‹ Contes de la veillée (volume 4)Chapitre 18 sur 22 · HISTOIRE VÉRITABLE ET FANTASTIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE ET FANTASTIQUE

Je commence par déclarer hautement que s'il falloit renoncer de toute nécessité à l'un de ces immortels chefsd'œuvre d'Homère, Y Iliade et Y Odyssée, et qu'il y eût pour cela une ordonnance expresse du roi, ou une loi formelle des chambres, je tâcherois d'apprendre Y Iliade par cœur avant de la perdre, mais c'est YOdijssée que je garderois. Je n'hésiterois pas un moment.

Et je conviens que ce début peut sembler trop magnifique pour une historiette. Il me met en état de rébellion manifeste contre la règle éternelle de l'exorde classique :

Non fumum ex fulgore, sed ex fumo (lare lucem.

Il faut cependant le prendre comme il est, car je n'y changerai pas un mot. Les critiques en parlent bien à leur aise.

1 Ce morceau a été publié pour la première fois sous le titre de : Un domestique de M. le marquis de Louvois, histoire véritable et fantastique. — lletue de Paris, 1836, nouvelle série, tome XXX. {Note de t'Êditeur.)

Ce qui me charme dans Y Odyssée, ce qui me pénètre à sa lecture d'un sentiment mêlé d'admiration et d'attendrissement, c'est la bonne foi sublime de ce poète qui récite ingénument des contes d'enfants comme il les a entendu réciter, et qui les orne à plaisir des plus riches couleurs de l'imagination et du génie, parce qu'il n'a rien appris de mieux dans la conversation des vieillards, des héros et des sages. Ses histoires sont merveilleuses, à la vérité; mais il est plus merveilleux qu'elles encore, lui qui a confiance dans ses histoires. Quand Alcinoùs, roi des Phéaciens, laisse échapper quelques doutes sur la vraisemblance de tant d'événements étranges observés en quelques années de navigation, Ulysse se garde bien de lui répondre par des raisonnements; il se borne à continuer, et Alcinoùs n'insiste plus. C'est qu'il faut deux choses essentielles à la poésie, le poète qui croit ce qu'il dit, et l'auditeur qui croit le poëte. Cette rencontre est devenue fort rare et la poésie aussi.

Notre âge participe beaucoup du double état de ces corps affoiblis que la mort a déjà saisis presque tout entiers. A ceux-là, une mélodie suave et tendre comme des chants anticipés du ciel suffit pour bercer l'agonie, et le poëte inspiré arrive à son temps. A ceux-ci, dont la sensibilité matérielle ne peut être réveillée que par des irritants caustiques et dévorants, il arrive un autre poëte qui les déchire et qui les brûle pour leur arracher un cri de vie. Ce sont les deux dernières missions de l'art, et, quand elles sont accomplies, tout est fini.

îl y a du génie clans ces derniers efforts de la poésie; il y en a autant peut-être que dans l'abondance naïve et crédule des compositions homériques : il faut lutter à la fois contre le prosaïsme d'une parole usée, contre la monotonie d'une création trop décrite, où les savants ne voient plus que des agrégations capricieuses de molécules élémentaires, contre la sécheresse de ce cœur de cendre que porte la société actuelle et qui ne palpite

plus. Cela est difficile et admirable. Mais la poésie des choses, où est-elle maintenant sur la terre? où sont les anges d'Isaac et de Tobie, les tentes de Booz et les lavoirs de Naucicaa? je ne vous en dirai pas de nouvelles.

Ce grand voyageur épique de l'antiquité, dont j'aime tant les récits, seroit bien surpris aujourd'hui s'il avoit à recommencer sa fable immortelle! On lui apprendroit que sa Circé n'est tout au plus que la Narina de Levaillant, ou l'Obérea de Bougainville. Ses syrènes, ce sont des phoques ou des veaux marins; Carybde et Scylla, des roches ; Polyphème, un Patagon borgne et anthropophage, Heureuse influence des découvertes et des progrès! ne redemandez pas ce sublime conteur aux siècles pour lesquels il étoit fait, et qui l'ont cependant méconnu. Vous seriez encore plus ingrats et plus injustes qu'eux; vous ne lui donneriez pas l'aumône1.

Un de mes amis s'écrioit dernièrement à ce propos, dans une boutade assez caie :

Mais ces trésors de goût, d'amour, de poésie, Qui les remplacera ? — Vïdiosijncrasic.

Hélas I oui; sous la baroque influence qui a fait de la rose un phanérogame, et du papillon un lépidoptère, il ne faut rien attendre de mieux de notre civilisation anthropomorphe. J'en suis aussi fâché que vous.

C'est pour cela que j'ai juré de ne plus lire d'ouvrages marqués au sceau du savoir et de l'esprit, et on ne sauroit croire combien il est difficile d'en trouver qui n'aient pas ce cachet fatal, depuis que l'enseignement mutuel et la méthode Jacotot ont mis la littérature transcendante à la portée de toutes les intelligences. Oh! si j'avois été M. de Montyon, avec toutes les agréables conditions

1 On trouve ces mêmes pensées, développées d'une façon toute différente et très-élevéc, dans le premier article sur Grainville, au tome Ides a Souvenirs, épisodes et portraits de la Révolution. » (Note de l'Éditeur.)

qui lui ont permis de doter si richement ses héritiers, que j'aurois fondé de beaux prix en faveur des ignorants et des simples, et que je prendrois de plaisir, du monde où il habite, à les voir distribuer, au jugement des mères de famille et des petits enfants ! quelles bonnes primes j'aurois attachées à la publication d'un livre ingénu où la foi tient lieu de science, où l'expérience tient lieu d'étude, où le sentiment tient lieu d'habileté; où le naturel feroit oublier au besoin l'absence du talent, s'il étoit bien prouvé que le talent fût autre chose que le naturel! Avec quelle munificence, toutefois plus économique et plus facile que la sienne, j'aurois voulu reproduire en abondance tous les ans, pour l'instruction et le bonheur de la multitude, ces délicieuses compositions qui saisissent l'âme par des sympathies si vives, et qui la pénètrent d'enseignements si utiles et si doux : Y Odyssée, les Voyages de Pinto, les Contes de Perrault, les Fables de Pilpay, d'Ésope, de La Fontaine, Télémaque, Robinson, Don Quichotte, les Hommes volants ! On sent bien qu'il n'est question ici que des livres de l'homme, mais quels hommes et quels livres, grand Dieu! que ceux dont je viens de parler ! voilà de l'argent bien employé ! voilà une bibliothèque de véritable progrès humanitaire l! et le peuple qui l'adoptera, voilà un peuple digne d'envie, un peuple qui mérite que l'on vive de l'air qu'il respire, et qu'on se réchauffe à son soleil ! M. Herschell le trouvera peut-être dans a lune.

