarde, SalomoD, regarde le maudit! »

m'écriai-je.

Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait lui-mênîe l'attaque.

Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi, il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière, et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit sourd.

Quelle position ! — Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi. C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve. — Le précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la voix perçante de Salomon crier : « Au secours I . . . au secours !...)> tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.

Alors je perdis toute présence d'esprit ; le bouc, avec sa longue barbe rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre, tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses

chancelantes, me produisit Teffet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller. Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût possible de savoir ce qui retardait ma chute : c'était le pâtre Yéri, du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m' accrocher au collet avec sa houlette. ,

Grâce à ce secours , au lieu de descendre dans le gouffre, je m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur le corps pour s'évader.

« Venez ici, tenez ma houlette solidement!

— criait le pâtre ; — moi, je vais le chercher; ne lâchez pas I

— Soyez tranquille, » répondait Salomon.

J'entendais cela comme dans un cauchemar... j'avais perdu tout sentiment.

Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse.

En .rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte

d'une peau de mouton, et je me crus ressuscité au temps d'OEdipe, ce qui ne laissa point de m'émerveiller.

« Eh bien! fit le pâtre d'un accent guttural, ceci vous apprendra à maudire mon bouc! ))

Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son maître, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique ; puis Salomon Elias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde pour ne pas rire.

Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.

« C'est vous qui m'avez sauvé? dis -je au pâtre.

— Oui, mon garçon.

— Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.»

Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.

« A la bonne heure, fit-il ; vous pouvez recommencer si cela vous fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop d'avantages. ,

— Merci, j'en ai bien assez... — Donnezmoi la main, braye bomme, je me souviendrai longtemps de vous. Elias, allons-nous-ei). »

Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus, bras desspus.

Le pâtre, appuyé sur sa houlette, nous regardait de loin, et le ))ouc avait repris sa promenade sur les rebords de l'abîme. — Le ciel était splendide ; l'air, chargé des mille parfums de la montagne, nous apportait le chant loin- * tain de la trompe et le bourdonnement sourd du torrent.

Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris.

Depuis, mon £^mi Salon^on s'est coiisolé d'avoir tué le seigneur Kasper, et cela d'une façon assez originale.

A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer, dans le but louable d'en avoir beaucoup d' enflants, et de réparer le tort qu'il avait fait à la société» en la privant d'un de ses membres.

Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette de la rue Grispinus.

C'est un commencement qui promet.

Dieu me garde de prétendre que' cette nouvelle manière d'expier un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte religion , — laquelle consiste à donner son bien à TÉglise et à réciter beaucoup de prières ; — mais je la crois supérieure à la méthode hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse du bouc d'Israël !

Ce qui désole le plus ma chère tante, dît Kasper, après mon enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un peintre dans la famille !

Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles... quelle estime... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur son neveu ! Comnfie elle

aurait parlé avec amour de monsieur le conseiller Kasper ! Gomme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin muscat de l'an xi, disant :

« Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller...

Il n'en reste plus que dix bouteilles. »

Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.

Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette satisfaction suprême : le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque... il est peintre!... et dame Gatherine se rappelle sans cesse le vieux proverbe : « Gueux comme un peintre, » ce qui la désole.

Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que ses ceuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien valoir

un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne dai> gnait pas même me répondre. .

J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine... tout... mais lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la taverne de Sébaldus... plutôt mourir !

La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place de la Gigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles galeries vermoulues, où monte un escalier de bois ; tout autour s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier siècle... des lucarnes... des soupiraux.

Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.

La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe audessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs

avec leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis ; les petites femmes du Hundsriick, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin en l'air sous le toit^ les écuries, les réduits à porcs, tout cela, pèle-mèle, attire et confond vos regards. . . C'est étrange. . . vraiment étrange ! . . .

Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure; vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et que les ombres se creusent; quand le cabaret £hante et nasille; quand les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent sous une pluie de sang ; quand la douce Fridoline, avec sa petite bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa

fenêtre pour arranger son chèvrefeuille,, et qu'au-dessus se promène le gros chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux verts Thirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre... alors je vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas : « Que c'est beau ! »

Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou de lanterne magique... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la taverne de maître Sébaldus.

L'automne dernier, le samedi de la Saint- Michel, . entre une et deux heures de l'aprèsmidi, nous étions tous réunis autour de la grande table de chêne : le vieux docteur Melchior, le chaudronnier Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus , Borves Fritz, clarinette à la taverne du Pied-de-Bœuf^ et cinquante autres riant, chantant, criant, jouant

au youkeTy vidant des chopes, tnangeafat du boudin et des andouilles.

La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrlchen et Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme dès écureuils... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse : « Zing... zing... boum... bouml... Hé! hohé! grande bataille.

