II, RÉCIT DE M. CAZOTTE
J'étois parvenu à l'âge de vingt ans sans sortir de Dijon où je suis né. En 1740, ma famille m'envoya à Paris où elle comptoit pour moi sur la protection de quelques grands seigneurs de notre duché de Bourgogne qui étoient venus se déprovincialiser en cour. J'en fus accueilli avec cette politesse élégante que les bonnes gens prennent pour de l'obligeance et de l'affection, et puis on me laissa là. Il fallut renoncer à quelques prétentions qui n'avoient jamais eu beaucoup d'empire sur mon esprit, et je m'y résolus sans efforts, parce que le monde que j'avois à peine entrevu commençoit à me lasser.
Quoique jeune et passablement dissipé dans l'occasion, j'aimois au fond la solitude, le recueillement, les méditations vagues et rêveuses, et tout cela est incompatible avec le mouvement des affaires et des plaisirs où je m'étois jeté d'abord. Je résolus de m'isoler tout à fait et de presque tous, même par les formes les plus communes de la vie extérieure. Me voilà donc en habit long soigneusement boutonné jusqu'au menton, en chapeau rond et plat aux larges ailes rabattues, en guêtres de cuir écru fermées à longues lanières par des boucles d'à-
cier. Si vous joignez à cela des cheveux sans poudre, coupés d'assez près sur le front, et tombant de quelques pouces sur mon collet et mes épaules, vous vous formerez une idée fort exacte de Jacques Cazotte ou d'un étudiant hibernois.
Je n'avois contracté aucune relation intime dans la haute société. Ce n'est pas là qu'on va chercher des amis. Les gens de cet étage ont trop à faire pour prendre le temps d'aimer. Les pe; bonnes mêmes qui m'avoient vu le plus souvent, ne m'auroient d'ailleurs pas reconnu, et je m'en félicitois, car je ne souhaitois nullement de les revoir. J'étois heureux, et je savois que j'étois heureux ! Avantage inappréciable et rare sans lequel tout bonheur n'est qu'une chimère.
Je me complaisois alors si délicieusement dans la douce liberté que je m'étois faite, je mettois si bien à profit les heures de la journée, qu'elles me paroissoient toujours trop courtes, et que je me serois plaint au sommeil de venir me troubler dans la jouissance de mes illusions, si les songes qu'il m'apportoit ne me les avoient souvent rendues. Je craignois de voir les hommes aux dépens de la volupté inexprimable que j'éprouvois à goûter ma pensée, et les ombrages n'étoient jamais assez épais à mon gré, les retraites les plus profondes n'étoient jamais assez obscures pour me soustraire à leur rencontre, pour me cacher dans les palais démon Ginnistan, bien loin, bien loin de leur passage, avec mes sylphes et mes fées. C'est que la moindre distraction dissipoit mes enchantements, comme le chant d'un oiseau trop matinal disperse, au lever du soleil, les esprits gracieux qui se jouent sur l'oreiller ; comme l'atome égaré dans l'air où il nage imperceptible brise et dissout, en la touchant, une bulle de savon plus limpide que le diamant et plus radieuse que l'arc-en-ciel. C'est que la création m'appartenoit, une autre création vraiment que celle que vous connoissez, bien plus variée en
productions, et bien plus riche en merveilles. J'ai entendu en ma vie une multitude de contes saisissants et de touchantes aventures, mais jamais rien d'aussi péné trant, d'aussi vivant, d'aussi intime que les contes que je me faisoisà plaisir, et dont j'étois toujours, comme de raison, le principal personnage. Au moment où vous m'auriez cru fatigué de traîner le poids d'une oisiveté monotone, j'usois mon imagination et mon cœur à subir des passions sans objet, à surmonter des obstacles sans réalité, à lutter contre des périls qui ne me menaçoient point ; j'animois tout, je peuplois tout, jefaisois tout de rien. Il n'y a point d'état qui rapproche autant notre essence de celle de la Divinité.
Cela dura quelques mois, mais j'étois trop avide d'émotions nouvelles, trop altéré de sympathies et d'affections, pour me suffire plus longtemps à moi-même. Ce triste genre de sagesse ne m'a jamais tenté. Je voulais seulement emprisonner mon expansion inconsidérée dans une petite sphère, me rattacher quelque part des doux liens de la vie intérieure et de l'amitié domestique; posséder, savourer mes jours sans les prodiguer, sans les répandre au hasard comme on le fait à Paris. Je m'avisai heureusement tout à coup que mon père m'avoit donné une lettre pour un certain M. Labrousse, dont l'honnête et paisible ménage pouvoit passer pour un phénomène, puisqu'il méritoit d'être cité, même en province. M. Labrousse étoit un ancien droguiste en gros qui avoit fait une fortune très-considérable dans le négoce des marchandises de l'Inde. Satisfait de son sort, il s'étoit retiré du commerce, quoique assez vert encore, et il habitoit comme principal locataire le premier étage de cette grande et superbe maison dont la façade sépare la rue du Figuier de la rue des Nonaindières. Je me présentai chez lui, non sans un peu de honte, car il y avoit un siècle que j'étois arrivé; mais j'avois pris le parti de l'avouer avec candeur et de dévorer de justes
reproches avec résignation. On me reçut comme si j'étois débarqué de la veille, et l'accueil qu'on me fit m'inspira des regrets que je peignis sans doute avec l'éloquence de la franchise et du sentiment ; je n'avois pas été là deux minutes sans les éprouver.
M. Labrousse étoit un bon homme d'une extrême simplicité ; il n'y avoit rien dans son air ni dans ses manières qui indiquât cette délicatesse de tact, cette finesse de combinaisons , cette prudence observatrice et méticuleuse qui dévoient caractériser, selon moi, un marchand consommé devenu riche, et j'en conclus surle-champ que la probité peut mener à la fortune comme autre chose, quand elle se trouve jointe par hasard à un excellent jugement. Je n'ai jamais connu d'homme qui en eût davantage et qui l'exerçât sur moins d'objets. Quand une question échappoit par la tangente au cercle de ses idées habituelles et nécessaires, il n'étoit pas de ces esprits imperturbables qui vous la saisissent aux crins comme un cheval rétif, et ne l'abandonnent plus qu'ils ne l'aient soumise et morigénée. Vous ne l'auriez pas, pour toutes choses au monde, déterminé à la suivre; il y restoit soudain aussi étranger que si la conversation s'étoit continuée en chinois; mais si vous rentriez, par condescendance ou par cas fortuit , dans un sujet dont sa position et ses affaires lui eussent rendu l'étude utile ou agréable, vous étiez sûr d'obtenir de lui les solutions les plus lumineuses et quelquefois les plus subtiles sur toutes les difficultés qu'il pouvoit présenter. Il ne laissoit rien à désirer alors en instruction solide , en sages inductions, en précision et en bon sens. Le sophiste le plus intrépide, le disputeur le plus hargneux, n'auroient pas trouvé une objection contre ses jugements.
Je ne vous ferai pas grâce d'un portrait. C'est ma manière de procéder, et je suis trop vieux pour en prendre une autre. Madame Labrousse étoit une grosse femme, ronde au physique et au moral, dont l'immuable
sérénité faisoit plaisir à voir; on sentoit, en la regardant , qu'elle avoit été heureuse toute sa vie , et on le comprenoit à merveille; sa physionomie n'annonçoit pas précisément de la gaieté, elle annonçoit du contentement, cette gaieté sérieuse de l'àme qui est infiniment plus rare, et qui prouve quelque chose de plus qu'une bonne situation de fortune et une bonne disposition d'esprit, c'est-à-dire une bonne organisation, une bonne santé , et surtout une bonne conscience.
Ces excellentes gens , dont vous me pardonnerez de vous parler trop au long , quoiqu'ils n'aient rien à faire à mon histoire, mais parce que j'aime beaucoup à me les rappeler, avoient trois filles aimables, de cette amabilité toute simple et toute facile , qui ne doit presque rien au monde et à l'éducation , et qui prend sa source dans un naturel essentiellement bienveillant. L'aînée , qui avoit une trentaine d'années, s'appeloit madame Lambert. Elle étoit veuve , et cet état sévère refïétoit sur son caractère je ne sais quoi de grave et de posé qui convenoit d'ailleurs à sa position dans la famille, où elle cxerçoit une pleine autorité par la concession de ses parents. C'étoit exactement la maîtresse de la maison, car M. et madame Labrousse n'y figuroient en réalité que comme deux vieux enfants, insouciants par confiance et par goût, et qui achevoient de vivre, entourés des soins et des caresses des trois autres.
La troisième des filles se nomnioit Claire ; elle touchoit à sa dix-septième année, mais le tour ordinaire de ses idées et de son entrelien ne lui en auroit pas fait donner plus de douze. Sa beauté, qui étoit fort remarquable, résultoit surtout de celte fraîcheur pure et veloutée , qui est à la physionomie ce que leur poudre fleurie est aux fruits , ce que l'innocence est à l'àme ; et son esprit, qui paroissoit assez vif, devoit son plus grand charme à une naïveté étourdie qui révéloit à tout moment la charmante ignorance et la curiosité d'instinct
d'un enfant; sa pureté étoit si parfaite, que la conversation la plus commune sur les choses les plus vulgaires de la vie étoit pleine, pour elle, d'objets d'étonnement. Elle avoit l'âge de la pudeur ; elle n'en avoit pas encore la révélation savante, si précoce chez les femmes. La sienne étoit un organe involontaire, il réfléchi, comme celui de la sensitive, qui se replie timidement sur elle même au moindre contact, et qui n'a cependant aucune raison pour craindre d'être blessée.
Je ne vous ai rien dit de la seconde des demoiselles Labrousse , qui avoit trois ans de plus que celle-ci , et pourtant le ciel m'est à témoin que je ne l'oubliois pas. Angélique, c'est son nom, ne ressembloit, par ses traits, à personne de la famille ; elle ne ressembloit à aucune autre femme , et les temmes qui lui ont ressemblé sont fort rares sur la terre. Elle avoit d'ailleurs toute la bonté de ses parents, non plus sincère et plus alfectueuse, mais plus expressive et plus ardente. Son esprit se distinguoit par une finesse exquise de perceptions, son cœur par une tendresse inépuisable de sentiments. Elle parloit fort peu, mais son regard plus animé, plus éloquent que la parole, sympathisoit comme un langage particulier de l'âme avec toutes les idées touchantes ou élevées. Cette communication de la pensée, qui résulte d'une émotion muette mais puissante, et qui se manifeste par je ne sais quelle effusion mystérieuse, c'étoit son langage. On la voyoit se répandre si naturellement autour d'elle , qu'il auroit fallu être indigne de l'entendre pour oser l'interroger. Les imaginations religieuses et recueillies dans leur foi conversent ainsi avec les intelligences supérieures, et c'est ainsi qu'elles comprennent ces voix sublimes qui vibrent inutilement pour les organes grossiers du vulgaire. Les anciens, qui attachoient une divinité familière à chaque foyer, l'auroient reconnue dans Angélique ; et vous ne me supposez pas assez maladroit dans la composition d'un conte pour
imaginer que ce nom me soit venu à l'occasion d'un conte. C'est que ce n'est pas un conte que je vous fais ; c'est qu'Angélique rappeloit véritablement l'ange envoyé du ciel pour veiller tendrement sur tous ; et il n'y avoit rien dans son extérieur qui ne confirmât cette apparence : sa taille élancée et flexible, ses traits nobles et gracieux, son sourire grave et doux, son accent suave et flatteur comme une musique éloignée qu'on entend de nuit. Je ne serois pas étonné, en vérité, que ce souvenir prêtât quelque poésie encore à mes expressions , car tout devenoit poésie dans l'atmosphère d'Angélique, et je ne peux me rappeler mes troubles et mes ravissements de ce temps-là sans retrouver un peu du feu presque éteint de ma jeunesse et de mon enthousiasme. Cependant, l'impression qui naissoit le plus ordinairement de sa vue et de son entretien, et qui m'a fait oublicr un moment le style modeste et sans apprêt du conte de la veillée, n'étoit pas de la joie. Elle laissoit au contraire à l'esprit une longue et vague tristesse qu'on éprouvoit sans l'expliquer. Je vous dirois à peine aujourd'hui même ce que c'étoit : une notion obstinée mais confuse de l'incertitude et de la fugitive rapidité du bonheur, un doute obscur mais profond comme un pressentiment, l'amertume indéfinissable qui corrompt une félicité inquiète... — Quand elle s'animoit surtout d'une subite inspiration ; quand une émotion pénétrante faisoit palpiter son sein ; quand son front , d'une éblouissante blancheur, quand ses joues se coloroient comme un nuage transparent derrière lequel passe le soleil ; quand ses paroles tremblantes et entrecoupées expiroient sur ses lèvres avec le foible bruit, avec le murmure mourant d'une harpe qui finit de résonner sous les doigts, on ressentoit l'anxiété cruelle du voyageur égaré qui voit disparoitre la lumière lointaine sur laquelle il se dirigeoit. On trcmbloit, oserai-je le dire? qu'Angélique no s'éteignit. 11 y avoit si peu de chose en elle qui appartint
à notre nature commune, qu'on auroit dit qu'elle ne s'y étoit associée que par un effort de complaisance et de tendresse, et en se réservant à tout moment le droit de s'en aller. Si vous avez dormi de ce sommeil où la pensée suspendue ne dort pas encore ; si votre songe douteux a été flatté alors d'une illusion riante que vous auriez été heureux de prolonger, et dont vous vous êtes efforcé de retenir sans espoir la déception prête à s'évanouir ; si, dans cet état, vous avez prescrit l'immobilité à vos membres et le silence à votre souffle, de crainte de vous éveiller et de voir disparoître , avec le rêve enchanteur qui vous berce en fuyant, une erreur mille fois préférable à toutes les réalités de la vie, vous n'êtes pas trop éloigné de comprendre Angélique.
Je l'aimois comme il étoit permis de l'aimer, comme cette illusion qui échappe à l'âme, comme le songe qu'on essaie inutilement de fixer. Dieu sait que je ne m'étois jamais bercé près d'elle d'une trompeuse espérance, que je ne m'étois jamais promis de pouvoir l'appeler ma femme. Ses parents en décidèrent autrement. Ils étoient beaucoup plus riches que moi, mais ils me portoient une estime et un attachement qui sauvoient entre nous toutes les différences de la fortune. Mes fréquentes visites à la maison m'y avoient peu à peu rendu nécessaire, et on ne m'y désignoit plus que sous le nom de l'ami Jacques. Les douceurs de cette nouvelle intimité de famille étoient même parvenues à me distraire complètement du goût passionné qui avoit entraîné mon enfance vers les voyages et les aventures. Vous pensez bien qu'on n'eut pas besoin de sonder avec de grandes précautions mes sentiments pour Angélique. Je ne me connoissois aucune raison de les dissimuler à ses parents, et je les révélois à tout instant par les élans d'une admiration naïve. Pourquoi en aurois-je fait un mystère'/ Ce n 'étoit pas une passion, c'étoit une espèce de culte; mais le bon sens naturel et la raison froide et posée de M. et de madame
Labrousse ne seroient jamais arrivés à saisir cette nuance délicate, presque imperceptible peut-être à des esprits plus exercés, et qui m'échappoit quelquefois à moimême. Ils n'attribuoient ma timidité qu\à la juste réserve que m'imposoient la médiocrité de mon patrimoine et le mauvais succès de mes prétentions auprès des protecteurs qu'on m'avoit promis. Ils prirent donc sur eux la démarche des avances avec une candeur et une générosité dont les exemples sont devenus de plus en plu* rares tous les jours, depuis que la maison de l'homme civilisé a remplacé la tente du patriarche. Il me sembla que je devenois fou. Ma surprise, mon ivresse, le désordre que la seule apparence d'un bonheur si peu attendu jeta dans mes idées ne purent se manifester que par des larmes. Leurs larmes se mêlèrent aux miennes. Ilsétoient si heureux de ma joie!
Enfin le moment arriva où cette communication, changée en formalité sérieuse, devoit avoir lieu devant Angélique elle-même. Je tremblois; mon cœur battoit à coups précipités dans ma poitrine, comme s'il avoit tenté de l'élargir ou de la briser; j'aurois voulu n'être pas là; j'aurois voulu qu'une visite ou un événement imprévu remit la conférence à une autre fois; je n'osois tourner mes yeux sur Angélique, parce que je savois qu'un de ses regards alloit m'apprendre mon sort; je m'y décidai pourtant. Elle étoit plus pâle encore que de coutume. Elle paroissoit plongée dans une profonde méditation, depuis que les intentions de sa famille s'expliquoient à son esprit.
