SCÈNE VI
MARGUERITE, HENRI D'ALRRET.
henri , s'inclinant devant elle.
Madame... madame!... je vous revois enfin!
MARGUERITE
Vous dans ce palais!... vous, Henri, que je croyais toujours blessé et prisonnier.
HENRI
Je suis guéri... je suis libre, et j'accours à Madrid pour solliciter...
MARGUERITE
Quoi donc?...
HENRI
La faveur d'être remis en prison avec le roi.
MARGUERITE
Est-il possible !
HENRI
Ce n'est pas aisé, je le sais, mais avec des protections!!!... et j'en ai! vous d'abord, madame Marguerite! Gentilhomme de votre maison , je suis à vous, à Votre Altesse Royale... je vous appartiens plus qu'au roi votre frère , et quand j'ai su que vous étiez à Madrid... je me suis dit : J'irai! la princesse fera bien quelque chose pour un fidèle serviteur.
MARGUERIE
Eh! mon pauvre d'Albret, je ne puis rien pour moi-même... je n'ai pu encore parvenir jusqu'au roi , et si vous avez des protections, dites-le-moi vite... je ne suis pas fière, j'en userai !
HENRI
Vous, grand Dieu!
MARGUERITE
Dans la position où nous sommes... tout peut servir... il ne faut rien négliger... Voyons, parlez!
HENRI
Vous savez, Madame, ce jour où, à Fontainebleau, j'écrivais sous votre dictée ce conte si intéressant et si vrai , où un pauvre gentilhomme voudrait, au prix de son sang, mériter seulement un regard d'une grande dame...
MARGUERITE
Je ne me rappelle pas.
HENRI
A telles enseignes que ce conte n'était pas fini... et pour en connaître le dénouement... je vous dis : « A demain., n'est-ce pas, Madame? » Mais Votre Altesse m'arrêta d'un regard triste et sévère en me répondant : « Non , pas demain , Henri , car demain « tous les gentilshommes partent pour la guerre avec le roi de « France. » Alors le soir j'écrivis à ma mère , au Béarn , pour qu'elle m'envoyât sa bénédiction , et le lendemain je vins , avant de partir, demander les ordres de Votre Altesse...
MARGUERITE
C'est vrai !
El Votre Altesse me dit : « Veillez sur le roi", mon frère , et ne le quittez pas. » Je me suis battu à Favie à ses côtés ; j'ai été blessé auprès de lui, et fait prisonnier avec lui... Vous l'a-t-il écrit, Madame?
MARGUERITE
Ah ! tant de malheurs , tant de souffrances l'ont accablé depuis ce jour fatal...
HENRI
Qu'il m'a oublié ! (Avec douleur.) Je ne lui demandais qu'une chose! qu'il vous apprît que vos ordres avaient été exécutés... Ah ! les princes sont tous des ingrats!
marguerite , le regardant en souriant.
Et les princesses?...
HENRI
Ah!... j'en connais de si fières et de si terribles , qu'elles n'accorderaient pas à ceux-là même qui les servent le mieux un regard d'affection ou de pitié !
marguerte, lui tendant la main.
Je ne suis pas de celles-là, Henri !
henri , s'inclinant et lui baisant la main. Ah! que j'étais injuste! Disposez de moi, Madame; parlez! commandez !
marguerite, souriant.
Eh! mais, je ne vous demande que d'achever votre histoire, que vous avez prise peut-être d'un peu haut!
HENRI
Nop, Madame, c'était nécessaire.
MARGUERITE
C'est juste ; nous autres conteurs ou historiens , avons nos privilèges...
HENRI
Quand le roi fut transporté en Espagne , je voulus le suivre , toujours pour vous obéir ; mes blessures ne le voulurent pas ! et on me laissa seul dans une forteresse;... c'est-à-dire seul,... aux soins du geôlier et dé sa nièce... qui était ma garde-malade, et grâce à sa protection...
MARGUERITE
Ah!... c'est là la protectrice dont vous me parliez... une jeune fille...
HENRI
Non , Madame , une jeune femme.
MARGUERITE
Qui vous aimait?...
henri , vivement.
Oh ! non, Madame... (Tristement.) Moi!.. . personne ne m'aime!
MARGUERITE
Vous mentez, car vous rougissez! ainsi, c'est convenu, elle vous aimait,... et vous aussi, sans doute? henri, avec chaleur.
Oh ! pour cela... je jure à Votre Altesse que cela n'élaitpas, et que c'était bien impossible.
marguerite.
Et... pourquoi?
henri, avec embarras.
Pourquoi?... pour des raisons...
marguerite.
Que vous ne pouvez pas dire?...
Si, Madame!... La plus forte de toutes , c'est que j'en aime une autre !
MARGUERITE
Bah! vous autres hommes, cela n'empêche pas.
HENRI
Ah ! quel blasphème ! ... Et si vous saviez , ... si vous connaissiez celle que j'aime!...
marguerite , vivement.
Je ne veux pas la connaître ,... mais je désire savoir le dénouement de votre histoire, qui n'en finit pas !
HENRI
M'y voici, Madame, m'y voici... La nièce du geôlier, qui était venue passer quelque temps avec son oncle , la petite Sanchette , était mariée au courrier du roi , le seigneur Babiéca. marguerite, étonnée.
Vraiment!
HENRI
Et en repartant pour Madrid , elle me dit tout bas : « Comptez sur moi; avant un mois, vous serez libre. » Ce qui est en effet arrivé;... mais j'ignore comment...
marguerite.
Je le sais, moi ! Parce que Sanchette et son mari sont des puissances à la cour. Tous deux protégés par l'Empereur, protégés par Guattinara, le nouveau ministre!... et vous pouvez en effet par eux...
henri, avec embarras.
C'est que j'aimerais mieux ne pas... m'adresser à Sanchette...
Pourquoi?
henri , de même.
Je ne saurais le dire.... (Vivement.) Et puis, j'ai une autre protectrice !
MARGUERITE
Encore une!...
HENRI
Au moment où j'allais me prendre de querelle avec un capitaine des hallebardiers , qui refusait de me laisser passer, paraît une jeune dame devant qui je m'incline et qui , en entendant mon nom, s'écrie : « Monsieur le comte Henri d'Albret, ce fidèle serviteur de François Ier ! — Ah! vous êtes Française, lui dis-je? — Non, Espagnole;... mais, espérez en Dieu et en vos amis, je vous obtiendrai une audience de l'Empereur, ce matin, après la messe.»
MARGUERITE
Eh ! qui donc aurait un tel crédit?
HENRI
Je l'ignore! Une jeune fille, vêtue de blanc, l'air doux et triste ! Je crois même qu'elle venait de pleurer, car elle avait encore les yeux rouges... et tenez, la voici!