HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT
Mon histoire, continua-t-il, ne sera pas longue à raconter. 11 y a peu de vicissitudes dans la vie des hommes simples , qui obéissent naïvement à leur nature, et qui subissent les lois inévitables de la nécessité sans ressources et sans secrets que la patience et le travail. Ce que j'ai fait, c'est ce que l'instinct universel de la conservation enseigne à tous nos semblables. Ce que je suis devenu , c'est Dieu qui l'a fait.
Mes cris troublèrent comme les vôtres le silence presque inviolable où reposoit depuis des siècles le génie de la montagne. Il m'apparut comme à vous, mais probablement plus impatient et plus fatigué, car il n'avoit pas compté sur une importunité nouvelle. Aussi je ne vous cacherai pas que son aspect me remplit de terreur, et que je tombai tremblant devant lui , sans avoir h force d'opposer une parole à sa colère. Touché cependant de mon enfance et de ma foiblesse, il s'empressa de me rassurer par des discours bienveillants, qui me rendirent un peu de courage, parce qu'à travers les formes grossières de sa mauvaise éducation, ils annonçoient un grand fonds de bonne foi et d'honnêteté naturelles, c Lève-toi, pauvre petit me dit-il. et laissemoi en repos sans l'inquiéter pour toi-même, car je ne eux point te faire de mal. Ce n'est pas ma faute, aw reste, si tu dors d'un sommeil si dur, et je regrette que tu ne te sois pas éveillé avec tes compagnons. Gomme ils m'avotent rendu service, et que toute peine vaut salaire , j'ai distribué entre eux quelques babioles qui me sont venues d'héritage, mais dont je n'avois aucun besoin pour mon usage particulier, le patrimoinft qpe
mes aïeux m'ont laissé me permettant de vivre ici à mon aise, insouciant et solitaire, sans autre ambition que de dormir la grasse matinée et de manger à mes heures. Je les ai dotés de la science , de la fortune et du don de plaire. C'étoit tout ce que j'avois de joyaux : un pauvre génie ne peut donner que ce qu'il a. Quant à toi, tu me trouves les mains vides, et j'en suis presque aussi fâché que toi. Vois pourtant, continua- 1- il en frappant du pied un vieux sac de cuir qu'avoit laissé, selon toute apparence, quelque homme égaré comme nous dans ces tristes déserts, vois si tu peux tirer quelque parti de ces ferrailles ; il ne me reste pas autre chose. » Après cela il disparut.
Mon premier soin fut d'examiner mon trésor, qui se composoit d'outils bizarres que je croyois avoir vus quelquefois dans la main des ouvriers , mais dont je ne m'expliquois pas l'usage. Le second fut de recourir aux provisions que vous m'aviez ménagées, et de rassembler ce qui m'en restoit dans un autre sac qui les avoit contenues, en répartissant les deux charges d'une manière à peu près égale, pour diminuer la fatigue du transport. Cependant je marchois lentement, parce que j'étois foible, et je m'arrêtois souvent, parce que j'étois paresseux comme le sont tons les enfants; mais je m'aperçus avec plaisir, au bout de quelques jours , que l'habitude m'avoit rendu ce travail facile et ce fardeau léger.
Bientôt je parvins à des lieux plus favorisés du ciel, où la nature me fournit assez de racines et de fruits pour suppléer à mes provisions épuisées. Je m'y serois arrêté volontiers, si le cri des bétes féroces ne m'avoit pas inquiété pendant de longues nuits, qui n'étoient pour moi que des veilles soucieuses. C'est alors que j'appris la valeur des objets contenus dans mon sac de cuir. J'imaginai de détacher quelques fortes branches d'arbres avec un de mes instruments qui s'appelle une scie , de les enfoncer dans la terre avec un maillet, de les unir avec
des sions robustes que j'empruntois aux roseaux, de les fortifier par de grosses pierres que je cimentois de terre glaise avec une truelle , et de m'en faire une enceinte impénétrable, où je trouvois chaque-soir le repos. Toutefois, je n'arrivois pas aux habitations des hommes, et mes vêtements en lambeaux commençoient à m'abandonner. Je m'avisai de m'en faire d'autres avec quelques écorces flexibles qui se détachoient facilement sous ma main, que je taillois avec des ciseaux et que je réunissois avec des aiguilles, au moyen de certains filaments souples et solides que me fournissoient en abondance les plantes les plus communes. Je m'étois initié ainsi, par un apprentissage de trois ans, à tous les travaux des métiers ; et quand le sort aventureux des voyages me conduisit à Damas, je n'étois ni riche, ni beau, ni savant, mes pauvres frères ; j'étois ignorant, indigent et dédaigné, mais j'étois ouvrier. La sobriété m'avoit rendu sain et robuste; l'exercice m'avoit rendu souple et léger; la nécessité môme, qui est une bonne maîtresse, m'avoit rendu inventif et adroit. Je joignois à cela le contentement de l'âme quf rend sociable et gai. L'aspect d'une ville ne m'effraya point, parce que je savois que les hommes, réunis en société, ont besoin partout de payer de quelques aliments l'intelligence, l'industrie et la force. Au bout d'un jour, j'avois gagné ma journée; au bout d'une semaine, j'avois économisé pour les besoins d'un jour; au bout de quelques mois, je m'étois assuré une vie d'un mois, car il faut bien compter avec les maladies et même avec la paresse. Un an après , j'avois de l'aisance; dix ans après, j'étois riche dans l'acception raisonnable du mot. La richesse consiste à vivre honorablement, sans se rendre à charge aux autres, et dans une condition d'aisance modeste et tempérée qui permet quelquefois d'être utile aux pauvres. Tout le reste n'est que luxe et vanité.
A trente ans, le soin que je mettois à mon travail
avoit attiré l'attention des manufacturiers de Damas. Le plus opulent de tous me donna de lui-même sa fille unique que j'aimois sans oser le dire. Je reconnus sa bonté par mon zèle, et Dieu favorisa mes entreprises. J'avois centuplé sa fortune quand il la laissa dans mes mains. Arrivé moi-même à l'âge du repos, car mon bienfaiteur étoit mort plein de jours, je bornai ma dernière ambition à sanctifier sa mémoire par un bon usage des biens qu'il m'avoit laissés. 3t je m'avance ainsi doucement vers le terme de ma douce vie, sans avoir rien à regretter que l'épouse chérie et les amis que j'ai perdus.
Vous étiez compris dans ce nombre, car je ne vous avois jamais oubliés. L'heureux événement qui vous a rendus à mes vœux est un bienfait de plus dont je suis redevable à la divine Providence. Après ces rudes épreuves de la vie qui ont été si pénibles pour nous, il vous reste du moins à goûter, dans le sein de la famille, les loisirs sans mélange d'une tranquille vieillesse. Cet âge n'est plus celui des vives jouissances, mais il a les siennes qui ont aussi leur charme et leurs délices, et vous verrez qu'il n'est jamais trop tard pour être heureux. Nous nous rappellerons ensemble vos espérances et vos désabusements, pour nous réjouir ensemble des circonstances prospères, quoique tardives, qui vous ont fait passer de cet océan d'illusions orageuses dans un port de salut et de prospérité; et nous tomberons facilement d'accord pour convenir que de tous les talismans qui promettent le bonheur aux vaines ambitions de l'homme, il n'y en a point de plus sûr que le travail.
Ici finit le discours du vieillard, et on ne trouvera pas mauvais que je finisse avec lui. Je vous proteste qu'il y a longtemps que j'en éprouve le besoin, et que je re»
grette de vous avoir entraînés dans les lenteurs d'une narration languissante dont j'avois peine à dégager mon imagination et ma plume; mais l'aimable génie qui me raconte ces histoires dans mon sommeil avoit prêté à celle-ci des grâces que je n*ai pas retrouvées en écrivant. Vous jugerez si l'époque est venue où je dois renoncer à ses promesses, et j'apprendrai de vous si j'ai perdu aussi le modeste talisman qui m'a quelquefois obtenu de foibles droits à votre indulgence. 11 faut bien que ce jour arrive, et U est neut-être arrivé*
Je ne sois ni médecin, ni physiologiste, ni philosophe; et tout ce que je sais de ces hautes sciences peut se réduire à quelques impressions communes qui ne valent pas la peine d'être assujetties à une méthode. Je n'attache pas à celles-ci plus d'importance que n'en mérite le sujet; et comme c'est matière de rêves, je ne les donne que pour des rêves. Or si ces rêves tiennent quelque place dans la série logique de nos idées, c'est évidemment la dernière. — Ce qu'il y a d'eflrayant pour la sagesse de l'homme, c'est que le jour où les rêves les plus fantasques de l'imagination seront pesés dans une sûre balance avec les solutions les plus avérées de la raison, il n'y aura, si elle ne reste égale, qu'un pouvoir incompréhensible et inconnu qui puisse la faire pencher.
11 peut paroltre extraordinaire, mais il est certain que le sommeil est non-seulement l'état le plus puissant, mais encore le plus lucide de la pensée, sinon dans les illusions passagères dont il l'enveloppe, du moins dans les perceptions qui en dérivent, et qu'il fait jaillir à son gré de la trame confuse des songes. Les anciens, qui avoient, je crois, peu de choses à nous envier en philosophie expérimentale, figuroient spirituellement ce mys-
tète sous l'emblème de la porte transparente qui donne entrée aux songes du matin, et la sagesse unanime des peuples Ta exprimée d'une manière plus vive encore dans ces locutions significatives de toutes les langues : fy révérai, fy songerai, il faut que je dorme là-dessus, la nuit porte conseil. 11 semble que l'esprit, offusqué des ténèbres de la vie extérieure, ne s'en affranchit jamais avec plus de facilité que sous le doux empire de cette mort intermittente, où il lui est permis de reposer dans sa propre essence, et à l'abri de toutes les influences de la personnalité de convention que la société nous a faite. La première perception qui se fait jour à travers le vague inexplicable du rêve est limpide comme le premier rayon du soleil qui dissipe un nuage, et l'intelligence, un moment suspendue entre les deux états qui partagent notre vie, s'illumine rapidement comme l'éclair qui court, éblouissant, des tempêtes du ciel aux tempêtes de la terre. C'est là que jaillit la conception immortelle de l'artiste et du poète; c'est là qu'Hésiode s'éveille, les lèvres parfumées du miel des muses; Homère, les yeux dessillés par les nymphes du Mélès; et Milton, le cœur ravi par le dernier regard d'une beauté qu'il n'a jamais retrouvée. Hélas! où retrouveroit-on les amours et les beautés du sommeil ? — Otez au génie les visions du monde merveilleux, et vous lui ôterez ses ailes. La carte de l'univers imaginable n'est tracée que dans les songes. L'univers sensible est infiniment petit. Le cauchemar, que les Dalmates appellent Smarra, est un des phénomènes les plus communs du sommeil, et il y a peu de personnes qui ne l'aient éprouvé. 11 devient habituel en raison de l'inoccupation de la vie positive et de l'intensité de la vie imaginative, particulièrement chez les enfants, chez les jeunes gens passionnés, parmi les peuplades oisives qui se contentent de peu, et dans les états inertes et stalionnaires, qui ne demandent qu'une attention vague et rêveuse, comme celui du bep-
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ger. C'est, selon, moi, de cette disposition physiologique, placée dans les conditions qui la développent, qu'est sorti le merveilleux de tous les pays.
On s'imagine mal à propos que le cauchemar ne s'exerce que sur des fantaisies lugubres et repoussantes. Dans une imagination riche et animée, que nourrissent la libre circulation d'un sang pur et la vitalité robuste d'une belle organisation, il a des visions qui accablent la pensée de l'homme endormi par leurs enchantements, comme les autres par leurs épouvantes. Il sème des soleils dans le ciel; il bâtit pour approcher des villes plus hautes que la Jérusalem céleste; il dresse pour y atteindre des avenues resplendissantes aux degrés de feu, et il peuple leurs bords d'anges à la harpe divine, dont les inexprimables harmonies ne peuvent se comparer à rien de ce qui a été entendu sur la terre. Il prête au vieillard le vol de l'oiseau pour traverser les mers et les montagnes; et auprès de ces montagnes, les Alpes du monde connu disparaissent comme des grains de sable ; et dans ces mers, nos océans se noient comme des , gouttes d'eau. — Voilà tout le mythisme d'une religion, révélé depuis l'échelle de Jacob jusqu'au char d'Élie, et jusqu'aux miracles futurs de l'Apocalypse.
Pour opposer à ceci une théorie plus vraisemblable il faudrait d'abord établir que la perception, éteinte par le réveil, ne peut ni se prolonger, ni se propager dans la pâle et froide atmosphère du monde réel. C'est la véritable place de la question.
Eh bien ! cela serait démontré dans l'état de rationalisme étroit et positif auquel le long désenchantement de la vie sociale nous a réduits, que cet argument ne vaudrait rien contre l'impression toute naïve des premières sociétés, qui ont toujours regardé le sommeil comme une modification privilégiée de la vie intelligente; et d'où procède le merveilleux, je vous prie, si ce n'est de la créance des premières sociétés?
La Bible, qui est le seul livre qu'on soit tenu de croire vrai, n'appuie ses plus précieuses traditions que sur les révélations du sommeil. Adam lui-même dormoittf un sommeil envoyé de Dieu, quand Dieu lui donna une femme.
Numa, Socrate et Brutus, qui sont les plus hauts types des vertus antiques, ces deux-ci surtout qui n'ont jamais eu besoin de tromper les peuples, parce qu'ils n'étoient ni législateurs ni rois, ont rapporté toute leur sagesse instinctive aux inspirations du sommeil. Marc- Âurèle, qui date d'hier dans l'histoire philosophique de la société, Marc-Àurèle témoigne qu'il a dû trois fois à ses songes le salut de sa vie, et le salut de Marc-Aurèle étoit celui du genre humain ' .