Tout à coup elle passa ses doigts sur son front... — Ne me parlez pas de cela, dit- elle d'une voix assurée... — Puis elle se pencha vers moi, et saisissant ma main qui tremblait dans la sienne : — J'aime Jacques, reprit Angélique, et si je sais ce que c'est qu'aimer, je l'aime autant qu'on puisse aimer. Jamais je n'aurais fait un autre choix... si j'avois eu un choix à faire!... Mais je
ne l'épouserai poinfe! Hélas! je ne l'épouserai point! Je gardois le silence. Je n'éprouvai ni confusion, ni désespoir, ni étonnement. Je me sentis, au contraire, affranchi d'une axiété importune. Cet état est difficile, peut-être impossible à concevoir comme à décrire. La réponse d'Angélique étoit extraordinaire, et je ne sais pourquoi, cependant, je Pavois devinée.
— Que dis-tu là? s'écria M. Labrousse. Tu l'aimes, et tu ne l'épouseras point! Que signifie ce caprice étrange?...
— Un caprice? répondit Angélique d'un air sombre et réfléchi... Un caprice, en effet! Vous ne pouvez penser autre chose! Je l'aime et je ne l'épouserai point. Mon cœur est libre, ou plutôt il est à lui; et je lui refuse, et je dois lui refuser ma main ! Oh ! c'est là, j'en conviens, un incompréhensible mystère... une illusion; qui sait? une folie! Si je me trompois sur le motif, sur le mouvement qui me faisoit agir !... S'il étoit possible encore!... — Écoutez, écoutez, continua-t-elle avec exaltation!... Non, non, je ne décide rien! je ne suis pas sûre de ce que je dis ! Moi aussi, j'ai besoin de bonheur, d'espérance, d'avenir; moi aussi, je voudrois vivre! Nous reparlerons de cela un jour, si nous sommes ici tous alors... Nous en reparlerons trois mois après la mort de madame Lebrun.
— Trois mois après la mort de madame Lebrun ! interrompit M. Labrousse avec une vivacité brusque et impatiente qui n'étoit pas naturelle à son caractère. — Trois mois après la mort de madame Lebrun! Et je voudrois bien savoir ce que madame Lebrun peut avoir à démêler dans l'établissement de mes filles? Que madame Lebrun vive ou meure, je n'y prends d'autre intérêt que celui qui m'est suggéré par la charité chrétienne. Extravagues-tu, mon enfant? Qui pourroit dire quand mourra madame Lebrun? Qui pourroit dire si elle mourra?...
Angélique sourit.
J'avois entendu parler vaguement de madame Lebrun, deux ou trois fois tout au plus. C'étoitune femme extrêmement âgée qui habitoit le second étage de la maison, et chez laquelle madame Labrousse et ses filles passoient au moins une soirée par semaine; Angélique y alloit plus souvent seule, et je me souvenois de l'en avoir vue descendre avec une émotion que ses traits expressifs ne pouvoient déguiser ; mais cette observation n'avoit laissé alors aucune trace dans mon esprit; elle me revint tout à coup.
Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avoit plus là que M. Labrousse qui me pressoit tendrement la main, pour suppléer par cette marque d'intérêt à une explication impossible :
— Qu'est-ce donc, lui dis-je tristement, que cette madame Lebrun dont le nom me réveille de tous mes songes?... Il me sembloit, comme vous venez de le remarquer, qu'elle avoit peu d'influence sur vos affaires, et que vous la connaissiez à peine?
— Madame Lebrun? répliqua-t-il sur-le-champ, heureux probablement de saisir un sujet de conversation qui lui épargnoit l'explosion de ma douleur. — Madame Lebrun?... Ma foi, je serois fort embarrassé de le dire! Il y a plus de trente-quatre ans (c'étoit en 1706) que je la vis pour la première fois à l'enterrement de la fameuse mademoiselle de Lenclos, et, ce que je puis affirmer, c'est qu'elle paroissoit alors aussi vieille qu'aujourd'hui. Elle revenoit de voyages lointains, où elle ne s'étoit pas enrichie, et on disoit qu'elle étoit arrivée un jour trop tard pour pouvoir tenir une place dans le testament de la défunte, à la succession de laquelle on croyoit généralement qu'elle auroit eu des droits à faire valoir, comme parente ou comme amie; mais c'est ce dont je n'ai jamais tenté de m'éclaircir. Je ne sais plus comment elle s'appeloit, ou plutôt comment elle prétendent s'appeler, car sa vie antérieure est couverte de quel-
que mystère qu'elle paroît avoir fort à cœur de ne pas laisser pénétrer. Elle épousa dans ce temps-là , pour la forme, sans doute, et dans la seule intention de se donner un état, je ne sais quel quidam franc-comtois nommé M. Lebrun, qui se mèloit d'affaires, et qui semble être parvenu à rétablir un peu les siennes. Il n'est pas étonnant qu'à son âge elle ait trouvé par-ci par-là de faibles portions d'héritages à recueillir. Tant de générations ont passé de vie à trépas depuis qu'elle est sur terre! Dès lors, je l'avois tout à fait perdue de vue, jusqu'à une de ces dernières années, qu'elle vint prendre un logement dans cette maison. Son mari était mort depuis longtemps, et je ne pense pas qu'elle connoisse maintenant personne, si ce n'est ma famille qui prend plaisir à sa conversation, parce qu'elle est réellement fort curieuse et fort variée, cette vieille femme, qui est née avec de l'esprit et qui a reçu de l'éducation, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que c'est une digne créature , pieuse , charitable , bienveillante envers tout le monde, qui paye fort exactement son terme, et à laquelle je n'aurois aucun reproche à faire, si je n'imaginais qu'elle a troublé, pour notre malheur, la tête de mon Angélique de quelques rêveries auxquelles les personnes d'âge sont sujettes. Voilà, en vérité, mon cher Jacques, tout ce que je sais de l'histoire de madame Lebrun, à la considérer de son côté naturel.
Cette réticence excita vivement ma curiosité.
— De son côté naturel? repris-je, et de quel autre, s'il vous plaît?
— Je ne sais si j'oserai vous en parler, répondit M. Labrousse en me regardant d'un air soucieux. Il y auroit de quoi diminuer de beaucoup l'estime que vous voulez bien faire de mon jugement , si vous pouviez penser que j'attache à ces folies plus d'importance que vous; mais je.vous les donnerai pour ce qu'elles sont.
Le peuple, toujours porté à penser que la vieillesse réunit à la connoissance expérimentale du passé quelque prescience plus ou moins claire de l'avenir., a choisi la vie de madame Lebrun pour texte des romans les plus bizarres. C'est dans son sens une espèce de juif-errant femelle qui se repose, et je ne répondrois pas que les aventures qu'on lui attribue n'aient déjà été imprimées à Troyes. Quoiqu'on l'appelle communément la fée d'ivoire, à cause de l'aspect remarquable que l'âge lui a donné, et dont il n'est possible de se faire une juste idée qu'en la voyant, les uns la désignent sous le nom de la princesse d'Egypte, les autres la tiennent pour une reine détrônée de la Chine ou du Japon. Comme elle parle assez familièrement des seigneurs et des princes du temps passé, j'ai connu des gens très-convaincus qu'elle avoit autrefois régné en France , et certains vous soutiendront fermement qu'elle n'est autre que l'infortunée Marie Stuart, pour qui une de ses femmes a jadis livré sa tête aux bourreaux de Fotheringay. Tous s'accordent à lui conférer le don de divination. C'est bien le moins; et quoiqu'elle ne soit assurément pas riche, une opinion fondée sur l'élégance encore recherchée de sa toilette, sur l'apparence de quelques bijoux échappés par hasard aux revers de sa fortune, et sur la libéralité des aumônes, qui sont, à la vérité , sa principale dépense , lui prête, avec tout autant de fondement, le secret de la pierre philosophale. Il semble même qu'elle prenne plaisir à entretenir ces ridicules suppositions par des singularités fort étranges de langage, de manières et de conduite. Je vous en citerai une seule, parce que nous ne sommes pas éloignés du moment où il en sera question ici. Vous venez d'apprendre de ma bouche qu'elle n'avoit de fréquentation habituelle qu'avec nous; et cependant, au retour de chaque année, elle s'absente régulièrement uo mois durant, sans qu'on sache aucunement ce qu'elle devient alors. Le 1er janvier, après avoir été fort exacte
à étrenner ses jeunes amies de quelques vieilleries curieuses qu'elle a rapportées des pays étrangers, elle descend, au coup de dix heures du soir, suivie d'une femme de chambre fort sérieuse et presque aussi surannée que sa maîtresse , dont personne n'a jamais tiré un mot, et qui paroît chargée d'un assez grand panier, propre à contenir des provisions. Cela dure jusqu'au 1er février, qu'elle rentre à la même heure, plus saine, plus nette et plus leste qu'elle n'étoit partie. Les domestiques et les portiers, qui sont, comme vous savez, une espèce indiscrète et bavarde de nature, ont bien essayé plusieurs fois d'éclairer ses démarches, malgré mon expresse défense; mais ils n'en savent pas plus que nous. Ils ne l'ont jamais retrouvée au détour de la rue , et vous devinez assez leurs conjectures.
Je ne croyois pas avoir rien entendu de plus extraordinaire en toute ma vie; et plus j'y réfléchissois, plus je sentois un nouvel ordre d'idées se développer en quelque sorte aux yeux de mon intelligence.
— Ce qui m'étonne le plus, poursuivit M. Labrousse, qui comprenoit mon silence, c'est que la haute raison de mon Angélique ait pu se laisser surprendre par ces illusions, au point de leur accorder une importance qu'elles ne méritent pas.
— Ah! mon ami, m'écriai- je, n'accusez pas Angélique d'erreur pour nous justifier de notre ignorance et de notre crédulité. Qui pourroit assurer que l'obstacle dont elle s'effraye n'est autre chose qu'une rêverie? En prolongeant la vie de sa créature sur la terre, Dieu ne lui auroit-il pas accordé , pour dédommagement de la dissolution progressive de son être matériel, quelque anticipation prévoyante sur l'avenir de l'âme? Ne lui auroit-il pas ouvert à l'avance les trésors de cette science illimitée du bien et du mal, qui lui appartient dans le ciel, et qu'il réserve à ses émanations les plus pures? Seroit-il impossible qu'une fatalité funeste, qui m'est
peut-être attachée, se fut en partie révélée à un esprit presque entièrement affranchi des liens grossiers du corps, et que la mystérieuse amie d'Angélique eût lu plus distinctement que moi, dans les immuables décrets de la destinée , un pressentiment qu.i, tout vague qu'il soit pour ma pensée, me remplit souvent de terreur?/ Madame Lebrun n'a-t-elle pas entendu prononcer mon nom quelquefois depuis que j'approche de vous, et n'at-il pas pu retentir à son oreille comme le bruit d'un événement tragique? Hélas! j'ai imaginé souvent moimême que la divine volonté me réservoit à une catastrophe de sang !
— Es-tu fou? interrompit M. Labrousse en me regardant fixement. Une contrariété, dont nous viendrons facilement à bout, je l'espère, auroit-elle ébranlé ton jugement? Rassure-toi, Jacques! reprends courage!...
Ce que je venois de lui dire tenoit en effet à cette série insaisissable de sentiments qui repaît les esprits Imaginatifs, et dont le sien ne s'étoit jamais occupé. Le mien lui-même s'y abandonnoit tout à fait pour la première fois ; je sentois que ces paroles m'étoient échappées comme l'élan d'une volonté intérieure et spontanée, qui n'avoit pas sa source dans mes facultés ordinaires, et qui portoit à mon âme l'idée d'une voix intime, mais profondément inconnue. Je me demandai à mon tour si ma raison n'étoit pas égarée.
Au bout de quelques jours, mon imagination se calma, mes préoccupations se dissipèrent. Angélique ne cessoit pas de me traiter avec tendresse en présence de sa famille, et je ne la voyois pas autrement. Je crus trouver plus d'une fois, dans ses discours et dans ses yeux, l'expression d'un pur amour; je redevins presque heureux.
Cependant l'étonnante restriction qu'elle avait opposée aux vœux de sa famille, et les renseignements, plus surprenants encore, que j'avois reçus de M. Labrousse, me faisoient vivement désirer de voir madame Lebrun.
Cette faveur, assez difficile à obtenir, fut sollicitée par Angélique, à qui madame Lebrun n'avoit rien à refuser, et le jour de ma visite avec madame Labrousse et ses filles se trouva marqué pour le 31 décembre, qui étoit, si l'on s'en souvient, la veille d'une émigration périodique de la vieille voisine, toujours suivie d'un mois d'absence. Quant à M. Labrousse, qui avoit assez promptement perdu de vue les motifs de mon impatience et de ma curiosité, il garda le coin du feu peur faire sa partie de tric-trac ordinaire avec le curé de Saint-Paul.
Il étoit huit heures du soir quand la porte de madame Lebrun s'ouvrit, et je ne sais pourquoi mon cœur battoit étrangement au moment où j'en passois le seuil, comme si elle avoit dû se clore sur mes dernières espérances en retournant sur ses gonds; car le spiritualisme exalté peut-être, mais consciencieux et réfléchi , dont je m'honore d'avoir fait une continuelle profession, depuis qu'il m'a été donné de méditer sur la nature et sur la destinée de l'homme, me mettoit lui-même fort au-dessus de toutes les croyances superstitieuses du vulgaire, qui ne sait que très-mal ce qu'il sait que parce qu'il sait très-peu. Je tressaillis pourtant lorqu'on me nomma.
L'appartement de madame Lebrun n'avoit rien, d'ailleurs , qui rappelât l'appareil imposant de la demeure des sibylles; je le jugeai même plus simple que je ne m'y étois attendu. C'étoient, et rien de plus, de vieilles boiseries revêtues de la modeste décoration du vieux temps , des meubles propres, mais fort passés de mode, parmi lesquels se distinguoient à peine, par une physionomie plus riche et plus antique, un prie-Dieu, singulièrement orné de quelques ciselures comme en faisoit Cursinet cent ans auparavant, et, tout auprès, une espèce de socle qui portoit une belle et grande cassette du travail de Boule le père, dont je ne cherchai pas à deviner l'emploi. On ne doute pas que mes regards se fussent soudainement tournés sur madame Lebrun,
qu'Angélique s'efforçoit de retenir assise pour lui épargner d'inutiles et fatigantes démonstrations de politesse. Je me précipitai vers elle à mon tour, je parvins avec quelque peine à l'empêcher de quitter sa place, et je trouvai, en me relevant de cette attitude d'instance, les deux yeux noirs et profonds de madame Lebrun fixés sur moi comme des ancres de fer.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en se renversant sur son dossier et en se couvrant le front de ses mains... seroit-il possible que votre justice tolérât ce crime encore une fois! Toujours, toujours, ô mon Dieu !
Ensuite elle laissa retomber ses bras sur les côtés de son fauteuil comme si elles les y avoit incrustés, le corps fixe, immobile, la figure pensive, l'attention, à ce qu'il sembloit, si distraite de nous tous que j'osai la regarder alors avec plus de soin, parce que ses paupières s'abaissèrent. Son habillement, d'un goût fort ancien et d'une élégante simplicité , n'annonçoit que le négligé d'une femme du grand monde, qui aime à s'entretenir clans sa parure; mais je fus frappé, comme le peuple, du prestige qui l^voit fait nommer la fée d'ivoire. C'étoit le poli de l'ivoire môme, avec ce reflet d'un blond pâle que lui donne le temps. Le sang et la vie avoient entièrement disparu sous la peau lisse et tendue , où se creusoient seulement çà et là quelques rides inflexibles, comme les auroit fouillées l'outil d'un statuaire, et dans lesquelles se cachoient, selon toute apparence, l'histoire et les douleurs d'un siècle. 11 auroit été difficile de décider, à son aspect, si la fée d' ivoire- avoit été parfaitement belle ; mais je ne doutai pas un moment qu'elle n'eût été charmante, et mon esprit , fertile en palingénésies , la rajeunissent ainsi, et se la représentoit en souriant au milieu de toutes ses grâces de jeune fille, quand une de ses mains se releva soudainement avec le jeu d'un ressort, et se glissa dans mes cheveux pour m'arrèter près
d'elle, comme si elle m'avoit tout à coup retrouvé au sortir d'un songe.
— Toujours ! toujours ! répéta madame Lebrun. — Et on dit depuis si longtemps qu'Armand-Jean Duplessis ne règne plus ! 11 n'y a cependant pas à s'y tromper, murmura-t-elle d'une voix qui s'affoiblissoit de plus en plus, de manière à n'être entendue que de moi, et dont les dernières articulations expirèrent dans mon oreille... — A celui-là le destin de l'autre ! Encore une tête pour Matabœuf !
L'impression que me firent ces singulières paroles fut si vague et si fugitive que je ne pris pas la peine d'y chercher un sens. Je m'en étonnai d'autant moins, sans doute, que j'étois entré chez madame Lebrun tout préparé à quelque chose d'extraordinaire ; et, content de voir que son émotion n'avoit pas duré plus longtemps que la mienne , je vins reprendre ma place.
— Matabœuf ! reprit-elle en appuyant son front d'ivoire sur sa main d'ivoire ! Ou ai-je pris ce nom-là? qui m'a rendu ces souvenirs ? comment se réveillent-ils si puissants après un siècle écoulé? Par quelle fatalité suisje condamnée à revoir ce que j'ai vu, comme si je le voyois encore?