En attendant, je n ai pas renoncé à raconter des histoires auxquelles je suis souvent le seul à croire, et je

1 On sait que Nodier n'étoit point partisan du progrès indéfini, et qu'il étoit assez disposé à n'y voir qu'une hallucination de la vanité humaine. Il a composé sous le titre d'Histoires progressives quelques satires pleines de verve et d'atlicisme où il se moque, et souvent avec une raison supérieure, des théories humanitaires de la perfectibilité. Ces histoires sont : Hurluhleu, grand manifafa d'FIurlubiircs[im), — Léviathan le Long (1833), — Voyage pittoresque cl industriel dans le Paraguay-Roux et la Palingènésie australe,

voudrois bien savoir pourquoi, mes histoires réunissant tous les motifs de créance qu'on peut chercher dans les histoires, la vraisemblance des faits et la loyauté du témoin désintéressé qui les rapporte. Je vous demande en effet quel intérêt j'aurois à imaginer que le loup a mangé le Petit Chaperon, s'il ne l'avoit pas mangé? et plût à Dieu que le loup n'eût pas mangé le Petit Chaperon, et qu'on pût me le prouver tout à l'heure, car cette peine compte encore parmi mes peines, bien que la foule y soit grande ! Ces choses-là ne s'inventent pas, et ne se disent qu'à regret quand on ne peut se dispenser de les dire pour en tirer de saines inductions morales et d'excellentes règles de conduite, comme celles qui sortent de la catastrophe du pauvre Chaperon, savoir : premièrement, qu'il ne faut jamais confier son secret aux méchants, et secondement, qu'il ne faut pas laisser sortir les petites filles toutes seules. Je voudrois qu'on me fit connoître un livre de haute philosophie ou de haute politique, solennellement couronné, qui ait porté dans les familles deux enseignements plus utiles, et qui les ait accrédités d'une manière plus universelle par un symbole plus naïf et plus populaire! Je sais bien qu'un livre que je n'entends pas est au-dessus du Petit Chaperon de toute la hauteur insurmontable de son inintelligibilité; mais ce livre que je n'entends pas, ne fussions-nous qu'un cinquième ou un dixième de la nation à ne pas l'entendre (et cela n'est pas très-fier), est en dehors du but providentiel de l'instruction nécessaire qui appartient à tout le monde. Dans une bonne civilisation, les gens qui

par Tridace-Nafé Théobrome de Kaoot1 T' cV.ouk (I83C). Nodier restoit fidèle dans la pratique de sa vie à son antipathie contre la perfectibilité. «Il avoit horreur, dit M. Dumas, des plumes de fer. Le gaz lui faisoit mal aux yeux; il voyoit la fin du monde infaillible et prochaine dans la destruction des forêts et l'épuisement des mines de houille. C'est dans ses colères contre le progrès de la civilisation que Nodier étoit resplendissant de verve et foudroyant d'entrain. •

\ISTote de l'Éditeur )

ne progressent pas, qui n'ont pas progressé et qui ne progresseront probablement jamais, n'en méritent pas moins des égards.

Chacun est libre, d'ailleurs, d'occuper son imagination à sa manière, et « de s'approprier, comme le dit admirablement un philosophe, dans les mythes d'une inlellectualité rationnelle, ce qui s'harmonie le plus identiquement avec les sympathies spontanées de son esthétisme individuel et intime. » Voilà qui est assez clair ! Avez-vous plus de foi, par hasard, au saint-simonisme qu'aux contes de fées? Allez au père! — Est-ce au néo-christianisme? Allez au pontife, qui est ressuscité le troisième jour. — Au Phalanstère? on va l'ouvrir. — A la loterie de M. Reinganum? on va la fermer. — A l'Église française de M. Châlel? on sonne la messe; il y en a pour tous les goûts. A moi seulement, à moi, esprits indolents et crédules, mais tendres et gracieux, qui prendriez plus de plaisir à une fable intéressante qu'à toutes ces vaines théories de l'orgueil , quand même ces mensonges superbes seroient destinés à devenir, par malheur, des vérités et des lois. Permettez aux petits de venir, car il n'y a point de danger pour eux à écouter mes récits , et vous me connoissez assez pour me croire. Celui-ci sera revêtu d'ailleurs d'une autorité qui vaut mieux que la mienne. Il m'a été communiqué par un homme dont j'aurois peut-être essayé de décrire les rares et parfaites qualités, s'il ne m'avoit permis d'attacher son nom à ces pages fugitives. Maintenant qu'il est nommé, son éloge est fait.

Le 4 août 1334, M. le marquis de Louvois arrivoit en calèche dans les Pyrénées. Sur le siège de sa voiture étoit assis un jeune domestique dont l'histoire antérieure ne tiendra pas beaucoup de place. Paul est le fils d'un marchand de bestiaux très-peu favorisé par la fortune, et le frère de neuf autres enfants qui décimenti chacun pour leur part, les fruits chanceux du petit

commerce paternel. Paul s'étoit par conséquent trouvé trop heureux d'entrer au service de M. de Louvois, et cela se conçoit à merveille quand on f-onnoit son maître.

La voiture suivoit depuis quelque temps cette route inégale qui domine sur la route la riante vallée d'Argelez, et d'où l'œil s'égare à plaisir, en remontant le cours des eaux, à travers des massifs d'arbres touffus, parmi lesquels se dressent quelquefois les ruines d'une vieille tour féodale, aussi fameuse par ses traditions que pittoresque par son aspect. Au loin, quelques espaces d'un blanc lisse et resplendissant se détachent çà et là sur le fond obscur et mobile de la plus magnifique végétation; une flèche pointue perce les cimes arrondies, et vous devinez un village presque entièrement voilé de la richesse de ses ombrages, comme d'un rideau de verdure. Ainsi s'acheminoit, sous le foifët retentissant du postillon, la calèche de M. le marquis de Louvois, quand elle dépassa pour la dernière fois un bon vieillard à cheval, qui sembloit s'efforcer de l'accompagner, et dont l'émulation hors de propos inquiétoit sans doute la sensibilité de notre noble voyageur. Enfin, c'en était fait : ni l'homme ni sa monture n'avoient reparu dès lors jusqu'au relai de Pierrefitte ; et M. de Louvois, délivré du souci de cette lutte inégale, s'empressa de demander des chevaux. Les chevaux manquent rarement au relais de Pierrefitte, mais la route y manque souvent, quand les eaux du gave de Cauterets, grossies par un violent orage, se débordent avec fureur dans la plaine; et le 4 août 1834 était un de ces jours-là. Il falloit coucher à la poste de Pierrefitte, ce qui est une des extrémités les plus fâcheuses auxquelles puisse être réduit le touriste des Pyrénées, depuis les rives du Tet jusqu'à celles de la Nivelle. M. de Louvois se résigna, et porta aussi loin que possible le courage de sa position. Malgré la mauvaise apparence des mets, il se résolut à souper.

A l'extrémité de la longue table où il s'étoit placé on vint apporter un second couvert , et un vieillard ne tarda pas à s'y asseoir après un salut modeste : c'étoit le cavalier présomptueux qui avoit entrepris, une heure auparavant, de mettre son coursier fatigué au train d'un attelage fringant, circonstance dont l'attention de M. de Louvois avoit été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui les yeux , et c'étoit un simple mouvement de curiosité ; il les y reporta plusieurs fois, et c'étoit l'effet d'un mouvement d'intérêt et de sympathie. Cet homme avoit une figure noble et douce; des cheveux blancs , mais fournis , ombrageoient sa tête respectable; son regard, que M. de Louvois rencontroit souvent, paroissoit animé d'une expression peu commune ; et les larmes involontaires qu'il rouloit quelquefois trahissoient une peine intérieure qui demandoit à se répandre. La conversation ne tarda pas de s'établir et d'en amener l'occasion. Je ne changerai rien à ce récit, pas même les noms propres, que je sais ajuster comme un autre aux convenances d'une fiction, quand j'ai besoin de les inventer. J'ai promis en commençant une histoire authentique, où l'imagination du conteur ne seroit pour rien, une histoire sans parure et sans déguisement , comme la nature et la société en donnent de temps en temps à ceux qui les cherchent , et c'est cette histoire que j'écris. Il y a peut-être quelque indiscrétion à désigner si ouvertement des personnes dont je n'ai ni reçu ni demandé l'aveu; mais à quoi bon s'envelopper des mystères du roman dans une narration qui n'a rien d'offensant pour qui que ce soit, et qui, sous certains rapports, est honorable pour tout le monde? Quoi qu'il en puisse être, et dans le cas même où l'on me condamneroit sur la forme, on m'absoudra sur l'intention. Je n'en demande pas davantage , car ce n'est pas ici une œuvre d'écrivain, mais une causerie de la veillée, destinée à ne pas sortir d'un petit cercle de bonnes gens

dans lequel j'ai renfermé mon auditoire, me? prétentions littéraires et ma réputation.