Si la perception du sommeil s'est prolongée à ce point dans les intelligences les plus puissantes d'un âge intermédiaire, quelle immense sympathie ne dut-elle pas émouvoir au berceau du monde, sous la tente du patriarche révéré, qui racontoit, en se levant de sa natte, les merveilles de la création et les grandes œuvres de Dieu, comme elles lui avoient été montrées dans le mystère du sommeil !
1 On poorroit faire on livre et an très-gros livre pour raconter l'influence des rêves sur l'histoire des peuples aux divers âges de l'humanité. Parmi les écrivains de l'antiquité, Plutarque est peut-être eetui qui a donné le plus de place et le plus d'importance aux visions du sommeil ; ce qu'il en raconte à l'occasion du siège de Tyr, par Alexandre, mérite, entre autres, d'être indiqué. Suivant Plutarque, Alexandre, au moment où il venait d'investir cette ville célèbre, vit en songe Hercule qui lui tendoit les mains du haut des murailles, et l'invitoit à les franchir. Les Tyriens, de leur côté, entendirent en songe Apollon qui les informoit qu'il alloit quitter leur ville pour se rendre dans le camp d'Alexandre. Effrayés de cette désertion, ils enchaînèrent la statue du dieu pour l'empêcher de passer aux ennemis. Ce qu'il y a de remarquable dans l'histoire des miracles du sommeil, c'est qu'on retrouve au moyen âge, et sous l'impression de la pensée chrétienne, des faits identiques à ceux qui se rencontrent dans le paganisme • Le mot d'Homère : E's arit 6vap ton. Tout songe vient de Jupiter, est un de ces mots immortels qui restent vrais à travers la mobilité des âges. Ainsi Olympias, la mère d* Alexandre, rêva, lorsqu'elle devint grosse du héros, que la Coudre était tombée dans son sein. Hécube, près de donner le jour à Paris, rêve d'un flambeau ardent qui doit
Aujourd'hui même , la perception du sommeil vibre encore assez longtemps dans les facultés de l'homme éveillé pour que nous puissions comprendre sans effort comment elle a dû se prolonger autrefois dans l'homme primitif, qui n'étoit pas éclairé du flambeau des sciences et qui vivoit presque entièrement par son imagination. Il n'y a pas longtemps qu'un des philosophes les plus ingénieux et les plus profonds de notre époque me racontoit, à ce sujet, qu'ayant rêvé plusieurs nuits de suite, dans sa jeunesse, qu'il avoit. acquis la merveilleuse propriété de se soutenir et de se mouvoir dans l'air, il ne put jamais se désabuser de cette impression sans en faire l'essai au passage d'un ruisseau ou d'un fossé. A la place du savant qui a studieusement approfondi les secrets de l'intelligence, et qui subit toutefois cette préoccupation avec tant d'abandon, placez le pasteur des solitudes qui ne juge de la réalité des choses que par des sensations également frappantes dont il n'a jamais fait le départ, et qui a cependant remarqué en lui deux existences diverses, dont l'une s'écoule en faits matériels, sans poésie et sans grandeur; dont l'autre est
enflammer Troie. Lanière de saint Dommkrae, à ton tour,— et nous sommet loin d'Alexandre, — rêve qu'elle est enceinte d'un chien qui lance des flammes par la gueule. Les bagiographes interprètent le songe en disant que les aboiements du chien représentent la prédication du saint, et la flamme l'ardeur de sonxèle. Dans le monde antique, comme dans le monde moderne, le merveilleux déborde sans cesse sur l'histoire. La naissance des grands hommes ou la mort des grands saints est annoncée par des songes. L'explication des songes, à Athènes comme à Paris, est une profession lucrative, et le neveu de Lysimaque, au quatrième siècle avant notre ère, amasse, en révélant leurs mystères, une fortune considérable, comme mademoiselle Lenormand au dix-neuvième siècle. C'est toute une science, Vonciroerilie. Elle a ses inities et ses livres. Le plus ancien de ces livres est celui d'Artémidor, qui vivoit sous Antonin le Pieux. Pour les personnes qui seroient curieuses d'étudier la fantastique histoire de ces hallucinations, nous indiquerons au tome XXX VU1 des Mémoire» de l'Académie de» Inscriptions, on savant travail intitulé : Mémoire sur la superstition des peuples à l'égard *songe»* (Tett en quelque sorte le complément émdit de l'intéressant' de Nodier. (Note de l'èéUeu
emportée hors du monde positif dans des extases sublimes. Il en conclura nécessairement qu'il contient deux êtres infiniment disproportionnés l'un à l'autre, dont les attributions sont séparées par le réveil. Il s'élancera de cette seule idée à la théorie de l'âme ; il pénétrera, sur la foi de ce guide que le sommeil lui donne, dans les régions les plus reculées du monde spirituel ; et, s'il a de l'enthousiasme et du génie , vous aurez un prophète et peut-être un dieu.
Comme il n'y a rien de plus difficile et de plus périlleux à dire que ce qui n'a jamais été dit, je n'affirme pas, sans trembler, ce que je crois fermement : c'est que toutes les religions, à l'exception de celle dont la vérité ne peut pas être mise en doute, nous ont été enseignées par le sommeil.
Les narrateurs des choses insolites et merveilleuses ont conservé à la postérité le nom de certains hommes qui n'avoient jamais rêvé. N'est-il pas remarquable que ces hommes fussent des athées , et que cette liste qui finit à Lalande commence à Protagoras ?
Nous redescendrons de ce principe à des applications qui ne sont pas moins nouvelles ; mais ici, tous les éléments de la discussion deviendront assez sensibles pour la faire sortir de la catégorie des propositions vraies ou vraisemblables, qui n'ont pas eu le bonheur d'obtenir l'approbation de l'école ou le sauf-conduit des académies. C'est ce que l'on appelle en France des paradoxes.
Le somnambulisme naturel, la somniloquie spontanée sont des phénomènes du sommeil, aussi incontestés que le cauchemar. Personne n'a jamais douté qu'il y eût des hommes qui pouvoient parler leur pensée en dormant, qui pouvoient en dormant l'exécuter, et qui en venoient à bout, grâce à l'état de puissance où le Sommeil fait parvenir quelquefois les organisations les plus communes, par des moyens qui auroient échappé à la méditation du philosophe 9 et avec une facilité qui auroit déjoué la
subtilité des adroits ou effraya l'audace des téméraires. La mémoire des hommes et leurs livres sont pleins de semblables histoires.
Je ne crois pas qu'on puisse avancer qu'aucun de ces phénomènes , le somnambulisme , la somniloquie , le cauchemar, exclut les autres; et, comme ils sont, au contraire, essentiellement congénères, il n'y aura rien de surprenant à les trouver réunis dans le même individu. Cette accumulation de facultés excentriques se sera rencontrée plus souvent dans les circonstances que j'ai supposées, c'est-à-dire dans un état de la société où l'homme ne touche aux formes générales de la civilisation que par un très-petit nombre de points , et où l'âme, qu'un commencement d'éducation lui a révélée, n'a de développement qu'en elle, et d'exercice que sur elle-même.
Le célibataire isolé du monde entier, dont toute la pensée monte, descend, et remonte sans cesse, du troupeau de ses brebis au troupeau innombrable de ses étoiles ,
La vieille femme inutile et repoussée, qui ne soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans les bois des racines insipides pour se nourrir, et des branches sèches pour se préserver du froid de l'hiver,
La jeune fille amoureuse et souffrante, qui n'a pas trouvé une âme d'homme pour comprendre une âme de jeune fille...
Vous verrez que ceux-là sont plus sujets que les autres à ces aberrations contemplatives que le sommeil élabore, transforme en réalités hyperboliques, et au milieu desquelles il jette son patient comme un acteur à mille faces et à mille voix , pour se jouer à lui seul , et sans le savoir, un drame extraordinaire qui laisse bien loin derrière lui tous les caprices de l'imagination et du génie!
Le voilà, cet être ignorant, crédule, impressionnable,
pensif, le voilà qui marche et qui agit, parce qu'il est somnambule ; qui parle, qui gémit, et qui pleure, et qui crie, parce qu'il est somniloque; et qui voit des choses inconnues du reste de ses semblables, marchants et parlants, parce qu'il a le cauchemar. Le voilà qui se réveille aux fraîcheurs d'une rosée pénétrante, aux premiers rayons du soleil qui perce le brouillard, à deux lieues de l'endroit où il s'est couché pour dormir; c'est, si vous voulez , dans une clairière de bois que pressent entre leurs rameaux trois grands arbres souvent frappés de la foudre, et qui balancent encore les ossements sonores de quelques malfaiteurs. — Au moment où il ouvre les yeux, la perception qui s'enfuit laisse retentir à son oreille quelques rires épouvantables ; un sillon de flamme ou de fumée, qui ne s'efface que peu à peu, marque à sa vue effrayée la trace du char du démon ; l'herbe foulée en rond autour de lui conserve l'empreinte de ses dansas nocturnes. Où voulez-vous qu'il ait passé cette nuit de terreur, si ce n'est au sabbat? On le surprend, la figure renversée, les dents claquetantes, les membres transis de froid et moulus de courbature ; on le traîne devant le juge, on l'interroge : il vient du. sabbat ; il y a vu ses voisins, ses parents, ses amis, s'il en a ; le diable y assistoit en personne , sous la forme d'un bouc , mais d'un bouc géant aux yeux de feu , dont les cornes rayonnent d'éclairs, et qui parle une langue humaine., parce que c'est *insi que sont faits les animaux du cauchemar. Le tribunal prononce ; la flamme consume l'infortuné qui a confessé son crime sans le comprendre, et on jette ses cendres au vent. Vous avez vu les phénomènes du sommeil vous ouvrir le ciel ; maintenant ils vous ouvrent l'enfer. Si vous convenez que l'histoire de la sorcellerie est là dedans , vous n'êtes pas loin de penser avec moi que celle des religions y est aussi.
Quel homme accoutumé aux hideuses visites du cauchemar ne comprendra pas du premier aspect, que
toutes les idoles de la Chine et de l'Inde ont été rêvées?
Souvent le pasteur, préoccupé de la crainte des loups, rêvera qu'il devient loup à son tour, et le sommeil lui appropriera ces instincts sanglants si funestes à ses troupeaux. Il a faim de chairs palpitantes, il a soif de sang, il se traîne à quatre pattes autour de l'étable, en poussant cette espèce de hurlement sauvage qui est propre au cauchemar, et qui rappelle si horriblement celui des hyènes affamées. Et si quelque funeste hasard lui fait rencontrer un pauvre animal égaré, trop jeune encore pour s'enfuir, vous le trouverez peut-être les mains liées dans sa toison, et menaçant déjà d'une dent innocente le plus cher de ses agneaux. — Ne dites pas que le loup-garou n'existe pas. La lycanthropie est un des phénomènes du sommeil ; et cette horrible perception, plus sujette à se prolonger que le grand nombre des illusions ordinaires du cauchemar, a passé dans la vie positive sous le nom d'une maladie connue de vos médecins. Je ne sais toutefois s'ils en ont reconnu l'origine, car je n'ai jamais lu un livre de médecine moderne; mais je regretterois que cela ne fût point, parce qu'il me semble que cette théorie, approfondie par un philosophe, ne serait pas inutile au traitement et à la curât ion de la plupart des monomanies, qui ne sont probablement que la perception prolongée d'une Sensation acquise dans cette vie fantastique dont se compose la moitié de la nôtre, la vie de l'homme endormi.
Que si, par hasard, le monomane rentroit, en s'endonnant, dans les réalités de sa rie matérielle, comme je ne suis pas éloigné de le croire, car toutes nos fonctions tendent perpétuellement à s'équilibrer, il serait, relativement à l'exercice de sa pensée, aussi raisonnable que le médecin qui le soigne, si celui-ci rêve toutes les nuits. Ce qui me confirmerait dans cette idée, c'est que je n'ai jamais vu de monomane éveillé subitement dont la première impression ne fût parfaitement lucide.
908 OMITES DE LA TEILLES.
Sa perception s'obscurcit ai s'étendant, comme la nôtre s'éclaircit. — Qui sondera jamais, grand Dieu! ces mystères impénétrables de l'âme, dont la profondeur donne le vertige à la raison la plus assurée?
11 y a vingt-quatre ans que je voyageois en Bavière avec un jeune peintre italien dont j'avois fait la rencontre à Munich. Sa société convenoit à mon caractère et à mon imagination de ce temps-là, parce qu'il se trouvait une douloureuse conformité entre nos sentiments et nos infortunes. 11 avoit perdu quelque temps auparavant une femme qu'il aimoit, et les circonstances de cet événement, qu'il m'a souvent racontées, étoient de nature à lui laisser une impression ineffaçable. Cette jeune fille qui s'étoit obstinée à le suivre dans les misères d'une cruelle proscription, et à lui déguiser l'altération de ses forces, finit par céder, dans une des haltes de leurs nuits vagabondes, à l'excès d'une fatigue parvenue à ce point où elle n'aspire qu'au repos de la mort. Le pain leur manquoit depuis deux jours, quand ils découvrirent un trou de roche où se cacher. Elle se jeta sur son cœur quand ils furent assis, et il sembla qu'elle lui disoit : « Mange-moi si tu as faim. » — Mais il avoit perdu connoissance; et quand il lui revint assez de forces pour la presser dans ses bras, il trouva qu'elle étoit morte. Alors il se leva, la chargea sur ses épaules, et la porta jusqu'au cimetière du premier village, où il lui creusa une fosse qu'il couvrit de terre et d'herbes, et sur laquelle il planta une croix composée de son bâton, qu'il avoit traversé de son épée. Après cela, il ne fut pas difficile à prendre, car 1 ne bougeoit plus. — Quelqu'un de ces événements si communs alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'étoit fini.