Ses idées paroissoient se presser dans son esprit et courir à ses lèvres ; et tout le monde écoutoit , Angélique et moi surtout. Le mystère a tant de pouvoir sur de jeunes âmes qu'une éducation chrétienne et poétique a nourries de merveilles !
Madame Lebrun continuoit à réfléchir, et un de ses doigts élevés vers le ciel annonçoit qu'elle alloit parler.
— Le récit qu'elle nous fit, je vous le raconterai une autre fois, dit M. Cazotte en se levant, car il me , emble que dix heures sont sonnées , et sons le règne rle la liberté, il est plus prudent que jamais de rentrer de bonne heure. Et puis, mon Elisabeth est fille à s'inquiéter aisément pour son vieux père, 11 est dit dans
M. CÀZOTTE. 73
Y Imitation de Jésus-Christ : Le souci ronge ceux qui aiment.
Le vieux page averti s'étoit relevé lourdement de sa banquette. Mon père reconduisoit M. Cazotte, et je sautois pendu à sa main.
Quand il fut parti , Legouvé fit deux tours dans la chambre, en murmurant d'un ton assez maussade : — Il n'y a pas dans tout ce radotage l'apparence d'un motif dramatique.
— J'y ai vu, dit Marsollier en caressant son jabot, l'intention de deux scènes d'intérieur assez bien indiquées , mais qui auroient besoin d'arrangement et de style.
Pour moi, pensai-je tout bas, j'en ferai un jour un bon pasticcio, et je ne perdrai pas un seul des détails qui m'ont frappé, car j'écrirai dès ce soir.
— Et si tu n'entends jamais le reste?... me dit mon père, qui avoit deviné mon dessein, en me voyant mettre la main sur son écritoire et sur son papier.
— Alors, lui dis-je, mon pasticcio ne finira ni plus ni moins que les Quatre lacardins.
Quatre mois après, le bon Cazotte avoit porté sa tête sur l'échafaud de la terreur toute jeune encore. A peine sortie du berceau , elle dévoroit des vieillards.
Maria, gratta plena.
11 étoit bien convenu en France, il y a une vingtaine d'années, que tous les trésors de la poésie sont renfermés sans exception dans le Pantheum mythicum de Pomey, et dans le Dictionnaire de la Fable de M. Noël. Un nom inconnu de Phurnutus, une fable ignorée de Paléphate, un récit tendre et touchant qui ne remontoit pas aux Métamorphoses, toute idée qui n'avoit pas passé à la filière éternelle des Grecs et des Romains, étoit réputée barbare. Quand vous en aviez fini avecles Aloïdes, lesPhaètontides, les Méléagrides, les Labdacides, les Danaïdes, les Pélopidos, les Atrides, et antres dynasties malencontreuses, fatalement vouées aux Euménides par la docte cabale d'Aristote et surtout par la rime, il ne vous restoit plus qu'un parti à prendre : c'étoit de recommencer, et on recommençoit. La patiente admiration des collèges ne se lassoit jamais de ces beaux mythes qui ne disoient pas la moindre chose à l'esprit et au cœur, mais qui flattoient l'oreille de sons épurés à la douce euphonie des Hellènes. C'étoit Bacchus né avant terme au bruit d'un
feu d'artifice, et que Jupiter héberge dans sa cuisse, par l'art de Sabasius, pour y accomplir le temps requis à une gestation naturelle. C'étoit le fils de Tantale, servi aux dieux dans une olla podrida digne des enfers, et dont Minerve, plus affamée que le reste des immortels, est obligée de remplacer l'épaule absente par une omoplate d'ivoire. C'étoit Deucalion repeuplant le monde avec les ossements de sa grand'mère, c'est-à-dire en jetant des pierres derrière lui. C'étoit je ne sais quel autre conte absurde et solennel dont il falloit connoître les détails ridicules, et souvent obscènes ou impies, sous peine de passer pour ignorant et pour stupide aux yeux de la société polie. En revanche, on décernoit des récompenses et des couronnes à l'heureux enfant qui étoit parvenu à rassembler dans sa mémoire le plus grand nombre possible de ces inepties classiques, et s'il m'en souvient bien, le premier prélat du diocèse daignoit imprimer ?.. son triomphe le sceau de sa bénédiction pontificale. Cette méthode d'abrutissement et de dégradation intellectuelle , qui manquoit rarement son effet, s'appeloit l'éducation.
Cependant notre civilisation ne ressembloit plus depuis bien des années à celle qui s'étoit nourrie, pendant tant de siècles, des fables puériles du paganisme. L'ironie de Socrate avoit porté le premier coup aux fantômes des mythologues. Ils s'étoient évanouis sous le fouet de Lucien. Une nouvelle croyance s'étoit introduite, grave, majestueuse , touchante , pleine de mystères sublimes et de sublimes espérances. Avec elle étoient descendus dans le cœur de l'homme une multitude de sentiments que les anciens n'ont point connus, la sainte ferveur de la foi, le noble enthousiasme de la liberté, l'amour, la charité, le pardon des injures. Une poésie, mieux appropriée aux besoins du christianisme, étoit née avec lui, et cette poésie avoit aussi ses mythes et ses histoires. Pourquoi cette nouvelle source d'inspirations merveil-
LÉGENDE DE SOEL'R BÉATR1X. 77
leuses et de tendres émotions fut-elle négligée par ces habiles artisans de la parole, qui charment de leurs récits les ennuis et les douleurs de l'humanité ? Pourquoi la légende pieuse et touchante fut-elle reléguée à la veillée des vieilles femmes et des enfants, comme indigne d'occuper les loisirs d'un esprit délicat et d'un auditoire choisi? C'est ce qui ne peut guère s'expliquer que par l'altération progressive de cette précieuse naïveté dont les âges primitifs tiroient leurs plus pures jouissances, et sans laquelle il n'y a plus de poésie véritable. La poésie d'une époque se compose, en effet, de deux éléments essentiels, la foi sincère de l'homme d'imagination qui croit ce qu'il raconte , et la foi sincère des hommes de sentiment qui croient ce qu'ils entendent raconter. Hors de cet état de confiance et de sympathie réciproques où viennent se confondre des organisations bien assorties, la poésie n'est qu'un vain nom, l'art stérile et insignifiant de mesurer en rhythmes compassés quelques syllabes sonores. Voilà pourquoi nous n'avons plus de poésie dans le sens naïf et original de ce mot, et pourquoi nous n'en aurons pas de longtemps, si nous en avons jamais.
Pour en retrouver de foibles vestiges, il faut feuilleter les vieux livres qui ont été écrits par des hommes simples, ou s'asseoir dans quelque village écarté, au coin du foyer des bonnes gens. C'est là que se retrouvent de touchantes et magnifiques traditions dont personne ne s'est jamais avisé de contester l'autorité, et qui passent de génération en génération, comme un pieux héritage, sur la parole infaillible et respectée des vieillards. Là ne sauroient prévaloir les objections ricaneuses de la demi-instruction, si revêche, si maussade et si sotte, qui ne sait rien à fond , mais qui ne veut rien croire, parce qu'en cherchant la vérité qui est interdite à notre nature, elle n'a gagné que le doute. Les récits qu'on y fait, voyez-vous, ne peuvent donner matière à
aucune discussion ; ils défient la critique d'une raison exigeante qui rétrécit l'âme, et d'une philosophie dédaigneuse qui la flétrit; ils ne sont pas tenus de se renfermer dans les homes des vraisemblances communes, dans les bornes mêmes de la possibilité, car ce qui n'est pas possible aujourd'hui étoit sans doute possible autrefois, quand le monde, plus jeune et plus innocent, étoit digne encore que Dieu fit pour lui des miracles; quand les anges et les saints pouvoient se mêler, sans trop déroger de leur grandeur céleste , à des peuples simples et purs dont la vie s'écouloit entre le travail et la pratique des bonnes œuvres. Les faits qu'on vous rapporte n'ont pas besoin, d'ailleurs, de tant d'éclaircissements : n'ont-ils pas le témoignage du vieil aïeul qui les savoit de son aïeul, comme celui-ci d'un autre vieillard qui en a été le témoin oculaire? Et dans cette longue succession de patriarches nourris dans l'horreur du péché, s'en est-il jamais rencontré un seul qui ait menti?
0 vous ! mes amis, que le feu divin qui anima l'homme au jour de sa création n'a pas encore tout à fait abandonnés ; vous qui conservez encore une âme pour croire, pour sentir et pour aimer ; vous qui n'avez pas désespéré de vous-mêmes et de votre avenir, au milieu de ce chaos des nations où l'on désespère de tout, venez participer avec moi à ces enchantements de la parole, qui font revivre à la pensée l'heureuse vie des siècles d'ignorance et de vertu ; mais surtout ne perdons point de temps, je vous en conjure! Demain peut-être il seroit trop tard! Le progrès vous a dit : Je marche, et le monstre marche en effet. Comme la mort physique dont parle le poète latin , l'éducation première , cette mort hideuse de l'intelligence et de l'imagination , frappe au seuil des moindres chaumières. Tous les fléaux que l'écriture traîne après elle, tous les fléaux de l'imprimerie, sa sœur perverse et féconde, menacent d'envahir les derniers asiles de la pudeur antique, de l'innocence et de
LÉGENDE DE SQEL'R BÉÀTRIX. 79
la piété, sous une escorte de sombres pédants. Quelques jours encore , et ce monde naissant , que la science du mal va saisir au berceau, connoitra un ridicule alphabet et ne connoitra plus Dieu ; quelques jours encore, et ce qui reste, hélas ! des enfants de la nature, seront aussi stupides et aussi méchants que leurs maîtres. Hàtons-nous d'écouter les délicieuses histoires du peuple, avant qu'il les ait oubliées, avant qu'il en ait rougi, et que sa chaste poésie, honteuse d'être nue, se soit couverte d'un voile comme Eve exilée du paradis.
J'ai juré, quant à moi, de n'en jamais écouter, de n'en jamais raconter d'autres. Celle que je vais vous dire est tirée d'un vieil hagiographie, nommé Bzovius, continuateur peu connu de Baronius, qui ne l'est guère davantage. Bzovius la regardoit comme parfaitement authentique , et je suis de son avis, car de pareilles choses ne s'inventent point. Aussi me serois-je bien gardé d'y changer la moindre chose dans le fond ; et quant aux différences qu'on pourra trouver dans la forme , il ne faut point les imputer à mon goût, mais à celui de la multitude, qui feroit peu de cas du tableau d'un maître naïf, s'il n'étoit relevé par la bordure et rafraîchi par le vernis. Après cette déclaration , les lecteurs dans lesquels l'amour du beau et du vrai n'est pas altéré par de mauvaises habitudes, sauront à quoi s'en tenir. Ils laisseront là mon pastiche, et liront, s'ils déterrent son bouquin dans les bibliothèques, le bonhomme Bzovius , qui raconte cent fois mieux que moi.
Non loin de la plus haute cime du Jura, mais en redescendant un peu sur son versant occidental , on remarquoit encore , il y a près d'un demi-siècle , un amas de ruines qui avoit appartenu à l'église et au monastère de Notre-Dame-des-Epines-Fleuries, C'est à l'extrémité d'une gorge étroite et profonde, mais beaucoup plus abritée du cùté du nord, et qui produit tous les ans , grâce à la faveur de cette exposition , les fleurs
les plus rares de la contrée. A une demi-lieue de là, l'extrémité opposée laisse voir aussi les débris d'un antique manoir seigneurial, qui a disparu comme la maison de Dieu. On sait seulement qu'il étoit occupé par une famille très-renommée dans les armes , et que le dernier des nobles chevaliers dont il portoit le nom, mourut à la conquête du tombeau de Jésus-Christ, sans laisser d'héritier pour perpétuer sa race. La veuve inconsolable n'abandonna pas des lieux si propres à entretenir sa mélancolie; mais le bruit de sa piété se répandit au loin avec ses bienfaits, et une tradition glorieuse consacre à jamais sa mémoire aux respects des générations chrétiennes. Le peuple, qui a oublié tous ses autres titres , l'appelle encore la Sainte.
Un de ces jours où l'hiver, près de finir, se relâche tout à coup de sa rigueur, sous les influences d'un ciel tempéré , la Sainte se promenoit , comme d'habitude , dans la longue avenue de son château , l'esprit occupé de pieuses méditations. Elle arriva ainsi jusqu'aux buissons d'épines qui la terminent encore, et elle ne fut pas peu surprise de voir qu'un de ces arbustes s'étoit chargé déjà de toute sa parure du printemps. Elle se hâta de s'en approcher pour s'assurer que cette apparence n'étoit pas produite par un reste de neige rebelle, et, ravie de le voir couronné en effet d'une multitude innombrable de belles petites étoiles blanches à rayons incarnats , elle en détacha soigneusement un rameau pour le suspendre, dans son oratoire, à une image de la sainte Vierge qu'elle avoit depuis son enfance en grande vénération, et s'en revint joyeuse de lui porter cette offrande innocente. Soit que ce foible tribut fût réellement agréable à la divine mère de Jésus, soit qu'un plaisir particulier qu'on ne sauroit définir soit réservé à la moindre effusion d'un cœur tendre vers l'objet qu'il aime , jamais l'âme de la châtelaine ne s'étoit ouverte à des émotions plus ineffables que dans cette douce soirée.
Aussi se promit-elle avec une joie ingénue de retourner tous les jours au buisson fleuri, et d'en rapporter tous les jours une guirlande nouvelle. On peut croire qu'elle fut fidèle à cet engagement.
Un jour, cependant, que le soin des pauvres et des malades l'avoit retenue plus longtemps que d'ordinaire, elle eut beau se presser de gagner son parterre sauvage; la nuit y arriva avant elle, et on dit qu'elle commençoit à regretter de s'être engagée si avant dans ces solitudes, quand une clarté calme et pure , comme celle qui descend du jour naissant , lui montra soudainement toutes ses épines en fleur. Elle suspendit un instant ses pas, à la pensée que cette lumière pouvoit provenir d'une halte de brigands, car il étoit impossible d'imaginer qu'elle fût produite par des myriades de vers luisants, éclos avant leur saison. L'année étoit encore trop éloignée alors des nuits tièdes et pacifiques de l'été. Toutefois, l'obligation qu'elle s'étoit imposée venant se présenter à son esprit et ranimer un peu son courage, elle marcha légèrement , en retenant son haleine , vers le buisson aux blanches fleurs, saisit d'une main tremblante une branche, qui sembla tomber d'elle-même entre ses doigts, tant elle fit peu de résistance, et reprit le chemin du manoir, sans oser regarder derrière elle.
Durant toute la nuit suivante, la sainte dame réfléchit à ce phénomène, sans pouvoir l'expliquer; et, comme elle avoit à cœur d'en pénétrer le mystère , dès le lendemain, à la même heure du soir, elle se rendit aux buissons, en compagnie d'un serviteur fidèle et de son vieux chapelain. La douce lumière y régnoit ainsi que la veille , et sembloit devenir, à mesure qu'ils approchoient, plus vive et plus rayonnante. Ils s'arrêtèrent alors , et se mirent h genoux , parce qu'il leur sembla que cette lumière venoit du ciel ; après quoi le bon prêtre se leva seul, fit quelques pas respectueux vers les épines fleuries, en chantant une hymne de l'église, et les
détourna sans efforts, car elles s'ouvrirent comme un voile. Le spectacle qui s'offrit en ce moment à leurs regards les frappa d'une telle admiration, qu'ils restèrent longtemps immobiles , tout pénétrés de reconnoissance et de joie. C'étoit une image de la sainte Vierge, taillée avec simplicité dans un bois grossier, animée des couleurs de la vie par un pinceau peu savant , et revêtub d'habits qui ne révéloient qu'un luxe naïf; mais c'étoit d'elle qu'émanoit la splendeur miraculeuse dont ces lieux étoient éclairés. « Je vous salue, Marie, pleine de grâces, » dit enfin le chapelain prosterné; et au murmure harmonieux qui s'éleva dans tous les bois, quand il eut prononcé ces paroles, on auroit pu croire qu'elles étoient répétées par le chœur des anges. Il récita ensuite, avec solennité, ces admirables litanies où la foi a parlé sans le savoir le langage de la poésie la plus élevée; et, après de nouveaux actes d'adoration, il souleva la statue entre ses mains, afin de la transporter au château où elle devoit trouver un sanctuaire plus digne d'elle, pendant que la dame et le valet, les mains jointes et le front incliné , le suivoient lentement en s'unissant à ses prières.
