‹ Contes de la reine de Navarre;Chapitre 39 sur 62 · HENRI, MARGUERITE · texte numérisé non relu

HENRI, MARGUERITE

HENRI

J'accours à vos ordres, princesse.

MARGUERITE

Eh! mais, quel air joyeux ! Qu'avez-vous donc?

HENRI

L'aventure la plus bizarre... la plus piquante... ce sera le plus joli de vos contes!... je riais, en venant, à l'idée seule de vous en avoir fourni le sujet. Et malgré les dangers que j'ai courus...

Parlez, parlez vite...

HENRI

J'avais interrogé Sanchette sur ce qu'il nous importait de savoir,

sur la beauté mystérieuse, et. ses visites nocturnes à la tourelle... La pauvre enfant m'avait juré, par sa patronne, qu'elle ignorait ce que cela voulait dire, qu'elle n'en avait pas la moindre idée;... et moi qui trouvais indigne de la tromper plus longtemps... je m'étais jeté à ses pieds, lui avouant, que je ne pouvais l'aimer, car j'en aimais une autre. — « Je sais, je sais, s'est-elle écriée, une « princesse!... » et à ce sujet une foule de suppositions et d'extravagances.

MARGUERITE

Lesquelles, Monsieur, lesquelles?

HENRI

Jusqu'à prétendre que vous, Madame, vous aussi... Des choses absurdes... impossibles... lorsque soudain l'escalier retentit sous un pied ferme et vigoureux. « C'est le pas de mon mari, s'écrie Sanchette en pâlissant... Comment cela se fait-il... lui qui dans ce moment galope sur la route do Franco !... » Mais le doute n'était plus possible, car Rabiéca frappait et criait déjà comme un aveugle... ou plutôt comme un borgne qu'il est. Ouvrez, Sanchette... c'est moi!... — « Vous! s'exclame Sanchette, avec une présence « d'esprit admirable... vous, Jésus Maria... au moment même où « je rêvais de vous! » — Puis elle me fait signe de me placer contre la porte, qu'elle va intrépidement ouvrir, et au moment où Rabiéca se présente, elle pose rapidement sa main sur le seul œil qui lui reste... en s' écriant, avec la sollicitude conjugale la plus tendre : Répondez, répondez-moi, de grâce!... Y voyez-vous de l'autre œil? Je rêvais, quand vous avez frappé, que vous veniez de le recouvrer, par l'intercession de saint Christophe, votre patron. « Eh ! non, s'écrie Rabiéca avec humeur... je n'y vois ni de celuici, ni de l'autre, que vous me tenez fermé... » Et, en effet, il ne m'avait pas aperçu me glissant derrière lui et descendant l'escalier. — Qu'en dites-vous, Madame, n'est-ce pas sublime?... et pourtant Votre Altesse ne rit pas.

Non... car je pensais à un autre conte... dont vous me parliez hier... celui où un pauvre gentilhomme aime une grande dame à en mourir.

HENRI

Est-ce que le conte serait fini?... Dites-le-moi, de grâce? '

MARGUERITE

Je ne l'ose...

HENRI

Vous n'osez!... Il finit donc d'une manière bien malheureuse?

MARGUERITE

Oui; le pauvre jeune homme va tant souffrir!...

• henri, tremblant.

Qu'importe ! si c'est pour cette grande dame? Mais elle, elle?

MARGUERITE

Elle?... rien qu'à le regarder, ses yeux se remplissent de larmes... car elle ne sait comment lui dire qu'il faut se séparer...

HENRI

Moi... vous quitter!... Vous n'avez donc plus besoin de mon sang, ni de ma vie, puisque vous repoussez cet amour qui me faisait trouver des délices à être blessé pour vous, à être captif pour vous!

marguerite, l'interrompant, froidement.

Henri, on m'offre la liberté de mon frère... de votre roi... et une paix honorable pour la France...

Comment cela?

MARGUERITE

Vous aviez vu plus juste que moi. Ce que je ne croyais qu'un jeu, était réel. Cette couronne, que j'avais déjà refusée... le roi d'Espagne me l'offre encore aujourd'hui.

henri, cachant sa tête dans ses mains.

Ah! que m'avez-vous dit?..

MARGUERITE

Prononcez vous-même.

henri, après un instant de silence, et baissant les yeux.

Hésiter serait un crime !

MARGUERITE

Et j'ai hésité cependant!

henri, poussant un cri de joie.

Ah!

MARGUERITE

Écoutez-moi , Henri ! Élevée sur les marches du trône, je l'ai vu de trop près pour en être éblouie , et je n'ai jamais eu qu'un désir, celui d'en descendre et de m'en éloigner. Le malheur seul m'y retient, le malheur de tous les miens; mais mon ambition et mon espoir à moi , c'était qu'en récompense de sa liberté et de son rovaume rendus, François Ier, mon frère, me permettrait de vivre au sein de la solitude, de l'amitié et des arts, me laissant libre de disposer de mon cœur et de ma main ; et celui que j'aurais choisi, croyez-le bien , n'aurait été ni un empereur ni un roi ; il n'aurait porté ni sceptre, ni couronne, mais un cœur loyal et généreux, et m'aurait aimée surtout d'un amour véritable et sincère; voilà les

j rêves que j'avais formés, et vous comprendrez maintenant qu'on

' hésite à y renoncer !

henri , avec désespoir.

Ah ! Je comprends seulement que je suis le plus malheureux des hommes !

margurite , vivement.

Mais avoir pu délivrer son frère et son roi , avoir pu sauver son pays, et ne pas l'avoir fait, serait une honte et un remords à flétrir jusqu'au bonheur même. Ainsi, loin d'affaiblir mon courage, qui malgré moi me fait faute... vous le soutiendrez... en me cachant votre désespoir... et vous exécuterez exactement mes ordres... les derniers que je vous donnerai. HENRI.

Commandez, madame...

MARGUERITE

Demain mon frère sera libre ! demain le roi partira pour son royaume, pour son pays. Vous le suivrez, vous ne le quitterez pas ! Vous le servirez loyalement et fidèlement en mémoire de sa sœur.-, et surtout, vous me le jurez, vous ne reviendrez point en Espagne... vous ne chercherez jamais à me voir... Je vais vous dire pourquoi : c'est que Marguerite vous aimait et vous aimera toujours !

HENRI

Ah ! madame!...

MARGUERITE

Partez, partez maintenant; l'honneur vous y condamne!

HENRI

Mais vous quitter, c'est mourir!...

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