Mon compagnon de voyage, qui ne conservoit à vingtdeux ans que les linéaments d'une belle et noble figure, étoit d'une extrême maigreur, peut-être parce qu'il mangeoit à peine pour se soutenir. Il étoit pâle, et, sous
son épiderme un peu basané, la pâleur de l'Italien est livide. L'activité de sa \ie morale semblent s'être réfugiée tout entière dans deux yeux d'un bleu transparent et bizarre , qui scinlilloient avec une puissance inexprimable entre deux paupières rouges, dont les larmes avoient, selon toute apparence, dévoré les cils, car ses sourcils étoient d'ailleurs très-beaux*
Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre que nous étions sujets au cauchemar, nous avions pris l'habitude de coucher dans deux chambres voisines, pour pouvoir nous éveiller réciproquement, au bruit d'un de ces cris lamentables qui tiennent plus, comme je le disois tout à l'heure, de la béte fauve que de l'homme. Seulement il avoit toujours exigé que je fermasse la porte de mon côté, et j'attribuois cette précaution à l'habitude inquiète et soupçonneuse d'un malheureux qui a été longtemps menacé dans sa liberté, et qui jouit depuis peu du bonheur de se remettre à la garde d'un ami. Un soir, nous n'eûmes qu'une chambre et qu'un lit pour deux. L'hôtellerie éloit pleine. 11 reçut cette nouvelle d'un front plus soucieux que de coutume ; et quand nous fûmes dans le gale las qui nous étoit assigné, il divisa les matelas de manière à en faire deux lits, délicatesse dont je me serois peut-être avisé , et qui ne me choqua point. Ensuite il s'élança sur le sien, et, me jetant un paquet de cordes dont il s'étoit muni : — Viens me lier les pieds et les mains, me dit-il avec l'expression d'un désespoir amer, ou brûle-moi la cervelle.
Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman fantastique ; je ne rapporterai pas ma réponse et les détails d'un entretien de cette nature : on les devinera.
— L'infortunée qui m'a dit de la manger pour soutenir ma vie, s'écria-t-il en se renversant avec horreur et en couvrant ses yeux de ses mains... ; il n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne la dévore dans mes songes.*.; pas une nuit où les accès de mon exécrable
somnambulisme ne me fassent chercher l'endroit où je l*ai laissée, quand le démon qui me tourmente ne me livre pas son cadavre ! Juge maintenapt si tu peux coucher près de moi, près d'un vampire!...
Il seroit plus cruel encore pour moi que pour le lecteur d'arrêter son attention sur ce récit. Ce que je puis faire, c'est d'attester sur l'honneur que tout ce qu'il a d'essentiel est exactement vrai ; qu'il n'y a pas même ici cette broderie du prosateur, qui accroît les dimensions de l'idée en la couvrant de paroles, et que , si j'y ai modifié quelque chose, ce n'est pas ce qui contrarie une vaine hypothèse, abandonnée, comme elle le mérite, aux amateurs d'hypothèses, mais ce qui en aggraveroit l'affreuse réalité par des détails que la plume ne peut écrire.
Cinq ans plus tard, j'abordois aux frontières des M orlaques, avec un ardent désir de connoître ce peuple si curieux et si spécial, que ma destinée, toujours opposée, ne m'a pas permis de voir comme je l'aurois voulu. Je n'avois jamais raconté mon anecdote , parce que je la regardois comme une anomalie effrayante, et peut-être unique, dans la bizarre histoire de l'intelligence humaine. Quand j'eus passé les frontières de la Croatie , je m'étonnai d'apprendre que cette prétendue anomalie étoit, sur toute la face d'une grande province, une maladie endémique.
11 n'y a guère de hameaux des Morlaques où l'on ne compte plusieurs vukodlacks, et il y en a certains où le vukodlack se retrouve dans presque toutes les familles, comme le saint ou le crétin des vallées alpines. Ici, la maladie n'est pas compliquée par une infirmité dégradante qui altère le principe même de la raison dans ses facultés les plus vulgaires. Le vukodlack éveillé subit toute l'horreur de sa perception ; il la redoute et la déteste, comme mon peintre italien; il se débat contre elle avec fureur; il recourt, pour s'y soustraire 9 M
remèdes de la médecine, aux prières de la religion, à la section d'un muscle , à l'amputation d'une jambe , au suicide quelquefois ; il exige qu'à sa mort ses enfants traversent son cœur d'un pieu et le clouent à la planche du cercueil, pour affranchir son cadavre, dans le sommeil de la mort, de l'instinct criminel du sommeil de l'homme vivant. Le vukodlack est d'ailleurs un homme de bien, souvent l'exemple et le conseil de sa tribu, souvent son juge ou son poôte. A travers la sombre tristesse que lui impose la perception de souvenir et de pressentiment de sa vie nocturne, vous devinez une âme tendre , hospitalière , généreuse , qui ne demande qu'à aimer. 11 faut que le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un sceau de plomb sur les paupières du pauvre vukodlack, pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice qui dort au berceau d'un nouveau-né ; car le vukodlack est vampire, et les efforts de la science et les cérémonies de l'église ne peuvent rien à son mal. La mort ne l'en guérit point, tant qu'il a conservé dans le cercueil quelque symptôme de là vie; et comme sa conscience, torturée par l'illusion d'un crime involontaire, se repose alors pour la première fois, il n'est pas surprenant qu'on l'ait trouvé souvent frais et riant sous la tombe : l'infortuné n'avoit jamais dormi sans rêver !
Presque toujours cette aberration mentale se borne à l'illusion intuitive du malheureux qui l'éprouve. Elle a pu aussi s'accomplir dans toutes ses circonstances, car il ne falloit pour cela que le concours du cauchemar et du somnambulisme. Là commence le domaine de la philosophie médicale, qui n'a pas remarqué deux faits bien essentiels que je regarde comme certains : — Le premier, c'est que la perception d'un acte extraordinaire, qui n'est pas familier à notre nature, se convertit facilement en rêves ; — le second, c'est que la perception d'un rêve souvent répété se convertit facilement en actes ,
surtout quand elle agit sur un être débile et irritable.
Ainsi les monomanies que j'ai observées aflectent ordinairement les femmes, et les femmes dont elles s'emparent sont, pour la plupart, frappées d'avance d'une extrême délimitation intellectuelle ; il ne faudroit pas leur demander en justice comment elles ont vécu, mais comment elles ont dorny , car le secret de leur crime est bien moins le secret de leur vie positive que celui de leur sommeil. C'est que la perception, je le répète, se prolonge surtout dans l'isolement, et que l'hébétation se fait une espèce de solitude où cette perception se développe sans obstacles , et finit par absorber toutes les facultés de la pensée. En veut-on une preuve singut'ire et sans réplique? Nos annales judiciaires n'ont heureusement fourni que deux exemples du crime incompréhensible d'anthropophagie, celui de Ferrage et celui de Léger : ces deux monstres étoient stupides et solitaires.
Les savants qui savent les langues n'ignorent pas que les anciens n'avoient qu'un mot pour désigner le solitaire et V idiot.
En supposant .établi ce prolongement indéfini des perceptions du sommeil qui fait le monomane, et je n'ai pas ici assez de place pour élaborer cette idée de manière à la porter au dernier degré d'évidence, j'arriverois à une autre théorie qui ne me paroît pas moins démontrée, celle de la propagation de ces perceptions de la vie nocturne entre les auditeurs ou les témoins qui ont quelque disposition à se les rendre propres. Celle-ci expliqueroit l'endémie du vampirisme des Hongrois et des Morlaques, et de quelques autres aberrations de cette nature qui se reproduisent infailliblement partout où elles ont éclaté, mais avec une intensité relative, suivant les conditions infiniment modifiables du temps, du lieu, de l'âge , du sexe et de l'éducation des sujets. Le somnambulisme, la somniloquie, le cauchemar surtout,
sont contagieux. Les enfants, les femmes, les malades, rêvent plus volontiers les impressions d'un rêve qui leur a été raconté que les impressions les plus vives de la vie réelle, parce qu'il y a une sympathie plus énergique entre les sensations de l'homme endormi qu'entre les sensations de l'homme éveillé, et je n'ai pas besoin d'en dire la raison aux physiologistes. Dans notre France , et dans tous les pays où j'ai pénétré par les voyages oa par l'étude, j'ai entendu dire par le peuple que la communication du rêve à jeun, c'est-à-dire tant que la perception du rêve a pu se prolonger dans l'homme éveillé, devenoit funeste à lui ou aux. autres. L'idée de l'extensibilité contagieuse de la perception du sommeil n'est donc pas précisément nouvelle, puisqu'elle est vieille comme le monde. C'est une superstition sans doute, et j'en suis persuadé ; mais oserois-je vous demander quelle vérité locale n'est pas une superstition, et quelle superstition universelle n'est pas une vérité?
Je n'ai pas la prétention de rien apprendre à personne; maison m'expliqueroit difficilement, à moi, la propagation d'une monomanie qui n'auroit pas eu le sommeil pour intermédiaire. Tous ceux qui visitoient l'antre de Trophonius en sortoient mélancoliques ou fous, quand ils y avoient dormi.
Je descends de ces hauteurs, où la société royale de médecine ne me pardonneroit pas de m'être élevé, si le bruit de mon existence pouvoit parvenir jusqu'à elle, et je retourne à mes histoires. En voici une que Fortis racontoit dans son Voyage en Dalmatie, une dizaine d'années avant ma naissance, et que je retrouvai, quarante ans plus tard, assez différente de la sienne en quelques points de détails, pour que je dusse imaginer qu'elle s'éloit reproduite plus d'une fois. — Les sorcières ou les ujèslize du pays, plus raffinées que les vukodlacks dans leurs abominables festins, cherchent à se repaître du coeur des jeunes gens qui commencent à aimer, et à
le manger rôti sur une braise ardente. Un fiancé de vingt ans qu'elles entouraient de leurs embûches, et qui s'étoit souvent réveillé à propos, au moment où elles commençoient à sonder sa poitrine du regard et de la main, s'avisa, pour leur échapper, d'assister son sommeil de la compagnie d'un vieux prêtre, qui n'avoit jamais entendu parler de ces redoutables mystères, et qui ne pensoit pas que Dieu permît de semblables forfaits aux ennemis de l'homme. Celui-ci s'endormit donc paisible, après quelques exorcismes dans la chambre du malade qu'il avoit mission de défendre contre le démon; mais le sommeil étoit à peine descendu sur ses paupières qu'il crut voir les ujèstize planer sur l'oreiller de son ami, s'ébattre et s'accroupir autour de lui avec un rire féroce, fouiller dans son sein déchiré, en arracher leur proie et la dévorer avec avidité, après s'être disputé ses lambeaux sur des réchauds flamboyants. Pour lui, des liens impossibles à rompre le retendent immobile sur sa couche, et il s'eflbrçoit en vain de pousser des cris d'horreur qui expiroient sur ses lèvres, pendant que les sorcières continuoient à le fasciner d'un œil affreux, en essuyant de leurs cheveux blancs leurs bouches toutes sanglantes. Lorsqu'il s'éveilla, il n'aperçut plus que son compagnon, qui descendit du lit en chancelant, essaya quelques pas mal assurés, et vint tomber froid, pâle et mort à ses pieds, parce qu'il n'avoit plus de cœur. Ces deux hommes avoient fait le même rêve, à la suite d'une perception prolongée dans leurs entretiens, et ce qui tuoit l'un, l'autre l'avoit vu. Voilà ce qui en est de notre raison abandonnée aux idées du sommeil.
Il n'y a personne en lisant cela, si on le lit, et après l'avoir vérifié aux pages 64 et 65 du Voyage de Fortis, dans l'édition italienne, qui ne se rappelle que la même histoire fait le sujet du premier livre d'Apulée, qui o'étoit probablement connu ni du pauvre Morlaque, m an
vieux prêtre. Ce n'est pas tout : cette histoire d'Apulée, qui ressemble à certaines histoires d'Homère, est rapportée dans Pline comme particulière aux peuples de la basse Mysie et aux Esclavons, dont je parle ; et Pline s'appuie, à son sujet, du témoignage d'Isigone. Le fameux voyageur Pietro délia Valle l'a retrouvée aux frontières orientales de la Perse; elle a fait le tour du globe et des siècles.
L'impression de cette vie de l'homme que le sommeil usurpe sur sa vie positive, comme pour lui révéler une autre existence et d'autres facultés, est donc essentiellement susceptible de se prolonger sur elle-même et de se propager dans les autres; et comme la vie du sommeil est bien plus solennelle que l'autre, c'est celle-là dont l'influence a dû prédominer d'abord sur toutes les organisations d'un certain ordre; c'est celle-là qui a dû enfanter toutes les hautes pensées de la création sociale, initier les peuples aux seules idées qui les ont rendus imposants devant l'histoire. Sans l'action toutepuissante de cette force imaginative, dont le sommeil est l'unique foyer, l'amour n'est que l'instinct d'une brute, et la liberté que la frénésie d'un sauvage. Sans elle, la civilisation des hommes ne peut soutenir de comparaison avec celle qui règle la sage police des castors et la prévoyante industrie des fourmis, parce qu'elle est privée de l'invariable instinct qui en maintient le mécanisme sublime. — Voyez ce que la réforme a fait du christianisme, en Be rapprochant du principe positif! — Voyez ce que la philosophie du dix-huitième siècle a fait de la science de Pythagore et de Platon ! — Voyez ce que la poétique des pédants a fait de l'art divin d'Orphée, d'Homère et de David ! — Voyez ce que Fégoïsme économique et la statistique praticienne des modernes ont fait de la magnifique politique des anciens ! —Voyez ce qu'ont gagné la morale et l'intelligence de l'espèce à ce monstrueux perfectionnement représent? 4 ", qui a
tarifé la valeur individuelle du citoyen «par sous et deniers, et qui feroit rougir de honte et d'indignation la plus vile des peuplades barbares! — Je ne voulois faire aucune application de ces idées à la politique, mais je ne peux me soustraire tout à fait aux inductions qui en sortent malgré moi.
Comme il y a deux puissances dans l'homme, ou, si Ton peut s'exprimer ainsi, deux âmes qui régissent, comme l'homme, les peuples dont il est l'expression unitaire, et cela suivant l'état d'accroissement ou de décadence des facultés qui caractérisent l'individu ou l'espèce, il y a aussi deux sociétés, dont l'une appartient au principe imaginatif, et l'autre au principe matériel de la vie humaine. — La lutte de ces forces, presque égales à l'origine, mais qui se débordent tour à tour, est le secret éternel de toutes les révolutions, sous quelque aspect qu'elles se présentent.