Je n'ai pas besoin de dire que l'image merveilleuse fut placée dans une niche élégante, qu'elle fut entourée de flambeaux odorants , baignée de parfums , chargée d'une riche couronne, et saluée, jusqu'au milieu de la nuit, du cantique des fidèles. Cependant, le matin, on ne la retrouva plus, et l'alarme fut vive parmi tous ces chrétiens que sa conquête avoit comblés d'un bonheur si pur. Quel péché inconnu pouvoit avoir attiré cette disgrâce au manoir de la Sainte? Pourquoi la Vierge céleste l'avoit-elle quitté? Quel nouveau séjour avoitelle choisi? On le devine sans doute. La bienheureuse mère de Jésus avoit préféré l'ombre modeste de ses buissons favoris à l'éclat d'une demeure mondaine. Elle étoit retournée, au milieu de la fraîcheur des bois,
goûter la paix de sa solitude et les douces exhalaisons de ses fleurs. Tous les habitants du château s'y rendirent dans la soirée , et l'y trouvèrent , plus resplendissante que la veille. Ils tombèrent à genoux dans un respectueux silence.
« Puissante reine des anges! dit la châtelaine, c'est ici la demeure que vous préférez. Votre volonté sera faite. »
Et peu de temps après, en effet, un temple embelli de tous les ornements que prodiguoit l'architecte inspiré en ces siècles d'imagination et de sentiment, s'éleva autour de l'image révérée. Les grands de la terre la voulurent enrichir de leurs dons, les rois la dotèrent d'un tabernacle d'or pur. La renommée de ses miracles se répandit au loin dans tout le monde chrétien, et appela dans la vallée une multitude de femmes pieuses qui s'y rangèrent sous la règle d'un monastère. La sainte veuve, plus touchée que jamais des lumières de la grâce, ne put refuser le titre de supérieure de cette maison. Elle y mourut pleine de jours, après une vie de bonnes œuvres, d'exemples et de sacrifices, qui s'exhala comme un parfum au pied des autels de la Vierge.
Telle est, suivant les chroniques manuscrites de la province, l'origine de l'église et du couvent de Notre- Dame-des-Épines-Fleuries.
Deux siècles s'étoient écoulés depuis la mort de la Sainte, et une jeune vierge de sa famille étoit encore, suivant l'usage, sœur custode du saint tabernacle; ce qui veut dire qu'elle en avoit la garde, et que c'étoil à elle qu'il appartenoit d'ouvrir le tabernacle aux jours solennels où l'image miraculeuse était offerte à la piété du peuple. C'est elle qui avoit soin d'entretenir l'élégance toujours nouvelle de sa parure; d'en chasser la poussière et les insectes malfaisants; de recueillir, pour composer sa couronne ou pour orner son autel, les fleurs du jardin les plus gracieuses dans leur port et les plus
chastes dans leur couleur; d'en former des festons, des guirlandes et des bouquets qui attiroient à leur tour, par le grand vitrail ouvert au soleil levant, une multitude de papillons de pourpre et d'azur, fleurs volantes de la solitude. Parmi ces innocents tributs, la fleur de l'épine étoit toujours préférée dans sa saison; et, contrefaite pour toutes les autres avec un art dont les bonnes religieuses avoient dès lors dérobé le secret à la nature, elle reposoit sur le sein de la belle madone , en touffe épaisse nouée d'un ruban d'argent. Les papillons euxmêmes auroient pu s'y tromper quelquefois , mais ils n'osoient s'arrêter sur ces fleurs célestes qui n'étoient pas faites pour eux.
La sœur custode s'appeloit alors Béatrix. Agée de dix-huit ans tout au plus, elle avoit à peine entendu dire qu'elle fût belle, car elle étoit entrée à quinze ans dans la maison de la sainte Vierge, aussi pure que ses fleurs. Il y a un âge heureux ou funeste où le cœur d'une jeune fille comprend qu'il est créé pour aimer, et Béatrix y étoit parvenue; mais ce besoin, d'abord vague et inquiet, n 'avoit fait que lui rendre ses devoirs plus chers. Incapable de s'expliquer alors les mouvements secrets dont elle étoit agitée , elle les avoit pris pour l'instinct d'une pieuse ferveur qui s'accuse de n'être pas assez ardente, et qui se croit encore obligée envers ce qu'elle aime, tant qu'elle ne l'aime pas jusqu'à l'enthousiasme et jusqu'au délire. L'objet inconnu de ces transports échappoit à son inexpérence; et parmi ceux qui tomboient, si l'on peut s'exprimer ainsi, sous les sens de son âme ingénue, la sainte Vierge seule lui paroissoit digne de cette adoration passionnée , à laquelle sa vie pouvoit à peine suffire. Ce culte de tous les moments étoit devenu l'unique occupation de sa pensée, le charme unique de sa solitude; il remplissoit jusqu'à ses rêves de mystérieuses langueurs et d'ineffables transports. On la voyoit souvent prosternée devant le tabernacle, exha-
lant vers sa divine protectrice des prières entre-coupées de sanglots, ou mouillant le parvis de ses pleurs; et la Vierge céleste sourioit sans doute, du haut de son trône e'ternel , à cette heureuse et tendre méprise de l'innocence, car la sainte Vierge aimoit Béatrix et se plaisoit h en être aimée. Elle avoit lu d'ailleurs peut-être dans le cœur de Béatrix quelle en seroit aimée toujours.
11 arriva dans ce temps-là un événement qui souleva le voile sous lequel le secret de Béatrix avoit été si longtemps caché pour elle-même. Un jeune seigneur des environs, attaqué par des assassins, fut laissé pour mort dans la forêt; et quoiqu'il conservât tout au plus les foibles apparences d'une existence prête à s'éteindre, les serviteurs du monastère le transportèrent dans leur infirmerie. Comme les filles des châtelains possédoient à cette époque, dès leur première jeunesse, le formulaire des recettes et l'art des pansements, Béatrix fut envoyée par ses sœurs au secours de l'agonisant. Elle mit en œuvre tout ce qu'elle avoit appris de cette utile science, mais elle comptoit davantage sur l'intercession de la Vierge miraculeuse ; et ses longues et laborieuses veilles, partagées entre les soins de la garde-malade et les prières de la servante de Marie, obtinrent tout le succès qu'elle en avoit espéré. Raymond rouvrit ses yeux à la lumière et reconnut sa libératrice : il l'avoit vue quelquefois dans le château même où elle étoit née.
« Eh quoi! s'éeria-t-il , Béatrix, est-ce vous que je retrouve? vous que j'ai tant aimée dans mon enfance, et que l'aveu trop vite oublié de votre père et du mien m'avoit permis d'espérer pour épouse ! Par quel funeste hasard vous ai-je revue, enchaînée dans les liens d'une vie qui n'est pas faite pour vous, et séparée sans retour de ce monde brillant dont vous étiez l'ornement? Ah! si vous avez choisi de vous-même cet état de solitude et d'abnégation, Béatrix, je vous le jure, c'est que vous ne connoissiez pas encore votre cœur. L'engagement que
vous avez contracté, dans l'ignorance où vous étiez des sentiments naturels à tout ce qui respire, est nul devant Dieu comme devant les hommes. Vous avez trahi sans le savoir votre destinée d'amante, et d'épouse et de mère ! Vous vous êtes condamnée, pauvre et chère enfant, à des jours d'ennui, d'amertume et de dégoût, dont aucun plaisir n'adoucira désormais la longue tristesse ! Il est cependant si doux d'aimer, si doux d'être aimé , si doux de revivre par ce que l'on aime dans des objets que l'on aime! Les joies pures d'une affection qui double, qui multiplie la vie; la tendresse d'un ami qui vous adore, qui embellit tous vos moments, par des fêtes nouvelles, qui n'existe que pour vous chérir et pour vous plaire; les caresses innocentes de ces jolis enfants, si frais, si gracieux, si joyeux d'être, et qu'un caprice barbare auroit abandonnés au néant! voilà ce que vous avez perdu ! voilà ce que vous auriez perdu, ma Béatrix, si une obstination aveugle vous retenoit dans l'abîme où vous vous êtes plongée! Mais non, continua-t-il avec une expansion plus vive encore, tu ne méconnoîtras point les intentions de ton Dieu et du mien, qui ne nous a rapprochés que pour nous réunir à jamais! Tu te rendras aux vœux de l'amour qui t'implore et qui t'éclaire! Tu seras l'épouse de ton Raymond, comme tu es sa sœur et sa bien-aimée! Ne détourne pas de lui tes yeux pleins de larmes! Ne lui arrache pas ta main qui tremble dans les siennes ! Dis-lui que tu es disposée à le suivre et à ne plus le quitter!... »
Béatrix ne répondit point; elle n'avoit pu trouver des expressions pour rendre ce qu'elle éprouvoit, Elle s'échappa des bras affoiblis de Raymond, s'éloigna troublée , éperdue , palpitante , et alla tomber aux pieds de la Vierge, sa consolation et son appui. Elle y pleura comme auparavant, mais ce n'étoit plus d'une émotion inconnue et sans objet; c'étoit d'un sentiment plus puissant que la piété, plus puissant que la honte, plus puis-
saut , hélas ! que cette Vierge sainte dont elle appcloit en vain le secours ; et ses pleurs , cette fois , étoient amers et brûlants. On la vit plusieurs jours de suite, prosternée et suppliante, et on ne s'en étonna point, parce que tout le monde connoissoit dans le couvent sa dévotion passionnée pour Notre- Dame -des -Epines- Fleuries. Elle passoit le reste de ses heures dans la chambre du blessé, dont la guérison avoit cependant cessé d'exiger des soins assidus.
Un soir, à l'heure où l'église est fermée, où toutes les sœurs sont retirées dans leurs cellules, où tout se tait jusqu'à la prière, voici Béatrix qui gagne le chœur à pas lents, qui dépose sa lampe sur l'autel, qui ouvre d'une main tremblante la porte du tabernacle, qui se détourne en frémissant et en baissant les yeux, comme si elle craignoit que la reine des anges ne la foudroyât d'un regard, et qui se jette à genoux. Elle veut parler, et les paroles meurent sur ses lèvres, ou se perdent clans ses sanglots. Elle enveloppe son iront de son voile et de ses mains; elle essaie de se raffermir et de se calmer; elle tente un dernier effort; elle parvient à arracher de son cœur quelques accents confus, sans savoir si elle profère une prière ou un blasphème.
« 0 céleste bienfaitrice de ma jeunesse! dit-elle, ô vous que j'ai si longtemps uniquement aimée, et qui restez toujours la plus chère souveraine de mon âme, à quelque indigne partage que je vous fasse descendre ! ô Marie, divine Marie! pourquoi m'avez-vous abandonnée? Pourquoi avez-vous permis que votre Béatrix tombât en proie aux horribles passions de l'enfer? Vous savez, hélas 1 si j'ai cédé sans combats à celle qui me dévore ! Aujourd'hui, c'en est fait, Marie, et c'en est fait pour jamais ! je ne vous servirai plus, car je ne suis plus digne de vous servir. J'irai cacher loin de vous l'éternel regret de ma faute, le deuil éternel de mon innocence que vous n'avez pas, vous-même, le pouvoir de me rendre. Souffrez ce-
pendant, ô Marie, que j'ose vous adorer encore! prenez en compassion les larmes que je répands, et qui prouvent du moins combien je suis restée étrangère aux lâches trahisons de mes sens ! accueillez le dernier de mes hommages comme vous avez accueilli tous les autres; ou plutôt, si mon zèle pour vos autels fut digne de quelque reconnoissance, envoyez la mort à l'infortunée qui vous implore, avant qu'elle vous ait quittée ! »
En achevant ces paroles, Béatrix se leva, s'approcha, tremblante, de l'image de la sainte Vierge, la para de nouvelles fleurs, se saisit de celles qu'elle venoit de remplacer, et, honteuse pour la première fois de l'usage pieux qu'elle n'avoit plus le droit d'en faire, elle les pressa sur son cœur, dans le sachet bénit du scapulaire, pour ne jamais s'en séparer. Après cela, elle jeta un dernier regard sur le tabernacle, poussa un cri de terreur et s'enfuit.
La nuit suivante, une voiture rapide entraîna loin du couvent le beau chevalier blessé, et une jeune religieuse, infidèle à ses vœux, qui l'accompagnoit.
La première année qui s'écoula depuis fut presque tout entière dans l'ivresse d'une passion satisfaite. Le monde même étoit pour Béatrix un spectacle nouveau, inépuisable en jouissances. L'amour multiplioit autour d'elle tous les moyens de séduction qui pouvoient perpétuer son erreur et achever sa perle ; elle ne sortoit des rêves de la volupté que pour s'éveiller au milieu de la joie des festins, parmi les jeux des baladins et les concerts des ménestrels; sa vie étoit une fête insensée, où la voix sérieuse de la réflexion, étouffée par les clameurs de l'orgie, auroit essayé vainement de se faire entendre ; et cependant Marie n'étoit pas tout à fait sortie de son souvenir. Plus d'une fois, dans les apprêts de sa toilette, son scapulaire s'étoit machinalement ouvert sous ses doigts. Plus d'une fois elle avoil laissé tomber sur le bouquet flétri de la Vierge un regard et une larme. La
prière avoit monte plus d'une fois jusqu'à ses lèvres, comme une flamme cachée que la cendre n'a pu contenir, mais elle s'y étoit éteinte sous les baisers de son ravisseur; et, dans son délire même , quelque chose lui disoit encore qu'une prière l'auroit sauvée !
Elle ne tarda pas d'éprouver qu'il n'y a d'amour durable que celui qui est épuré par la religion ; que l'amour seul du Seigneur et de Marie échappe aux vicissitudes de nos sentiments; que, seul entre toutes nos affections, il semble s'accroître et se fortifier par le temps, pendant que les autres brûlent si vives e- se consument si vite dans nos cœurs de cendre. Cependant elle aimait Raymond autant qu'elle pouvoit aimer, mais un jour arriva où elle comprit que Raymond ne l'aimoit plus. Ce jour lui fit prévoir le jour, plus horrible encore, où elle seroit tout à fait abandonnée de celui pour qui elle avoit abandonné l'autel, et ce jour redouté arriva aussi. Béatrix se trouva sans appui sur la terre, hélas ! et sans appui dans le ciel. Elle chercha en vain une consolation dans ses souvenirs, un refuge dans ses espérances. Les fleurs du scapulaire s'étoient flétries comme celles du bonheur. La source des larmes et de la prière étoit tarie. La destinée que s'étoit faite Béatrix venoit de s'accomplir. L'infortunée accepta sa damnation. Plus on tombe de haut dans le chemin de la vertu, plus la chute a d'ignominie, plus elle est irréparable, et c'est de haut que Béatrix étoit tombée. Elle s'effraya d'abord de son opprobre, et puis elle finit par en contracter l'habitude, parce que le ressort de son àme s'étoit brisé. Quinze années s'écoulèrent ainsi, et pendant quinze ans, l'ange tutélaire que le baptême avoit donné à son berceau, l'ange au cœur de frère qui l'avoit tant aimée, se voila de ses ailes et pleura.
Oh ! que ces années fugitives emportèrent de trésors avec elles ! l'innocence, la pudeur, la jeunesse, la beauté, l'amour, ces roses de la vie qui ne fleurissent qu'une
fois, et jusqu'au sentiment de la conscience qui dédommage de toutes les autres pertes ! Les bijoux qui l'avoient autrefois parée, tributs impies que la débauche paye au crime, lui fournirent quelque temps une ressource trop prompte à s'épuiser. Elle demeura seule, délaissée, objet de mépris pour les autres comme pour elle-même , livrée aux dédains insolents du vice , et odieuse à la vertu, exemple rebutant de honte et de misère que les mères montroient à leurs enfants pour les détourner du péché! Elle se lassa d'être à charge à la pitié, de ne recevoir que des aumônes qu'une pieuse répugnance clouoit souvent aux mains de la charité, de n'être secourue à l'écart que par des gens qui avoient la rougeur sur le front, en lui accordant un peu de pain. Un jour, elle s'enveloppa de ses haillons, qui avoient été dans leur fraîcheur une riche toilette ; elle résolut d'aller demander les aliments de la journée ou l'asile de la nuit à ceux qui ne l'avoient pas connue! Elle se flatta de cacher son infamie dans son malheur ; elle partit, la pauvre mendiante, sans autre bien que les fleurs qu'elle avoit autrefois ravies au bouquet de la Vierge, et qui tournoient, une à une, en poussière, sous ses lèvres desséchées I
Béatrix étoit jeune encore, mais la honte et la faim avoient imprimé sur son front ces traces hideuses qui révèlent une vieillesse hâtive. Quand sa figure pâle et muette imploroit timidement les secours des passants, quand sa main blanche et délicate s'ouvroit en frémissant à leurs dons, il n'étoit personne qui ne sentit qu'elle avoit dû avoir d'autres destinées sur la terre. Les plus indifférents s'arrêtoient devant elle avec un regard amer qui sembloit dire : 0 ma fille ! comment êtes- vous tombée ?. . . — Et son regard, à elle, ne répondoit plus; car il y avoit longtemps qu'elle ne pouvoit plus pleurer. Elle marcha longtemps , longtemps : son voyage sembloit ne devoir aboutir qu'à la mort. Un jour surtout, elle
avoit parcouru, depuis le lever du soleil, sur le revers d'une montagne nue, un sentier âpre et raboteux, sans que l'aspect d'aucune maison vint consoler sa lassitude; elle avoit eu pour seul aliment quelques racines sans saveur arrachées aux fentes des rochers; sa chaussure en lambeaux venoit d'abandonner ses pieds sanglants; elle se sentoit défaillir de fatigue et de besoin, lorsqu'à la nuit close, elle fut frappée tout à coup de l'aspect d'une longue ligne de lumières qui annonçoient une vaste habitation, et vers lesquelles elle se dirigea de toutes les forces qui lui restoient; mais, au signal d'une cloche argentine dont le son réveilla dans son cœur un étrange et vague souvenir, tous les feux s'éteignirent à la fois, et il n'y eut plus autour d'elle que la nuit et le silence. Elle fit cependant quelques pas encore, les bras étendus, et ses mains tremblantes s'appuyèrent contre une porte fermée. Elle s'y soutint un moment, comme pour reprendre haleine; elle essaya de s'y attacher pour ne pas tomber; ses doigts débiles la trahirent; ils glissèrent sous te poids de son corps : 0 sainte Vierge î s'écria-telle, pourquoi vous ai-je quittée!... Et la malheureuse Béatrix s'évanouit sur le seuil.
