‹ Contes de la reine de Navarre;Chapitre 2 sur 62 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CHARLES-QUINT, assis en robe de chambre de velours, dans un fauteuil à gauche; GUATTINARA, debout près de lui.

GUATTINARA.

Quoi, sire! moi qui croyais qu'on m'avait desservi auprès de Votre Majesté, et qui attendais son retour de Tolède comme le signal de ma disgrâce, je reçois de mon maître , du puissant Charles- Quint , le titre et la charge de ministre du palais !

CHARLES-QUINT

Pour que la fumée du pouvoir ne te monte pas- trop à la tête , nous allons te dire pour quelles raisons nous t'avons choisi , toi , simple cadet d'une illustre maison, de préférence à tout autre. Jeune et sans expérience, tu te laisseras guider par moi ; sans renommée politique , on n'ira pas l'attribuer, comme au vieux duc -de l'Infantado ton prédécesseur, tout ce que je pourrai entreprendre d'audacieux et d'habile. Enfin, tu as une ambition , une ambition effrénée ?

GUATTINARA.

Ah! sire!...

CHARLES-QUINT

Ne t'en défends pas ! c'est ton principal mérite à mes yeux ! De

La scène se passe à Madrid, dans le jardin du roi d'Espagne.

plus, ce qui nuit aux hommes d'Etat, ce sont les temmes; c'est par elles que s'est perdu le roi de France, le chevaleresque François Ier, naguère mon rival et aujourd'hui mon prisonnier, ici, à Madrid. C'est pour elles que le duc Philippe d'Autriche mon père a risqué un trône et ses jours peut-être! et moi-même... (c'est sans doute dans le sang!) j'ai vingt fois failli compromettre les plans les plus habilement conçus pour une fantaisie, un caprice du moment... amours qui ne duraient que l'espace compris entre un désir et un regret... tandis que toi , Gualtinara, je t'ai observé!... impassible et froid...

GUATTINABA.

Vous croyez, sire?

CHARLES-QUINT

Oui! et voilà pourquoi je t'ai pris pour ministre. Maintenant, parlons d'affaires! De quoi s'agit-il ce matin?

GUATTINARA.

D'abord , sire , du jour' à choisir par Votre Majesté pour son mariage avec l'infante Isabelle de Portugal?

CHARLES-QUINT

J'arrive , et je l'ai à peine entrevue hier'soir ; mais toi , Guattinara, qui as passé l'année dernière six mois à Lisbonne, comme envoyé extraordinaire, tu voyais la princesse Isabelle? guattinara , avec embarras.

Oui, sire!

CHARLES QUINT

Très-souvent, à ce qu'on dit.

guattinara, de même.

Quelquefois, sire! Nièce du roi Emmanuel, dont la fille existait

encore, l'infante Isabelle vivail dans la solitude, partage ordinaire îles princes sans crédit ; on lui trouvait même fort peu ^c mérite; mais depuis , et grâce aux circonstances, elle en a acquis beaucoup.

ciurles-quint.

Je la verrai , ce matin , à la messe . et demain soir riiez elle , où je désire qu'il y ait réception; tu le lui feras savoir. Après, de quoi as-tu à me parler?

guattinara , ouvrant son portefeuille.

D'une demande d'audience adressée à Votre Majesté

CHARLES-QUINT

Par qui ?

GUATTINARA.

Par un Français , le comte Henri d'Albret , qui a été blessé à Pavie.

CHARLES-QUINT

Que vient-il fairo à Madrid ?

GUATTINARA.

Il demande à partager la captivité du roi François Ier, son maître.

en Aiat-s-ouNT , froidement.

Ce doit être un jeune homme?...

GUATTINARA.

Un tout jeune homme.

CHARLES-QUINT

C'estjuste! c'est d'un noble cœur ! 11 serait difficile, eti le voyant, de refuser... {Lentement.) C'est pour cela...

GUATTINARA.

Que Votre Majesté lui accorde cette audience?

ciiaules-quinT, après avoir réfléchi.

Tu t'arrangeras, Guattinara, pour l'ajourner indéfiniment! Après, de quoi s'agit-il?

GUATTINARA.

De l'objet le plus important et le plus grave. Quelle conduite aurai-je à tenir avec le roi François Ier, votre captif?... Depuis trois mois il est prisonnier à Madrid sans avoir pu, malgré toutes ses instances , obtenir une entrevue de son frère , l'empereur Charles- Quint. Quelles sont les intentions de Votre Majesté? charles-qlint , d'un air distrait.

Mes intentions?...

GUATTINARA.

Votre Majesté consent-elle à le voir, à lui parler?...

CHARLES-QUINT

Non!

GUATTINARA.

Vos idées sont alors de lui donner la liberté?

CHARLES-QUINT

Non!

GUATTINARA.

Alors... sire, que voulez-vous faire?

CHARLES-QUINT

Tu ne devines pas?

guattinara , timidement.

Presque !... Je crois, s'il m'est permis de le dire, que Votre Majesté travaille en ce moment à ne rien faire et compte sur moi, pour l'y aider, afin d'amener par l'impatience et l'ennui de la captivité à des concessions... qu'on n'eût jamais faites.

charles-quint, regardant Guattinara avec bonté. Voilà longtemps que tu es debout, Guattinara?... Assieds-toi.

guattinara , s'en défendant.

Devant l'Empereur?...

charles-quint , de même.