L'alternative fréquente et convulsive de ces deux états est inévitable dans la vie des vieux peuples, et il faut la subir dans tous les sens quand le temps en est venu.
Les paysans dtf nos villages qui lisoient, il y a cent ans, la légende et les contes des fées, et qui y croyoient, lisent maintenant les gazettes et les proclamations, et ils y croient.
Ils étoient insensés, ils sont devenus sots : voilà le progrès.
Quel est le meilleur de ces deux états? Le décidera qui pourra.
Si j'osois en dire mon avis, comme l'homme ne peut échapper par une tangente inconnue à l'obligation d'accepter et de remplir les conditions de sa double nature, ils sont tous les deux impossibles dans une application exclusive.
Le meilleur, c'est celui qui tiendroit de l'un et de .'autre, ainsi que l'homme, et tel à peu près quelechrifr-
LE PAYS DES RÊVES. 2l7
tianisme nous l'avoit donné. Quand la possibilité d'une pareille combinaison n'existera plus, tout sera dit.
Dans un pays où le principe imaginatif deviendroit absolu, il n'y auroit point de civilisation positive, et la civilisation ne peut se passer de son élément positif.
Dans un pays où le principe positif entreprail de s'asseoir exclusivement au-dessus de toutes les opinions, et même au-dessus de toutes les erreurs — s'il est une opinion au monde qui ne soit pas une erreur — , il n'y a plus qu'un parti à prendre, c'est de se dépouiller du nom d'homme, et de gagner les forêts avec un éclat de rire universel ; car une semblable société ne mérite pas un autre adieu
Il s'en falloit de beaucoup, en 1561 , que la route de Bergerac à Périgueux fût aussi belle qu'aujourd'hui. La grande forêt de châtaigniers qui en occupe encore une partie étoit bien plus étendue et les chemins bien plus étroits; et dans l'endroit où elle est comme suspendue sur une gorge profonde qu'on appeloit alors la Combe du reclus, ta pente de la montagne qui aboutissoit à cette vallée étoit si âpre et si périlleuse que les plus -hardis osoient à peine s'y hasarder en plein jour. Le l n novembre de cette année^là, propre jour de la Toussaint, elle aiiroit pu passer, à huit heures du soir, pour tout à fait impraticable, tant la rigueur prématurée de la saison ajoutoit de dangers à ses difficultés naturelles. Le ciel , obscurci dès le matin par une bruine rude et sifflante, mêlée de neige et de grêlons, ne se distinguoit en rien, depuis le coucher du soleil, des horizons les plus sombres ; et comme il se confondent par ses ténèbres avec les ténèbres de la terre, les bruits de la terre se
1 Combe est on mot très-françois qui lignifie une vallée étroite et courte, creusée entre deux montagnes, et où l'industrie des hommes est parvenue à introduire quelque culture. U n'y a pu un village dans tout le royaume où cette expression ne soit parfaitement intelligible ; mais on Ta omise dans le Dictionnaire, parée qu'il n'y a point de combe an Tuileries, aux Champs-Elysées et au
VfoU de JVttKtr.)
mêloient aussi avec les siens d'une manière horrible, qui faisoit dresser les cheveux sur le front des voyageurs. L'ouragan, qui grossissoit de minute en minute, se tralnoit en gémissements comme la voix d'un enfant qui pleure ou d'un vieillard blessé à mort qui appelle du secours; et Ton ne savoit d'où provenoient le plus ces affreuses lamentations, des hauteurs de la nue ou des échos du précipice , car elles rouloient avec elle des plaintes parties des forêts , des mugissements venus des étables, l'aigre criaillement des feuilles sèches fouettées en tourbillons par le vent, et l'éclat des «arbres morts que fracassoit la tempête; cela étoit épouvantable à entendre.
La combe noire et creuse dont je parlois tout à l'heure opposoit à ceci, sur un de ses points, un contraste frappant, une clarté fixe, mais large et flamboyante, qui s'épanouissoit d'en bas comme le panache d'un volcan; et, de la porte ouverte à deux battants qui lui donnoit passage , montoient des bouffées de rires capables d'égayer le désespoir. C'est que c'étoit la forge de Toussaint Oudard, le maréchal-ferrant, qui étoit parvenu à l'âge de quarante ans sans se connoître un seul ennemi , et qui solennisoit joyeusement l'anniversaire fie sa fête à la lueur de ses fourneaux et au milieu de ses ouvriers, étourdis par le plaisir et par le vin.
Ce n'est pas que Toussaint eût jamais vjolé la solennité des saints jours pour armer la sole d'un cheval ou pour ferrer une roue, à moins qu'il n'y fût < xitraint par quelques accidents inopinés survenus à des étrangers en voyage, et alors il ne tiroit aucun salaire de son labeur ; mais sa forge ne cessoit d'ardre en aucun temps dans les fêtes les plus scrupuleusement fériées, parce qu'elle servoit de fanal, surtout pendant la mauvaise saison, aux pauvres passants égarés, qui y étoient toujours les bienvenus ; et quand on vouloit indiquer parmi les paysans de la combe la maison de Toussaint Oudard,
fils deTiphaine, on l'appeloit communément l'auberge de la Charité.
Toussaint entra tout à coup dans une grande cuisine contiguë à la forge, où quelques pièces de gibier et de boucherie achevoient de rôtir devant un feu clair et bien nourri qui auroit fait envie à la forge même, sous l'ample manteau d'une de ces cheminées du vieux temps que l'aisance sembloit avoir inventées pour l'hospitalité.
— Voilà qui va bien, dit-il en s'adressa nt gaiement à une vieille femme qui étoit assise sur un pliant à l'angle de la cheminée, et dont le visage grave et doux brilloit, vivement éclairé par une lampe de cuivre à trois becs, posée sur une console de plâtre historié, mais fort noircie par la fumée et par le temps ; il m'est avis que tous les petits sont couchés et que le joli troupeau des jeunes filles de la combe vous fait aussi bonne compagnie qu'à l'ordinaire pour la veillée qui commence. Dieu me garde de la laisser troubler par les éclats de mes garçons quo le bruit de l'enclume a depuis longtemps assourdis, et qui ne sauraient s'entendre entre eux s'ils ne hurlent comme des loups. Je viens de les dépécher dans ma chambre à coucher d'où leurs cris n'arriveront plus jusqu'à vous, et où vous aurez la bonté, ma mère, de nous envoyer le reste de ces béatilles par une de vos servantes, la plus mûre et la plus rechignée qu'il y ait, si faire se peut, et pour cause. Conservez cependant quelque bon lopin pour les pauvres diables que le mauvais temps pourroit nous amener; et quant à vos gentes amies, tâchez de les bien régaler à leur gré de châtaignes dorées sous la braise, en les arrosant largement de vin blanc doux, frais sorti de la cuvée, et qui mousse comme un charma Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore... Je ne vous laisserois pas toutes ces peines, mère bien-aimée, continua Toussaint en essuyant une larme et en embrassant la vieille, si ma chère Scholastique vivait encore; mais Dieu a permis qu'il ne restât
que vous dé mère à mes enfants, et de providence visible à leur père!
— Tout sera fait comme vous le désirez, mon digne Toussaint, dit la bonne Huberte, aussi émue que son fils du souvenir qu'avoient réveillé ses dernières paroles. Donnez-vous un peu de bon temps pour ce qui reste de votre fête, car les heures passent vite. Quand la cloche du moutier aura sonné les premières prières des morts, nous serons de loisir pour y penser. Égayez-vous donc bellement, et ne soyez pas en souci sur vos hôtes. En voici déjà deux, le ciel en soit loué, que nous nous efforçons de bien recevoir, et qui seront assez indulgents pour faire grâce à la petitesse de nos moyens, si notre accueil ne répond pas à notre bonne volonté.
— Que le Seigneur soit avec eux, reprit Toussaint en saluant les étrangers qu'il n'avoit pas remarqués jusquelà, et qu'ils se regardent chez nous comme dans leur propre famille! Faites-leur d'agréables histoires qui leur adoucissent l'ennui des heures, et ne ménagez pas les provisions, car dans la maison de l'ouvrier chaque jour amène son pain.
Ensuite il embrassa encore une fois sa mère, et 41 se retira.
Les deux hommes dont venoit de parler la vieille Huberte s'étoient levés un moment comme pour répondre à la politesse de Toussaint, et puis ils s'étoient rassis immobiles et en silence à l'autre bout du foyer.
Le premier avott l'apparence d'un personnage de quelque distinction; il portoit un juste-au-corps noir à aiguillettes, sur lequel se rabattoit une large fraise blanche à gros plis bien empesés et bien godronnés ; ses jambes étoient enveloppées jusqu'au-dessus du genou, vers l'endroit où descendoit sa cape de drap, d'une bonne paire de guêtres de cuir bouclées en dehors, et son chapeau rabattu étoit ombragé d'une plume flottante qui retomboit devant ses yeux. Sa barbe pointue et grisonnante
nnonçoit qu'une robuste vieillesse, et son attitude ve et discrète lui donnoit l'air d'un docteur. L'autre, à en juger par sa petite taille, devait être un enfant du commun; mais son accoutrement extraordinaire avait attiré d'abord l'attention d'HuBerte et des jeunes filles de la combe, qui regrettaient de ne pas discerner ses traits à travers les touffes énormes de cheveux roux dont sa figure étoit couverte presque tout entière; il étoit vêtu d'un haut-de-chausses et d'un pourpoint rouge cramoisi , extrêmement serrés, et le sommet de sa tôie se cachoit seul sous une calotte de laine de même couleur, d'où s'échappoit en boucles crépues cette chevelure d'un blond ardent qui lui prêtoit une physionomie si étrange. Cette espèce de bonnet étoit fixé sous le menton par une forte courroie, comme la muselière d'un chien hargneux.
— Vous nous excuserez d'autant mieux, messire, de mal nous acquitter de notre devoir, continua Huberte en reprenant son propos et en s'adressant au plus vieux des étrangers, que notre pays pauvre et peu fréquenté n'a pas souvent l'honneur d'être visité par des voyageurs tels que vous* Il faut que ce soit le hasard qui vous y ait conduits.
— Le hasard ou l'enfer, répondit l'homme noird'une voix rauque, dont l'aigre son fit tressaillir les jeunes filles.
— Cela s'est vu quelquefois, interrompit le nain en se renversant en arrière avec un éclat de rire étourdissant, mais de manière à ne laisser voir de son visage qu'une bouche immense, garnie de dents innombrables, pointues comme des aiguilles et blanches comme de l'ivoire.
Après quoi il rapprocha brusquement sa sellette des landiers brûlants et déploya devant le brasier deux mains très-longues et très-décharnées, à travers lesquelles la flamme trassparoit, conupe si elles avoient été de corne.
COMTE§ DE Là VEILLÉE.
L'homme noir fit peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.
— Mon damné de cheval, poursuivit-il , emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, dit mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pouvoit rien moins, reprit le méchant petit homme, en faveur de très-illustre et très-révérend seigneur maître Pancrace Ghouqùet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg, et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit, s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce ose-t-il se mêler à ma conversation pour m' attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point? Où m'avez-vous rencontré?
— Pardon, pardon, mon doux maître, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m'instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en latin trèsexcellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge, sur le traité : De sera JSuminis vindicte. C'est belle et savante matière. Il est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous
chauffer, derrière le tombeau des trois rois, une couchette plus ardente que ne Test l'âtre de dame Huberte, L'histoire en est assez bouffonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie,
— Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens sur ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma dague! Il est surprenant, ajouta- 1- il en grondant, qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison!
— - Je le prenois pour votre serviteur, repartit madame Huberte, et je ne le connois pas autrement.
— Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres, ainsi que des petites fau« vettes prises au nid.
— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre tes genoux de Maguelonne.
— Oh! les mièvres d'enfants! cria le voyageur à la calotte rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne pas me reconnoitreen habit de dimanche? Regardez cependant s'il est changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans, Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car entre le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on dit, que la main.
En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour mettre sa face à découvert , et il montra, en riant à ébranler les murs, une flgure assez hideuse, blême et jaunie, comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de
rides bizarres, et au front de laquelle brilloient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde fit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'avertit qu'il n'étoit pas bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer !
— Ce pourroit bien être là, reprit Colas Papelin en riant toujours, et j'auroislieu de m' étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus?
— A la combe du Reclus ! dit Pancrace d'une voix tonnante,.. Ah ! ah! reprit-il se mordant le poing.
— Ah ! ah ! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde , nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là, ce sera la mienne, s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela!
— Je Tavois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long : Il faut donc vous dire que ce pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent
LA COMBE DE l'HOMNE MORT. 227
ans? y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. On dit que c'étoit un jeune et riche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour parla crainte de n'y pouvoir faire son salut ; mais il ne se fit jamais connoître que par le nom d'Odilon, sous lequel notre très-saint-père l'a béatifié, en attendant qu'on le canonise.
— Diable! dit Colas Papelin.
— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit douter qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en moins de rien toute la combe changea de face. Il fit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus s parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.
— Cette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie
1 On appeloit an moyen âge reclnt on encras, recUui, inclurt, les moines qui, pour te livrer avec plus de détachement à la vie contemplative, s'enfer- ■aolent volontairement dans une cellule isolée, sans jamais en sortir. On ne pouvoit embrasser la vie de reclns qu'après avoir donné les preuves les plus incontestables de sainteté, et il falloit, pour les séculiers, Motorisation de révoque, pour les moines, l'autorisation de l'abbé. La cellule des reclus étoit ordinairement murée, et on n'y réservoit qu'un guichet étroit pour passer quelques provisions. On cite, en France, plusieurs mornes qui restèrent enfermés pendant quarante ou cinquante ans, entre autres saint Léonien, qui vécut ainsi à Vienne en Daupbiné, et dont l'exemple fut suivi par une soixantaine d'antres personnes, qui s'établirent autour de lui dans des eelkdes particulières.