Que la colère du ciel soit légère aux coupables ! De pareilles nuits expient toute une vie de désordre ! La fraîcheur saisissante du matin commençoit à peine à ranimer en elle un sentiment confus et douloureux d'existence , quand elle s'aperçut qu'elle n'étoit pas seule. Une femme agenouillée à ses côtés soulcvoit sa tète avec précaution, et la regardent fixement dans l'attitude d'une curiosité inquiète, en attendant qu'elle fût tout à fait revenue a elle-même.
« Dieu soit béni à jamais, dit la bonne tourière, de nous envoyer de si bonne heure un acte de piété à exercer et un malheur à secourir! C'est un événement d'heureux augure pour la glorieuse fête de la sainte Vierge que nous célébrons aujourd'hui ! Mais comment se fait-
il, ma chère enfant, que vous n'ayez pas pensé à tirer la cloche ou à frapper du marteau ? Il n'y a point d'heure où vos sœurs en Jésus-Christ n'eussent été prêtes à vous recevoir. Bien, bien !... ne me répondez pas maintenant, pauvre brebis égarée ! Fortifiez-vous de ce bouillon que j'ai chauffé à la hâte, aussitôt que je vous ai aperçue; goûtez ce vin généreux qui rendra la chaleur à votre estomac et la souplesse à vos membres endoloris. Faitesmoi signe que vous êtes mieux. Buvez, buvez tout, et maintenant, avant de vous lever, si vous n'en avez pas encore la.force, enveloppez-vous de cette mante que j'ai jetée sur vos épaules ; donnez-moi entre- mes mains vos petites mains si froides, pour que j'y rappelle le sang et la vie. Sentez-vous déjà vos doigts se dégourdir sous mon haleine? Oh ! vous serez bien tout à l'heure! »
Béatrix , pénétrée d'attendrissement , se sa»sit des mains de la digne religieuse et les pressa à plusieurs reprises sur ses lèvres.
— Je suis bien déjà, lui dit-elle, et je me sens en état d'aller remercier Dieu de la grâce qu'il m'a faite en me dirigeant vers cette sainte maison. Seulement, pour que je puisse la comprendre dans mes prières, ayez la bonté de m'apprendre où je suis.
— Et où seriez-vous, répliqua la tourière, si ce n'est à Xotre-Dame-des-Épincs-Fleurics , puisqu'il n'y a point d'autre monastère dans ces solitudes à plus de cinq lieues à la ronde?
— Notre-Dame-des-Épincs-Fleuries ! s'écria Béatrix avec un cri de joie que suivirent aussitôt les marques de la plus profonde consternation ; Nolre-Dame-des- Épines-Fleuries ! reprit-elle en laissant tomber sa tète sur son sein ; le Seigneur ait pitié de moi !
— Eh quoi! ma fille, dit la charitable hospitalière, ne le saviez-vous pas? Il est vrai que vous paroissez venir de bien loin , car je n'ai jamais vu d'habillements de femme qui ressemblassent aux vôtres. Mais Notre-Dame-
des-Épines-Fleurics ne borne pas sa protection aux habitants du pays. Vous n'ignorez pas, si vous en avez ouï parler, qu'elle est bonne pour tout le monde.
— Je la connois, et je l'ai servie, répondit Béatrix; mais je viens de bien loin, comme vous dites, ma mère, et il n'est pas étonnant que mes yeux n'aient point reconnu d'abord ce séjour de paix et de bénédiction. Voilà cependant l'église, et le couvent, et les buissons d'épines où j'ai cueilli tant de fleurs. Hélas! ils fleurissent toujours!... J'étois si jeune cependant quand je les ai quittés !... C'étoit du temps, continua-t-elle en relevant son front verr le ciel avec cette expression résolue qu : donne aux remords d'un chrétien l'abnégation de luimême, c'étoit du temps où sœur Béatrix éloit custode de la sainte chapelle. Ma mère, vous en souvenez-vous?
— Comment l'aurois-je oublié, mon enfant, puisque sœur Béatrix n'a jamais cessé d'être custode de la sainte chapelle? — puisqu'elle est restée jusqu'aujourd'hui parmi nous, et qu'elle restera longtemps, j'espère, un sujet d'édification pour toute la communauté ; — puisque , après la protection de la sainte Vierge , nous ne connoissons point d'appui plus assuré devant le ciel ?
— Je ne parle point de celle-là , interrompit Béatrix en soupirant amèrement; je parle d'une autre Béatrix qui a fini sa vie dans le péché , et qui occupoit la même place il y a seize ans.
— Le bon Dieu ne vous punira pas de ces paroles insensées, dit la tourière en la rapprochant de son sein. La détresse et la maladie qui altèrent vos esprits ont troublé votre mémoire de ces tristes visions. Il y a plus de seize ans que j'habite ce couvent, et je n'y ai jamais connu d'autre custode de la sainte chapelle que sœur Béatrix. Au reste, puisque vous êtes décidée à présenter à Notre-Dame un acte d'adoration, pendant que je vous préparerai un lit, allez, ma sœur, allez au pied du tabernacle; vous y trouverez déjà Béatrix, et vous la recon-
noîtrez aisément, car la bonté divine a permis qu'elle ne perdit pas en vieillissant une des grâces de sa jeunesse. Je vous retrouverai tout à l'heure , pour ne plus vous quitter jusqu'à votre entier rétablissement.
En achevant ces paroles, la tourière rentra dans le cloître. Béatrix gagna en chancelant l'escalier de l'église, s'agenouilla sur le parvis , et le frappa de sa tête ; puis s'enhardit un peu, se leva, et, de colonne en colonne, s'avança jusqu'à la grille, où elle retomba sur ses genoux. A travers le nuage dont sa vue étoit obscurcie, elle avoit distingué la sœur custode qui étoit debout devant le tabernacle.
Peu à peu, la sœur se rapprochoit d'elle en faisant sa revue ordinaire du saint lieu , rendant la flamme aux lampes éteintes, ou remplaçant les guirlandes de la veille par de nouvelles guirlandes. Béatrix ne pouvoit en croire ses yeux. Cette sœur, c'étoit elle-même, non telle que l'âge, le vice et le désespoir l'avoient faite, mais telle qu'elle avoit dû être aux jours innocents de sa jeunesse,. Étoit-ce une illusion prodsite par le remords? Étoit-ce un châtiment miraculeux, anticipé sur ceux que lui réservoit la malédiction céleste? Dans le doute, elle cacha sa tête dans ses mains, et la reposa immobile contre les barreaux de la grille, en balbutiant du bout des lèvres les plus tendres de ses prières d'autrefois.
Et cependant la sœur custode marchoit toujours. Déjà les plis de ses vêtements avoient effleuré les barreaux , Béatrix accablée n'osoit respirer.
— C'est toi, chère Béatrix, dit la sœur d'une voix dont aucune parole humaine ne peut exprimer la douceur. Je n'ai pas besoin de te voir pour te reconnoitre , car tes prières viennent à moi telles que je les ai jadis entendues. Il y a longtemps que je t'attendois; mais, comme j'étois sûre de ton retour, je pris ta place le jour où tu m'as (juittéc , pour qu'il n'y eût personne qui s'aperçût de ton absence. Tu sais maintenant ce que
valent les plaisirs et le bonheur dont l'image t'avoit séduite, et tu ne t'en iras plus. C'est, entre nous, pour le siècle et pour l'éternité. Rentre donc avec confiance dans le rang que tu occupois parmi mes filles. Tu trouveras dans ta cellule, dont tu n'as pas oublié le chemin, l'habit que tu y avois laissé , et tu revêtiras avec lui ta première innocence , dont il est l'emblème ; c'est une grâce peu commune que je devois à ton amour, et que j'ai obtenue pour ton repentir. Adieu , sœur custode de Marie ! Aimez Marie comme elle vous a aimée !
C'étoit Marie, en effet ; et quand Béatrix éperdue releva vers elle ses yeux inondés de larmes, quand elle étendit vers elle ses bras palpitants, en lui jetant une action de grâces brisée par ses sanglots, elle vit la sainte Vierge monter les degrés de l'autel, rouvrir la porte du tabernacle, et s'y rasseoir dans sa gloire céleste sous son auréole d'or et sous ses festons d'épines fleuries.
Béatrix ne redescendit pas au chœur sans émotion. Elle alloit revoir ses compagnes dont elle avoit trahi la foi, et qui avoient vieilli, exemptes de reproche, dans la pratique d'un devoir austère. Elle se glissa parmi ses sœurs, le front baissé , et prête à s'humilier au premier cri qui annonceroit sa réprobation. Le cœur vivement agité, elle prêta une oreille attentive à leurs voix, et elle n'entendit rien. Comme aucune d'elles n'avoit remarqué son départ, aucune d'elle ne fit attention à son retour. Elle se précipita aux pieds de la sainte Vierge, qui ne lui avoit jamais paru si belle, et qui sembloit lui sourire. Dans les rêves de sa vie d'illusions , elle n'avoit rien compris qui approchât d'un tel bonheur.
La divine fête de Marie (car je crois avoir dit que ceci se passoit le jour de l'Assomption) s'accomplit dans un mélange de recueillement et d'extase dont les plus belles des solennités passées avoient à peine donné l'idée à cette communauté de vierges, sans tache comme leur reine. Les unes avoient vu tomber du tabernacle des lu-
mières miraculeuses, les autres avoient entendu léchant des anges se mêler à leurs chants pieux , et s'étoient arrêtées de respect pour n'en pas troubler la céleste harmonie. On se racontoit avec mystère qu'il y avait ce | jour-là une fête dans le paradis, comme dans le monas- [ tère des Épines-Fleuries; et, par un phénomène étranger à cette saison, toutes les épines de la contrée avoient refleuri, de sorte que ce n'étoit, au dehors comme au dedans, que printemps et parfums. C'est qu'une âme étoit rentrée dans le sein du Seigneur, dépouillée de toutes les infirmités et de toutes les ignominies de notre condition, et qu'il n'y a point de fête qui soit plus agréable aux saints.
Une seule inquiétude obscurcit un moment l'innocente j oie des colombes de la Vierge. Une pauvre femme, toute souffreteuse et toute malade, s'étoit assise le matin sur le seuil du monastère. La tourière l'avoit vue, elle l'avoit imparfaitement soulagée; elle avoit disposé pour elle un lit doux et tiède où reposer ses membres débiles, affoiblis par la privation, et depuis elle l'avoit inutilement cherchée. Cette malheureuse créature avoit disparu sans qu'on en retrouvât aucune trace, mais on pensoit que sœur Béatrix pouvoit l'avoir aperçue à l'église où elle s'étoit réfugiée.
— Rassurez-vous, mes sœurs, dit Béatrix émue jusqu'aux larmes de ces tendres soucis; rassurez-vous, continua-t-elle en pressant la tourière contre son sein; j'ai vu cette pauvre femme et je sais ce qu'elle est devenue. Elle est bien, mes sœurs, elle est heureuse, plus heureuse qu'elle ne le mérite et que vous n'auriez pu l'espérer pour elle. •
Cette réponse apaisa toutes les craintes; mais elle fut remarquée, parce que c'étoit la première parole sévère qui fût sortie de la bouche de Béatrix.
Après cela toute l'existence de Béatrix s'écoula comme un seul jour, comme ce jour de l'avenir qui est promis
aux élus du Seigneur, sans ennui, sans regrets, sans crainte, sans autre émotion, car les cœurs sensibles ne peuvent s'en passer tout à fait, que celle de la piété envers Dieu et de la charité envers les hommes. Elle vécut un siècle sans avoir paru vieillir, parce qu'il n'y a que les mauvaises passions de l'âme qui vieillissent le corps. La vie des bons est une jeunesse perpétuelle.
Béatrix mourut cependant, ou plutôt elle s'endormit avec calme dans ce sommeil passager du tombeau qui sépare le temps de l'éternité. L'Église honora sa mémoire d'un souvenir glorieux. Elle la plaça au rang des saints.
Bzovius, qui a examiné cette histoire avec le grave esprit de critique dont les auteurs canoniques oflrent tant d'exemples, est bien convaincu qu'elle a mérité cet honneur par sa tendre fidélité à la sainte Vierge, car c'est, dit-il, le pur amour qui fait les saints ; et je le déclare avec peu d'autorité, j'en conviens, mais dans la sincérité de mon esprit et de mon cœur : Tant que l'école de Luther et de Voltaire ne m'aura pas offert un récit plus touchant que le sien, je m'en tiendrai à l'opinion de Bzovius.
Je voyoïs pour la seconde fois cette belle et mélancolique vallée de Chamouny que je ne dois plus revoir !
J'avois parcouru avec un plaisir nouveau cette gracieuse forêt de sapins qui enveloppe le village des Bois. J'arrivois à cette petite esplanade, de jour en jour envahie par les glaciers, que dominent d'une manière si majestueuse les plus belles aiguilles des Alpes, et qui aboutit par une pente presque insensible à la source pittoresque de l'Arveyron. Je voulois contempler encore son portique de cristal azuré qui tous les ans change d'aspect, et demander quelques émotions à ces grandes scènes de la nature. Mon cœur fatigué en avoit besoin.
Je n'avois pas fait trente pas que je m'aperçus, non sans étonnement, que Puck n'ctoit pas près de moi. — Hélas! vous ne l'auriez pas décidé à s'éloigner de son maître, au prix du macaron le plus friand, de la gimblettc la plus délicate ; — il tarda môme un peu à se rendre à mon appel, et je commençois à m'inquiéter, quand il revint, mon joli Puck, avec la contenance embarrassée de la crainte, et cependant avec la confiance caressante
de l'amitié, le corps arrondi en demi-cerceau, le regard humide et suppliant, la tête si basse, si basse, que ses oreilles trainoient jusqu'à terre comme celles du chien de Zadig... Puck étoit aussi un épagneul.
Si vous aviez vu Puck dans cette posture, vous n'auriez pas eu la force de vous fâcher.
Je ne me fâchai point ; mais il repartit, puis il revint encore, et à mesure que ce jeu se renouveloit, je me rapprochois sur sa trace du point d'attraction qui l'appeloit, jusqu'à ce qu'également attiré par des sympathies parfaitement isogènes ou , si comme moi vous l'aimez mieux, par deux puissances tout à fait semblables, il resta immobile comme le battant aimanté entre deux timbres de fer placés à égale distance.
Sur le banc du rocher dont Puck me séparoit avec une précision si exacte que le compas infaillible de La Place n'auroit trouvé, ni d'un côté ni de l'autre, le moyen d'insérer un seul point géométrique, étoit assis un jeune homme de la figure la plus aimable, de la physionomie la plus touchante, vêtu d'une blouse bleu de ciel, en manière de tunique, et la main armée d'un long bâton de cytise recourbé par le haut, ajustement singulier qui lui donnoit quelque ressemblance avec les bergers antiques du Poussin. Des cheveux blonds et bouclés s'arrondissoient en larges anneaux autour de son cou nu, et flottoient sur ses épaules. Ses traits étoient graves sans austérité, tristes sans abattement; sa bouche exprimoit plus de déplaisir que d'amertume ; ses yeux seuls avoient un caractère dont je ne pouvois me rendre compte. Ils étoient grands et limpides, mais fixes, éteints et muets. Aucune âme ne se mouvoit derrière eux.
Le bruit des brises avoit couvert celui de mes pas. Rien n'indiquoit que je fusse aperçu. Je pensai qu'il étoit aveugle.
Puck avoit étudié toutes mes impressions, et au pre-
micr sentiment de bienveillance qu'il vit jaillir de mes regards, il courut à ce nouvel ami. — Qui nous expliquera l'entraînement de l'être le plus généreux de la nature vers l'être le plus infortuné, du chien vers l'aveugle? 0 Providence ! je suis donc le seul de vos enfants que vous ayez abandonné!...
