BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
tUSÉNE FASQUELLE, EDITEUR
ii, KUB DB GRENELLE, ii 192 3
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AVERTISSEMENT
« Àpiès le plaisir d'entendre des contes, a dit Nodier, il n'en est pas de plus doux que d'en raconter. » C'est qu'en effet Nodier racoritoit si bien! « Quand il parloit, d.t à son tour l'un de nos maîtres dans l'art de narrer, tout le monde écoutoit, petits enfants et grandes personnes. C'étoit tout à la fois Walter Scott et Perrault, c'étoit le savant aux prises avec le poète, c'étoit la mémoire en lutte avec l'imagination. Non-seulement alors Nodier étoit amusant à entendre, mais encore Nodier étoit charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs bras maigres, ses longues mains pâles, «on long visage plein d'une mélancolique bonté, tout cela s'harmonioit avec sa parole un peu traînante que moduloit, sur certains tons ramenés périodiquement, un accent franc-comtois que Nodier n'a jamais entièrement perdu. Oh! alors le récit étoit chose inépuisable, toujours nouvelle, jamais répétée. Le temps, l'espace, l'histoire, la nature étoient pour Nodier cette bourse de Fortunatus d'où Pierre Schlemill tlroit ses mains toujours pleines'. »
Que de récits aimables se sont envolés ainsi des lèvres du conteur comme des oiseaux qui ne doivent plus retrouver leur nid! Que de fantaisies charmantes qui n'ont laissé de traces que dans la mémoire des visiteurs fidèles admis à l'intimité des soirées de l'Arsenal ! que de choses gracieuses perdues sans retour, sans que la plume les ait jamais fixées, « causeries vives et piquantes, bons mots ingénieux, satires innocentes, souvenirs, histoires, inventions, tout Nodier enfin, censeur plus calme, plus simple, mais non pas moins abondant et moins écouté que Diderot* ! »
1 Alexandre Dumas, La Femme au collier de velours, III, l'Arsenal. * Charles Nodier, par Jules Jauin, en tétc de Franciscus Columna. Pari», 1*44, 1 vol. gr. in-16.
g CONTES DE LA VEILLÉE.
Heureusement pour le public qui ne pouvoit l'entendre, Nudief, pour se délasser de vivre, amusoit son imagination en écrivant des contes. Il ne songeoit pas, lui si modeste et si peu inquiet de ses œuvres, à les présenter au public dans la toilette d'un volume d'apparat, et il semble qu'il n'appartenoit pas à cette époque où, comme il l'a dit mi-mëme, les hommes de génie étoient fort occupés de leur cloire elles hommes d'esprit de leur fortune. Il éparpilloit ses récits dans les revues, dans les keepseakes, dans les feuilletons, puis il les oublioit, et cependant, à côté de ses nouvelles, de ses romans, de ses souvenirs de jeunesse, il y avoitlà dans un cadre plus étroit, et souvent en quelques pages, de véritables petits chefs-d'œuvre, miniatures charmantes auprès de tableaux plui vastes et non moins charmants, où se retrouvent, à un degré supérieur, les qualités distinctives de l'auteur, le style, la sensibilité, la grâce.
Une partie des contes de Nodier a déjà paru dans cette bibliothèque; mais lorsqu'il s'agit d'une édition définitive, lorsque la mort a frappé un écrivain d'élite, et que désormais aucune page, aucune ligne ne doit s'ajouter à -es œuvres terminées avec la vie, il est du devoir d'un éditeur de recueillir avec un soin religieux cet héritage sacré de l'esprit qui appartient à la postérité tout entière. Il restoit à rassembler ces pages errantes, « à ramener au bercail, comme l'a dit M. Jules Janin, ces brebis vagabondes que le berger D'à pas eu le temps de réunir faute d'un chien de garde, et seulement alors on pourra juger quel étoit cet homme d'une imagination si fraîche, d'une science si charmante. » Nous avons cherché de toutes parts pour tout réunir, et notre moisson faite, nous avons choisi et rangé dans un même ordre bibliographique les compoeitions qui appartiennent à un même genre. Nous avons de la sorU établi parmi les contes plusieurs séries, et nous les offrons au pu 6lic, classés comme l'auteur l'eût fait lui-même, s'il s'étoit donn4 la peine de rassembler, pour former son écrin, les perles qu'il avoit «emées sur sa route, avec l'insouciante prodigalité d'une richesse Inépuisable; car nous avions, pour nous guider dans ce travail, la volonté et 'es indications de l'auteur lui-même, ce maître dans l'art des préfaces, attachant pour ainsi dire une préface à chacune de ses histoires, et prévenant le lecteur ou l'éditeur qu'il s'agit, tantôt d'un conte fantastique, tantôt d'un conte moral, tantôt d'un tonte de la veillé».