— Vous avez dû vous étonner, monsieur, dit le vieillard, de me voir tout à l'heure si obstiné à vous suivre; et cette ambition, si déplacée cà mon Age, peut vous avoir donné une mauvaise opinion démon jugement?

— Non, en vérité, répondit M. de Louvois; j'ai seulement supposé que ma rencontre, prévue ou non, ne vous étoit pas tout à fait indifférente, et que vous aviez quelque communication à me faire.

— Il le faut bien, si vous m'y autorisez, répliqua le vieux voyageur ; mais comment expliquer cela? Mon seul dessein étoit d'attirer l'attention d'un jeune domestique assis devant votre voiture, et qui ne paroît pas me reconnoitre. Il n'est que trop probable au reste, ajout at-il en étouffant un sanglot, et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme , que nous nous sommes vus tous deux aujourd'hui pour la première fois. Oseroisje vous demander s'il est depuis longtemps à votre service?

— Depuis deux ans, dit M. de Louvois, et je le connois depuis son enfance; je l'ai reçu de sa famille.

— De sa famille, répéta le vieillard. A ce mot, il éleva les yeux au ciel , et ses larmes s'échappèrent en abondance.

— Parlez, parlez! s'écria M. de Louvois. Je ne comprends rien encore à ce mystère; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de vous consoler; j'y parviendrai peut-être.

Un soupir qui exprimoit le doute, une inclination de tète qui exprimoit la reconnoissance, furent d'abord sa seule réponse. — Vous le permettez donc, reprit-il enfin, et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Le trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'hui ne me laisse pas la force de me décider

moi-même entre ce qu'il faut croire et ce qu'il faut nier.

Je m'appelle Despin , je suis maire de la petite ville deGaujac, où M. le comte.de Marcellus a un. château. J'étois, il y a quatre mois tout au plus, aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune , ma femme et moi , c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance, et pour faire un peu de bien autour de soi, quand on a des goûts simples et qu'on vit sans ambition. Toute la nôtre étoit de laisser, avec un nom honnête, l'agréable indépendance dont nous avions joui à un fds unique âgé de vingt-deux ans, qui récompensoit nos soins par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a enlevé; là finit notre bonheur. Nous avions vécu trop longtemps !

Ici de nouvelles larmes interrompirent M. Despin. Après un moment de silence il continua :

— Une pierre surmontée d'une croix, voilà tout ce qui nous reste de lui! Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent, pendant les courts moments de sommeil que le ciel accordoit à mes yeux fatigués, ma vieille femme se déroboit de mon lit pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de son fils. Dernièrement, par une nuit froide et humide, je m'aperçus de son absence, et je me relevai pour la chercher, ou plutôt pour la trouver, car je savois bien où elle étoit. Cependant elle ne répondit point à ma voix, et j'arrivai jusqu'à la place où avoit été creusée la fosse avant de l'apercevoir. Elle y étoit couchée, immobile, sans connoissance. Je crus un moment, hélas! qu'elle étoit morte aussi. Le mouvement de mon départ avoit réveillé quelques domestiques qui me suivoient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison, un autre me soutint pour y revenir. Je n'avois pas encore tout perdu : elle étoit rendue à la vie. On nous laissa.

La physionomie de ma femme éloit extrêmement animée. Ses yeux brilloient d'une lumière étrange que je n'y avois pas remarquée jusque-là.

— Notre fils n'est peut-être pas mort, dit-elle en me pressant la main; peut-être sa fosse est vide?

Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.

— Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne qui veut qu'on la croie, tu connois ma dévotion à la Sainte Vierge, et combien j'ai toujours redouté de l'offenser. Eh bien! j'ai osé compter sur sa protection dans le malheur qui nous accable, et tout m'annonce que ses divines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà vue deux fois.

— Grand Dieu! m'écriai-je, qui penses-tu done avoir vu ?

— Elle-même , reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat dont elle est entourée qui m'avoit privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout à l'heure au cimetière; mais ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que si je les entendois à l'instant. Tu m'as priée, m'a-t-elle dit; je viens à ceux qui me prient dans la sincérité de leur cœur. Envoie ton mari vers la montagne; il y reverra l'enfant que vous avez perdu.

Qu'auriez- vous fait à ma place, monsieur?

J'hésitai cependant , car la fréquentation des gens éclairés et l'habitude de la lecture m'avoient guéri des préjugés du peuple. Est-ce là un grand bonheur? Il le faut bien, puisque les philosophes sont si impatients de le faire goûter à tout le monde. Mais l'apparition se renouvela plusieurs fois au même lieu avec les mêmes circonstances. Je connoissois dans ma femme une simplicité de cœur et une austérité de conscience qui la rendoicnt incapable du moindre mensonge ; aucune autre illusion n'obscurcissoit son intelligence, car, à ma grande satisfaction, son désespoir, calmé par une promesse

venue du ciel, laissoit reprendre de jour en jour à ses esprits la sérénité qu'ils avoient perdue pendant trois mois. Son bon sens naturel s'étoit fortifié depuis qu'elle avoit foi en cette révélation étrange, dans laquelle vous ne voyez sans doute qu'une marque de folie. Que vous dirois-je? Prestige ou vérité, il y avoit du moins dans son rêve un sujet de consolation que ne pouvoit lui fournir la vaine sagesse des hommes, et je me hâtai de souscrire à ses espérances, avec plus de confiance dans le pouvoir du temps, qui guérit toutes les douleurs , que dans l'accomplissement du miracle; j'avois besoin du miracle aussi, et quel homme n'a pas eu besoin d'un miracle pour se réconcilier avec la vie! mais je n'y comptois pas; je partis toutefois quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu, et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une sécurité qui n' avoit point gagné mon âme. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, comme je m'y étois attendu, et je devois partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin...

— Eh bien! monsieur Despin, ce matin?...

— Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siège de votre voiture ; mais il ne m'a pas reconnu.

— Paul, votre fils, dites-vous ?

— C'est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi; mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnoisse pas, et j'en ignore la raison. Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me suis informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. Il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe h la joue. S'il arrivoit à Gaujac, tout le monde le reconnoîtroit. Je le reconnois si bien, moi, qui ne peux pas m'y tromper, moi qui suis son père! mais il ne me reconnoit point.

Les larmes de M. Dcspin recommencèrent à couler, et il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudés et la tête appuyée sur ses mains.