{Note d* ÏÊdUeur.)
entendu sa pareille dans tous les pays de moinerie ; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration.
— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot,
— 11 y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénomment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
— Le bienheureux Odilon, continua-t-elle en efiet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avèit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de -piété apparente qu'un saint, car on n' avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtemps.
— Le nom de ce personnage est fort inutile à votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les *oigts.
^ Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papelin,
d'une voix stridente, pense que le nom de oe personnage est mutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse! Entendez-vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite» et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Ghouquet, de messire Pancrace Ghouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte?
— Le misérable veut me faire mourir! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint longtemps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'a-, près en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation des enfants, le soulagement des voyageurs et la réparation ies fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, \ l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa tête, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.
— Oh ! que cela est dignement pensé, brave femme! Vécria Colas Papelin en sanglotant ; la tête de ce bienfaisant vieillard, je l'aurois moi-même «bénie, je le jure, si Dieu me l'avoit permis !... Qu'en dit mon maître, messire Pancrace Chouquet ?
Pancrace tordit sa barbe, s'agita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
—Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une nuit, Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'é-
toit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.
— Gomment? dit Colas Papelin; pensez-vous, ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accom» plis depuis ce jour ; trente ans à heure fixe, ni plus ni moins, quand sonneront les matines?
— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, répliqua Huberte, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade. — Remettez-vous, me répondit-il, et soyez sarts crainte, bonne amie : c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertisse- .ments du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le
saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé, je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelques* uns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits!...
— Le pauvre reclus étoit mort! reprit Colas. Maître, entendez-vous?...
— Il se mouroit quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver .aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier, il s' étoit trouvé assea de forces un moment après pour se traîner au dehors de sa' cellule, pendant que le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésors qu'il venoit de payer de son âme !
— Et son meurtrier , c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses prières sous le masque de la dévotion! Maître, entendez vous?...
Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd qui ressembloit à un rugissement.
— C'étoit lui ! dit dame Huberte. Cependant la grille de la cellule s'étoit refermée sur les pas du bienheureux, par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaine, dont le secret n'étoii pas connu de l'assassin.
— Le voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec son horrible rire; quelques moments encore, et le juste sera vengé! Maître, entendez-vous?...
— Il n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant la tête : Tiphaine et ses gens ne découvrirent personne dans la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout à coup une odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étraftger avoit contracté un pacte avec le démon pour échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable; car oa apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Strasbourg sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pouvez avoir entendu parler!...
— Oh! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie. Maître, entendez-vous?...
— J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du ton d'un calme affecté, le langage des folles superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité!
Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son voisin. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.
— Ce qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, t'est qu'il restoit dans la grotte un brimborion de cédule taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à l'homicide, comme il appert par la translation qu'en fit monseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit en lettres diaboliques.
— Ou les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin,
L'homme noir fit peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.
— Mon damné de cheval, poursuivit-il, emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, dit mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pouvoit rien moins , reprit le méchant petit homme, en faveur de très-illustre et très-révérend seigneur maître Pancrace Chouquet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg, et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit, s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce ose-t-il se mêler à ma conversation pour m' attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point? Où m'avez-vous rencontré?
— Pardon, pardon, mon doux maître, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m'instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en latin très* excellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge, sur le traité : De sera ISuminis vindicte. C'est belle et savante matière. Il est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous
mfler, derrière le tombeau des trois rois, une courte plus ardente que ne Test l'âtre de dame Huberte. istoire en est assez bouffonne, et je la conterai votiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie, -Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma ne! il est surprenant, ajouta- 1- il en grondant, )n reçoive de pareils garnements en si honnête mai-
- Je le prenois pour votre serviteur, repartit maie Huberte, et je ne le connois pas autrement.
- Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se prestes unes contre les autres, ainsi que des petites fau*
3s prises au nid.
- Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre enoux de Maguelonne.
Oh! les mièvres d'enfants! cria le voyageur à la te rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour 3r à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes.
verrez qu'elles auront la malice de ne pas me reoître en habit de dimanche? Regardez cependant tst changé, mère Huberte, le petit maquignon de ;, Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'épour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a osé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, te plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute , au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts, pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on je la main.
tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche ucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour ; sa face à découvert , et il montra, en riant à er les murs, une figure assez hideuse, blême et , comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de
rides bizarres, et au front de laquelle brilloient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde fit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'avertit qu'il n'étoit pas bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer !
— Ce pourrait bien être là, reprit Colas Papelin en riant toujours, et j'aurois lieu de m' étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus?
— A la combe du Reclus ! dit Pancrace d'une voix tonnante... Ah ! ah! reprit-il se mordant le poing.
— Ah! ah! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde, nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là, ce sera la mienne, s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela !
— Je Favois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long : Il faut donc vous dire que 4e pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent
LÀ COMBE DE i/HOMME MORT. 227
;? y fonder un petit ermitage sur une des saillies du her qui borde le précipice. On dit que c'étoit un jeune iche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour paria inte de n'y pouvoir faire son salut ; mais il ne se fît ais connoître que par le nom d'Odilon, sous lequel re très-saint-père l'a béatifié, en attendant qu'on le onise.
- Diable! dit Colas Papelin.
- Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit dou- [u'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en is de rien toute la combe changea de face. Il fit cul- • les terres propres au labour, construire des usines es courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presse, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la )e des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, les familles existent encore dans une commode méité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheusaint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est juoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus 1 ,
qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à ation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans •e vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi îst dit dans le bref.
Dette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pan-
et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie
ippeloit an moyen âge reclus on endos, reckui, tncfcit», les moines se livrer avec plus de détachement à la vie contemplative, s'enferolontairement dans une cellule isolée, sans jamais en sortir. On ne mbrasser la vie de reclus qu'après avoir donné les preuves les plus ibles de sainteté, et il falloit, pour les séculiers, tttnterisation de révèles moines, l'autorisation de l'abbé. La cellule des reclus étoit ordimurée, et on n'y résenroit qu'un guichet étroit pour passer quelques .. On cite, en France, plusieurs moines qui restèrent enfermés penînte Ott cinquante ans, entre autres saint Léonien, qui vécut ainsi à Daupbiné, et dont l'exemple fut suivi par «ne soixantaine d'autres qui s'établirent autour de loi dans des celWles particulières.
{Note de l'Êdtiewr.)
entendu sa pareille dans tous les pays de moinerie ; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narr ation .
— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.
— 11 y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénoûment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
— Le bienheureux Odilon, continua-t-elle en effet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n' avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtempe.
— Le nom de ce personnage est fort inutile à votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les S)igts.
^ Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papelin,
'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage st inutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse ! Enîndes-vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, ue votre histoire peut se passer du nom de ce bon pôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite, ; que telle est l'opinion de messire Pancrace, de mesre Chouquet, de messire Pancrace Chouquet ! Vous ne )us rappelez donc pas, dame Huberte?
— Le misérable veut me faire mourir! pensa le doo ur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Pailin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint longtemps que l'appât des tré» rs du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poui> ivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris rde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'a-. bs en avoir distribué une grande part en œuvres pies, aime je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le .te entre la cure et le monastère pour l'éducation des fants, le soulagement des voyageurs et la réparation
> fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réifort que la Providence envoyoit par sa grâce à la illesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veil- 5, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ne les yeux et qui appelle sur sa tète, avec la dernière lion, les bénédictions du ciel.
— Oh ! que cela est dignement pensé, brave femme! ria Colas Papelin en sanglotant ; la tète de ce Menant vieillard, je Paurois moi-même «bénie, je le jure, ieu me l'avoit permis !... Qu'en dit mon maître, mes- Pancrace Chouquet? *
ancrace tordit sa barbe, s'agita sur sa sellette, rela de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une , Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'é-
toit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.
— Gomment? dit Colas Papelin; pensez-vous, ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accom» plis depuis ce jour; trente ans à heure fixe, ni plus ni moins, quand sonneront les matines?
— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, répliqua Huberte, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade. — Remettez-vous, me répondit-il, et soyez sarts crainte, bonne amie : c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertissements du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé, je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelquesuns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits!...
— Le pauvre reclus étoit mort ! reprit Colas. Maître, entendez-vous?...
— Il se mouroit quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver .aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier, il s'étoit trouvé asseï de forces un moment après pour se traîner au dehors de sa' cellule, pendant que le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésors qu'il venoit de payer de son âme !
— Et son meurtrier , c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses prières sous le masque de la dévotion ! Maître, entendez vous?...
Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd ni ressemblent à un rugissement.
— C'était lui ! dit dame Huberte. Cependant la grille i la cellule s'étoit refermée sur les pas du bienheureux, r le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaine, nt le secret n'étoit pas connu de l'assassin.
— Le voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec son rrible rire; quelques moments encore, et le juste sera îgé! Maître, entendez-vous?...
—Il n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant êie : Tiphaine et ses gens ne découvrirent personne is la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout à coup s odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étraAavoit contracté un pacte avec le démon pour échapper langer où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable; on apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Stras- "g sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pouavoir entendu parler!...
• Oh! son marché n'en est pas meilleur, interrompit s Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie, re, entendez-vous?...
J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du l'un calme affecté, le langage des folles superstidont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse ndre sur lui la lumière de vérité!
il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son i. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui jard de dérision et de mépris.
Se qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, [u'il restoit dans la grotte un brimborion de cédule de sang et marqué de cinq grands ongles noirs e d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit lucide, comme il appert par la translation qu'en iseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit res diaboliques.
u les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin,
L'homme noir fit peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.
— Mon damné de cheval, poursuivit-il, emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, lit mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pouvoit rien moins , reprit le méchant petit homme, en faveur de très-illustre et très-révérend seigneur maître Pancrace Chouquet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg, et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit, s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce ose-t-il se mêler à ma conversation pour m' attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point? Où m'avez-vous rencontré?
— Pardon, pardon, mon doux maître, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m'instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en latin trèsexcellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge, sur le traité : De sera JSuminis vindicte. C'est belle et savante matière. Il est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous
chauffer, derrière le tombeau des trois rois, une couchette plus ardente que ne Test l'âtre de dame Huberte, L'histoire en est assez bouffonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie.
— Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens sur ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma dague! Il est surprenant, ajouta- 1- il en grondant, qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison!
— Je le prenois pour votre serviteur, repartit madame Huberte, et je ne le connois pas autrement.
— Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres, ainsi que des petites fauvettes prises au nid.
— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre les genoux de Maguelonne.
— Oh! les mièvres d'enfants! cria le voyageur à la calotte rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne pas me re- . connoîtreen habit de dimanche? Regardez cependant s'il est changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans, Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car entre le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on dit, que la main.
En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour mettre sa face à découvert , et il montra, en riant à ébranler les murs, une figure assez hideuse, blême et jaunie, comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de
rides bizarres, et an firent de laquelle brillaient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde fit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'avertit qu'A n'étoit pas bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer !
— Ce pourroit bien être là, reprit Colas Papelin en riant toujours, et j'auroislieu de m'étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus?
— A la combe du Reclus ! dit Pancrace d'une voix tonnante... Ah ! ah! repritril se mordant le poing.
— Ah! ah! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde, nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là, ce sera la mienne, s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela!
— Je l'avois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long : Il faut donc vous dire queoe pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent
LÀ COMBE DE i/HOMME MORT. 227
ans, y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. Onditquec'étoitun jeune et riche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour paria crainte de n'y pouvoir faire son salut ; mais il ne se fit jamais connoitre que par le nom d'Odilon, sous lequel notre très-saint-père l'a béatifié, en attendant qu'on le canonise.
— Diable! dit Colas Papelin.
— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit douter qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en moins de rien toute la combe changea de face. Il fit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus 1 , parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.
— Cette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie
1 On appeloit an moyen âge reclus on enclos, reclusi, inclusif les moines qui, pour te livrer avec pins de détachement à la rie contemplative, s'enfersncient volontairement dans une cellule isolée, sans jamais en sortir. On ne pouvoit embrasser la vie de reclus qu'après avoir donné les preuves les plus incontestables de sainteté, et il falloit, pour les séculiers, l'autorisation de révoque, pour les moines, l'autorisation de l'abbé. La cellule des reclus étoit ordinairement murée, et on n'y résenroit qu'un guichet étroit pour passer quelques provisions. On cite, en France, plusieurs moines qui reitèrent enfermés pendant quarante ou cinquante ans, entre autres saint Léonlen, qui vécut ainsi à Vienne en Daupbiné, et dont l'exemple fut suivi par une soixantaine d'autres personnes, qui s'établirent autour de lui dans des eelkdes particulières.
{NoU de l'ÊdiUur.)
S28 Contes de la veillée.
entendu sa pareille dans tous les pays de moinerie ; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration.
— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.
— 11 y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénoûment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
— Le bienheureux Odilon, continua-t-elle en effet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n' avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtempe.
— Le nom de ce personnage est fort inutile à votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les Sngts.
^ Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papeliu,
LA COMBE DE L'HOMME MORT. fc29
d'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage est inutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse ! Entendez-vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite, et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Ghouquet, de messire Pancrace Chouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte?
— Le misérable veut me faire mourir! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint longtemps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poui> suivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'a-, près en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation des enfants, le soulagement des voyageurs et la réparation ies fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, V l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa tète, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.
— Oh ! que cela est dignement pensé, brave femme! décria Colas Papelin en sanglotant ; la tète de ce bienfaisant vieillard, je l'aurois moi-même «bénie, je le jure, si Dieu me l'avoit permis !... Qu'en dit mon maître, messire Pancrace Chouquet? ^
Pancrace tordit sa barbe, s'agita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une auit, Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'é-
toit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.
— Gomment? dit Colas Papelin; pensez-vous, ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accom» plis depuis ce jour ; trente ans à heure fixe, ni plus ni moins, quand sonneront les matines?
— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, répliqua Huberte, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade. — Remettez-vous, me répondit-il, et soyez sans crainte, bonne amie : c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertisse- .ments du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le
saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé, je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelquesuns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits!...
— Le pauvre reclus étoit mort! reprit Colas. Maître, entendez-vous?...
— Il se mouroit quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver .aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier, il s'étoit trouvé asseï de forces un moment après pour se traîner au dehors de sa cellule, pendant que le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésors qu'il venoit de payer de son âme !
— Et son meurtrier, c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses prières sous le masque de la dévotion ! Maître, entendez vous?...
LA COBTBE DE i/HOMME MORT. 231
Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd qui ressembloit à un rugissement.
— C'étoit lui ! dit dame Huberte. Cependant la grille de la cellule s'étoit refermée sur les pas du bienheureux, par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaine, dont le secret n'étoit pas connu de l'assassin.
— Le voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec son horrible rire ; quelques moments encore, et le juste sera vengé! Maître, entendez-vous?...
— Il n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant la tête : Tiphaine et ses gens ne découvrirent personne dans la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout à coup une odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étraAger avoit contracté un pacte avec le démon pour échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable; car on, apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Strasbourg sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pou* vez avoir entendu parler!...
— Oh! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie. Maître, entendez-vous?...
— J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du ton d'un calme affecté, le langage des folles superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité!
Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son voisin. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.
— Ce qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, c'est qu'il restoit dans la grotte un brimborion de cédule taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à l'homicide, comme il appert par la translation qu'en fit monseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit en lettres diaboliques.
— Ou les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin,
ou voilà le branle des matines. Maître, entendezvous?...
— L'assassin ne fut d'ailleurs jamais reconnu, acheva Huberte, quoiqu'il eût laissé pour signalement dans la main du bienheureux une épaisse poignée de cheveux chargés d'une peau sanglante, qui n'ont pas dû repousser.
— Respect à saint Odilon! dit Colas Papelin en se levant et en faisant voler d'un revers de son bras le chapeau empanaché du docteur.
Maître Pancrace Chouquet avoit un des côtés de 11 tête chauve et lisse comme si le feu y avoit passé. •Il mesura Colas d'un air menaçant, ramassa son chapeau et gagna la porte en regardant derrière lui pour savoir si le valet d'écurie le suivoit; mais le petit homme s'amusoit à frapper les landiers tout rouges avec un fourgon de fer, pour en tirer des étincelles qui jaillissoient jusqu'au comble obtus de la cheminée.
La porte se referma. Tout le groupe des femmes se tenoit silencieux et sans mouvement sous le poids d'une terreur inconnue, comme si elles avoient été pétrifiées. Colas Papelin s'en aperçut en éclatait de plus belle, et tira sa révérence en rebroussant ses cheveux confus avec la grâce coquette d'un homme du monde élevé dans les belles études et les 5 manières élégantes.
— Adieu, respectable Huberte, et vous, bachelettes gentilles, dit-il en les quittant. Grâces vous soient re» dues de l'hospitalité que nous avons reçue de vous; mail elle impose encore d'autres devoirs : je vais suivre ce galant homme dans sa route, de crainte qu'il ne s'égare.
Un instant après, on entendit rouler les gonds, et les fortes fermetures retentirent sur l'huis.
— Le diable est-il aussi parti ? s'écria la blonde Julienne en élevant ses petite doigts palpitants vers la ciel.
— Le diable! dit Anastasie en croisant les mains dans l'attitude de l'oraison; pensez-vous qu'il soit ainsi fait ?...
— Il y a grande apparence, observa gravement madame Huberte, qui n'avoit cessé depuis longtemps de défiler les grains du rosaire.
— Ne s' est-il pas nommé? reprit Julienne un peu rassurée; Colas Papehn et le diable, c'est la même chose.
— Ces deux noms sont exactement synonymes, ajouta d'un air posé demoiselle Ursule, qui étoit nièce et filleule du curé.
— Je l'avois soudainement reconnu, dit Cyprienne; je l'ai vu tant de fois attiser ainsi le feu, quand je m'endormois sur mon fuseau!
— Et moi, dit Maguelone, embrouiller malignement les poils de nos chèvres, quand je veillois dans l'étable!
— Ce doit être lui, observa tout à coup la petite Annette, la fille du meunier Robert, qui égare nos ftnesses en sifflant dans le bois!
— Il a bien voulu nous égarer aussi, répondit à basse voix sa sœur Catherine, et le malin au juste-au-corps rouge a fait plus d'un de ses tours au bord du ruisseau de la combe.
— Libéra nos; Domine ï s'écria la vieille Huberte en tombant à deux genoux.
On pense bien que les jeunes filles suivirent aussitôt son exemple, et qu'elles ne se séparèrent pas à la cloche des matines sans avoir purifié la cuisine de dame Huberte par des' prières, des fumigations de buis consacré, et des aspersions d'eau bénite.
Le lendemain matin, comme les gens du hameau se* rendoient à l'office au moutier qui en est séparé par quelques broussailles, Toussaint Oudard quitta tout à couple bras de sa mère et s'arrêta au-devant de sa petite troupe, en l'avertissant d'un geste et d'un cri de ne pas
L'homme noir fît peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.
— Mon damné de cheval, poursuivit-il , emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, iit mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pouvoit rien moins, reprit le méchant petit homme, en faveur de très-illustre et très-révérend seigneur maître Pancrace Chouquet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Hei* delberg, et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit, s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce ose-t-il se mêler à ma conversation pour m' attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point? Où m'avez-vous rencontré?
— Pardon, pardon, mon doux maître, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m' instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en latin trèsexcellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge, sur le traité : De sera Numinis vindicte. C'est belle et savante matière. 11 est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous
chauffer, derrière le tombeau des trois rois, une couchette plus ardente que ne Test l'âtre de dame Huberte. L'histoire en est assez bouffonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie»
— Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens sur ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma dague! Il est surprenant, ajouta- 1- il en grondant, qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison!
— Je le prenois pour votre serviteur, repartit madame Huberte, et je ne le connois pas autrement.
— Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres, ainsi que des petites fauvettes prises au nid.
— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre les genoux de Maguelonne.
— Oh! les mièvres d'enfants! cria le voyageur à la calotte rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne pas me reconnoîtreen habit de dimanche? Regardez cependant s'il est changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans, Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car entre le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on dit, que la main.
En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour mettre sa face à découvert 9 et il montra, en riant à ébranler les murs, une figure assez hideuse, blême et jaunie, comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de
rides bizarres, et au front de laquelle brilloient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tput le monde fit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'avertit qu'il n'étoit pas bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer !
— Ce pourroit bien être là, reprit Colas Papelin en riant toujours, et j'aurois lieu de m' étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Ghouquet à la combe du Reclus?
— A la combe du Reclus ! dit Pancrace d'une voix tonnante... Ah ! ah! reprit-il se mordant le poing.
— Ah ! ah ! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde, nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là, ce sera la mienne, Récria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela!
— Je l'avois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long : 11 faut donc vous dire que -ce pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent
ans? y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. On dit que c'était un jeune et riche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour parla crainte de n'y pouvoir faire son salut ; mais il ne se fit jamais connoître que par le nom d'Odilon, sous lequel notre très-saint-père l'a béatifié, en attendant qu'on le canonise.
— Diable! dit Colas Papelin.
— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit douter qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en moins de rien toute la combe changea de face. Il fit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus 1 , parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.
— Cette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois» quoique j'aie
1 On appeloit an moyen âge reclus on endos, reehui, tnctafi, les moines qui, pour se livrer avec pins de détachement à la rie contemplative, s'enfermoient volontairement dans une cellule isolée, sans jamais en sortir. On ne fHMvoH embrasser la vie de réélus qu'après avoir donné les preuves les plus incontestables de sainteté, et il falloit, pou ries séculiers, Motorisation de l'évêejue, pour les moines, l'autorisation de l'abbé. La cellule des reclus étoit ordinairement murée, et on n'y réservoit qu'un guichet étroit pour passer quelques provisions. On cite, en France, plusieurs moines qui restèrent enfermés pendant quarante ou cinquante ans, entre autres saint Léonien, qui vécut ainsi a Vienne en Dauphiné, et dont l'exemple fut suivi par une soixantaine d'antres personnes, qui s'établirent autour de lui dans des eelkjles particulières.
[Note d* l'Éditeur.)
entendu sa pareille dans tous les pays de moinerie ; mais U me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle ei si instructive narration.
— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.
— H y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénoûment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
— Le bienheureux Odilon, continua-t-elle en effet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n' avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtemps.
— Le nom de ce personnage est fort inutile à votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les S>igts.
^» Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papelin,
d'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage est inutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse ! Entendez-vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite, et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Chouquet, de messire Pancrace Chouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte?
— Le misérable veut me faire mourir! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint longtemps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'a-. près en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation des enfants, le soulagement des voyageurs et la réparation les fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, \ l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa tête, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.
— Oh ! que cela est dignement pensé, brave femme! V écria Colas Papelin en sanglotant ; la tête de ce bienfaisant vieillard, je Faurois moi-même «bénie, je le jure, si Dieu me l' avoit permis !... Qu'en dit mon maître, messire Pancrace Chouquet? ^
Pancrace tordit sa barbe, s'agita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une auit, Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'é-
toit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.
— Comment? dit Colas Papelin; pensez-vous, ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accom» plis depuis ce jour ; trente ans à heure fixe, ni plus ni moins, quand sonneront les matines?
— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, réph» qua Huberte, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade. — Remettez-vous, me répondit-il, et soyez saris crainte, bonne amie : c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertisse- •ments du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassînoit le saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé, je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelques* uns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits!...
— Le pauvre reclus étoit mort ! reprit Colas. Maître, entendez-vous?...
— Il se mouroit quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver .aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier, il s'étoit trouvé assez de forces un moment après pour se traîner au dehors de sa' cellule, pendant que le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésors qu'il venoit de payer de son âme !
— Et son meurtrier, c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses prières sous le masque de la dévotion! Maître, entendez vous?...
LA COMBE DE i/HOMME MORT. 231
Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd qui ressemblent à un rugissement.
— C'étoit lui ! dit dame Huberte. Cependant la grille de la cellule s'étoit refermée sur les pas du bienheureux, par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaine, dont le secret n'étoit pas connu de l'assassin.
— Le voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec son horrible rire ; quelques moments encore, et le juste sera vengé! Maître, entendez-vous?...
— Il n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant la tête : Tiphaine et ses gens ne découvrirent personne dans la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout à coup une odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étraftger avoit contracté un pacte avec le démon pour échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable; car on, apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Strasbourg sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pouvez avoir entendu parler!...
— Oh! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie. Maître, entendez-vous?...
— J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du ton d'un calme affecté, le langage des folles superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité!
Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son voisin. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.
— Ce qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, c'est qu'il restoit dans la grotte un brimborion de cédule taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à l'homicide, comme il appert par la translation qu'en fit monseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit en lettres diaboliques.
— Ou les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin»
A l'extrémité de la longue table où il s'étoit placé on vint apporter un second couvert, et un vieillard ne tarda pas à s'y asseoir après un salut modeste : c'étoit le cavalier présomptueux qui avoit entrepris, une heure, auparavant, de mettre «on coursier fatigué au train d'un attelage fringant, circonstance dont l'attention de M. de Louvois avoit été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui les yeux, et c'étoit un simple mouvement de curiosité ; il les y reporta plusieurs fois, et c'étoit l'effet d'un mouvement d'intérêt et de sympathie. Cet homme avoit une figure noble et douce; des cheveux blancs , mais fournis , ombrageoient sa tête respectable; son regard, que M. de Louvois rencontrait souvent, paroissoit animé d'une expression peu corn* mune ; et les larmes involontaires qu'il rouloit quelque» fois trahissoient une peine intérieure qui demandoità se répandre. La conversation ne tarda pas de s'établir et d'en amener l'occasion. Je ne changerai rien à ce récit, pas même les noms propres, que je sais ajuster comme un autre aux convenances d'une fiction, quand j'ai besoin de les inventer. J'ai promis en commençant une histoire authentique, où l'imagination du conteur ne seroit pour rien, une histoire sans parure et sans déguisement, comme la nature et la société en donnent de temps en temps à ceux qui les cherchent, et c'est cette histoire que j'écris. Il y a peut-être quelque indiscrétion à désigner si ouvertement des personnes dont je n'ai ni reçu ni demandé l'aveu; mais à quoi bon s'envelopper des mystères du roman dans une narration qui n'a rien d'offensant pour qui que ce soit, et qui, sous certains rapports, est honorable pour tout le monde? Quoi qu'il , en puisse être, et dans le cas même où l'on me condamneroit sur la forme, on m'absoudra sur l'intention. Je n'en demande pas davantage , car ce n'est pas ici une œuvre d'écrivain, mais une causerie de la veillée, destinée à ne pas sortir d'un petit cercle de bonnes gens
dans lequel j'ai renfermé mon auditoire, mes prétentions littéraires et ma réputation.
— Vous avez dû vous étonner, monsieur, dit le vieil* lard, de me voir tout à l'heure si obstiné à vous suivre; et cette ambition, si déplacée à mon âge, peut vous avoil donné une mauvaise opinion de mon jugement?
— Non, en vérité, répondit M. de Louvois; j'ai seule* ment supposé que ma rencontre, prévue ou non, ne vout étoit pas tout à fait indifférente, et que vous aviez quel* que communication à me faire.
— Il le faut bien, si vous m'y autorisez, répliqua le vieux voyageur; mais comment expliquer cela? Mon seul dessein étoit d'attirer l'attention d'un jeune domestique assis devant votre voiture, et qui ne paroit pas me reconnoître. Il n'est que trop probable au reste , ajoutât-il en étouffant un sanglot, et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme , que nous nous sommes vus tous deux aujourd'hui pour la première fois. Oseroisje vous- demander s'il est depuis longtemps à votre service?
