‹ Contes de la veillée (volume 3)Chapitre 25 sur 27 · LA FILLEULE DU SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LA FILLEULE DU SEIGNEUR

Ses paupières s'abaissèrent avec un calme mélancoli- 1e ; elles étoient enflées et tendues. Les cils réunis par isceaux brilloient encore de l'humidité des pleurs.

— Tu aimes, ajoutai-je à demi-voix. Sa poitrine se )nfloit.

Elle glissa ses doigts daas une boucle de ses cheveux oirs, et la ramena sur son visage.

Je l'enveloppois d'un de mes bras. Je la rapprochois de ion sein avec un chaste mtérêt. Mon haleine offleuroit îs lèvres.

Elle parla; je l'entendis à peine. — Ce n'e«t pas lui, isoit-elle.

— Non, ce n'est pas lui, répondis-je; mais ne doit-il >as venir?

Et Suzanne balança sa main autour de sa tète.

— Peut-être le verras-tu demain. Elle ne répondit pas. Je craignis d'aigrir sa peine, et je gardai le silence.

CUe me regarda encore, et moi je pleurois.

Il y avoit une larme sur ma joue ; elle l'essuya du dos Le sa main.

Une autre étoit tombée sur sa main, elle la recueillit ivec sa bouche.

— Tu es bien heureux, me dit-elle ; je crois que tu as Jeuré.

Et puis, en m'observant davantage, elle ajouta : — Je L'aimerai, car tu as une âme d'ange. Dis-moi cependant û tu es noble?

J'hésitois à l'avouer. Cela coûte à dire devant la vertu couchée sur le grabat de la misère.

— Oh ! reprit-elle, noble et homme; il y a une méprise. Mais tu es trop jeune encore... Je suis contente de te voir rougir.

— Explique-moi... Je ne prononçai point ces paroles : iju'avois-je besoin d'un éclaircissement douloureux pour lui donner ma pitié? Nous nous entendions bien comme cela.

Un peu plus tard, je revis sa mère, et elle attendoil les mots qui alloient m'échapper comme un oracle sauveur. — A-t-elle aimé? lui demandai-je.

— Hélas! jamais. De riches partis se sont offerts; et malgré notre indigence, on a sollicité avec ardeur l'amour de ma Suzanne. Elle a été indifférente pour tous. Elle auroit voulu qu'il y eût des cloîtres pour y ensevelir sa jeunesse, parce que le monde lui étoit importun, et qu'elle trouvoît la vie longue et difficile. Je crois que nul homme n'a obtenu un seul baiser de Suzanne, si ce n'est cependant son parrain. Il a douze ans de plus qu'elle, et c'est le fils de l'ancien seigneur du village. Tandis qu'il étoit absent pour le service du roi, elle disoit : Je sais que mon parrain reviendra, parce que Dieu me l'a promis; et quand il reviendra, mon Frédéric, je lui donnerai un agneau tout blanc avec des rubans bleus et roses, et des tresses de fleurs suivant la saison. Elle alla en effet à sa rencontre, et quand il la vit, il descendit de cheval pour la baiser sur le front. Voyez, ditil, comme Suzanne est jolie! Je ne veux pas qu'elle conduise des troupeaux le long des haies et qu'elle hâle son teint aux ardeurs du soleil, car je l'aimois comme ma sœur.

Le lendemain, je revins dès le point du jour. Je la trouvai plus mal.

— Écoute, me dit-elle en m'embrassant, tu dois être bon comme tu es beau, et je vais te demander quelque chose de meilleur que la vie. Engage ma mère à me donner ma robe blanche, ma cornette de mousseline et ma jeannette de cristal. Cueille-moi un barbeau dans le jardin et une iris près du ruisseau. C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance.

Je fis ce qu'elle m'avoit demandé, et sa mère l'habilla. Mais en descendant de son lit, elle tomba en foiblesse.

La cloche sonnoit tout vis-à-vis, car c'étoit en face de l'église. Sa mère lui dit : Vois-tu bien, c'est le mariage

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de Frédéric; et si tu n'étois pas malade, ta danserais, comme les demoiselles, dans les grandes salles du château. Pourquoi ne prends-tu pas courage?

Elle n'entendoit plus, Suzanne, la pauvre Suzanne ! Elle nous dit qu'elle étoit mieux.

Nous nous approchâmes de la porte, sa mère et moi, pour voir passer les fiancés. La femme choisissoit, avec une attention craintive, l'endroit où elle devoit poser ses pieds, pour ne pas flétrir les broderies de sa chaussure.Tous ses mouvements étoient pénibles et apprêtés; tous ses gestes superbes et dédaigneux. Dans ses pas, dans ses regards, dans l'arrangement de ses cheveux, dans les plis de ses vêtements, il n'y avoit que symétrie. Oh! que les soins d'une fête simple et d'une cérémonie commune lui inspiraient de dégoût!

Frédéric venoit après. Ses grands sourcils étoient baissés, sa parure négligée, sa démarche lente et soucieuse. En passant devant la maison, il y jeta les yeux d'un air sombre et mécontent; il recula d'un demi-pas en se mordant les lèvres, effeuilla un bouquet qu'il tenoit dans ses mains, et puis reprit sa route, et l'église s'ouvrit.

J'étois demeuré seul, et je réfléchissois sur cela, quand j'entendis un long cri.

Je courus. La mère étoit à genoux. La fille étoit couchée.

— Êtes-vous sûre? — Regarde, me dit la mère... Suzanne étoit morte, roide, sans couleur, déjà tout inanimée. Je la touchai, elle étoit froide. Je prêtai l'orçille encore pour in assurer qu'elle ne respirait plus.

Voilà ce que j'ai vu dans ce village aux environs de Loudun.

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