JEAN-FR ANÇOI S-LES-BAS-BLE US
sombre, et que le temps se disposoit à Torage , la rue d*Anvers , qui est d'ailleurs peu fréquentée , paroissoit tout à fait déserte, à un seul homme près. G*étoit Jean- François assis , sans mouvement et les yeux au ciel , comme d'habitude. On n'avoit pas encore retiré son escabeau. Je m'approchai doucement pour ne pas le distraire ; et , me penchant vers son oreille , quand il me sembla qu'il m'avoit entendu : — Gomme te voilà seul ! lui dis-je sans y penser ; car je ne Tabordois ordinairement qu'au nom de l'aoriste ou du logarithme, de l'hypoténuse ou du trope, et de quelques autres difficultés pareilles de ma double étude. Et puis, je me mordis les lèvres en pensant que cette réflexion niaise, qui le faisoit retomber de l'empyrée sur la terre, le rendoit à son fatras accoutumé, que je n'entendois jamais sans un violent serrement de cœur.
— Seul ! me répondit Jean-François en me saisissant par le bras. Il n'y a que l'insensé qui soit seul , et il n'y a que l'aveugle qui ne voie pas, et il n'y a que le paralytique dont le» jambes défaillantes ne puissent pas s'appuyer et s'affermir sur le sol...
Nous y voilà, dis-je en moi-même, pendant qu'il continuoit à parler en phrases obscures, que je voudrois bien me rappeler, parce qu'elles avoicnt peut-être plus de sens que je ne Timaginois alors. Le pauvre Jean- François est parti, mais je l'arrêterai bien. Je connois la baguette qui le tire de ses enchantements.
— 11 est possible, en effet, m'écriai-je, que les planètes soient habitées, comme l'a pensé M. de Fontenelle, et que tu entretiennes un secret commerce avec leurs habitants, comme M. le comte de Gabalis. Je m'interrompis avec fierté après avoir déployé une si magnifique érudition.
Jean-François sourit, me regarda de son doux regard, et me dit : — Sais-tu ce que c'est qu'une [planète?
— Je suppose que c'est un monde qui icssoiiible plus ou moins au nôtre.
— El ce que c'est qu'un monde, le sais-tu î
— Un grand corps qui accomplit régulièrement de certaines révolutions dans l'espace.
— Et l'espace, t'es-tu douté de ce que ce peut ètreî -— Attends , attends , repris-je, il faut que je me rap-
pelle nos définitions... L'espace? un milieu subtil et infini, où se meuvent les astres et les mondes.
— Je le veux bien. Et que sont les astres et les mondes relativement à l'espace?
— Probablement de misérables atomes, qui s'y perdent comme la poussière dans les airs.
— Et la matière des astres et des mondes, que pensestu qu'elle soit auprès de la matière subtile qui remplit l'espace ?
— Que veux-tu que je te réponde?... Il n'y a point d'expression possible pour comparer des corps si grossiers à un élément si pur.
•— A la bonne heure! Et tu comprendrois , enfant, que le Dieu créateur de toutes choses , qui a dotiné à ces corps grossiers des habitants imparfaits sans doute, mais cependant animés , comme nous le sommes tous deux , du besoin d'une vie meilleure, eût laissé l'espace inhabité?...
— Je ne le comprendrois pas ! répliquai-je avec élan.' Et je pense même qu'ainsi que nous l'emportons de beaucoup en subtilité d'organisation sur la matière à laquelle nous sommes liés, ses habitants doivent l'emporter également sur la subtile matière qui les enveloppe. Mais comment pourrois-je les connoitre?
— En apprenant à les voir, répondit Jean-François, qui me repoussoit de la main avec une extrême dou* ceur.
Au même instant, sa tête retomba sur le dos de son escabelle à trois marches ; ses regards reprirent leur fixité, et ses lèvres leur mouvement.
Je m'éloignai par discrétion, J'étois à peine à quelques