Le jeune homme passa ses doigts dans les longues soies de Puck, en lui souriant avec candeur. — D'où me connois-tu , lui dit-il, toi qui n'es pas de la vallée? J'avois un chien aussi folâtre et peut-être aussi joli que toi ; mais c'étoit un barbet à la laine crépue , — il m'a quitté comme les autres, mon dernier ami, mon pauvre Puck!...
— Hasard étrange ! votre chien s'appeloit comme le mien...
— Ah! monsieur, me dit le jeune homme, en se soulevant penché sur son bcàton de cytise, pardonnez à mon infirmité...
— Asseyez-vous, mon ami ! Vous êtes aveugle ?
— Aveugle depuis l'enfance.
— Vous n'avez jamais vu?
— J'ai vu, mais si peu! J'ai cependant quelque souvenir du soleil, et quand j'élève mes yeux vers la place qu'il doit occuper dans le ciel , j'y crois voir rouler un globe qui m'en rappelle la couleur. J'ai mémoire aussi du blanc de la neige et de l'aspect de nos montagnes.
— C'est donc un accident qui vous a privé de la lumière ?
— Un accident qui fut, hélas! le moindre de mes malheurs ! J'avois à peine deux ans qu'une avalanche descendue des hauteurs de la Flégère écrasa notre petite maison. Mon père, qui étoit guide dans ces montagnes, avoit passé la soirée au Prieuré. Jugez de son désespoir quand il trouva sa famille engloutie par l'horrible fléau ! Secondé de ses camarades, il parvint à faire une trouée dans la neige et à pénétrer dans notre cabane, dont le
toit se soutenoit encore sur ses frêles appuis. Le premier objet qui se présenta à lui fut mon berceau ; il le mit d'abord à l'abri d'un péril qui s'augmentoit sans cesse , car les travaux mêmes des mineurs avoient favorisé l'éboulement de quelques masses nouvelles et augmenté l'ébranlement de notre fragile demeure. Il y rentra pour sauver ma mère évanouie, et on le vit un moment, à la lueur des torches qui brûloient h l'extérieur, la rapporter dans ses bras, — mais alors tout s'écroula. — Je fus orphelin, et cm s'aperçut le lendemain qu'une goutte sereine avoit frappé mes yeux. J'étois aveugle.
— Pauvre enfant ! ainsi vous restâtes seul, absolument seul !
— Un malheureux n'est jamais absolument seul dans notre vallée. Tous nos bons Chamouniers se réunirent pour adoucir ma misère, Balmat me donna l'abri, Simon Coutet la nourriture, Gabriel Payot le vêtement. Une bonne femme veuve , qui avoit perdu ses enfants , se chargea de me soigner et de me conduire. C'est elle qui me sert encore de mère , et qui m'amène à cette place tous les jours de l'été.
— Et voilà tous vos amis ?
— J'en ai eu plusieurs, répondit le jeune homme en imposant un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux , mais ils sont partis.
— Pour ne pas revenir ?
— Selon toute apparence. J'ai cru pendant quelques jours que Puck reviendroit et qu'il n'étoit qu'égaré... mais on ne s'égare pas impunément dans nos glaciers. Je ne le sentirai plus bondir à mes côtés... je ne l'entendrai plus japper à l'approche des voyageurs...
( L'aveugle essuya une larme. )
— Comment vous nommez-vous?
— Gcrvais.
— Ecoutez , Gervais , — Ces amis que vous avez perdus... — expliquez-moi...
( Au môme instant, je fis un mouvement pour m'asseoir auprès de lui , mais il s'élança vivement à la place vide. )
— Pas ici, monsieur, pas ici !... c'est la place d'Eulalie, et personne ne l'a occupée depuis son départ.
— Eulalie? repris-je en m'asseyant à la place qu'il venoit de quitter; parlez-moi de cette Eulalie et de vous. Votre histoire m'intéresse.
Gervais continua :
— Je vous ai dit, monsieur, que ma vie n'avoit pas manqué de quelque douceur, car le ciel a placé une douce compensation à l'infortune dans la pitié des bonnes âmes.
Je jouissois de cette heureuse ignorance des maux, quand la présence d'un nouvel hôte au village des Bois vint occuper toutes les conversations de la vallée. On ne le connoissoit que sous le nom de M. Robert, mais c'étoit , suivant l'opinion générale , un grand seigneur étranger que des pertes irréparables et de profondes douleurs avoient décidé à cacher ses dernières années dans une solitude ignorée de tous les hommes. Il avoit perdu bien loin , disoit - on , une épouse qui faisoit presque tout son bonheur, puisqu'il ne lui restoit de leur union qu'un sujet d'éternel chagrin , une fille aveugle-née. On vantoit cependant à l'égal des vertus de son père l'esprit , la bonté , les grâces d'Eulalie. Mes yeux n'ont pu juger de sa beauté ; mais quelle perfection auroit ajouté en moi au charme de son souvenir? je la revois dans mon esprit plus charmante que ma mère !
— Elle est morte? m'écriai-je.
— Morte? reprit -il d'un accent où se confondoient l'expression de la terreur et celle de je ne sais quelle inconcevable joie. — Morte? qui vous l'a dit ?
— Pardonnez , Gervais , je ne la connois point : je cherchois à m'expliquer le motif de votre séparation,
— Elle est vivante ! dit-il en souriant amèrement. Et il garda un moment le silence. — Je ne sais si je vous ai dit, ajouta-t-il à demi-voix , qu'elle s'appeloit Eulalie. C'étoit Eulalie, et voici sa place.
11 s'interrompit encore. — Eulalie! répéta Gervais en déployant sa main sur le rocher comme pour la chercher à côté de lui.
Puck lui lécha les doigts, et, reculant d'un pas, il le regarda d'un air attendri. — Je n'aurois pas donné Puck pour un million.
— Remettez -vous, Gervais. Pardonnez -moi encore une fois d'avoir ébranlé dans votre cœur une fibre si vive et si douloureuse. Je devine presque tout le reste de votre histoire. L'étrange conformité du malheur d'Eulalie et du vôtre frappa le père de cette jeune fille. L'intérêt que vous inspirez si bien, pauvre Gervais, ne pouvoit manquer de se faire sentir sur une âme exercée à ce genre d'impressions. Vous devîntes pour lui un autre enfant ?
— Un autre enfant, répondit Gervais, et notre Eulalie fut pour moi une sœur. Ma bonne mère adoptive et moi, nous allâmes loger dans cette maison neuve qu'on appelle le château. Les maîtres d'Eulalie furent les miens. Nous apprîmes ensemble ces arts divins de l'harmonie qui ravissent l'âme vers une vie céleste. Nous lûmes avec les doigts sur des pages imprimées en relief les sublimes pensées des philosophes et les charmantes inventions des poètes. J'essayois de les imiter et de peindre comme eux ce que je ne voyois pas; car la nature du poète est une seconde création dont les éléments sont mis en œuvre par son génie, et avec mes foibles réminiscences je parvenois quelquefois à me refaire un monde. Eulalie aimoit mes vers, et que me falloit-il davantage? Quand elle chantoit, on auroit cru qu'un ange étoit descendu de la cime des monts terribles pour charmer la vallée. Tous les jours de la belle saison, on nous amenoit h cette
pierre, qu'on appelle ici le rocher des aveugles, et où le meilleur des pères nous suivoit de tous les soins de l'amitié. Il y avoit alors autour de nous des touffes de rhododendron, des tapis de violettes et de marguerites, et quand notre main avoit reconnu une de ces dernières fleurs à tige courte, à son disque velouté, à ses rayons soyeux, nous nous amusions à en effeuiller les pétales, en répétant cent fois ce jeu qui sert d'interprète aux premiers aveux de l'amour. — Si la fleur menteuse se refusoit à l'expression de mon unique pensée, je savois bien le dissimuler à Eulalie par une tromperie innocente. Elle en faisoit peut-être autant de son côté. Et aujourd'hui, cependant, il ne me reste rien de tout cela.
En parlant ainsi, Gervais étoit devenu de plus en plus sombre. Son front si pur s'obscurcit d'un nuage de colère ; il garda un morne silence, frappa du pied au hasard et alla briser une rose des Alpes depuis longtemps desséchée sur sa tige; je la recueillis sans qu'il s'en aperçût et je la plaçai sur mon cœur.
Quelque temps s'écoula sans que j'osasse adresser la parole à Gervais, sans qu'il parût s'occuper de poursuivre son récit. Tout à coup il passa sa main sur ses yeux, comme pour chasser une vision désagréable, et, se retournant de mon côté avec un rire plein de grâce : — Ah! ah!... continua-t-il, prenez pitié, monsieur, des foiblesscs d'un enfant qui n'a pas su commander jusqu'ici aux troubles involontaires de son cœur. Un jour viendra peut-être où la sagesse descendra dans mon esprit, mais je suis si jeune encore...
— Je crains, mon ami, lui dis-je en pressant sa main que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la tourmentent. Je ne me pardonnerois jamais d'avoir troublé une de vos heures d'un regret que vous sentez si profondément !
— Ce n'est pas vous qui me le rappelez, répondit
Gervais. Il ne m'a pas quitté un instant, et j'aimerois mieux que mon Ame s'anéantît que de le perdre. Tout mon être, monsieur, c'est ma douleur. Ma douleur, c'esl ma dernière amitié. Nous n'étions plus qu'elle et moi. Il a bien fallu nous accoutumer à vivre ensemble ; et je la trouve plus facile à supporter, quand un peu de bienveillance en allège, en m'écoutant, le poids si tristement solitaire. Ah! ah! reprit-il en riant encore, les aveugles sont causenrs, et on m'entend si rarement !
Je n'avois pas quitté la main de Gervais. Il comprit que je l'entendois.
— D'ailleurs, dit-il, tout n'est pas amertume dans mes souvenirs. Quelquefois ils me rendent tout à fait le passé : je m'imagine que mon malheur actuel n'est qu'un songe, et qu'il n'y a de vrai dans ma vie que le bonheur que j'ai perdu. Je rêve qu'elle est assise à cette place, un peu plus éloignée de moi qu'à l'ordinaire, et qu'elle se tait, parce qu'elle est plongée dans une méditation à laquelle notre amour n'est pas étranger. Oh! si l'éternité que Dieu réserve aux âmes bienveillantes n'est que la prolongation infinie du plus doux sentiment qui les ait émues, quel bonheur d'être surpris par la mort dans cette pensée et de s'endormir ainsi !
Un jour nous étions assis sur ce rocher, comme tous
les jours et nous jouissions, dans une extase si
douce, de la sérénité de l'air, du parfum de nos violettes, du chant de nos oiseaux, et surtout de celui de notre fauvette des Alpes — car tous les oiseaux des bois nous étoient connus, et ils voloient souvent cà notre voix — nous prêtions l'oreille avec tant de charme au bruit de la glace détachée par la chaleur, qui glisse en sifflant le long des aiguilles, et au balancement des eaux de l'Arveyron qui venoient mourir presque à nos pieds , que je ne sais quel pressentiment confus de la rapidité et de l'incertitude du bonheur nous remplit en même temps d'inquiétude et d'effroi. Nous nous pressâmes vivement
l'un contre l'autre, nous entrelaçâmes nos bras comme si on avoit voulu nous séparer, et nous nous écriâmes ensemble : Toujours! toujours ! — Je sentis qu'Eulalie respiroit à peine, et qu'elle avoit besoin d'être rassurée par toutes les forces que me donnoient mon caractère et mon courage d'homme : — Toujours, Euîalie, toujours! — Le monde, qui nous croit si malheureux, peut-il juger de la félicité que j'ai goûtée dans ta tendresse, que tu as trouvée dans la mienne? Que nous importe le mouvement ridicule de cette société turbulente où vont se heurter tant d'intérêts qui nous seront toujours étrangers, car la nature a fait pour nous mille fois plus que n'auroient fait les longs apprentissages de la raison ! Nous sommes pour eux des êtres imparfaits, et cela est tout simple; ils ne sont pas encore parvenus à apprendre que la perfection de la vie consistoit à aimer, à être aimé, ils osent nous plaindre, parce qu'ils ne savent pas que nous les plaignons. Cette dangereuse fascination que les passions exercent par le regard n'agira du moins jamais sur nous. Le temps même a perdu son empire sur deux aveugles qui s'aiment. Nous ne changerons jamais l'un pour l'autre, puisqu'aucune altération ne peut nous rebuter, aucune comparaison nous distraire. Le sentiment qui nous unit est immuable comme le bruissement de notre Arveyron, comme le chant de nos oiseaux favoris, comme l'enceinte éternelle de ces rochers exposés au midi, au pied desquels on nous conduit quelquefois dans les jours incertains du mois de mai. Ce n'est pas le prestige de la beauté passagère d'une femme qui m'a séduit en toi, c'est quelque chose qui ne peut ni s'exprimer quand on le sent, ni s'oublier quand on l'a senti. C'est une beauté qui appartient à loi seule, et que j'écoute dans la voix, que je touche dans tes mains, dans tes bras, dans tes cheveux, que je respire dans ton souille, que j'adore dans ton àmel J'ai bien étudie leurs amours dans les livres qu'or nous a
lus, ou sur lesquels mes doigts ont pu chercher des pen sées; et je te proteste que leurs avantages sur nous consistent en des choses de peu de valeur. Le soleil, que j'ai vu autrefois, fût-il dans tes yeux, je n'effleurerois pas de mes lèvres avec plus de volupté ces longs cils qui les ombragent, et sur lesquels ma bouche a recueilli deux ou trois larmes, quand tu étois plus petite, et qu'on se refusoit, contre l'usage, à satisfaire un de tes caprices. Je ne sais si ton cou est aussi blanc que les neiges de la grande montagne, mais il ne m'en plairoit pas davantage — et cependant voilà tout. — Oh ! si je jouissois de la vue, je supplierois le Seigneur d'éteindre mes yeux dans leur orbite, afin de ne pas voir le reste des femmes ; afin de n'avoir de souvenir que toi, et de ne laisser de passage vers mon cœur qu'à ces traits que j'aurois vus sortir des tiens ! Voir un monde, le parcourir, l'embrasser, le conquérir, le posséder d'un rayon du regard — étrange merveille! — Mais pourquoi?... pour étourdir mon âme d'impressions inutiles, pour l'égarer hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, à travers ce qu'ils appellent les miracles de la nature et de l'art! et qu'aurois-je à y chercher, si ce n'esftune impression qui me rendît quelque chose de toi? Elle est bien meilleure et bien plus complète ici ! Inconcevable misère des vanités de l'homme ! de ces arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du génie qui les éblouissent, nous en connaissons ce que le grand nombre apprécie le plus, la musique, la poésie. — On convient que nous avons des organes pour les goûter, une âme pour les sentir ; et crois-tu cependant que jamais les chants divins de Lamartine aient retenti aussi délicieusement à mon oreille que le cri d'appel que tu me jettes de loin, quand on t'amène ici la dernière? Si Rossini ou Weber me saisissent d'un prestige plus puissant, c'est que c'est toi qui les chantes. Les arts, c'est toi qui les embellis, et tu embellirois ainsi la création dont ils ne sont que l'expression
ornée ; mais je puis me passer de ces richesses superflues, moi qui possède le trésor dont elles tireroient le plus de prix; car, enfin, ton cœur est à moi, ou tu n'es pas heureuse ! — Je suis heureuse, répondit Eulalie, la plus heureuse des filles! — 0 mes enfants, dit M. Robert en unissant nos mains tremblantes, j'espère que vous serez toujours heureux, car ma volonté ne vous séparera jamais ! — Accoutumé à nous suivre partout des soins de cette tendresse attentive que rien ne rassure assez, il s'étoit rapproché de nous sans être entendu et nous avoit entendus sans nous écouter. Je ne me croyois pas coupable, et j'étois cependant consterné. — Eulalie trembloit. — |f. Robert se plaça. — là — entre nous deux, car nous nous étions un peu éloignes l'un de l'autre... — Pourquoi pas, dit M. Robert, en nous enveloppant de ses bras, et en nous pressant tous les deux avec plus de tendresse encore qu'à l'ordinaire : — Pourquoi pas , en vérité ! — ne suis-je pas assez riche pour vous acheter des serviteurs — et des amis* — Vous aurez des enfants qui remplaceront votre vieux père, car votre infirmité n'est pas héréditaire. Embrasse-moi, Gervais; embrassemoi bien, Eulalie; remerciez Dieu, et rêvez à demain, car le jour qui luira demain sera beau, même pour les aveugles !
Eulalie passa des bras de son père dans les miens. Pour la première fois, mes'lèvres trouvèrent les siennes. Ce bonheur étoit trop complet pour être du bonheur. Je crus que ma poitrine alloit se briser. Je souhaitai de mourir. Hélas! je ne mourus pas!