M. de Louvois éloit profondément ému. — Croyez, dit-il au vieillard, croyez, monsieur, que je voudrois pouvoir prolonger l'erreur qui a suspendu un moment vos afflictions, s'il dépendoit de moi de l'entretenir sans manquer à la vérité. Un incroyable hasard l'a produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir.

— Vous êtes plus capable que vous ne l'imaginez, monsieur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois un regard suppliant. Vous vous étonnez de mes paroles, et je le conçois, mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître. Il n'est pas mon lîls, je le crois ; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperait celui de sa mère. N'est-il pas le fils qu'une céleste protection lui a rendu? Je lui offre une mère, un père dévoués à son bonheur; je lui offre tout mon bien dont je suis prêt à signer la donation, et M. le comte de Marcellus ne refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit : il n'appartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affection facile à contenter, et qui ne demande que de l'affection; il étoit pauvre, il sera riche; il servoit, il sera servi; votre bonté pourvoyait sans doute à son bonheur, nous y suppléerons par notre tendresse ; nous en serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons aimé dans un autre, et on est toujouri aimé quand on aime. C'étoit là, tout me l'annonce, le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables miracles; il a voulu réparer envers votre Paul un tort

du hasard, envers nous un tort de ia nature qui nous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune, et les parents en deuil auront un fds. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que cela soit ainsi? Oh! ne me refusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui ! Les grands delà terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel. Je n'ai plus qu'à mourir si vous me rebutez.

En prononçant ces dernières paroles, M. Despin pressoit les mains de M. de Louvois et les mouilloit de ses pleurs.

La nuit s'étoit écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvoit douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul, tout habillé, dormoit paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva, remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avoit parlé, accompagné d'un dédit de la somme de dix mille francs^ payable au cas où cette épreuve étrange ne réussiroit pas à la satisfaction de toutes les parties, et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation dont paroissoit dépendre sa vie, par une inclination respectueuse et par un regard suppliant. Le mouvement qui se faisoit dans la chambre avoit réveillé Paul ; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir pas été plus diligent.

— Pieste, lui dit M. de Louvois, et assieds-toi pour m'écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter, continua-t-il en souriant, l'histoire de l'homme que la fortune vint surprendre dans son lit, et tu n'imaginerois peut-être pas que ce fût la tienne. Il n'y a cependant rien de plus vrai. Un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche!

— En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en serois pas surpris, fcn me prédit cette destinée depuis l'enfance, et il y a quelques jours qu'on me l'annonçoit en Auvergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s'arrêta pour déjeuner dans une misérable auberge des montagnes, où des gendarmes arrivèrent presque en même temps, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisoient à la prison du chef-lieu, et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'étoit pas une sorcière du commun, et on voyoit bien à ses airs de dignité qu'elle croyoit à son art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, que je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa main sèche et nerveuse, et qu'elle me força, par un dur regard de ses yeux noirs, à la déployer devant elle. Quant à moi, je détournai les miens, tant elle me faisoit peur à voir.

— Oh! oh! voici du nouveau, dit-elle avec une voix rauque, et en grommelant entre ses dents; vous conviendroit-il, mon fils, d'avoir de bons champs en plein rapport, de bons prés qui verdoient au soleil, de bons troupeaux de moutons prêts à tondre, deux ou trois douzaines de bonnes vaches laitières, et autant de veaux qui bondissent à l'entour, une maison de campagne qui rit au midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisseur d'un beau verger, ployant sous le poids des fruits murs? Vous plairoit-il de vous délasser, de temps en temps à la ville, du soin de vos grasses métairies dans un bon fauteuil de velours d'Utrecht à longues raies, au premier étage d'une maison spacieuse et en bon état qui vous appartint; aussi près qu'il vous plaira d'un balcon chargé de fleurs qui donne sur la grande place, et d'y attendre indolemment l'heure d'un excellent repas en lisant votre journal, si le journal vous amuse?

Je ne pus me défendre de sourire, car le genre de vie qu'elle me proposoit étoit assez de mon goût. — Vous serez tout au plus entré dans les Pyrénées, ajouta-t-elle

en repoussant ma main avec une méprisante colère, que cette fortune vous aura été offerte, et que vous l'aurez refusée. — Je ne compris pas trop comment cela ponrroit se faire, mais j'attachois si peu d'importance à la prédiction de cette aventurière, que je n'y ai pas songé depuis.

La coïncidence de ces deux mystérieux événements frappa M. de Louvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des apparences, qu'il ne s'étonne d'êire obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de réflexion, il fit part à Paul de ce qui s'étoit passé la veille entre lui et M. Despin, et ouvrit sous ses yeux l'acte formel qui n'attendoit plus que sa signature. Il le quitta ensuite pour laisser un libre cours à ses réflexions. L' affaire en valoit la peine.

Pendant que tout ceci se passoit au méchant cabaret de Pierrefilte, le ciel s'étoit éclairci; les eaux turbulentes du gave étaient rentrées dans leur lit, et les mazettes du relais, délassées par un long loisir, piaffoient à la porte, sur les pavés de granit sonore, comme des chevaux de bataille; le maréchal du pays cherchoit à dégager adroitement quelque vis de son écrou, pour avoir un prétexte à le resserrer, et M. de Louvois se préparait à partir. Un quart d'heure s'étoit à peine écoulé, quand Paul entra chez son maître, d'un air modeste et cependant résolu. M. de Louvois le regarda fixement.

— Eh bien! dit-il en riant, est-ce à M. Despin fils que j'ai l'avantage de parler?

— Non, monsieur le marquis, répondit Paul; c'est à Paul qui étoit votre domestique hier, qui l'est aujourd'hui, et qui n'a d'autre ambition que de l'être toujours, si vous êtes content de ses services.

— As-tu bien réfléchi? reprit M. de Louvois étonné.

— Je réfléchirois dix ans sans changer de détermination. — M. de Louvois paraissant disposé à lui accorder une attention sérieuse, il continua : Je suis extrêmement touché, dit-il, du malheur de cette famille, etjcvou-

drois pouvoir lui procurer quelque soulagement. C'est un devoir que j'aimerois à accomplir, s'il s'accordoil avec les miens, et je n'aurois pas besoin d'y être porté par mon intérêt; mais ce que demande ce bon vieillard, monsieur, je suis incapable de le lui donner : il cherche un fils, et j'ai un père. C'est à mon père que je dois la tendresse et les soins d'un fils, et le cœur d'un fils n'est pas à l'enchère. L'honnête homme qui a voulu m'enrichir a des droits à ma reconnoissance; je ne peux rien lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame appartiennent à cet autre vieillard qui m'a nourri, qui m'a élevé du produit de son travail, qui m'a réchauffé sur son sein quand j'avais froid, qui a pleuré sur mon berceau quand j'étois malade, qui a fondé sur ma bonne conduite et sur ma reconnoissance le dernier espoir de ses vieux jours. Croyez-vous qu'il survivroit à l'idée que j'ai vendu son nom pour de l'argent, que j'ai renoncé au souvenir de ses embrassements et de ses conseils, que j'ai renié mes neuf frères comme un traître et comme un maudit, pour me livrer sans gêne aux douceurs de la paresse? Vous me direz sans doute, monsieur, que mon nouvel état me permettroit de lui faire quelque bien, que M. Despin lui-même ne blâmeroit pas cet emploi de mon superflu, et qu'il y auroit moyen de racheter à ce prix devant les hommes mon ingratitude et ma lâcheté; mais qui me justifieroit devant ma propre conscience? Il faudrait d'ailleurs que mon père voulût accepter cette indemnité honteuse, et je le connois assez pour être sûr qu'il la repousseroit avec indignation. « A quel propos, s'écrieroit-il, M. Despin fils, de Gaujac, qui m'est inconnu, vient-il me gratifier de ses aumônes? Qui les lui a demandées? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma pauvreté? Ai-je eu besoin de recoin ïr à lui pour fournir à l'entretien de mus neuf enfants (il ne me compterait plus); pour les élever. dans la crainte de Dieu, et dans l'amour de leur famille et de leur pays? Si M. Despin

