‹ Contes de la veillée (volume 3)Chapitre 10 sur 27 · HISTOIRE DU CHIEN DE BRISQUET · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU CHIEN DE BRISQUET

En notre forêt de Lions, vers le hameau de la Goupillière, tout près d'un grand puits-fontaine qui appartient à la chapelle Saint-Mathurin, il y avoit un bonhomme, bûcheron de son état, qui s'appeloit Brisquet, ou autrement le fendeur à la bonne hache, et qui vivoit pauvrement du produit de ses fagots, avec sa femme qui s'appeloit Brîsquette. Le bon Dieu leur avoit donné deux jolis petits enfants, un garçon de sept ans qui étoit brun, et qui s'appeloit Biscotin, et une blondine de six ans qui s'appeloit Biscotine. Outre cela, ils avoient un chien bâtard à poil frisé, noir par tout le corps, si ce n'est au museau qu'il avoit couleur de feu ; et c'étoitbien le meilleur chien du pays, pour son attachement à ses maîtres.

On l'appeloit la Bichonne, parce que c'étoit une chienne.

Vous vous souvenez du temps où il vint tant de loups dans la forêt d* Lions. C'étoit dans Tannée des grandes neiges, que les pauvres gens eurent si grand'peine à vivre. Ce fut une terrible désolation dans le pays.

Brisquet, qui alloit toujours à sa besogne, et qui no craignoit pas les loups, à cause de sa bonne hache, dit un matin à Brisquette : — Femme, je vous prie de ne laisser courir ni Biscotin ni Biscotine, tant que M. le

grand-louvetier ne sera pas venu. Il y auroit du danger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le long de l'étang pour les préserver d'accident. Je vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne, qui ne demande qu'à trotter.

Brisquet disoit tous les matins la même chose à Brisquette. Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venoit sur le pas de la porte, rentroit, ressortoit, et disoit, en se croisant les mains : — Mon Dieu, qu'il est attardé!....

Et puis elle sortoit encore, en criant : — Eh ! Brisquet!

Et la Bichonne lui sautoit jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : — N'irai-je pas ?

— Paix ! lui dit Brisquette. — Écoute, Biscotine, va

jusque devers la butte pour savoir si ton père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l'étang, en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent. — Et crie fort, Brisquet! Brisquet!...

— Paix ! la Bichonne !

Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper celui de la butte : — Mordienne, dit Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront.

— Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi.

Pendant ce temps-là, Brisquet étoit revenu par le grand chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux- Anes sur l'abbaye de Hortemer, parce qu'il avoit une hottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. — As-tu vu nos enfants ? lui dit Brisquette.

— Nos enfants ? dit Brisquet. Nos enfants? mon Dieu ! sont-ils sortis ?

' — Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu as pris par un autre chemin.

Page 1