Je ne sais, monsieur, comment est le bonheur des autres. Le mien manquoit de calme et même d'espérance. Je ne pus obtenir le sommeil , ou plutôt je ne le cherchai point, car il me sembloit que je n'aurois pas assez d'une éternité pour goûter les félicités qui m'étoient promises, et plus je cherchois à en jouir, plus elles échappoient à toutes mes pensées sous une foule d'apparences
confuses. Je regrettais presque ce passé sans ivresse, mais sans craintes, où je ne redoutois rien parce que je n'avois compté sur rien.U'aurois voulu ressaisir ces pures voluptés de l'âme qui se passent de l'avenir dans un cœur d'enfant, où l'avenir, du moins, ne va pas plus loin que le lendemain. Enfin, j'entendis le bruit ordinaire de la maison; je me levai, je m'habillai sans attendre ma mère, je priai Dieu, et je gagnai la croisée qui donne sur l'Arve pour y rafraîchir ma tête brûlante aux vapeurs des brumes matinales. Ma porte s'ouvrit. Je reconnus un pas d'homme. Ce n'étoit point M. Robert. Une main saisit la mienne. Monsieur Maunoir! m'écriai-je. 11 y avoit plusieurs années qu'il n'étoit venu, mais le bruit de sa démarche , le contact de sa main, je ne sais quoi de franc, d'aisé et de tendre qui ne se juge en particulier par aucun sens, mais qui s'éprouve par tous , m'étoit resté de lui dans la mémoire. C'est bien lui , dit-il en parlant à quelqu'un d'un son de voix un peu altéré, c'est mon pauvre Gervais. Vous savez ce que je vous en dis dans le temps ! — Après cela il imposa ses doigts sur mes paupières et les retint quelque temps élevées. — Ah! dit-il, la volonté de Dieu soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? — Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit que j'ai profité de ses bontés. Je sais lire comme un voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle t'aimera davantage si elle te voit un jour, reprit M. Maunoir... — Si elle me voit, dites-vous? — Je pensai à ce séjour éternel où l'œil des aveugles s'ouvre à une clarté qui n'a plus de nuit. — Je ne compris pas.
Ma mère m'amena ici suivant l'usage , mais Eulalie tarda beaucoup. Je cherchois à m'expliquer pourquoi. Mon pauvre Puck alloit à sa rencontre, et puis il revenoit, et puis il retournoit toujours ; et quand il étoit bien loin, bien loin, il aboyoit avec impatience, et quand il étoit près de moi, il pleuroit. Enfin, il se mit à japper
avec des éclats si bruyants et à sauter sur ce banc avec tant de pétulance, que je reconnus bien qu'elle devoit être près de nous , quoique je ne l'entendisse pas encore; je me penchai vers le côté d'où je l'attendois, et mes bras étendus .trouvèrent les siens. M. Robert n'avoit pas cette fois accompagné ses domestiques, et j'en sentis sur-le-champ la raison, qui devoit être celle aussi du retard inaccoutumé d'Eulalie : j'avois oublié qu'il y eût des étrangers au château.
Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est que son arrivée , si vivement désirée , me remplit de je ne sais quelle inquiétude que je ne connoissois point encore. Je n'étois plus à mon aise avec Eulalie comme la veille. Depuis que nous devions tout l'un à l'autre, je n'osois plus rien demander. Il me sembloit que son père, en me donnant un nouveau droit, m'avoit imposé mille privations. Je craignois d'exercer le pouvoir d'un mot, les séductions d'une caresse. Je sentois bien mieux qu'elle étoit à moi et je redoutois bien plus de la toucher. J'aurois crains de la profaner, en écoutant son souffle , en effleurant sa robe, en saisissant de ma bouche un de ses cheveux flottants. Elle éprouvoit peut-être le même sentiment, car notre conversation fut quelque temps celle de deux personnes qui se sont peu connues. Cela ne pouvoit pas durer longtemps. Les illusions de la dernière journée n'étoient pas encore vieillies. Puck avoit soin de nous les rappeler en bondissant de l'un à l'autre, comme s'il avoit souffert de nous voir si éloignés et si froids. Je me rapprochai d'Eulalie , et mes lèvres cherchèrent ses yeux, le seul endroit de son visage qu'elles eussent touché jusqu'à la veille de ce jour-là. Elles y touchèrent un bandeau. Tu es blessée, Eulalie!... — Un peu blessée, répondit-elle, mais bien légèrement, puisque je passe avec toi la journée comme d'ordinaire, et qu'il n'y a entre ta bouche et mes yeux qu'un ruban vert de plus.
— Vert! vert! ô mon Dieu ! et qu'est-ce qu'un ruban vert?...
— J'ai vu, me dit-elle... je vois... — Et sa main tremïloit dans la mienne, comme si elle m'avoit avoué une faute ou raconté un malheur.
— Tu as vu, m'écriai-je!... tu verras!... infortuné que je suis!...
Tu verras!... le miroir, qui n'étoit pour toi qu'une surface froide et polie, te montrera ta vivante image. Sa conversation , muette mais animée, te répétera tous les jours que tu es belle, et quand tu reviendras au malheureux aveugle, il ne t'inspirera plus qu'un sentiment. Tu le plaindras d'être aveugle, parce que tu concevras que le plus grand des malheurs est de ne pas te voir. Que dis-je! tu ne reviendras pas! pourquoi reviendroistu? quelle est la belle jeune fille qui aimeroit un pauvre aveugle!...
Ah ! malheur sur moi ! je suis aveugle !
En disant cela, je tombai sur la terre, mais elle me suivit en me pressant de ses mains, en liant ses doigts dans mes cheveux, en effleurant mon cou de ses lèvres, en gémissant comme un enfant. — Non, jamais, jamais je n'aimerai que Gervais. — Tu te félicitois hier d'être aveugle pour que notre amour ne s'altérât jamais! je serai aveugle s'il le faut pour ne point laisser de souci à ton cœur. Veux-tu que j'arrache cet appareil? Veux-tu que je brise mes yeux!...
— Horrible souvenir! j'y avois penséî...
— Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment le rocher pour user sur lui l'excès de force qui me tourmentoit. — Nous parlons un langage insensé parce que nous sommes malades; toi, de ton bonheur, et moi, de mon désespoir. — Écoute :
Je repris ma place, elle la sienne. Mon cœur étoit près de se rompre.
Écoute, contiuuai-je, — il est fort bien que tu voies
parce que maintenant tu es parfaite. — Il est indifférent que je ne voie pas et que je meure — abandonné — parce que c'est le destin que Dieu m'a fait! — mais jure-moi de ne jamais me voir, de ne jamais chercher à me voir! Si tu me vois, tu seras forcée malgré toi à me comparer aux autres, à ceux qui ont leur esprit et leur Ame dans leurs yeux, à ceux qui parlent du regard et qui font rêver les femmes avec un des traits qui jaillissent de leur prunelle ou un des mouvements qui soulèvent leurs sourcils. Je ne veux pas que tu puisses me comparer ! je veux rester pour toi dans le vague de la pensée d'une petite fille aveugle, comme un rêve, comme un mystère. Je veux que tu me jures de ne revenir ici qu'avec ce bandeau vert — d'y revenir toutes les semaines — ou au moins tous les mois, tous les ans une fois!... d'y revenir une fois encore! Ah! jure-moi d'y revenir une fois encore et de ne pas me voir!...
— Je jure de t'aimer toujours, dit Eulalie en pleurant.
Tous mes sens avoient défailli. J'étois retombé à ses pieds. M. Robert me releva, me fit quelques caresses et me remit dans les mains de ma mère. Eulalie n'étoit plus là.
Elle revint le lendemain, le surlendemain, plusieurs jours de suite, et mes lèvres n'avoient pas cessé de trouver ce bandeau vert qui entretenoit mon illusion. Je m'imaginois que je serois le même pour elle tant qu'elle ne m'auroit pas vu. Je croyois apprécier dans mes réminiscences les impressions d'un sens dont j'ai à peine joui, et il me sembloit qu'elles ne suffiroient pas à la distraire du prestige délicieux dans lequel nous avions passé notre enfance. Je me disois avec une satisfaction insensée : Elle est restée aveugle pour moi, mon Eulalie! elle ne me verra point! elle m'aimera toujours !...
Et je couvris son ruban vert de baisers, car je n'aimois plvs ses yeux.
Il arriva un jour, après bien des jours, et si cela étoit à recommencer je les compterois — il arriva, je ne sais comment vous le dire, que sa main s'étoit unie à la mienne avec une étreinte plus vive, que nos doigts entrelacés s'humectèrent d'une sueur plus tiède, que son cœur palpitoit ici à remuer mon sarrau , et que ma bouche, à force d'errer, retrouva de longs cils de soie sous son bandeau vert.
— Grand Dieu ! m'écriai-je, est-ce une erreur de ma mémoire? Non, non! je me souviens que, lorsque j'étois tout enfant, j'ai vu flotter des lumières sur les cils de mes yeux, qu'ils portoient des rayons, des feux arrondis, des taches errantes, des couleurs, et que c'étoit par là que le jour se glissoit avec mille étincelles aiguës pour venir m'éveiller dans mon berceau... Hélas ! si tu allois me voir !
— Je t'ai vu, me dit-elle en riant, et à quoi m'auroit servi de voir si je ne t'avois pas vu ? Orgueilleux! qui prescris des limites à la curiosité d'une femme "dont les yeux viennent de s'ouvrir au jour!
— Cela n'est pas possible, Eulalie... — Vous m'aviez juré!...
— Je n'ai rien juré, mon ami, et quand tu m'as demandé ce serment, je t'avois déjà vu. Du plus loin que l'esplanade permit à Julie de te découvrir... Le vois-tu? lui disois-je. — Oui, mademoiselle; il a l'air bien triste. — Je compris cela; je venois si tard! Zeste, le ruban n'y étoit plus. On m'avoit dit que cela m'exposeroit à perdre la vue pour toujours, mais après t' avoir vu, je n'avois plus besoin de voir. Je ne remis mon bandeau vert qu'en m'asseyant auprès de toi.
— Tu m'avois vu, et tu continuas à venir. Cela est bien. Qui avois-tu vu d'abord?
— M. Maunoir, mon père, Julie, — et puis ce monde immense, les arbres, les montagnes, le ciel, le soleil, la création dont j'étois le centre, et qui sembloit de toutes
parts prête à se précipiter sur moi au fond de je ne sais quel abîme où je me croyois plongée.
— Et depuis que tu m'as vu ?
— Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon Terraz , Cachât le géant, Marguerite...
— Et personne de plus?
— Personne.
— Comme l'air est frais ce soir! abaisse ton bandeau : tu pourrais redevenir aveugle.
— Qu'importe! je te le répète, je n'ai gagné à voir que de te voir, et à te voir que de t'aimer par un sens de plus. Tu étois dans mon âme comme tu es dans mes yeux. J'ai seulement un nouveau motif de n'exister que pour toi. Cette faculté qu'ils m'ont donnée, c'est un nouveau lien qui m'attache à ton cœur, et c'est pour cela qu'elle m'est chère ! Oh ! je voudrais avoir autant de sens que les belles nuits ont d'étoiles pour les occuper tous de notre amour ! je pense que c'est par là que les anges sont heureux entre toutes les créatures.
C'étoient ses propres paroles, car je ne puis les oublier. La conquête de la lumière avoit encore exalté cette vive imagination, et son cœur s'étoit animé de tous les feux que ses yeux venoient de puiser dans le soleil.
Mes jours avoient retrouvé quelque charme. On s'accoutume si facilement à l'espérance! L'homme est si foible pour résister à la séduction d'une erreur qui le flatte ! Notre existence avoit pris d'ailleurs un nouveau caractère, je ne sais quelle variété mobile et agitée qu'Eulalie me forçoit à préférer au calme profond dans lequel nous avions vécu jusque-là. Ce banc de rocher sur lequel vous êtes assis n'étoit plus pour nous qu'un rendez -vous et qu'une station, où nous venions nous délasser en doux entretiens du doux exercice de la promenade. Le reste du temps se passoit à parcourir la vallée, où Eulalie seule me servoit de guide, enchantant mon oreille des impressions qu'elle recueilloit à l'aspect
de tous ces merveilleux tableaux que la vue découvre à la pensée. Il me seinbloit quelquefois que son imagination, comme une fée puissante, commençoit à dégagei mon âme des ténèbres du corps , et à la ravir, éclairée dcî mille lumières , dans les espaces du ciel, en lui prodiguant des images gracieuses comme des parfums, des couleurs vives et pénétrantes comme les sons d'un instrument ; mais bientôt mes organes se refusoient à cette perception trompeuse, et je retombois tristement dans la morne contemplation d'une nuit éternelle. Ce funeste retour sur moi-même échappoit rarement à la sollicitude de sa tendresse ; et alors elle n'épargnoit rien pour m'en distraire. Quelquefois , c'étoicnt des chants qui me ramenoient par la pensée au temps où nous étions aveugles tous deux, et où elle charmoit ainsi notre solitude ; plus souvent, c'étoit la lecture qui étoit devenue pour nous une acquisition nouvelle et singulière, quoique nous en eussions possédé le secret sous d'autres formes et par d'autres procédés , car la bibliothèque des aveugles est extrêmement bornée. Mon attention entraînée dans l'essor de sa parole perdoit son action intérieure, et je croyois vivre dans une nouvelle vie que je n'avois encore ni devinée ni comprise ; dans une vie d'imagination et de sentiment, où je ne sais quels êtres d'invention, moins étrangers à moi que moi-même, venoient surprendre et charmer toutes les facultés de mon cœur. Quelle vaste région de pensées magnifiques et de méditations touchantes s'ouvre à l'être favorisé qui a reçu du ciel des organes pour lire, et une intelligence pour comprendre ! Tantôt c'étoit un passage de la Bible, comme le discours du Seigneur à Job , qui me confondoit d'admiration et de respect ; ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, qui plongeoit mon cœur dans une tendre émotion de pitié ; tantôt c'étoient les miracles de l'épopée, avec la naïveté presque divine d'Homère, ou avec la religieuse solennité de Milton. Nous
LES AVEUGLES DE CHAMOl'XY. 117
lisions aussi des romans, parmi lesquels un instinct bien vague, bien confus, que je n'ai jamais cherché à m'expliquer, me faisoit affectionner Werther. Eulalie préféra d'abord ceux dont le sujet s'approprioit à notre situation. Une passion vivement exprimée, une séparation douloureusement sentie, les pures joies d'une chaste union, la simplicité d'un ménage rustique, à l'abri de la curiosité intéressée et de la fausse affection des hommes, voilà ce qui troubloit sa voix, ce qui mouilloit ses paupières ; et quoiqu'on parlât moins souvent dès lors de notre mariage, quand l'ordre de la lecture du soir araenoit quelque chose de pareil, elle m'embrassoit encore devant son père.
Au bout de quelque temps , je crus remarquer qu'n s'étoit fait un peu de changement dans le goût de ses lectures. Elle se plaisoit davantage à la peinture des scènes du monde; elle insistoit sans s'en apercevoir sur la vaine description d'une fête ; elle aimoit à revenir sur les détails de la toilette d'une femme ou de l'appareil d'un spectacle. Je ne supposai pas d'abord qu'elle eût entièrement oublié que j'étois aveugle, et ces distractions froissoient mon cœur sans le rompre. J'attribuois ce léger caprice au mouvement extraordinaire qui se faisoit sentir dans le château, depuis que M. Maunoir en avoit renouvelé l'aspect par un des miracles de son art. M. Robert, plus heureux, sans doute, plus disposé à jouir des faveurs de la fortune et des grâces de la vie, du moment où sa fdle lui avoit été redonnée avec toute la perfection de son organisation et tout l'éclat de sa beauté, aimoit à réunir ces nombreux voyageurs que la courte saison d'été ramène tous les ans dans nos montagnes. Le château, on peut encore vous le dire, étoit devenu en effet un de ces manoirs hospitaliers d'un autre âge dont le maître ne croyoit jamais avoir fait assez pour embellir le séjour de ses hôtes. Eulalie brilloit dans ce cercle toujours nouveau , toujours composé de riches
étrangers, de savants illustres, de voyageuses coquettes et spirituelles; elle brilloit parmi toutes les femmes, et de cet attrait de la parole, qui est, pour nous infortunés, la physionomie de l'âme, et de mille autres attraits que je ne lui connoissois pas. Quel incroyable mélange d'orgueil et de douleur soulevoit ma poitrine jusqu'à la faire éclater, quand on vantoit près de moi le feu de ses regards, ou quand un jeune homme, niaisement cruel, nous complimentoit sur la couleur de ses cheveux!...
Ceux qui étoient venus pour voir la vallée y prolongement volontiers leur séjour pour voir Eulalie. Je comprends cela. Je n'avois pas à regretter son affection, qui sembloit ne pouvoir s'altérer jamais , et cependant j'éprouvois qu'elle vivoit de plus en plus hors de moi, de nous, de cette intimité de malheur qu'on n'ose pas réclamer, et qui coûte le bonheur quand on la perd. Je souhaitois l'hiver plus impatiemment que je n'avois jamais souhaité le souffle tiède et les petites ondées du printemps. L'hiver désiré arriva, et M. Robert m'apprit, non sans quelques précautions , non sans m'assurer qu'on se séparoit de moi pour quelques jours tout au plus, et qu'on ne mettroit à m'appeler que le temps nécessaire pour se faire à Genève un établissement commode; il m'apprit qu'il partoit avec elle, qu'ils alloient passer l'hiver à Genève, — l'hiver si vite passé ! ... l'hiver nasse si près !...
