SCÈNE II
GUATTINARA, CHARLES-QUINT.
(Pendant ces derniers mots le tableau en pied de saint Pacorne, qui est placé sur le pan coupé à droite, a glissé dans la boiserie. Charles-Quint est entré lentement et s'est arrêté derrière Guattinara, qu'il écoute.)
GUATTINAIU.
Ah ! pourquoi a-t-on un maître?
ciiarles-quint* lui mettant la main sur V épaule. Parce que tout le monde en a, Guattinara, même les rois, qui ne font pas toujours leurs volontés.
guattinara, seretournant ejjrayé. Vous, sire!... et d'où Votre Majesté vient-elle ainsi?
CHARLES-QUINT
Démon oratoire!...
GUATTINARA.
Et quand donc le roi a-t-il fait pratiquer celte porte secrète ?...
CHARLES-QUINT
Ce n'est pas moi!... c'est le beau, l'élégant Philippe d'Autriche, qui s'enfermait tous les jours là, dans son oratoire!
GUATTINARA.
Lui!... si peu dévot!
CHARLES-QUINT
Pour se soustraire à la jalousie, ou plutôt à l'amour de ma pauvre mère, Jeanne de Caslille, qui voulait toujours le retenir au palais; et par cette tour et cet escalier...
GUATTINARA.
Je comprends!
ciiarles-quint, mettant le doigt sur les lèvres. Secret de famille !
GUATTINARA.
Qui vous a fait accepter ce lieu pour prison ?
• CHARLES-QUINT
Quand tu me l'as proposé.
GUATTINARA.
Je crois même que c'est Votre Majesté qui m'enal'atr, venir l'idée!
C'est possible !
GUATTINARA.
Et comment, sire, malgré la résolution que vous aviez prise, avez-vous permis à la princesse Marguerite de pénétrer dans cette tour? car je ne l'y ai amenée que par votre ordre , et voilà près de deux heures qu'elle y est.
CHARLES-QUINT
C'est ta faute !
GUATTINARA.
Ma faute !
CHARLES-QUINT
Ou l'indiscrétion de quelques gardiens...
GUATTINARA.
Ils sont plus prisonniers que leur captif, et ne sortent pas d'ici ; c'est moi, seul , qui communique avec eux.
CHARLES-QUINT
Eh bien, alors, c'est toi qui as rendu compte à Marguerite des traitements qu'éprouvait son frère...
GUATTINARA.
Ah ! sire...
CHARLES-QUINT
Traitements que j'ignorais moi-même, et contre lesquels j'ai dû m'élever!... il était de mon devoir, de mon honneur, d'accueillir des plaintes dont elle eût fait retentir toutes les cours de l'Europe et qu'il valait mieux écouter... entre nous... dans le conseil. '
Elle y a donc parlé?
CIIARLES-QUINT.
Avec une habileté, une chaleur, uneéloquence à laquelle tu ne te serais jamais attendu... ni moi non plus!... Par saint Jacques, elle a plaidé la liberté de son frère et la »aix avec la France, de manière à nous prouver que c'était l'avantage de l'Espagne!... Si tu avais vu avec quel art , quelle flatterie , quelle adresse , elleparait tous mes arguments , évitant de me blesser et ne cherchant qu'à me désarmer!... à chaque instant, je me sentais perdre du terrain!... et moi encore ! ce n'était rien... je me défendais; mais tous mes vieux conseillers , sous la puissance de sa parole et le feu de son regard , ne faisaient plus attention à mes signes de tête ni à mes gestes de mécontentement ; ils ne voyaient qu'elle ; et quand elle s'est écriée : Mon frère est en danger, et s'il succombe ici... dans le palais do vos rois , la postérité accusera donc Charles- Quint, ce monarque si généreux et si magnanime , de s'être défait par le fer ou par le poison d'un ennemi redoutable; elle dira donc que François Ier , même captif, a fait peur à l'Espagne, et vous savez tous , messeigneurs , a-t-elle continué en étendant la main vers eux , que l'Espagne ne craint personne... vous le prouverez. — Oui , oui , se sont-ils tous écriés en se levant ; et j'ai vu le moment où ils allaient, par fierté espagnole , voter la liberté du roi de France... sans rançon!... Je me suis empressé, en partageant cet élan généreux, de remettre une délibération importante à la prochaine séance du conseil, que j'aurai soin de ne plus rassembler.
GUATTINARA.
A la bonne heure !
CHARLES-QUINT
Mais le moyen après cela de refuser à Marguerite la permission de voir son frère... quand tout le conseil le demande et que soi-même on y est naturellement porté!... Cependant la générosité a des bornes, surtout la générosité politique, et je n'entends pas que cet entretien se prolonge... d'autant que je crois peu au danger du roi.
Ce danger est réel.
CHARLES-QUINT
C'est une ruse dont tu es la dupe !
GUATTINARA.
Votre Majesté se trompe!... Quand la princesse Marguerite est arrivée ici, avec moi, elle s'est élancée dans la chambre de son frère... il était pâle et sans connaissance, ne répondant ni à ses cris ni à ses larmes , ni à ses caresses ; alors elle est entrée dans un désespoir qui aurait touché son plus cruel ennemi...
CIIARLES-QUINT.
C'était donc vrai?...
GUATTINARA.
Le gouverneur de la tour vous dira que le roi est au plus mal.
CHARLES-QUINT
Qu'a-t-il donc?
GUATTINARA.
On n'en sait rien.
CHARLES-QUINT
ïl fallait avertir mon médecin.
GUATTINARA.
11 n'a pas voulu le voir...
CHARLES-QUINT
Lui prodiguer des soins...
Il lésa repoussés...
CHARLES-QUINT
11 fallait le forcer à vivre.
GUATTINARA.
De par le roi?
CHARLES-QUINT
Eh oui !
GUATTINARA.
Et s'il veut mourir?
charles-quint , se frappant le front.
Il en est capable !... pour m'enlever mon prisonnier... me priver de sa rançon... C'est un plan diabolique... conçu et combine dans le but de renverser tous mes projets et de ne m'en laisser que la honte !
GUATTINARA.
Vous croyez?...
CIIARLES-QUINT.
J'en suis sûr... Ces hommes de guerre ne savent rien... que
mourir!... Le beau mérite!... S'il en est ainsi, qui peut déjouer ce complot?...
GUATTINARA.
Une seule personne, et, par malheur encore, c'est Marguerite.
Qu'elle reste donc!... qu'elle reste près de lui... jusqu'à ce qu'elle m'ait rendu ce service !
GUATTINARA.
D'après sa demande, j'ai écrit au prieur des dominicains de m'envoyer un moine de son ordre.
CHARLES-QUINT
Deux s'il le faut! n'épargne rien...
GUATTINARA.
Et discrètement je me suis retiré.
CHARLES-QUINT
Tu as bien fait... J'ai permis aussi au comte Henri d'Albret, non pas, comme il m'en suppliait, de partager la captivité de son maître, mais de passer aujourd'hui quelques heures à ses côtés!... On monte l'escalier... il est inutile qu'on me voie! Si le danger augmente, qu'on m'avertisse... ou plutôt... je reviendrai tantôt, savoir par moi-même... Adieu! adieu!
(llsortpar le tableau de saint Pacôme, qui se referme sur lui.)
guattinara, seul, et regardant le tableau qui se referme.
O bienheureux saint Pacôme!... et moi aussi, je pourrai bien t'invoquer!...