AVERTISSEMENT. 3
Initié par une lecture immense à tous les trésors des littératures étrangères et aux trésors oubliés de la littérature française, Nodier sait les trouvères , le Pogge, Rabelais, Cazotte, Chaucer, Prior, Hoffmann, Tieck, Voltaire et Gœthc; et cependant à côté de tant de maitres il garde une place tout à fait à part, et conserve un cachet particulier. Pour surprendre à Rabelais les secretsde sui étonnant langage, il copie trois fois de sa main Pantagruel et Gargantua, et de cette étude, que le cynisme élevé à la puissance du Sénie rend souvent périlleuse, il ne garda qu'un sentiment finement railleur, mais encore bienveillant. Il en est de même de ses études sur l'Allemagne; il reste Athénien dans ses voyages chez les Scythes. et l'inspiration germanique, en touchant avec lui la terre française, échange sa bizarrerie native contre une gracieuse originalité.
Écrits à de longues distances, dispersés de toutes parts les Contes de la Veillée se rattachent néanmoins dans leur variété multiple à un ordre de sentiments et de pensées qui sont comme le fonds inaliénable du talent de Nodier. Dans les Souvenirs de la Révolution, il se range de préférence du côté des vaincus et des victimes. Dans les Contes de la Veillée, il se passionne pour Jean- François-les-Bas-Bleus, le pauvre idiot de Resançon; pour Baptiste Montauban, le rêveur attristé, à la blanche et gracieuse figure : Jean-François et Baptiste, les pauvres d'esprit de l'Évangile, que la société repousse parce qu'ils vivent absorbés dans leurs rêves l'un regardant le ciel, l'autre nourrissant des oiseaux, et que Nodier adopte comme des amis parce qu'ils sont inoffensifs et doux, et que la bonté peut-être vaut mieux que la raison ! Dans Lidivine, dans les Aveugles de Chamouni, il nous intéresse encore à ces humbles destinées, ignorées du monde, et sanctifiées par la souffrance ou le dévouement. Écrivain politique, il flétrit avec éloquence les cruautés des partis; conteur, il reprend, à propos d'Hélène Gillet, son éloquent plaidoyer en faveur de l'abolition de la peine de mort • car nous devons rappeler à sa gloire qu'il fut chei nous l'un des premiers écrivains qui préparèrent la révolution contre l'échafaud. La beauté, la vertu éveillent en lui des sympathies mystérieuses. Pour peindre ia nature, les champs, la jeunesse, les fleurs, il sait des mots frais comme h* jeunesse et gracieux comme les fleurs, et son imagination s'attendrit sans cesse de lamélancoliodu poète. Quanti l'art, infidèle à sa mission, semble trop souvent de nos jours s'attacher à la reproduction des types flétris, il est doux de retrouver dam
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vers l'écrivain par son cœur autant que par son esprit. Ces senti L nt ccue chaleur du cœur sont partout dan. Nodier avec le bon «rtï ï simplicité. Il est irréprochable dans sa ^«»*£ .on style, et il le sentoit si bien lui-même qu U boo. • do, ned an cette phrase l'épigraphe de ce volume : « Per mette, aux pehte cU3 venir, car il n'y a pas de danger pour eux à écouter mes reçus, vous me connaissez assez pour me croire. »