Vous entendez bien : — si vite /. . . un hiver des Alpes ! . . — si près!... à Genève, à l'extrémité des montagnes maudites ! — une route que le chamois n'oseroit tenter en hiver ; — et j'étois aveugle !
Je restai muet de stupeur. Les bras d'Eulalie s'enlacèrent autour de mon cou. Je les trouvai presque froids, presque lourds. Elle m'adressa quelques paroles tendres et émues , si ma mémoire ne me trompe pas , mais ce bruit passa comme un rêve. Je ne revins complètement à moi qu'au bout de quelques heures. Ma mère me dit :
Ils sont partis, Gervais, mais nous resterons au château !
Damnation ! m'écriai-je, notre cabane a donc disparu sous une autre avalanche! — Non, Gervais, la cabane est là, et les bienfaits de M. Robert m'ont permis de l'embellir. — Eh bien! lui répondis-je en me jetant tout en pleurs dans ses bras, jouissez des bienfaits de M. Robert ! je n'ai pas le droit de les refuser pour vous. . . mais , au nom du ciel, allons-nous-en!
J'avois eu le temps de réfléchir à notre position. Je savois qu'elle n'épouseroit pas un aveugle, et je me serois refusé à l'épouser moi-même depuis qu'elle avoit cessé d'être aveugle sans cesser d'être riche. C'étoit le malheur qui nous rendoit égaux; et, du moment où cette sympathie s'étoit rompue, je perdoistous les droits que le malheur m'a donnés. Qui pourroit remplir l'intervalle immense que Dieu a jeté entre la merveille de la création, un ange ou une femme, et le dernier de ses rebuts, un orphelin aveugle? Mais, que le ciel me pardonne ce jugement s'il est téméraire! je croyais qu'elle ne m'abandonneroit pas tout à fait, et qu'elle me réserveroit, près d'elle, le bonheur d'entendre, dans un endroit où elle passeroit quelquefois , ou flotter sa robe de bal, ou crier le satin de ses souliers, ou tomber de sa bouche ces mots plus doux au moins qu'un éternel adieu : Bonsoir, Gervais!
Depuis ce temps-là, je n'ai plus rien à raconter, presque plus rien.
Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, à caractères imprimés en relief, et qui portoit : ce ruban est le ruban vert que j'avois sur mes yeux. — Je ne l'ai pas quitté. Le voilà.
Au mois de novembre le temps étoit encore assez beau. Un des gens de la maison m'apporta quelques présents de son père. Je ne m'en suis pas informé.
Au mois de décembre les neiges recommencèrent.
Dieu! que cet hiver fut long! Janvier, février, mars, avril, des siècles de désastres et de tempêtes! et au mois de mai les avalanches qui tomboient partout, excepté sur moi!
Quand deux ou trois rayons du soleil eurent adouci l'air et égayé la contrée, je me fis conduire sur la route des Bossons, à la rencontre des muletiers; mais ils ne venoient pas encore. Je supposai que l'Arve se débordoit, qu'une autre montagne menaçoit la vallée de Servoz , que le Nant-Noir n'avoit jamais été si large et si terrible, que le pont de Saint-Martin s'étoit rompu, que tous les rochers de Maglan couvroient les bosquets de leurs ruines suspendues depuis tant de siècles, que l'enceinte formidable de Cluse se fermoit enfin à jamais, car j'avois entendu parler de ces périls par les voyageurs et par les poètes. Cependant il arriva un muletier, il en arriva deux. Quand le troisième fut venu je n'attendis plus rien. Je pensai que toute ma destinée étoit accomplie. Huit jours après on me lut une lettre d'Eulalie; elle avoit passé l'hiver à Genève; elle alloit passer l'été à Milan!
Ma mère trembioit pour moi. Je ris. Je m'y étois attendu , et c'est une grande satisfaction que de savoir jusqu'à quel point on peut porter la douleur.
Maintenant, monsieur, vous connoissez toute ma vie. C'est cela. Je me suis cru aimé d'une femme, et j'ai été aimé d'un chien. Pauvre Puck!
Puck s'élança sur l'aveugle. — Ce n'est pas toi, lui dit-il, mais je t'aime puisque tu m'aimes.
— Cher enfant, m'écriai- je, il en viendra une aussi qui ne sera pas elle, et que tu aimeras parce que tu en seras aimél
— Vous connoissez une jeune fille aveugle et incurable? reprit Gervais.
— Pourquoi pas une femme qui te verra et qui t'aimera ?
— Vous a-t-on dit qu'Eulalie reviendroit?
— J'espère qu'elle reviendra; mais tu aimes Puck parce qu'il t'aime. Tu aimeras une femme qui te dira qu'elle t'aime.
— C'est bien autre chose. Puck ne m'a pas trahi, Puck ne m'auroit pas quitté. Puck est mort.
— Écoute, Gênais, il faut que je m'en aille. J'irai à Milan — je la verrai — je lui parlerai , je le jure — et puis, je reviendrai — mais j'ai aussi des douleurs à distraire, des blessures à cicatriser — tu ne le croirois pas, et cependant, cela est vrai! pour échanger contre ton cœur qui souffre, mon cœur avec toutes ses angoisses, je voudrois pouvoir te donner mes yeux!...
Gervais chercha ma main et la pressa fortement. Les sympathies du malheur sont si rapides !
— Au moins, continuai -je , il ne te manque rien de ce qui contribue à l'aisance. Les soins de ton protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Ghamouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse ; ton cœur te fera un ami !
— Et un chien!... dit Gervais.
— Ah ! je ne donnerois pas le mien pour ta vallée et pour tes montagnes, s'il ne t'avoit pas aimé! — Je te donne mon chien...
— Votre chien! s'écria-'t-il, votre chien!... Non! non!... monsieur, cela ne se donne pas!
Voyez comme Puck m'avoit entendu ! il vint me combler de douces caresses mêlées d'amour, et de regret et de joie. C'étoit la tendresse la plus vive , mais une tendresse d'adieu; et quand d'un signe qu'il attendoit je lui montrai l'aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux , et, une patte appuyée sur le bras de Gervais, me regarda de l'air assuré d'un affranchi.
— Adieu, Gervais! — Je ne nommai pas Puck, il m'auroit suivi. Quand je fus au détour de l'esplanade je
Paperçus, honteux, sur la lisière de la forêt. Je m'approchai doucement, il recula d'un seul pas, et puis étendit sur ses deux pattes une tête humiliée. Je passai ma main sur les ondes flottantes de sa longue soie, et, avec un serrement du cœur, mais d'une voix sans colère, je lui dis : Va...
Il partit comme un trait, se retourna encore une fois pour me regarder et rejoignit Gervais.
Du moins il ne sera plus seul.
Quelques jours après, j'étois à Milan.
J'étois à Milan sans dessein. Il arrive une époque de la vie où l'on cesse d'user de ses jours. On les use.
Le récit même de Gervais ne m'avoit laissé qu'une impression touchante et triste, mais vague et légère comme celle d'un songe dont je ne sais quelle inexplicable liaison d'idées réveille de temps en temps le souvenir.
J'étois bien loin de rechercher la fréquentation du grand monde. Qu'y aurois-je fait? mais je ne l'évitois pas. C'est aussi une solitude, — à moins toutefois, et alors malheur à vous, que vous n'y fassiez la rencontre d'un de ces brillants et hardis touristes que vous avez aperçus du boulevard sur le perron de Tortoni, ou près desquels vous avez bâillé une heure à Favart, — poupées apprêtées par un goût frivole pour l'étalage du tailleur, — à la cravate fashionable, aux cheveux en coup de vent, au claque rond doublé de satin cerise, au gilet mandarin de Valencia, aux bas gris de perle brodés de coins à jour, au lorgnon scrutateur, à l'imperturbable assurance, à la voix haute.
— C'est toi ! s'écria Roberville.
— C'est vous! répondis-je...
Et il n'avoit pas cessé de parler; mais pendant que ses phrases venoient mourir à mon oreille, comme le bourdonnement confus d'un insecte importun, mes yeux s'étoient arrêtés sur une jeune femme de la plus rare beauté et de la parure la plus éclatante, qui étoit là, seule, rêveuse, mélancolique, appuyée contre un des attiquesde la colonnade.
— Ah! je comprends, me dit-il; c'est par là que tu veux commencer; mais cela n'est réellement pas mal! je reconnois ce goût exercé qui te distinguoit parmi tous les amateurs; c'est une affaire à essayer. Dans sa position on est au premier venu, et un homme qui arrive avec tes avantages!... J'y avois pensé, mais j'ai été pris plus haut.
— En vérité , repartis-je en le mesurant. C'est possible!
— Allons ! Le cœur est occupé ! Tu n'as d'attentions que pour elle! Conviens qu'il seroit fâcheux que ces beaux yeux noirs ne se fussent jamais ouverts à la lumière?...
— Que voulez-vous dire?
— Ce que je veux te dire? C'est qu'elle est née aveugle. C'est la fille d'un riche négociant d'Anvers qui n'avoit eu que cet enfant d'une femme qu'il perdit jeune et qui lui laissa de profonds regrets.
— Vous croyez ?
— Il le faut bien, puisqu'il quitta sa maison qui étoit, dit-on, plus florissante que jamais, et s'éloigna d'Anvers, après avoir distribué de magnifiques présents à ses employés et des pensions à ses domestiques.
— Et puis, que devint-il? repris-je avec l'impatience d'une curiosité qui s'accroissoit par degrés?
— Oh! c'est un roman... qui t'ennuieroit... Et puis, que sais-je, moi? Ce bonhomme alla où nous allons tous une fois, pour dire que nous y sommes allés; dans
cette froide vallée de Chamouny dont je n'ai jamais compris les tristes merveilles, et, chose étonnante! il s'y fixa pendant quelques années. N'as-tu pas entendu parler de lui? Un nom bourgeois... M. Robert... C'est cela.
— Enfin? repris-je...
— Enfin, continua-t-il, un oculiste rendit la vue à cette petite fille. Son père la conduisit à Genève... et à Genève elle devint amoureuse d'un aventurier qui l'enleva, parce que son père le refusa pour gendre.
— Son père a voit jugé ce misérable.
— Il l'avoit d'autant mieux jugé qu'à peine arrivé à Milan l'aventurier disparut avec tout l'or et tous les diamants qu'il étoit parvenu à soustraire. On assure que ce galant homme étoit déjà marié à Naples, et qu'il avoit encouru une condamnation capitale à Padoue. La justice le réclamoit.
— Et M. Robert?
— M. Robert mourut de chagrin, mais cet événement ne fit pas grande impression. C'étoit une espèce de visionnaire, un homme à idées bizarres, qui, entre autres extravagances, avoit conçu pour sa fille l'établissement le plus ridicule. Croirois~tu qu'il vouloit la marier à un aveugle?
— La malheureuse!
— Pas si malheureuse, mon cher! Peu considérée à la vérité; c'est la conséquence nécessaire d'une faute chez ces pauvres créatures : mais la considération, cela ne sert qu'aux pauvres.
— Est-il vrai !
— Comme je te le dis. Regarde plutôt! Ah! mon ami ! On a bien des privilèges avec deux cent mille francs de rentes, et des yeux comme ceux-là!
— Des yeux ! des yeux ! malédiction sur ses yeux ! ce sont eux qui l'ont donnée à l'enfer!
Il y a dans mon cœur un levain horrible de cruauté.
Je voudrais que ceux qui ont fait souffrir les autres souffrissent une fois tout ce qu'ils ont fait souffrir...
Je voudrais que cette impression fût déchirante, et profonde, et atroce, et irrésistible; je voudrais qu'elle saisit l'âme comme un fer ardent; je voudrais qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu ; je voudrais qu'elle enveloppât tous les organes de la vie comme la robe dévorante du centaure.
Je voudrais cependant qu'elle durât peu, et qu'elle finît avec un rêve.
J'avois fixé sur Eulalie un de ces regards arrêtés qui font mal aux femmes quand ils ne les flattent pas. — Je ne sais plus où je l'avois appris. — Elle se releva du socle qu'elle embrassoit si tristement, et se tint devant moi, immobile et presque effrayée.
Je m'approchai lentement : — Et Gervais! lui dis-je...
-Qui?
— Gervais !
— Ah ! Gervais ! reprit-elle, en appuyant sa main sur ses yeux.
Cette scène avoit quelque chose d'étrange qui étonnerait l'âme la plus assurée. J'apparoissois là comme un intermédiaire inconnu, la pénitence, ou le remords.
— Gervais ! repris-je avec véhémence en la saisissant par le bras, qu'en as-tu fait ?
Elle tomba... Je ne me suis pas informé de ce qu'elle devint depuis.
Je rentrai en Savoie par le mont Saint-Bernard. Je traversai la Tête-Noire. Je revis la vallée.
C'étoit l'heure — c'étoit la place — et c'étoit le rocher. Seulement Gervais n'y étoit pas.
Le soleil y donnoit en plein, et toutes les pâquerettes étoient fleuries, et toutes les violettes parfumoient l'air. Il n'y avoit pas jusqu'à la rose des Alpes qui n'eût repoussé.
Mais Gervais n'y étoit pas.
Je m'approchai de son banc. 11 y avoit oublié son long bâton de cytise recourbé, noué d'un ruban vert avec des caractères imprimés en relief. Cette circonstance m'inquiéta.
J'appelai Gervais. — Une voix répéta : Gervais. Je crus que c'étoit l'écho.
Je me tournai de ce côté, et je vis venir Marguerite qui menoit un chien en laisse. Ils s'arrêtèrent. Je reconnus Puck, et Puck ne parut pas me reconnoître ; il éloit tourmenté d'une autre idée, d'une idée indéfinissable. Il avoit le nez en l'air, les oreilles soulevées, les pattes immobiles, mais tendues, pour se préparer à la course.
— Hélas ! monsieur, me dit Marguerite, auriez-vous vu Gervais ?
— Gervais? répondis-je. Où est-il ?
Puck se tourna de mon côté comme pour me regarder, parce qu'il m'avoit entendu. Il s'approcha de moi de toute la longueur de sa laisse. Je le flattai de la main, il la lécha — et puis il reprit sa station.
— Monsieur, me dit-elle, je vous remets bien maintenant; c'est vous qui lui avez donné cet épagneul qu'il aime tant, pour le consoler de la perte de son barbet qu'il avoit tant aimé. Le pauvre animal n'a pas été huit jours dans la vallée qu'il a été frappé d'une goutte sereine comme son maître. Il est aveugle.
Je relevai les soies du front de Puck ; il étoit aveugle. — Puck détourna la tête, lécha encore ma main, et puis hurla.
— C'est pour cela , continua dame Marguerite , que Gervais ne l'avoit pas amené hier.
— Hier, Marguerite! il n'est pas rentré depuis hier!
— Ah ! monsieur ! c'est une chose incompréhensible, et qui étonne tout le monde. Imaginez-vous que nous eûmes dimanche un grand orage, et qu'il arriva chez nous un seigneur, je jurerois que c'étoit un mylord anglois, qui descendoit du Buet avec un chapeau de paille tout enrubané, et un bâton à glacier, embecqué de corne de chamois, mais mouillé, mouillé, mouillé!...
— Qu'importe cela?
— Pendant que j'étois allé chercher des fagots pour la sécher, M. de Roberville resta seul avec Gervais.
— M. de Roberville !...
— C'est son nom; et je ne sais ce qu'il lui dit; mais hier Gervais étoit si triste! Cependant il paroissoit plus pressé que jamais de venir à l'esplanade, si pressé que j'eus à peine le temps de jeter sa mante bleue sur ses épaules, parce qu'il avoit beaucoup plu la veille, comme je vous ai dit, et que le temps étoit encore froid et humide. « Mère, me dit-il quand nous sortîmes, je vous « prie de retenir Puck et d'en avoir soin. Sa pétulance « m'incommode un peu, et si la laisse m'échappoit, « nous ne pourrions pas nous retrouver l'un l'autre. » Je l'amenai ici, et quand je vins le rechercher, je ne le trouvai pas.
— Gervais ! m'écriai-je, mon bon Gervais!
— 0 Gervais! mon fils Gervais ! mon petit Gervais! disoit cette pauvre femme.
Et Puck! il mordoit sa laisse, et il bondissoit d'impatience autour de nous.
Si vous lâchiez Puck, lui dis-je, il retrouveroit peutêtre Gervais?
Je ne sais si j'avois réfléchi à ce moyen ; mais la laisse étoit coupée.
J'eus à peine le temps de m'en apercevoir. Puck prit son élan, fit quatre bonds, et j'entendis un bruit comme
celui d'un corps qui tombe, dans le gouflre de l'Arveyron.
— Puck ! Puck !
Quand je fus là, le petit chien avoit disparu, et je ne vis surnager qu'un manteau bleu sur le gouffre qui tourbillonnoit.