fils est trop riche, s'il est tourmenté par quelque remords qui l'oblige à répandre son superflu en œuvres de charité, qu'il regarde autour de lui ! Ne connoît-il point de peines à soulager dans son village, et peut-être parmi ses plus proches voisins ? » Car je serois devenu aussi étranger à mes souvenirs, à mes amitiés d'enfance, à ma patrie qu'à mon père ! Je recommencerois une vie nouvelle, la vie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime; et si elle étoit abrégée par la honte, par le chagrin, par les plaisirs même auxquels je me livrerois pour m'étourdir, laisserois-je les regrets que M. Despin fils a laissés? Pensez-vous, monsieur, que mon véritable père, insensible à l'abandon que j'aurois fait de sa vieillesse, iroit courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance? Ah! il l'éviteroit plutôt, n'en doutez pas ; car elle ne lui rappelleroit que mon avarice, ma bassesse et mon indignité ! Non, monsieur, je ne changerai pas d'état, je ne changerai pas de fortune, parce que je ne veux pas changer de nom, parce que je ne veux pas changer de famille. Je resterai pauvre, mais je resterai le fils de mon père, et je conserverai le droit de l'embrasser sans rougir : cela vaut mieux que de l'argent.

— Va régler les comptes, va, mon enfant, lui dit M. de Louvois en se détournant peur cacher son émotion. Un quart d'heure après, le fouet du postillon frappa l'air à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge. Elle sortit. Paul étoit assis sur le siège, comme la veille.

Un homme attentif à ce qui se passoit dans cette maison, et qui erroit tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour convaincre ses yeux d'un nouveau malheur qu'il n'avoit pas prévu. Tout venoit d'être perdu pour lui, jusqu'à l'espérance; il avoit vu mourir son fils pour la seconde fois, Paul étoit parti.

M Despin tomba comme foudroyé sur le lit où il

n'avoit point dormi, et quand un valet de l'auberge lui remit la triste lettre d'adieu de M. de Louvois, il ne fit qu'y jeter un regard sombre et abattu, car il connoissoit déjà son arrêt. Oh! de quelle force a-t-il dû s'armer pour regagner sa maison ! Comment s'est-il présenté à sa femme, si impatiente de son retour, et cependant si assurée du résultat de son voyage? Quel récit lui a-t-il fait de ces espérances d'un moment changées en deuil éternel? La religion seule peut expliquer la résignation du cœur dans de si cruelles épreuves! Il y a là des angoisses qui se conçoivent à peine, et qui ne se décrivent pas.

L'histoire que je viens de raconter, sans y ajouter la plus légère circonstance, et sans la relever par des ornements recherchés qui me la gâteroient à moi-même, peut donner lieu à de graves réflexions. Les philosophes positifs qui nient l'intervention d'un Dieu dans les choses de la terre feront honneur de ces rencontres merveilleuses à la puissance du hasard, parce que c'est le nom qu'on donne à Dieu quand on a pris le parti désespéré de n'y pas croire. Les chrétiens y verront un symbole plus consolant et plus élevé.

Que peut, en effet, l'intercession la plus puissante pour consoler le veuvage d'un cœur que la mort a, pour ainsi dire, dédoublé (pardonnez-moi cette expression, qui est celle d'un sentiment, et non pas celle d'une manière) ? Hélas! elle ne peut que lui rendre des apparences et des formes; car l'âme qui les animoit a déjà un autre séjour, et c'est à celui-là qu'il nous est enseigné d'aspirer, pour retrouver tout ce que nous avons perdu. Le reste n'est qu'une illusion qui peut tromper un moment les yeux d'un père, mais qui ne trompe pas longtemps sa tendresse. Pour voir recommencer la vie d'un être chéri qui nous a été enlevé, il faut recommencer nousmêmes à vivre; et cette idée suffiroit pour embellir la mort, si la mort avoit besoin d'être embellie aux regards de quiconque a vécu longtemps. Mais du moins la vie

recommencera-t-elle? Oui, n'en doutez pas, elle recommencera! Il n'y a rien dans cette création qui n'ait ses harmonies et son complément, si ce n'est le cœur de l'homme ; et le rôle d'un jour qu'il joue sur la terre ne seroit qu'un mauvais épisode de plus dans un drame mal fait, si ce drame de dérision et de cruauté se dénouoit par la mort. Cela n'est pas à redouter, parce que cela est impossible.

Il est vrai de dire qu'il faudroit avoir été mort pour pouvoir se former des notions exactes sur cet avenir mystérieux, et cela n'est pas commun. C'est le cas cependant du fameux Islandois de Bessestedt, qui fut extrait vivant de sa bière après huit jours de mort constatée, et qui vécut dix ans depuis dans la pratique des bonnes œuvres, mais sans communication immédiate avec les hommes. Ce sage, nommé ou plutôt surnommé Lazare Néobius (car la critique n'a pas encore éclairci ce point curieux d'histoire littéraire), avoit passé tout le temps pendant lequel il fut retranché du siècle dans le monde intermédiaire où les bons vont recevoir le commencement de leur récompense, et se disposer, par des épreuves plus douces que les nôtres, à recevoir dignement une récompense éternelle. Il y avoit retrouvé, avec un ravissement que l'on croiroit inexprimable s'il n'étoit parvenu à l'expliquer fort éloquemment, sa famille et ses amis; et quand il se vit retombé dans les douloureux liens de notre vie de préparation, il s'étoit fait de son nouvel exil l'idée d'une sainte mission, qui lai étoit imposée pour réchauffer la tiédeur des fidèles et pour prémunir les foi blés contre l'invasion des fausses doctrines'. Tel est l'objet du livre admirable de Lazare

1 Les migrations des vivants dans le monde des morts remontent à la plus haute antiquité. Nous ne parlons pas des descentes aux enfers, qui se trouvent dans Homère et dans Virgile, mais seulement des voyages ou des rêves dans le genre de ceux de Lazare Néobius. La plus ancienne légende de cette espèce est celle qui se trouve dans Platon et dont le héros est un soldat que le philo-