Tours des Asturies Bépo et Baptiste le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum!

boum! Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Galabre et l'onagre du désert... Courage, messieurs... entrez... entrez!...»

On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros ventre, barrait le passage comme Horatius Goclès, criant :

« Vos cinq kreutzersy canailles!... vos cinq kreutzers!... ou je vous étrangle !»

C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et. la vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers d'eui heures, le meneur d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un

immense feutre gris en pain de sucre, entr' ouvrit la porte et nous cria :

« La bataille va commencer. »

Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis tout seul sur une botte |ie paille, j'eus le plus bpau coup d'oeil qu'il soit possible de voir.

Dieu que de monde ! Les vieilles galeries en craquaient ; les toits en pliaient. . . Il y en avait. . . il y en avait... mon Dieu ! cela faisait frémir... On aurait dit; que tout devait tomber ensemble ; que les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.

Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus haut, dans les lucarnes de la mairie ; plus haut, sur le clocher de Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait :

« Les ours ! les ours ! »

Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les yeux, je vis sur

Taire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la bataille.

« Faut-il que les gens soient bêtes! » me dis-je en moi-même.

Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son immense feutre gris, s' avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton solennel, le poing sur la hanche :

« L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville. »

Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda :

« Où donc est l'onagre ?

— Le voilà!

— Ça ! mais c'est un âne ! »

Et tout le monde cria :

« C'est un âne! C'est un âne!

— C'est un onagre !

— Eh bien, nous allons voir, » dit le boucher en riant.

Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne :

« Foux... attrape! »

Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.

Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le chien se sauvait poussant des cris lamentables.

<( Eh bien, cria le meneur d'ours, dîrez-vous encore que mon onagre est un âne?

— Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un onagre.

— A la bonne heure... à la bonne heure...

Que d'autres viennent encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts... Qu'ils approchent... l'onagre les attend ! »

Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa voix perçante :

« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de (non onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage... courage... Messieurs, Mesdames! »

Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le tumulte recommençait ;

« Les ours ! Les ours I Qu'on fasse venir les ours! »

Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il s'approcha du réduit à pdrcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne^ Baptiste le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les applaudissements éclatèrent,' et les chiens de combat eux-mêmes, enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves, hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards mélancoliques.

« Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moimême, qui t'aurait dit, il y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la montagne... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de misérables

chiens, pour ramusement de Bergzabern? Hélas ! hélas ! Sic transit gloria mundi! »

Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait s'échauffer.

Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier, venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur maître, ces animaux écumaient de rage.' C'était un grand danois à la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires déchaussées comme un crocodile... puis un de ces grands lévriers du Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon Tordonnance, les flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins noueux et secs comme un bambou.

Ils n'aboyaient pas ; ils tiraient à la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre -poids de son corps.

« Retirez - VOUS ! retirez - vous ! » criait-il d'une voix vibrante. Et le meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.

C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la têtel

L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il fi;issonnait dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre Baptiste, dont les griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt... Mais lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient... les chiens tenaient ferme... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas un cri... pas un isoupir... les trois animaux restaient là, immobiles comme un groupe de pierre.

Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.

Gela dura plus de cinq minutes. Enfin le

lévrier parut céder un peu; Tours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante... Toeil du vieux routier brilla d'espérance... puis il y eut encore un temps* d'arrêt... On entendit un hoquet terrible... une sorte de craquement :

l'échiné du lévrier venait de se casser... il tomba sur le flanc, la gueule sanglante.

Alors Baptiste embrassa voluptueusement le danois des deux pattes... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança furieux... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang, jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil , regardant de loin le lévrier qui ne revenait pas.

Baptiste avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tète haute, il flairait le carnage à pleins poumons : le vieux héros s'était retrouvé! Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la cime du clocher... L'ours semblait les comprendre... Je n'ai jamais vu d'attitude plus fière, plus résolue.

Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le capucin Johannes, assis sur la balustrade * en face, agitait son

bâton et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior, développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits, tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la circonstance , débouchèrent dans la cour , hurlant, jappant, aboyant... Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer, à faire de l'opposition.

« Oh! les lâches!... Oh! la canaille!...

criaient les gens courageux de la galerie, oh ! les misérables!... »

Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant :

« Allez-y donc vous-mêmes ! »

L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur générale, Heinrich revint avec son danois.

J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le garde-chasse Joseph Kilian,

de le faire reprendre. Il s'avança donc le caressant de la main, puis lui montrant Tours : « Courage, Blitzl » s*écria-t-il.

Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l'attaque.

Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches, des tournebroches accourut à la file,'et le pauvre vieux Baptiste en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l'un, estropiant l'autre, se débattant avec fureur.

Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis que d'autres lui mordaientles jarrets... d'autres ses pauvres oreilles saignantes... Cela n'en finissait plus.

« Assez! assez! » criait-on de toutes parts.

Quelques - uns cependant répétaient avec acharnement :

« Sus! sus!... courage!... »

Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces :

« Blitz! Blitz!... làcheras-tu? »

Bah ! rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin

à lui faire lâcher prise par un coup de fouet terrible, et rentrainant aussitôt, il disparut à l'angle de la porte cochère.

Les roquets n'avaient pas attendu son départ pour battre en retraite... quatre ou cinq res^ taient sur le flanc... Les autres, effarés, écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre de la cuisine, et pkin d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent par là sans hésiter... On entendit les soupières, les casseroles, toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des cris aigus :

« Au secours!... Au secours ! »

Ce fut le plus beau moment du spectacle :

on n'en pouvait plus de rire... on se tordait les côtes...

(( Ha! ha! ha! la bonne farce I... »

Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs... les ventres galopaient à perdre haleine...

Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli... On attendait avec impatience le terrible ours des Asturies.

« L'ours des Asturies! L*ours des Asturies!... »

Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait quelque chose à dire... Impossible... les cris redoublaient :

« L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...»

Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge , puis , avec toute sorte de précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin , et saisit le bout d'une chaîne qui traînait à terre... Un grondehaent formidable se fit entendre à l'intérieur, •• L'homme passa rapidement la chaîne dans un anneau de la muraille et sortit en criant :

« Hé ! vous autres, lâchez les chiens ! »

Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre, s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques déplorables... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les aboiements et le bruit du combat qu'il ve-

nait d'entendre... et son maître faisait très-bien de ^s'en défier.

« Lâchez les chiens ! criait le meneur en passant le nez par la lucarne de la grange, lâchezr les chiens !»

Puis il ajouta :

« Si Ton n'est pas content... ce ne sera pas de ma faute... Que les chiens sortent... et Ton va voir une belle bataille ! »

Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens - loups du vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la mâchoire allongée et l'oreille droite, s'avancèrent ensemble dans la cour.

Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et fléchissant les reins... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait s'éveiller... Mais après avoir bâillé longuement... il se retourna... vit l'ours... ej; resta immobile, comme stupéfait. L'ours regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'affût.

Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.

Le silence était tel alors, qu'on aurait en-

tendu tomber une feuille; un grondement

sourd, grave, profond comme un bruit d'orage,

donnait le frisson à la foule.

Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler sur les dalles... puis, enfin , l'ours se relever, tenant le dogue sous sa serre tranchante... balancer sa lourde tête avec un soupir et bâiller à son tour... car il n'avait plus de muselière... elle s'était détachée dans le combat !

Un vague chuchotement courait autour des galeries... On n'applaudissait plus; on avait peur I — Le dogue râlait; les deux autres chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie... dans les écuries voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail... des ruades ébranlaient les murs... Et pourtant Tours ne bougeait pas... il semblait jouir de la terreur générale... «

Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit entendre... puis un autre : les vieilles galeries vermoulues commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule!...

£t ce bruit, dans le silence de Tauente... ce faible bruit avait quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier, je me sentis froid subitement... Aussi, promenant les yeux sur lea galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur étrange... Quelques-unes, la bouche béante... les autres, les cheveux hérissés... écoutant, retenant leur haleine. Les joues du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était décoloré pour la première fois depuis vingtcinq ans... Les petites femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre secousse pourrait "entraîner la chute générale.

J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chêne s'enfoncer dans la terre. .. Était-ce une illusion de la peur? Je l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et s'affaissa àe trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut quelque chose d'horrible : autant le silence avait été grand, autant le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte

immense, se prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage, à mordre. .. pour fuir plus vite. . . Et, dans cette épouvantable bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup ^de mal d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.

Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner... Le Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle 1

Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que Tours se trouvait précisément attaché tout pi^ës de l'escalier de la cour qui monte aux galeries.

Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la^première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, Beppo accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'œil réjoui... prêt à le happer au passage !

Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le sait. . . Je vis ses larges mains saisir les mon-

tants de l'escalier... son dos s'arc- bouter comme celui du géant Atlas^ et je crois qu'il aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.

Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer la catastrophe, la porte de Tétable s'ouvrit brusquement, et le terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon flottant comme un tablier, le mufle couvert d'écume, s'élança dans la cour.

C'était une inspiration de notre digne maître de taverne... il sacrifiait son taureau pour sauver le public. Eu même temps la bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer... qu'il allait ouvrir l'escalier intérieur qui^escend dans la vieille synagogue.. • et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.

Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction générale !

Mais écoutez la fin de l'histoire.