— Depuis deux ans, dit M. de Louvois, et je le connois depuis son enfance ; je l'ai reçu de sa famille.
— De sa famille, répéta le vieillard. A ce mot, il éleva les yeux au ciel , et ses larmes s'échappèrent en abondance.
— Parlez, parlez! s'écria M. de Louvois. Je ne comprends rien encore à ce mystère; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de vous cohsoler; j'y parviendrai peut-être.
Un soupir qui exprimoit le doute, une inclination de tête qui exprimoit la reconnoissance, furent d'abord sa seule réponse. — Vous le permettez donc, reprit-il enfin, et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Le trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'hui ne me laisse pas la force de me décider
moi-même entre ce qu'il faut croire et ce qu'il faut nier.
Je m'appelle Despin , je suis maire de la petite ville de Gaujac, où M. le comte de Marcellus a un château. J'étois, il y a quatre mois tout au plus, aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune, ma femme et moi, c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance, et pour faire un peu de bien autour de soi, quand on a des goûts simples et qu'on vit sans ambition. Toute la nôtre étoit de laisser, avec un nom honnête, l'agréable indépendance dont nous avions joui à un fils unique âgé de vingt-deux ans, qui récompensoit nos soins par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a. enlevé; là finit notre bonheur. Nous avions vécu trop longtemps !
Ici de nouvelles larmes interrompirent M. Despin, Après un moment de silence il continua :
— Une pierre surmontée d'une croix, voilà tout ce qui nous reste de lui! Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent, pendant les courts moments de sommeil que le ciel accordoit à mes yeux fatigués, ma vieille femme se déroboit de mon lit pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de son fils. Dernièrement, par une nuit froide et humide, je m'aperçus de son absence, et je me relevai pour la chercher, ou plutôt pour la trouver, car je savois bien où elle étoit. Cependant elle ne répondit point à ma voix, et j'arrivai jusqu'à la place où avoit été creusée la fosse avant de l'apercevoir. Elle y étoit couchée, immobile, sans connoissance. Je crus un moment, hélas! qu'elle étoit morte aussi. Le mouvement de mon départ avoit réveillé quelques domestiques qui me suivoient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison, un autre me soutint pour y revenir. Je n'avois pas encore tout perdu : elle étoit rendue à la vie. On nous laissa.
La physionomie de ma femme étoit extrêmement ani- $e. Ses yeux brilloient d'une lumière étrange que je i avois pas remarquée jusque-là.
— Notre fils n'est peut-être pas mort, dit-elle en me $sant la main; peut-être sa fosse est vide ?
[le langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.
— Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une sonne qui veut qu'on la croie, tu connois ma dévotion t Sainte Vierge, et combien j'ai toujours redouté de Penser. Eh bien! j'ai osé compter sur sa protection s le malheur qui nous accable, et tout m'annonce ses divines bontés ont répondu à mon espéraneq. Je
déjà vue deux fois. \
- Grand Dieu! m'écriai-je, qui penses-tu donc r vu?
- Elle-même , reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat t elle est entourée qui m'avoit privée de mes sens id tu m'as retrouvée tout à l'heure au cimetière; ; ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que
les entendois à l'instant. Tu m'as priée, m'a-t-elle je viens à ceux qui me prient dans la sincérité de cœur. Envoie ton mari vers la montagne; il y re* i l'enfant que vous avez perdu, l'auriez- vous fait à ma place, monsieur?
lésitai cependant, car la fréquentation des gens rés et l'habitude de la lecture m'avoient guéri des gés du peuple. Est-ce là un grand bonheur? Il le bien , puisque les philosophes sont si impatients de re goûter à tout le monde. Mais l'apparition se re- 3la plusieurs fois au même lieu avec les mêmes istances. Je connoissois dans ma femme une sim- 13 de cœur et une austérité de conscience qui la rerit incapable du moindre mensonge ; aucune autre >n n'obscurcissoit son intelligence, car, à ma grande iction, son désespoir, calmé par une promesse
venue du ciel , laissent reprendre de jour en jour à ses esprits la sérénité qu'ils avoient perdue pendant trois mois. Son bon sens naturel s'étoit fortifié depuis qu'elle avoit foi en cette révélation étrange, dans laquelle vous ne voyez sans doute qu'une marque de folie. Que vous dirois-je? Prestige* ou vérité, il y avoit du moins dans son rêve un sujet de consolation que ne pouvoit lui fournir la vaine sagesse des hommes, et je me hâtai de souscrire à ses espérances, avec plus de confiance dans le pouvoir du temps, qui guérit toutes les douleurs, que dans l'accomplissement du miracle; j'avois besoin du miracle aussi, et quel homme n'a pas ett besoin d'un miracle pour se réconcilier avec la vie! mais je n'y comptois pas; je partis toutefois quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu, et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une sécurité qui n' avoit point gagné mon âme. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, comme je m'y étois attendu, et je devois partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin...
— Eh bien! monsieur Despin, ce matin?.,.
— Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siège de votre voiture ; friais il ne m'a pas reconnu.
— Paul, votre fils, dites-vous ?
— C'est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi; mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnoisse pas, et j'en ignore la raison. Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me suis informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. Il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S'il arrivoit à Gaujac, tout le monde le reconnoîtroit. Je le reconnois si bien, moi, qui ne peux pas m'y tromper, moi qui suis son père ! mais il ne me reconnoit point»
Les larmes de M. Despin recommencèrent à couler, et il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudés et la tète appuyée sur ses mains.
M. de Louvois étoit profondément ému. — Croyez , dit-il au vieillard, croyez, monsieur, que je voudrois pouvoir prolonger Terreur qui a suspendu un moment vos afflictions, s'il dépendoit de moi de l'entretenir sans manquer à la vérité. Un incroyable hasard l'a produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir.
' — Vous êtes plus capable que vous ne l'imaginez, monsieur, de donner à cette apparence une espèce de ■réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois m regard suppliant. Vous vous étonnez de mes paroles, t je le conçois, mais cette dernière espérance va s'exliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, uisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître, n'est pas mon fils, je le crois ; mais sa ressemblance ec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperait cei de sa mère. N'est-il pas le fils qu'une céleste protecn lui a rendu? Je lui oflre une mère, un père dévoués on bonheur; je lui offre tout mon bien dont je suis ^ à signer la donation, et M. le comte de Marcellus refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit : il ipartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de }irs que ceux qu'impose une affection facile à coner, et qui ne demande que de l'affection; il étoit /re, il sera riche; il servoit, il sera servi; votre bonté voyoit sans doute à son bonheur, nous y suppléepar notre tendresse ; nous en serons aimés, j'en sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons dans un autre, et on est toujours aimé quand on C'étoit là, tout me l'annonce, le véritable sens prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à 3ux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables es; il a voulu réparer envers votre Paul un tort
du hasard, envers nous un tort de ia nature qui nous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune, et les parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t-il pas, mon* sieur, que cela soit ainsi? Oh ! ne me refusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui ! Les grands de la terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel. Je n'ai plus qu'à mourir si vous me rebutez.
En prononçant ces dernières paroles, M. Despin pressoit les mains de M. de Louvois et les mouilloit de ses pleurs.
La nuit s'étoit écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvoit douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul, tout habillé, dormoit paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva, remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avoit parlé, accompagné d'un dédit de ta somme de dix mille francs, payable au cas où cette épreuve étrange ne réussirait pas à la satisfaction de toutes les parties, et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation dont paroissoit dépendre sa vie, par une inclination respectueuse et par un regard suppliant. Le mouvement qui se faisoit dans la chambre avoit réveillé Paul ; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n avoit pas été plus diligent.
— Reste, lui dit M. de Louvois, et assieds-toi pour m'écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter, continua-t-il en souriant, l'histoire de l'homme que la fortune vint surprendre dans son lit, et tu n'imaginerois peut-être pas que ce fût» la tienne. Il n'y a cependant rien de plus vrai. Un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche!
- En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en seroi*
surpris. On me prédit cette destinée depuis l'ence, et il y a quelques jours qu'on me l'annonçoit en ergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s'arrêta r déjeuner dans une misérable auberge des monîes, où des gendarmes arrivèrent presque en même ps, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduira à la prison du chef-lieu, et dont la physionomie appa. C'est que ce n'étoit pas une sorcière du corni, et on voyoit bien à ses airs de dignité qu'elle croyoit i art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa 1 sèche et nerveuse, et qu'elle me força, par un dur rd de ses yeux noirs, à la déployer devant elle. Quant >i, je détournai les miens, tant elle me faisoit peur r.
Oh! oh! voici du nouveau, dit-elle avec une voit ne, et en grommelant entre ses dents; vous con- Iroit-il, mon fils, d'avoir de bons champs en plein >rt, de bons prés qui verdoient au soleil, de bons eaux de moutons prêts à tondre, deux ou trois dous de bonnes vaches laitières, et autant de veaux qui ssent à l'entour, une maison de campagne qui
midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisl'un beau verger, ployant sous le poids des fruits ? Vous plairoit-il de vous délasser, de temps en
à la ville, du soin de vos grasses métairies dans n fauteuil de velours d'Utrecht à longues raies, au er étage d'une maison spacieuse et en bon état qui ppartint; aussi près qu'il vous plaira d'un balcon S de fleurs qui donne sur là grande place, et d'y re indolemment l'heure d'un excellent repas en votre journal, si le journal vous amuse? ,
e pus me défendre de sourire, car le genre de vie ; me proposoit étoit assez de mon goût. — Vous out au plus entré dans les Pyrénées, ajouta-t-elle
en repoussant ma main avec une méprisante colère, que cette fortune Vous aura été offerte, et que vous l'aurez refusée. — Je ne compris pas trop comment cela pourroît se faire, mais j'attachois si peu d'importance à la prédiction de cette aventurière, que je n'y ai pas songé depuis.
La coïncidence de ces deux mystérieux événements frappa M. de Louvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des apparences, qu'il ne s'étonne d'être obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de téflexion, il fit part à Paul de ce qui s'étoit passé la veille entre lui et M. Despin, et ouvrit sous ses yeux l'acte formel qui n'attendoit plus que sa signature. Il le quitta ensuite pour laisser un libre cours à ses réflexions. L'affaire en valoit la peine.
Pendant que tout ceci se passoit au méchant cabaret de Pierrefitte, le ciel s'étoit éclairci; les eaux turbulentes du gave étoient rentrées dans leur lit, et les mazettes du relais, délassées par un long loisir, piaffoient à la porte, sur les pavés de granit sonore, comme des chevaux de bataille; le maréchal du pays cherchoit à dégager adroitement quelque vis de son écrou, pour avoir un prétexte à le resserrer, et M. de Louvois se préparait à partir. Un quart d'heure s'étoit à peine écoulé, quand Paul entra chez son maître, d'un air modeste et cependant résolu. M. de Louvois le regarda fixement.
— Eh bien! dit-il en riant, est-ce à M. Despin fils que j'ai l'avantage de parler?
— Non, monsieur le marquis, répondit Paul; c'est à Paul qui étoit votre domestique hier, qui l'est aujourd'hui, et qui n'a d'autre ambition que de l'être toujours, si vous êtes content de ses services.
— As-tu bien réfléchi? reprit M. de Louvois étonné.
— Je réfléchirais dix ans sans changer de détermination. — M. de Louvois paraissant disposé à lui accorder une attention sérieuse, il continua : Je suis extrêmement touché, dit-il, du malheur de cette famille, etjevou-
frAUL OU LA RESSEMBLANCE. 251
>is pouvoir lui procurer quelque soulagement. C'est devoir que j'aimerais à accomplir, s'il s'accordoit c les miens, et je n'aurais pas besoin d'y être porté mon intérêt; mais ce que demande ce bon vieil- I, monsieur, je suis incapable de le lui donner : il rche un fils, et j'ai un père. C'est à mon père que je i la tendresse et les soins d'un fils, et le cœur d'un n'est pas à l'enchère. L'honnête homme qui a voulu nrichir a des droits à ma reconnoissance; je ne peux lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame apiennent à cet autre vieillard qui m'a nourri, qui m'a & du produit de son travail, qui m'a réchauffé sur sein quand j'avais froid, qui a pleuré sur mon berquand j'étois malade, qui a fondé sur ma bonne uite et sur ma reconnoissance le dernier espoir de ieux jours. Croyez- vous qu'il survivrait à l'idée que endu son nom pour de l'argent, que j'ai renoncé au înir de ses embrassements et de ses conseils, que mié mes neuf frères comme un traître et comme un lit, pour me livrer sans gêne aux douceurs de la pa- ? Vous, me direz sans doute, monsieur, que mon A état me permettrait de lui faire quelque bien, que spin lui-même ne blâmerait pas cet emploi de mon lu, et qu'il y aurait moyen de racheter à ce prix t les hommes mon ingratitude et ma lâcheté; jui me justifierait devant ma propre conscience? Iroit d'ailleurs que mon père voulût accepter cette nité honteuse, et je le connois assez pour être sûr i repousserait avec indignation, c A quel propos, oit-il, M. Despin fils, de Gaujac, qui m'est invient-il me gratifier de ses aumônes ? Qui les lui ndées? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma él Ai-je eu besoin de recourir à lui pour fournir etien de mes neuf enfants (il ne me compterait pour les élever dans la crainte de Dieu, et dans de leur famille et de leur pays? Si H. Despin
fils est trop riche, s'il est tourmenté par quelque mords qui l'oblige à répandre son superflu en œuvres de charité, qu'il regarde autour de lui ! Ne connoît-il point de peines à soulager dans son village, et peut-être parmi ses plus proches voisins? * Car je serois devenu aussi étranger à mes souvenirs, à mes amitiés d'enfance, à ma patrie qu'à mçn père ! Je recommencerais une vie nouvelle, la vie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime; et si elle étoit abrégée par la honte, par le chagrin, par les plaisirs même auxquels je me livrerais pour m'étourdir, laisserois-je les regrets que H. Despin fils a laissés? Pensez-vous, monsieur, que mon véritable père, insensible à l'abandon que j'aurais fait de sa vieillesse, irait courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance? Ah! il l'éviterait plutôt, n'en doutez pas ; car elle ne lui rappellerait que mon avarice, ma bassesse et mon indignité ! Non, monsieur, je ne changerai pas d'état, je ne changerai pas de fortune, parce que je ne veux pas changer de nom, parce que je ne veux pas changer de famille. Je resterai pauvre, mais je resterai le fils de mon père, et je conserverai le droit de l'embrasser sans rougir : cela vaut mieux que de l'argent.