le temps, l'histoire et la nature, et passe sans effor t du ré t e pus simple aux fictions les plus élevées. Le volume qui o*v e -a un feuilleton charmant, se termine par un ^.pologue oùta P oe«e et la philosophie s'élèvent en se confondant à une f^J^^ sentiment de la réalité, qui se mêle partout aux m rontoK» es n, rite leur donne une saveur nouvelle, et l'auteur atteint sans eUoit °un bùrdiSe ; il amuse, il intéresse, et •«■^^J^ n'insisterons pas, car cette œuvre se recommande assez d elle-même et en p esentart les Contes de la Veillée au* personnes qu attire 'cnarme I douces lectures, nous ne pouvons ™™ÏZ^ répéter ces paroles de Nodier : «Vous craignez 1 ennui des spec ïd« Zs craignez surtout l'ennui des salons ; c'est le cas de fan chez vous un grand feu, bien clair, bien vif et bien pétillant; de fasser les lampes devenues presque inutiles; d'ordonner a votre X BiPpar hasard vous en avez un, de ne ren trer quau bruit de la sonnette, et ces dispositions prises, Je vous engage à» coTer ou à écouter des histoires au milieu de votre famille et de
vos amis. »
UcTéu'rs, H. « f«u ». «i< . « |rtu. MM. Noter v.
COntiT.
En 1793, il y avoit à Besançon un idiot, un monomane, un fou, dont tous ceux de mes compatriotes qui ont eu le bonheur ou le malheur de vivre autant que moi se souviennent comme moi. Il s'appeloit Jean- François Touvet, mais beaucoup plus communément, dans le langage insolent de la canaille et des écoliers, Jean-François les Bas-Bleus, parce qu'il n'en portoit jamais d'une autre couleur. C'étoit un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, si je ne me trompe, d'une taille haute et bien prise, et de la plus noble physionomie qu'il soit possible d'imaginer. Ses cheveux noirs et touffus sans poudre, qu'il relevoit sur son front, ses sourcils épais, épanouis et fort mobiles, ses grands yeux, pleins d'une douceur et d'une tendresse d'expression que tempéroit seule une certaine habitude de gravité, la régularité de ses beaux traits, la bienveillance presque céleste de son sourire, composoient un ensemble propre à pénétrer d'affection et de respect jusqu'à cette populace grossière qui poursuit de stupides risées la plus touchante des infirmités de l'homme : « C"est Jean- François les Bas-Bleus, disoit-on en se poussant du coude, qui appartient à une honnête famille de vieux Comtois, qui n'a jamais dit ni fait de mal à poibonue, et
qui est, dit-on, devenu fou à force d'être savant 11 faut le laisser passer tranquille pour ne pas le rendre plus
malade. » ff, r,n„.
Et Jean-François les Bas-Bleus passoit en effet sans avoir nris garde à rien; car cet œil que je ne saurois peindre n'étoit jamais arrêté à l'horizon, mais incessamment tourné vers le ciel, avec lequel 1 homme dont je vous parle (c'étoit un visionnaire) paroissoit entretenir une communication cachée, qir ne se faisoit connoitre qu'au mouvement perpétuel de ses lèvres.