A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était

cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l'ours, s'accula dans l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses jambes trapues, il attendit l'attaque.

L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant de droite à gauche; maïs le taureau, le front contre terre, suivait ce mouvement avec un calme admirable.

Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule, s' écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et la manœuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se réfugia dans la niche du bûcher... la tète du taureau l'y suivit et le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement terrible, suivi d'un craquement d'os... et presque aussitôt un ruisseau de sang serpenta sur le pavé.

Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante... On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond de l'ombre avait

quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la fm... Je descendis tout doucement l'échelle de mon grenier, et je me glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pri^ à courir vers la demeure de ma tante.

J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.

« Hé ! Kasper, me cria-t-il, où diable courstu si vite ?

— Je vais dessiner la grande bataille d'ours 1 lui répondis-je avec enthousiasme.

— Encore une scène de taverne, sans doute?

fit-il en hochant la tête.

— Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une ^ belle scène de taverne vaut bien une scène du

forum ! »

J'allais le quitter... mais lui, s' accrochant à mon bras, poursuivit d'un ton grave :

«Kasper!... au nom du ciel, écoute-moi...

Je n'ai plus rien à t' apprendre : tu dessines

mieux que Schwaan, et tu peins comme Van Berghem.., Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.. 4 II faut maintenant voyager... Remercie le ciel de t' avoir donné 1,500 florins de rente... Chacun ne possède pas cet avantage... 11 faut aller voir l'Italie... le ciel pur de la belle Italie... au lieu de perdre ton temps à courir les tavernes ! Tu vivras là en société de Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad !

— Que diable me chantesi-vous là, maître Schmidt? m'écriai -je, vraiment indigné.

C'est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour m'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick ; mais il n'en sera rien ! Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes vignobles du Rhîngau et les belles forêts du Hundsrûck, est-ce qu'il faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouvet-on d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence... d'aussi bons pâtés que sur les rives de Strasbourg... de plus nobles vins qu'à Rudesheim, Markobrunner, Steinberg... de plus

jolies filles qu'à Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome... à Naples... à Venise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous, ces pâtres se ressemblent... On les a peints et repeints cent mille fois... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que l'Apollon du Belvédère...

— Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait.

— Non, je dis ce que je pense... Au moins, vous n'avez pas les yeux dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre... Et puis, allez donc trouver dans vos antiques une tête plus reniarquable que celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face empourprée comme une grappe en automne! — Est-ce que votre Hercule Farnèse, avec sa peau de lion et sa mas-

sue, vaut notre bon, notre gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton jusqu'aux cuisses, la face. épanouie comme une rose, le nez rougf comme une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille , et la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardezle de profil, maître Conrad, quand il boit... Quelle ligne magnifique, depuis le haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!... Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'œuvre de la création! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée; il aime mieux tenir un broc que des serpents... Est-ce une raison suffisante pour méconnaître son mérite? — Et notre brave capucin Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses, ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un bouc... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une voix sonore le chant sublime : Buvons! buvons! buvons! Gomme sa main musculeuse presse le verre, comme son œil étincelle!... N'est-ce pas

de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître Conrad? — Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies créatures que cette Roberte Weber et sa sœur Éva, Içs deux chanteuses de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, Tune sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées, avec toute la majesté de Sémîramis... Voilà ce que je nomme des modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à mon âme; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère m'enthousiasment... Je les estime plus que toutes les VénusMe l'univers... Au moins elles ne posent pas ! — Et quant à tous ces paysages arides... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie d'Italie...

quant à leurs golfes, à leurs ruines... le moindre coin de haie où bourdonne un panneton...

le plus petit chemin creux où grimpe une rosse étique traînant une charrette... les roues fangeuses... le fouet qui s'effile dans l'air... un rien... une mare à canards... un rayon de soleil dans un grenier... une tête de rat dans ^

LE COMBAT D'OURS. a45

Tombre, qui grignote et se peigne la moustache... me transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées , vos couchers de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela c'est de l'imitation... les païens ont accompli leur œuvre... Elle est magnifique... je le reconnais... Mais, au lieu de la copier platement... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le grand style, le genre grave... l'idéal grec... Moi, je ne veux être d'aucune académie et je suis Flamand... J'aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus... Quand les Italiens feront des saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère Grédel... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le public... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste ici... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en vidant des chopes... C'est bien plus amusant que de rêver sur des ruines... »

J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.

« Allons... bonsoir, maître Conrad, m'é-

criai-je en lui serrant la main, et san$ rancune. — De la rancune ! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au fond je suis de ton avis... Si je te dis quelquefois d'aller en Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine... Mais suis ton idée, Kasper... Ceux qui prennent ridée d'un autre ne font jamais rien. » t-

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