Néobius, sur lequel je me suis un peu plus étendu qu'il ne convenoit à mon sujet, parce qu'il est presque inconnu, et si rare d'ailleurs, qu'il n'en existe probablement pas d'autre exemplaire que le mien. Il encourut, en effet, tout naturellement, une double censure, dès le moment où il vint à paroître au jour de la publicité : celle de l'Église, qui ne se crut pas autorisée à recevoir, sur le témoignage isolé d'un saint homme, un document supplémentaire à la révélation de l'Évangile; et celle du pouvoir temporel qui jugeoit , peut-être avec raison , que la perspective d'un avenir si facile et si doux, en diminuant l'attrait qui nous attache à notre existence actuelle, relàcheroit au bénéfice de la vie contemplative le lien de la vie sociale. Ce danger n'existe plus aujourd'hui, ou plutôt l'excès contraire est devenu si effrayant qu'on ne sauroit trop se hâter d'y porter remède. Si la société menace de mourir bientôt, ce n'est pas l'expansion d'une sensibilité rêveuse qui la mine et qui la détruit; ce n'est pas l'intention de pousser au delà de

sophe désigne sous le nom d'Er l'Arménien. Er, ayant été tué dans une bataille, fut trouvé dix jours après parmi les morts dans un état parfait de conservation Au moment où on le plaça sur le bûcher des funérailles, il revint à la vie, et raconta ce qui étoit arrivé à son âme dans les régions mytérieuses du fond desquelles elle étoit revenue. Plutarque, dans son Traité des délais de la justice divine, § i2, raconte une histoire semblable, t Succédant au matérialisme de« théogonies antiques, dit un écrivain enlevé trop jeune aux lettres ', la poésie du christianisme, la poésie des temps nouveaux, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme la future patrie à ceux qui s'oublioient dans la vie présente. • Jusqu'au sixième siècle, la vision emporta ses élus dans les régions lumineuses du ciel : plus tard, elle les emporta dans l'enfer pour effrayer par l'idée dedamnation. Il yalà, jusqu'à Dante qui les résume avec toute la grandeur du génie, une suite non interrompue de véritables épopées extra-terrestres, dans lesquelles le moyen âge a semé à profusion la terreur et la poésie. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui seroient curieux de s'éclairer sur ce sujet au beau travail de M. Labitte.

{yole de l'Éditeur.)

1. Charles Libilte, la Divine Comédie avant Dante, en tête de la Divine Comédie, traduction de M. Brizeux, précédée de h Vie nouvelle. Bibliothèque Charpentier.

toutes limites sa longévité intellectuelle et morale; c'est le déplorable instinct d'un égoïsme étroit, qui l'emprisonne dans la matière et qui la force à escompter son éternité au prix de quelques années stériles que le présent dévore aussi vite qu'il les donne. Il n'y auroit donc pas d'inconvénient bien sérieux maintenant à livrer aux âmes tendres et souffrantes ces trésors de consolation et d'espérance, qui les dédommageroient du malheur de vivre dans un temps mauvais et dans un monde imparfait. J'y ai même pensé quelquefois, et si j'ai tardé longtemps à le faire, c'est que j'imaginois que l'âge pourroit prêter un jour plus d'autorité à ma parole. L'idée d'ouvrir enfin ce monde ignoré, mais certain, à l'attention de mes lecteurs m'occupoit encore au moment où j'ai commencé à tracer ces dernières pages ; mais des considérations soudaines m'ont retenu...

— Et il me semble, tout réfléchi, cme je ferai mieux d'y aller voir moi-même

LIDIVINE.

En 1800, j'étois clans les prisons d'une ville de province, et je n'y étois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de jeune homme me dispense d'en

rougir.

Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes et charitables personnes qui m'ont laissé cependant un bien tendre souvenir; mais je ne saurois me dispenser de remarquer en passant que ce triste ministère du geôlier est un des plus honorables qu'il y ait au monde, quand il est exercé avec douceur et humanité.

Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade; mais elle avoit pour la représenter, dans l'intérieur, une vieille femme de charge qui s'appeloit Lidivine,

Nom peu connu, même parmi les saints,

et que les pauvres prisonniers nommoient la divine, parce qu'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. Il n'y a rien, en effet, qui puisse nous donner une idée plus distincte de la Divinité que la charité chrétienne.

Lidivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne l'em-

pêchoit pas d'être vive, active, empressée, et toute à tous, comme si elle n'en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de l'hygiène c'est une bonne conscience. Il y a une foncière gaieté du cœur qui n'appartient qu'aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises pensées deviennent, au contraire, facilement tristes. Il y a bien de quoi.

Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si sen', et son cœur d'argent passé à un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n'osoit porter visiblement la croix qui y avoit été suspendue; cela n'étoit pas encore permis; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le cilice de laine ou de crin dont elle se couvroit par pénitence, et je n'ai jamais compris que Lidivine eût à faire pénitence de quelque chose. C'étoit peut-être d'avoir été jolie, car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d'une taille bien prise et d'une figure agréable.

Ce que je raconte ici de Lidivine, c'étoit ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l'influence de Lidivine sur les esprits les plus âpres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui agissoit sans qu'on sût au juste comment, par une sorte de faveur providentielle. A Lidivine le secret d'affermir les cœurs abattus et de consoler les cœurs désespérés. Quand la rage soulcvoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en mordant des baïonnettes sanglantes, on n'y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calme.

Dieu n'auroit pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle, s'il n'y avoit placé que Lidivine. Elle étoit secondée par son petit-fils dans ce noble et pieux minis-

LIDIVINE. 259

tère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps, mais infatigable de patience et de courage, qu'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir nos misères. Je ne vous donnerois qu'une idée imparfaite de sa physionomie résignée et non pas abattue, de son regard bleu, plein de compassion et de tendresse, de sa chevelure blonde, lisse, aplatie et coupée à angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarquer des caractères pareils dans le type de nos bons paysans de montagne, ou dans les images des saints, tracées par un peintre naïf.

Pierre rt'étoit pas un grand personnage, même en prison. Arrivé là, selon nos conjectures, par la- protection de Lidivine, il n'y étoit guère que l'aide et le valet des guichetiers. J'appris tard que c' étoit son titre, et que ce titre, chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J'expliquerai cela tout à l'heure, si la mèche de ma lampe brûle encore.

Quoi qu'il en soit, j'avois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d'âge qui rapproche si vite les jeunes gens, surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos di? cordes politiques n'eussent pas rompu. Quand sa chemis , s'entr'ouvroit dans quelque œuvre de force, à rafraîchir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, ou à transporter un malade, j'avois vu souvent flotter sur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m'avertissoit que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre bonheur, comme son empire, ne seroit pas de ce monde.

Notre chambrée, n° 6, étoit ordinairement ouverte par Pierre que nous chérissions tous ; et c étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geôle, car le, salut religieux que Pierre nous adressoit chaque matin étoit pour nous comme une bénédiction

répandue sur la journée. Une fois, les verrous tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil, nous annoncèrent la visite d'un autre guichetier. Celui-ci s'appeloit Nicolas.

Nicolas étoit un bon homme qu'un autre genre de vocation, dont je ne me suis pas informé, avoit engagé au service des prisons, et qui ne s' étoit pas accommodé sans efïorts, je le suppose, à l'esprit de son état; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les auroit pas connus. A force d'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante, qu'il savoit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais, mais doux, qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Comme cette complication d'artifice devoit lui coûter beaucoup, il ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu'il avoit le dos tourné. Un jour qu'on le surprit à pleurer sur un homme qui alloit mourir, et qui embrassoit sa femme pour la dernière fois, il se plaignit qu'on lui eût jeté du tabac dans les yeux. J'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu'ils en ont l'air.

— 0<i est Pierre? lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit.

— Pierre! Pierre! répondit -il avec aigreur. C'est toujours Pierre qu'on demande; on diroit qu'H n'y a que Pierre ici. Que fait-il pour vous qu'on ne fasse? Pierre vous apporle-t-il autre chose qu'une cruche et du pain? Une cruche, la voilà; du pain, en voilà : si vous avez affaire à Pierre, allez le chercher. Pierre est au cachot.