Le costume de ce pauvre diable étoit cependant de nature à égayer les passants et surtout les étrangers. Jean-François étoit le fils d'un digne ta, eur de la rue d'Anvers, qui n'avoit rien épargné pour son éducation, à cause des grandes espérances qu'il donnoit, et parce qu'on s'étoit ilatté d'en faire un prêtre, que 1 éclat de ses prédications devoit mener un jour à l'épiscopat II avoi été en effet le lauréat de toutes ses classes, et le savant abbé Barbélenet, le sage Quintilien de nos pères, s informoit souvent dans son émigration de ce qu etoit devenu son élève favori ; mais on ne pouvoit le contenter, parce qu'il n'apparoissoit plus rien de l'homme de génie dans l'état de déchéance et de mépris où Jean-François les Bas-Bleus étoit tombé. Le vieux tailleur, qui avoit beaucoup d'autres enfants, s'étoit donc nécessairement retranché sur les dépenses de Jean-François, et bien qu'il l'entretint toujours dans une exacte propreté, il ne l'habilloit plus que de quelques vêtements de rencontre nue son état lui donnoit occasion d'acquérir a bon marché ou des mise-bas de ses frères cadets, réparées pour cet usage. Ce genre d'accoutrement, si mal approprie à sa g-ande taille, qui l'étriquoit dans une sorte de fourreau prêt À éclater, et qui laissoit sortir des manches étroites de .on frac vert plus de la moitié de l'avant-bras, avoit quelque chose de tristement burlesque. Son hautde-chausses, collé strictement à la cuisse, et soigneuse-
ment, mais inutilement tendu, rejoignent à grand'peine aux genoux les bas-bleus dont Jean-François tiroit son surnom populaire. Quant à son chapeau à trois cornes, coiffure fort ridicule pour tout le monde, la forme qu'il avoit reçue de l'artisan, et l'air dont Jean-François le portoit, en faisoient sur cette tête si poétique et si majestueuse un absurde contre-sens. Je vivrois mille ans que je n'oublierois ni la tournure grotesque ni la pose singulière du petit chapeau à trois cornes de Jean-François les Bas-Bleus.
Une des particularités les plus remarquables de la folie de ce bon jeune homme, c'est qu'elle n'étoit sensible que dans les conversations sans importance, où l'esprit s'exerce sur des choses familières. Si on l'abordoit pour lui parler de la pluie, du beau temps, du spectacle, du journal, des causeries de la ville, des affaires du pays, il écoutoit avec attention et répondoit avec politesse; mais les paroles qui affluoient sur ses lèvres se pressoient si tumultueusement qu'elles se confondoient, avant la fin de la première période, en je ne sais quel galimatias inextricable, dont il ne pouvoit débrouiller sa pensée. Il continuoit cependant, de plus en plus inintelligible, et substituant de plus en plus à la phrase naturelle et logique de l'homme simple le babillage de l'enfant qui ne sait pas la valeur des mois, ou !e radotage du vieillard qui l'a oubliée.
Et alors on rioit; et Jean-François se taisoit sans colère, et peut-être sans attention, en relevant au ciel ses beaux et grands yeux noirs, comme pour chercher des inspirations plus dignes de lui dans la région où il avoit fixé toutes ses idées et tous ses sentiments.
11 n'en étoit pas de même quand l'entretien se résumoit avec précision en une question morale et scientifique de quelque intérêt. Alors le* «ayons si divergents, si éparpillés de cette intelligence malade se resserroient tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil dans la
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lentille d'Archimède, et prêtaient tant d'éclat à ses discours, qu'il est permis de douter que Jean-François eut jamais été plus savant, plus clair et plus persuasif dans l'entière jouissance de sa raison. Les problèmes les plus difficiles des sciences exactes, dont il avoit fait une étude particulière, n'étoient pour lui qu'un jeu, et la solution s'en élançoit si vite de son esprit à sa bouche, qu on l'auroit prise bien moins pour le résultat de la réflexion et du calcul, que pour celui d'une opération mécanique, assujettie à l'impulsion d'une touche ou à l'action d un ressort. 11 sembloit à ceux qui l'écoutoient alors, et qui étoient dignes de l'entendre, qu'une si haute faculté n'étoitpas payée trop cher au prix de l'avantage commun d'énoncer facilement des idées vulgaires en vulgaire langage ; mais c'est le vulgaire qui juge, et l'homme en question n'étoit pour lui qu'un idiot en bas bleus, incapable de soutenir la conversation même du peuple. Cela étoit vrai.