L'Empereur le veut. (Avec bonté.) C'est toi", qui d'abord avais été préposé par moi , pendant que j'étais à Tolède , à la garde du roi François I" notre frère... Comment cela s'est-il passé? je veux tout savoir! Et d'abord, son entrée à Madrid... guattinara.

A été magnifique... on eût dit non pas un captif, mais un vainqueur, un monarque rentrant dans sa capitale. Les Espagnols aiment la valeur, sire, et ce roi qui, entouré d'une vingtaine de braves, avait combattu jusqu'au dernier moment contre une armée entière, ce roi chevalier, qui ayant déjà reçu trois blessures, refusait de se rendre au connétable de Bourbon , à un traître, et choisissait un loyal officier, un Espagnol, pour lui remettre son épée, que celui-ci recevait un genou en terre... tout cela avait exalté les tètes ; les maisons étaient pavoisées aux armes de France; des feuillages ou des fleurs jonchaient les rues, et tous les balcons étaient garnis de jolies femmes qui , agitant leurs mouchoir» , criaient : Vive le roi de France !.-. .

charles-quint, sefjorçant de sourire.

Et le roi d'Espagne?...

guattinara.

On y pensait peu dans ce moment; ce qui -me choquait, moi, et me blessait au cœur.

CHARLES-OUINT.

Ce bon Guattinara!...

GUATTINARA.

Mais au palais, c'était bien autre chose encore! Quelle réception , grand Dieu ! des cercles, des bals, des l'êtes. Nos marquises, nos duchesses, ce qu'il y avait de plus élevé à la cour, à commencer par la princesse Eléonore votre sœur, venaient chaque jour rendre nommage au vaincu de Pavie, qui tenait cour pléniere et trônait à votre placo ! cela m'a paru un crime de lèse-majesté ; sans compter qu'un tel accueil lui devait mettre trop de fierté au cœur... et le rendre trop difficile aux accommodements. Je me suis dit, puisque Votre Majesté m'avait laissé toute latitude à cet égard, qu'il fallait briser sa force et affaiblir son courage par l'abandon, la solitude, et substituer à une prison dorée une captivité réelle. cuarles-quint, se levant.

Très-bien!

guattinara.

Mais ce qui était difficile alors le devient bien plus aujourd'hui... Voilà quinze jours que la sœur de François Ier, la princesse Marguerite, est à Madrid.

charles-quint.

Eh bien?...

guattinara.

Eh bien!... pour parvenir jusqu'à ce frère dont la vue lui est interdite, il n'y a pas , en votre absence , un des conseillers de la couronne qu'elle ne soit parvenue à intéresser en sa faveur. Aux uns, elle raconte les fatigues et les périls de son voyage, au cœur de l'hiver, en pays ennemi , pour apporter ses consolations à ce frère, son idole et son dieu!... chez d'autres, ranimant les vieux sentiments de fierté et de générosité espagnole , elle leur rappelle que le Cid renvoyait sans rançon les rois maures qu'il avait vaincus. Dans les salons du palais, elle fait de la politique avec le président de l'audience de Castille, des vers avec votre secrétaire, de la théologie avec le grand inquisiteur; et s'il se trouve par hasard quelques" sévères et impassibles hidalgos , devant qui ses séductions soient impuissantes, c'est à leurs femmes qu'elle s'adresse. Avec les plus jeunes, elle devise tendresse et propos galants; avec d'autres plus mûres , elle s'occupe de toilette et de modes de France; à celles-ci, attentives et charmées, elle récite ses contes joyeux et naïfs, inépuisable arsenal de malices féminines dont celles mêmes qui l'écoutent ont souvent fourni les traits! Confidente et amie intime de toutes, c'est elle que chacune consulte, sur la coupe d'un habit de bal , la forme d'un bijou ou l'ordonnance d'une fête. Enfin, quoique femme, toutes les femmes l'adorant et la prennent pour modèle. Aussi , depuis quelques jours, snre, votre cour n'est plus reconnaissablo ; à la gravité espagnole , au Jbspect de l'étiquette, à l'entretien muet et décent de nos salons ont succédé la gaieté, l'étourderie française; c'est un bruit continuel de conversations, de chansons, d'éclats de rire, et l'on dirait qu'avec son roi captif Paris tout entier se retrouve à Madrid. charles-quint , se levant avec gravité.

Oui ! Marguerite est d'autant plus dangereuse, qu'à toutes ses qualités ou à ses défauts elle joint celui d'être honnête femme ! Vertu galante et folle, en apparence, mais appuyée sur une vraie dévotion, défendue par une haute coquetterie; et je ne sais rien d'aussi difficile à vaincre qu'une sagesse qui rit toujours ! ( D'un air d'abandon.) Sais-tu, Guattinara, que j'ai dû l'épouser? guattinara.

Vous, sire?...

CHARLES QUINT

Je l'avais fait demander en mariage, et elle m'a bravement refusé.

GUATTINARA.

Je conçois alors que Votre Majesté ait résolu de ne pas la voir.

CHARLES-QUINT

C'est la première personne que j'ai aperçue hier soir, à mon arrivée de Tolède, dans l'appartement d'Eléonore d'Autriche , ma sœur, à côté de la princesse de Portugal, ma fiancée! Elle achevait de broder une aumônière, dont j'admirais le travail, m'informant (ce qui était presque l'engager à me l'offrir) à qui elle destinait ce chef-d'œuvre?... Auplus loyal des chevaliers, répondit-elle froidement !... et elle ne me l'offrit pas !

GUATTINARA.

C'est d'une fierté !... d'une insolence!...

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