— Va régler les comptes, va, mon enfant, lui dit M. de Louvois en se détournant pour cacher son émotion. Un quart d'heure après, le fouet du postillon frappa l'air à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge. Elle sortit. Paul étoit assis sur le siège, comme la veille.
Un homme attentif à ce qui se passoit dans cette maison, et qui errait tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour convaincre ses yeux d'un nouveau malheur qu'il n'avoit pas prévu. Tout venoit d'être perdu pour lui, jusqu'à l'espérance; il avoit vu mourir son fils pour la seconde fois, Paul étoit parti.
M. Despin tomba comme toudroyé sur le lit où il
'avoit point dormi, et quand un valet de l'auberge lui )mit la triste lettre d'adieu de M. de Louvois, il ne fit u'y jeter un regard sombre et abattu, car il connoissoit îjà son arrêt. Oh! de quelle force a-t-il dû s'armer Dur regagner sa maison ! Comment s'est-il présenté à i femme, si impatiente de son retour, et cependant si ;surée du résultat de son voyage? Quel récit lui a-t-il fait i ces espérances d'un moment changées en deuil éter- 3l? La religion seule peut expliquer la résignation du eur dans de si cruelles épreuves! Il y a là des angoisses îi se conçoivent à peine, et qui ne se décrivent pas. L'histoire que je viens de raconter, sans y ajouter la us légère circonstance, et sans la relever par des oriments recherchés qui me la gâteraient à moi-même, sut donner lieu à de graves réflexions. Les philosophes isitifs qui nient l'intervention d'un Dieu dans les choses s la terre feront honneur de ces rencontres merveilises à la puissance du hasard, parce que c'est le nom l'on donne à Dieu quand on a pris le parti désespéré de y pas croire. Les chrétiens y verront un symbole plus nsolant et plus élevé.
Que peut, en effet, l'intercession la plus puissante ur consoler le veuvage d'un cœur que la mort a, pour isi dire, dédoublé (pardonnez-moi cette expression, i est celle d'un sentiment, et non pas celle d'une maire) ? Hélas! elle ne peut que lui rendre des apparences des formes; car l'âme qui les animoit a déjà un autre our, et c'est à celui-là qu'il nous est enseigné d'as- *er, pour retrouver tout ce que nous avons perdu. Le ;te n'est qu'une illusion qui peut tromper un moment yeux d'un père, mais qui ne trompe pas longtemps tendresse. Pour voir recommencer la vie d'un être Sri qui nous a été enlevé, il faut recommencer nousmes à vivre; et cette idée sufliroit pour embellir la rt, si la mort avoit besoin d'être embellie aux regards quiconque a vécu longtemps. Mais du moins la vie
recommencera-t-elle? Oui, n'en doutez pas, elle recommencera! Il n'y a rien dans cette création qui n'ait ses harmonies et son complément, si ce n'est le cœur de l'homme ; et le rôle d'un jour qu'il joue sur la terre ne seroit qu'un mauvais épisode de plus dans un drame mal fait, si ce drame de dérision et de cruauté se dénouoit par la mort. Gela n'est pas à redouter, parce que cela est impossible.
Il est vrai de dire qu'il faudrait avoir été mort pour pouvoir se former des notions exactes sur cet avenir mystérieux, et cela n'est pas commun. C'est le cas cependant du fameux Islandois de Bessestedt, qui fut extrait vivant de sa bière après huit jours de mort constatée, et qui vécut dix ans depuis dans la pratique dés bonnes œuvres, mais sans communication immédiate avec les hommes. Ce sage, nommé ou plutôt surnommé Lazare Néobius (car la critique n'a pas encore éclairci ce point curieux d'histoire littéraire), a voit passé tout le temps pendant lequel il fut retranché du siècle dans le monde intermédiaire où les bons vont recevoir le commencement de leur récompense, et se disposer, par des épreuves plus douces que les nôtres, à recevoir dignement une récompense éternelle. Il y avoit retrouvé, avec un ravissement que l'on croiroit inexprimable s'il n'étoit parvenu à l'expliquer fort éloquemment, sa famille et ' ses amis ; et quand il se vit retombé dans les douloureux liens de notre vie de préparation, il s'étoit fait de son nouvel exil l'idée d'une sainte mission, qui lui étoit imposée pour réchauffer la tiédeur des fidèles et pour prémunir les foibles contre l'invasion des fausses doctrines 1 . Tel est l'objet du livre admirable de Lazare
1 Les migrations des vivants dans le monde des morts remontent à la pins haute antiquité. Nous ne parlons pas des descentes aux enfers, qui se trouvent dans Homère et dans Virgile, mais seulement des voyages ou des rives dans le genre de ceux de Lazare Néobius. La plus ancienne légende de cette espèce est celle qui se trouve dans Platon et dont le héros est un soldat que le philo-
Yéobius, sur lequel je me suis un peu plus étendu qu'il le convenoit à mon sujet, parce qu'il est presque inonnu, et si rare d'ailleurs, qu'il n'en existe probablefient pas d'autre exemplaire que le mien. Il encourut, n effet, tout naturellement, une double censure, dès lç loment où il vint à paroître au jour de la publicité : elle de l'Église, qui ne se crut pas autorisée à recevoir, ur le témoignage isolé d'un saint homme, un document upplémentaire à la révélation de l'Évangile; et celle du ouvoir temporel qui jugeoit , peut-être avec raison , ue la perspective d'un avenir si facile et si doux, en iminuant l'attrait qui nous attache à notre existence Quelle, relâcheroit au bénéfice de la vie contemplative, t lien de la vie sociale. Ce danger n'existe plus aujourhui, ou plutôt l'excès contraire est devenu si effrayant u'on ne sauroit trop se hâter d'y porter remède. Si la >ciété menace de mourir bientôt, ce n'est pas l'expanon d'une sensibilité rêveuse qui la mine et qui la Hruit; ce n'est pas l'intention de pousser au delà de
phe désigne sous le nom d'Kr l'Arménien. Er, ayant été tué dans une bataille, trouvé dix jours après parmi les morts dans un état parfait de conservation i moment où on le plaça sur le bûcher des funérailles, il revint à la vie, et îonta ce qui étoit arrivé à son âme dans les régions mytérieuses du fond deselles elle étoit revenue. Plutarque, dans son Traité- des délait de la justice rine, § 42, raconte une histoire semblable. « Succédant au matérialisme des agonies antiques , dit un écrivain enlevé trop jeune aux lettres ' , la poésie christianisme, la poésie des temps nouveaux, put bientôt, à la suite du »me, s'emparer de ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme Future patrie à ceux qui s'oublioient dans la vie présente. » Jusqu'au sixième de, la vision emporta ses élus dans les régions lumineuses du ciel : plus tard, îles emporta dans l'enfer pour effrayer par l'idée dedamnation. Il y a là, jusqu'à ate qui les résume avec toute la grandeur du génie, une suite non interrompue véritables épopées extra-terrestres, dans lesquelles le moyen âge a semé à •fusion la terreur et la poésie. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui oient curieux de s'éclairer sur ce sujet au beau travail de H. Labitte.
(JVote de l'Éditeur.)
Charles tabltte, la Divine Comédie avant Dante, en téta de ta Divine Comédie, t ration de M. Briieux, précédée de la Vie nouvelle. Bibliothèque Charpentier.
toutes limites sa longévité intellectuelle et morale; c'est le déplorable instinct d'un égoîsme étroit, qui l'emprisonne dans la matière et qui la force à escompter son éternité au prix de quelques années stériles que le présent dévore aussi vite qu'il les donne. Il n'y aurpit donc pas d'inconvénient bien sérieux maintenant à livrer aux âmes tendres et souffrantes ces trésors de consolation et d'espérance, qui les dédommageaient du malheur de vivre dans un temps mauvais et dans un monde imparfait. J'y ai même pensé quelquefois, et si j'ai tardé longtemps à le faire, c'est que j'iïnaginois que l'âge pourroit prêter un jour plus d'autorité à* ma parole. L'idée d'ouvrir enfin ce monde ignoré, mais certain, à l'attention de mes lecteurs m'occupoit encore au moment où j'ai commencé à tracer ces dernières pages; mais des considérations soudaines m'ont retenu...
— Et il me semble, tout réfléchi, aue je ferai mieux d'y aller voir moi-même
LIDIVINE.
En 1800, j'étois dans les prisons d'une ville de prorince, et je n'y étois pas pour la première fois. La cause le ces petits malheurs de jeune homme me dispense d'en *ougir.
Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes t charitables personnes qui m'ont laissé cependant un >ien tendre souvenir; mais je ne saurois me dispenser e remarquer en passant que ce triste ministère du geôer est un des plus honorables qu'il y ait au monde, uand il est exercé avec douceur et humanité.
Madame Henriey étoit infirme et presque toujours alade ; mais elle avoit pour la représenter, dans Tinté- 3ur, une vieille femme de charge qui s'appeloit Lidiie,
Nom peu connu, même parmi les saints,
que les pauvres prisonniers nommoient la divine, rce qu'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit i nom véritable. Il n'y a rien, en effet, qui puisse nous mer une idée plus distincte de la Divinité que la rite chrétienne.
idivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne l'em-
pêchoit pas d'être vive, active, empressée, et toute à tous, comme si elle n'en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de l'hygiène c'est une bonne conscience. Il y a une foncière gaieté du cœur qui n'appartient qu'aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises pensées deviennent, au contraire, facilement tristes. Il y a bien de quoi. .
Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si serins et son cœur d'argent passé à un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n'osoit porter visiblement la croix qui y avoit été suspendue; cela h'étoit pas encore permis; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le cilice de laine ou de crin dont elle se couvroit par pénitence, et je n'ai jamais compris que Lidivine eût à faire pénitence de quelque chose. C'étoit peut-être d'avoir été jolie, car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d'une taille bien prise et d'une figure agréable.
Ce que je raconte ici de Lidivine, c'était ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l'influence de Lidivine sur les esprits les plus âpres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui agissoit sans qu'on sût au juste comment, par une sorte de faveur providentielle. A lidivine le secret d'affermir les cœurs abattus et de consoler les cœurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en mordant des baïonnettes sanglantes, on n'y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calme.
Dieu n'auroit pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle, s'il n'y avoit placé que Lidivine. Elle étoit secondée par son petiWils dans ce noble et pieux minis-
LIDIVINE. 259
tère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps, mais infatigable de patience et de courage, qu'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir nos misères. Je ne vous donnerois qu'une idée imparfaite de sa physionomie résignée et non pas abattue, de son regard bleu, plein de compassion et de tendresse, de sa chevelure blonde, lisse, aplatie et cou* pée à angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarquer des caractères pareils dans le type de nos bons paysans de montagne, ou dans les images des saints, tracées par un peintre naïf.
Pierre n'étoit pas un grand personnage, même en prison. Arrivé là, selon nos conjectures, par la protection de Lidivine, il n'y étoit guère que l'aide et le valet des guichetiers. J'appris tard que c'étoit son titre, et que ce titre, chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J'expliquerai cela tout à l'heure, si la mèche de ma lampe brûle encore.
Quoi qu'il en soit, j'avois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d'âge qui rapproche si vite les jeunes gens, surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos dis» cordes politiques n'eussent pas rompu. Quand sa chemis . j'entr'ouvroit dans quelque œuvre de force, à rafraîchir îotre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, »u à transporter un malade, j'avois vu souvent flotter ur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi uelque instinct secret m'avertissoit que le Seigneur ous avoit imposé une vie commune de misère et de dénuement, et que notre bonheur, comme son empire, ne Toit pas de ce monde.
Notre chambrée, n° 6, étoit ordinairement ouverte par erre que nous chérissions tous ; et c'étoit un de ces ards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de geôle, car le salut religieux que Pierre nous adressoit aque matin étoit pour nous comme une bénédiction
répandae sur la journée. Une fois, les verrous tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil, nous annoncèrent la visite d'un autre guichetier. Celui-ci s'appeloit Nicolas.
Nicolas étoit un bon homme qu'un autre genre de vocation, dont je ne me suis pas informé, avoit engagé tu service des prisons, et qui ne s* étoit pas accommodé sans efforts, je le suppose, à l'esprit de son état; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les auroit pas connus. A force d'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante, qu'il savoit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais, mais doux, qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Gomme cette complication d'artifice devoit lui coûter beaucoup, il ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu'il avoit le dos tourné. Un jour qu'on le surprit à pleurer sur un homme qui alloit mourir, et qui embrassoit sa femme pour la dernière fois, il se plaignit qu'on lui eût jeté du tabac dans les yeux. J'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu'ils en ont l'air.
— 04 est Pierre? lui dis-je, en m' asseyant sur mon lit.
— Pierre! Pierre! répondit -il avec aigreur. C'est toujours Pierre qu'on demande; on diroit qu'il n'y a que Pierre ici. Que fait-il pour vous qu'on ne fasse? Pierre vous apporte-tril autre chose qu'une cruche et du pain? Une cruche, la voilà; du pain, en voilà : si vous avez affaire à Pierre, allez le chercher. Pierre est au cachot.
— Pierre est au cachot? m'écriai-je; c'est une chose impossible. Qu'a-t-il fait?
— Ce qu'il a fait? est-ce que je sais cela, moi, ce qu'il a fait? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres? une porte ouverte trop tôt, une porte fermée trop tard, une lettre remisa