Comme la rue d'Anvers aboutit presque au collège, il n'y avoit pas de jour où je n'y passasse quatre fois pour aller et pour revenir ; mais ce n'étoit qu'aux heures intermédiaires, et par les jours tièdes de l'année qu eclairoit u.i peu de soleil, que j'étois sûr d'y trouver Jean- François, assis sur un petit escabeau, devant la porte de son père, et déjà le plus souvent enfermé dans un cercle de sots écoliers, qui s'amusoient du dévergondage de ses phrases hétéroclites. J'étois d'assez loin averti de cette scène par les éclats de rire de ses auditeurs, et quand i'arrivois, mes dictionnaires liés sous le bras, j avois quelquefois peine à me faire jour jusqu'à lui ; mais ] y éprouvois toujours un plaisir nouveau, parce que je crovois avoir surpris, tout enfant que j'étois, le secret de sa double vie, et que je me promettois de nie confirmer encore dans cette idée à chaque nouvelle expé-
rience
Un soir du commencement de l'automne qu il laisoit
JEAN-FRANÇOIS-LES-BAS-BLEUS. g
sombre, et que le temps se disposoit à l'orage , la rue d'Anvers, qui est d'ailleurs peu fréquentée, paroissoil tout à fait déserte, à un seul homme près. C'étoit Jean- François assis , sans mouvement et les yeux au ciel , comme d'habitude. On n'avoit pas encore retiré son escabeau. Je m'approchai doucement pour ne pas le distraire ; et , me penchant vers son oreille , quand il me sembla qu'i/ m'avoit entendu : — Comme te voilà seul ! lui dis-je sans y penser; car je ne l'abordois ordinairement qu'au nom de l'aoriste ou du logarithme, de l'hypoténuse ou du trope, et de quelques autres difficultés pareilles de ma double étude. Et puis, je me mordis les lèvres en pensant que cette réflexion niaise, qui le faisoit retomber de l'empyrée sur la terre, le rendoit à son fatras accoutumé, que je n'entendois jamais sans un violent serrement de cœur.
— Seul ! me répondit Jean-François en me saisissant par le bras. Il n'y a que l'insensé qui soit seul, et 11 n'y a que l'aveugle qui ne voie pas, et il n'y a que le paralytique dont les jambes défaillantes ne puissent pas s'appuyer et s'affermir sur le sol...
Nous y voilà, dis-je en moi-même, pendant qu'il continuoit à parler en phrases obscures, que je voudrois bien me rappeler, parce qu'elles avoient peut-être plus de sens que je ne l'imaginois alors. Le pauvre Jean- François est parti, mais je l'arrêterai bien. Je connois la baguette qui le tire de ses enchantements.
— Il est possible, en effet, m'écriai-je, que les planètes soient habitées, comme l'a pensé M. de Fontenelle, et que tu entretiennes un secret commerce avec leurs habitants, comme M. le comte de Gabalis. Je m'interrompis avec fierté après avoir déployé une si magnifique érudition.
Jean-François sourit, me regarda de son doux regard, et me dit : — Sais-tu ce que c'est qu'une planète?
— Je suppose que c'est un monde qui ressemble plus ou moins au nôtre.
— Et ce que c'est qu'un monde, le sais-tu?
— Un grand corps qui accomplit régulièrement de certaines révolutions dans l'espace.
— Et l'espace, t'es-tu douté de ce que ce peut être?
— Atlends , attends , repris-je, il faut que je me rappelle nos définitions... L'espace? un milieu subtil et infini, où se meuvent les astres et les mondes.
— Je le veux bien. Et que sont les astres et les mondes relativement à l'espace?
— Probablement de misérables atomes, qui s'y perdent comme la poussière dans les airs.
— Et la matière des astres et des mondes, que pensestu qu'elle soit auprès de la matière subtile qui remplit
l'espace?
— Que veux-tu que je te réponde?... 11 n y a point d'expression possible pour comparer des corps si grossiers à un élément si pur.
— A la bonne heure! Et tu comprendrois , enfant, que le Dieu créateur de toutes choses , qui a donné à ces corps grossiers des habitants imparfaits sans doute, mais cependant animés , comme nous le sommes tous deux, du besoin d'une vie meilleure, eût laissé l'espace
inhabité?... . . .
— Je ne le comprendrois pas! réphquai-je avec élan. Et je pense même qu'ainsi que nous l'emportons de beaucoup en subtilité d'organisation sur la matière à laquelle nous sommes liés, ses habitants doivent l'emporter également sur la subtile matière qui les enveloppe. Mais comment pourrois-je les connoitre?