— Pierre est au cachot? m'écriai-je; c'est une chose impossible. Qu'a-t-il fait?

1 — Ce qu'il a fait? est-ce que je sais cela, moi, ce qu'il a fait? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres? une porte ouverte trop tôt, une porte fermée trop tard, une lettre remise

LIDIVINE. 261

secrètement avant d'avoir été lue, une complaisance de lâche et de fainéant pour vos camarades ou pour vous.

1 en est bien capable , le petit bigot ! Je n'ai pas besoin de dire que Nicolas avoit tourné le

los pour prononcer ces grosses paroles.

— C'est infâme! repris-je en l'interrompant, c'est horrible! Si les magistrats le savoient, on réprimeroit sévèrement un tel abus de pouvoir. Le cachot est une pénalité très-grave ; et nulle pénalité ne peut être infligée à un homme libre que par l'autorité de la loi. Cette vexation est indigne à l'égard de Pierre, comme elle seroit indigne au vôtre. Je vous dis qu'elle crie vengeance!

— Bon ! répliqua Nicolas en me regardant fixement cette fois. Avez-vous pris, par hasard, votre ami Pierre pour un homme libre comme moi, qui peux quitter la maison ce soir en demandant mes gages ? Il est prisonnier comme vous, à cela près que vous passez demain en justice, et que ces messieurs de là-haut sont parfaitement maîtres de vous renvoyer chez vos parents, si vous avez de bons témoins ; tandis que Pierre a treize ans à faire encore, puisqu'il n'en a fait que sept, et treize ans de galères, vraiment, quand l'idée en viendra au commissaire du pouvoir exécutif, qui le retient par faveur, comme dans un château de plaisance. Je conviens que cela seroit dur; mais que voulez-vous? il n' avoit pas l'âge pour être guillotiné.

La guillotine, les galères, cet honnête Pierre, cette admirable Lidivine, toutes les apparences qui m'avoient frappé, toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux minutes, se confondoient tumultueusement dans mon esprit, quand la porte se referma sur moi. Je ne pouvois plus interroger Nicolas qui n'auroit probablement pas été d'humeur à me répondre ; mais je croyois l'entendre encore murmurer son refus à travers l'épaisse muraille, sur un ton plus grave que celui des verroux : « Est-ce que je sais cela, moi'/

« Est-ce que cela me regarde ? Est-ce que je me mêle de « ce que font les autres?... »

Je passai en justice, en effet, dès le lendemain, comme Nicolas me l'avoit annoncé, et je fus acquitté à la majorité de neuf voix sur douze. On ne sera peut-être pas étonné si j'ajoute naïvement que jamais résultat avantageux d'un scrutin ne m'a été plus agréable.

La première chose qui m'occupa quand je me trouvai libre, ce fut l'histoire de Lidivine et de Pierre. Un vieux prêtre, saintement téméraire, s'étoit réfugié dans leur famille, en 1793, pour porter de là des exhortations et des espérances à son troupeau de chrétiens sans pasteur et sans autels. Il fut surpris en officiant, et tendit ses bras aux fers, comme un martyr des premiers âges de l'Église. Son petit peuple du hameau le défendit malgré lui , avec cette ardeur de dévouement que la religion inspire toujours quand elle est persécutée. Ils étoient quinze. Treize moururent sur l'échafaud du confesseur, après avoir reçu sa dernière bénédiction. La grand'mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-fils en avoit moins de seize; et, selon la juste expression du guichetier, l'un des deux avoit plus d'âge qu'il n'en falloit, l'autre n' avoit pas encore Vâge pou?' être guillotiné. C'est à cause de cela que Lidivine et Pierre étoient en prison.

Dans ces entrefaites , Bonaparte étoit revenu , Bonaparte, ce géant delà civilisation, qui larapportoit toute faite , et qui ne put pas la raffermir sur des bases éternelles, parce que Dieu n'en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d'une législation d'anthropophages étoit devenue facile. Un grand nombre d'honnêtes gens s'intéressèrent au sort de Pierre et de Lidivine. Il n'y a rien de si commun que de trouver des cœurs tout disposés à la réparation du mal quand il n'y a plus de péril à l'empêcher. Je ne parlois pas de ces efforts à mes amis de prison que je voyois souvent, parce

LIDIVINE. 263

que je savois déjà, par une expérience précoce, que la moindre révolution de bureau pouvoit les rendre inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m' arrivèrent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n'étois, en les quittant le jour de mon absolution. Je portois à Lidivine et à Pierre vingt- six ans de liberté.

Aussi me souvient-il de cette impression comme sj je n'avois ni souffert ni vu souffrir depuis. C'étoit à quatre heures du soir, par une belle journée de printemps, comme la Franche-Comté en a quelquefois en avril; mais l'heure n'étoit pas expirée, et les prisonniers jouissoient encore dans la cour, sous la lumière d'un plein soleil, bien tiède et bien réjouissant, de ses dernières minutes de récréation. Il y a dans les prisons un temps et un lieu qui sont assignés à la récréation , c'est moi qui vous le certifie.

— Vous êtes libres, m'écriai-je en sautant tour à tour au cou de Pierre et de Lidivine. — J'eus quelque peine à m'en faire comprendre ; mais tout le monde m'avoit compris, et l'émotion de ces pauvres gens, qui baignoient de larmes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez mes paroles.

Après cela il y eut un grand silence, un silence grave et triste; car il y a d'autres liens à rompre, dans une prison qu'on habite depuis sept ans, que ceux de la captivité. Lidivine regardoit ces femmes, ces convalescents, ces infirmes dont elle avoit été si longtemps la mère, et qu'elle s'étoit flattée de ramener peu à peu à la religion et à la vertu ; elle s'arrêta enfin devant un vieillard tout cassé, que la fatigue de l'âge ou l'excès de la joie avoit comme enchaîné à sa place :

— Eh! Georges! lui dit-elle, qui te portera ton bouillon?

Ensuite elle revint à moi, et, pressant ma main dans ses deux mains :

— Je suis vraiment libre/ dit-elle.

— Oui, Lidivine.

— Je pourrois sortir avec vous maintenant , si je voulois?

— Oui, Lidivine.

— Vous me mèneriez tout maintenant chez l'avocat de mes prisonniers ?

— Oui, Lidivine.

— Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes malades?

— Oui, Lidivine; et l'église qui va se rouvrir; car nous vivons sous un gouvernement humain, juste, éclairé, qui sentira la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires.

— Vous avez raison, mon ami! Oh! si j'étois sûre de n'être pas à charge en prison...

La femme du geôlier l'embrassa et fit un mouvement involontaire pour la retenir.

— Voilà qui est bien, continua-t-elle en souriant, pendant que du revers de la main elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si vieille que je ne puisse honnêtement gagner mon pain chez mes maîtres. Allez vous coucher bravement, vous autres, car voilà quatre heures qui sonnent. Nous nous retrouverons demain. Je ne veux pas sortir d'ici... Où irois-je , d'ailleurs, ajouta Lidivine, pour être plus utile ou plus heureuse? Une maison , un village, une famille , il n'y en a plus pour moi : le cimetière même ne me diroit rien; car mon mari, mes frères et mes enfants n'y sont pas. Vous savez qu'ils sont morts bien loin de là, et qu'on les a mis je ne sais où. Quant à Pierre, c'est autre chose; il est jeune, beau, industrieux, patient, et, par-dessus tout, craignant Dieu. Si le monde est revenu au bien , comme vous dites, mon pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, mon enfant, que je te bénisse et que je te dise adieu !

Pierre n'avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse et embarrassé de rompre

LIDIVIXE. 265

le silence; enfin, il se rapprocha de Lidivinc, à l'appel qu'elle venoit de lui faire.

— Jamais, ma mère, dit-il avec fermeté. J'ai pensé quelquefois à la vocation que je suivrais quand mon temps seroit fini; j'aurois voulu être prêtre, mais je n'ai pas eu le loisir de devenir savant. Au rcsle, si le ministère de prêtre est grand, celui de guichetier a des devoirs que j'aime et auxquels je ne veux pas jne soustraire. Nicolas a besoin d'un aide, et il sait maintenant que ma compassion pour des peines que j'ai ressenties depuis l'enfance ne m'a jamais détourné de mes obligations. Je vous supplie de me permettre, ma mère, de ne pas sortir de prison. C'est la vie que le Seigneur m'a faite, et je n'y renoncerai pas.

Les prisonniers étoient partis. Nicolas n'avoit plus de motifs pour contraindre l'expression de son excellent naturel.

— Reste! reste! crioit-il à Pierre en pleurant à chaudes larmes.

— N'est-il pas vrai qu'à ma place vous auriez fait comme moi? dit Pierre en se retournant de mon côté.

— Oui, mon ami, si j'en avois eu le courage. Lidivinc et Pierre sont morts au service des prisonniers.

LE BIRLIOMANE.

Vous avez tous connu ce bon Théodore, sur la tombe duquel je viens jeter des fleurs, en priant le ciel que la terre lui soit légère.

Ces deux lambeaux de phrase, qui sont aussi de votre fonnoissance, vous annoncent assez que je me propose de lui consacrer quelques pages de notice nécrologique ou d'oraison funèbre.

Il y a vingt ans que Théodore s'étoit retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire : lequel des deux, c'étoit un grand secret. Il songeoit, et on ne savoit à quoi il songeoit. Il passoit sa vie au milieu des livres, et ne s'occupoit que de livres, ce qui avoit donné lieu à quelques-uns de penser qu'il composoit un livre qui rendroit tous les livres inutiles; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais.

Théodore ne parloit plus, ne rioit plus, ne jouoit plus,

ne mangeoit plus, n'alloit plus ni au bal, ni à la comédie. Les femmes qu'il avoit aimées dans sa jeunesse n'attiroient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardoit qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention : — Hélas! disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu!

Il avoit autrefois sacrifié à la mode : les mémoires du temps nous apprennent qu'il est le premier qui ait noué la cravate à gauche, malgré l'autorité de Garât qui la nouoit à droite, et en dépit du vulgaire qui s'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : — Monsieur, lui dit-il un jour, cet habit est le dernier que je reçois de vous, si l'on oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto.

La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais à le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle lemettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de Napoléon dans le Nord, qui avoientfait enchérir le cuir de Russie. Il approuva cependant l'intervention françoise dans les révolutions d'Espagne. — C'est, dit-il, une belle occasion pour rapporter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. — Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadero, il répondoit ironiquement Romancero, ce qui le fit passer pour libéral.

La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transporta de joie. — Grâce au ciel, dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché ; — ce qui le fit passer pour carliste.

Il se promenoit l'été dernier dans une rue populeuse, en coiiationnant un livre. D'honnêtes citoyens, qui sor-

LE BIBLIOMAXE. 269

teientdu cabaret d'un pied titubant, vinrent le prier, le couteau sur la gorge, au nom de la liberté des opinions, de crier: Vivent les Polonoisl — Je ne demande pas mieux, répondit Théodore, dont la pensée étoit un cri éternel en faveur du genre humain, mais pourrois-je vous demander à quel propos? — Parce que nous déclarons ia guerre à la Hollande qui opprime les Polonois, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuites, repartit l'ami des lumières, qui étoit un rude géographe et un intrépide logicien. — Dieu nous pardonne, murmura notre ami, en croisant piteusement les mains. Serons-nous donc réduits au prétendu papier de Hollande de M. Montgolfier !

L'homme éminemment civilisé lui cassa la jambe d'un coup de bâton.

Théodore passa trois mois au lit à compulser des catalogues de livres. Disposé comme il l'a toujours été à prendre les émotions à l'extrême, cette lecture lui enflamma le rang.

Dans sa convalescence même son sommeil était horriblement agité. Sa femme le réveilla une nuit au milieu des angoisses du cauchemar. — Vous arrivez à propos, lui dit-il en l'embrassant, pour m'empêcher de mourir d'effroi et de douleur. J'étois entouré de monstres qui ne m'auroient point fait de quartier.

— Et quels monstres pouvez-vous redouter, mon bon ami, vous qui n'avez jamais fait de mal à personne?

— C'étoit, s'il m'en souvient, l'ombre de Purgold dont les funestes ciseaux mordoient d'un pouce et demi sur les marges de mes aides brochés, tandis que celle d'Heudier plongeoit impitoyablement dans un acide dévorant mon plus beau volume d'édition pr inceps, et l'en retiroit tout blanc; mais j'ai de bonnes raisons de penser qu'ils sont au moins en purgatoire.

Sa femme crut qu'il parloit grec, car il savoit un peu le grec, à telles enseignes que trois tablettes de sa biblio-

thèque étoient chargées de livres grecs dont tes feuilles n'étoient pas fendues. Aussi ne les ouvroit-il jamais, se contentant de les montrer à ses plus privées connoissances, par le plat et par le dos, mais en indiquant le lieu de l'impression, le nom de l'imprimeur et la date, avec une imperturbable assurance. Les simples en conclurent qu'il étoit sorcier. Je ne le crois pas.

Comme il dépérissoit à vue d'œil, on appela son médecin, qui étoit, par hasard, homme d'esprit et philosophe. Vous le trouverez si vous pouvez. Le docteur reconnut que la congestion cérébrale étoit imminente, et il fit un beau rapport sur cette maladie dans le Journal des Sciences médicales, où elle est désignée sous le nom de monomanie du maroquin^ ou de typhus des bibliomanes; mais il n'en fut pas question à l'Académie des sciences, parce qu'elle se trouva en concurrence avec le clioléra-morbus.

On lui conseilla l'exercice, et comme cette idée lui sourioit, il se mit en route l'autre jour de bonne heure. J'étois trop peu rassuré pour le quitter d'un pas. Nous nous dirigeâmes du côté des quais, et je m'en réjouis, parce que j'imaginai que la vue de la rivière le récréeroit; mais il ne détourna pas ses regards du niveau des parapets. Les parapets étoient aussi lisses d'étalages que s'ils avoient été visités dès le matin par les défenseurs de la presse, qui ont noyé en février la bibliothèque de l'archevêché. Nous fûmes plus heureux au quai aux Fleurs. Il y avoit profusion de bouquins; mais quels bouquins! Tous les ouvrages dont les journaux ont dit du bien depuis un mois, et qui tombent là infailliblement dans la case à cinquante centimes, du bureau de rédaction ou du fonds de libraire. Philosophes, historiens, poêles, romanciers, auteurs de tous les genres et de tous les formats, pour qui les annonces les plus pompeuses ne sont que les limbes infranchissables de l'immortalité, et qui passent, dédaignés, des tablettes du

Page 1