— En apprenant à les voir, répondit Jean-François, qui me repoussoit de la main avec une extrême dou-
ceur.
Au même instant, sa tête retomba sur le dos de son escabelle à trois marches ; ses regards reprirent leur fixité, et ses lèvres leur mouvement.
Je m'éloignai par discrétion. J'étois à peine a quelques
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pas quand j'entendis derrière moi son pore et sa mère qui le pressoient de rentrer, parce que le ciel devenoit mauvais 11 se soumettoit comme d'habitude à leurs moindres instances ; mais son retour au monde réel étoit toujours accompagné de ce débordement de paroles sans auue qui lburnissoit aux manants du quartier l'objet de leur divertissement accoutumé.
Je passai outre en me demandant s'il ne seroit pas possible que Jean -François eût deux âmes, l'une qui appartenoit au monde grossier où nous vivons, et l'autre qui s'épuroit dans le subtil espace où il croyoit pénétrer par la pensée. Je m'embarrassai un peu dans cette théorie , et je m'y embarrasserois encore.
J 'arrivai ainsi auprès de mon père , plus préoccupé , et surtout autrement préoccupé que si la corde de mon cerf-volant s'étoit rompue dans mes mains, ou que ma paume lancée à outrance fût tombée de la rue des Cordeliers dans le jardin de M. de Grobois. Mon père m'interrogea sur mon émotion, et je ne lui ai jamais menti.
— Je croyois, dit-il, que toutes ces rêveries (car je lui avois raconté sans oublier un mot ma conversation avec Jean-François les Bas-Bleus ) étoient ensevelies pour jamais avec les livres de Swedenborg et de Saint-Martin dans la fosse de mon vieil ami Cazotte ; mais il paroît que ce jeune homme, qui a passé quelques jours à Paris, s'y est imbu des mêmes folies. Au reste, il y a une certaine finesse d'observation dans les idées que son double langage t'a suggérées et l'explication que tu t'en es faite ne demande qu'à être réduite à sa véritable expression. Les facultés de l'intelligence ne sont pas tellement indivisibles qu'une infirmité du corps et de l'esprit ne puisse les atteindre séparément. Ainsi l'altération d'esprit que le pauvre Jean-François manifeste dans les opérations les plus communes de son jugement peut bien ne s'êtro pas étendue aux propriétés de sa mémoire, et c'est pourquoi il répond avec justesse quand on l'interroge
sur les choses qu'il a lentement apprises et difficilement retenues, tandis qu'il déraisonne sur toutes celles qui tombent inopinément sous ses sens , et à l'égard desquelles il n'a jamais eu besoin de se prémunir d'une formule exacte. Je serois bien étonné si cela ne s'observoit pas dans la plupart des fous; mais je ne sais si tu m'as compris.
— Je crois vous avoir compris, mon père, et je rapporterois dans quarante ans vos propres paroles.
— C'est plus que je ne veux de toi, reprit-il en m'embrassant. Dans quelques années d'ici, tu seras assez prévenu par des études plus graves contre des illusions qui ne prennent d'empire que sur de foibles âmes ou des intelligences malades. Rappelle -toi seulement, puisque tu es si sûr de tes souvenirs, qu'il n'y a rien de plus simple que les notions qui se rapprochent du vrai, et rien de plus spécieux que celles qui s'en éloignent.
— Il est vrai, pensai-je en me retirant de bonne heure, que les Mille et Une Nuits sont incomparablement plus aimables que le premier volume de Bezout; et qui a jamais pu croire aux Mille et Une Nuits ?
L'orage grondoit toujours. Cela étoit si beau que je ne pus m'empêcher d'ouvrir ma jolie croisée sur la rue Neuve, en face de cette gracieuse fontaine dont mon erand-père l'architecte avoit orné la ville, et qu enrichit une sirène de bronze, qui a souvent, au gré de mon imagination charmée, confondu des chants poct.ques avec le murmure de ses eaux. Je m'obstinai a suivre de l'œil dans les nues tous ces météores de feu qui se neurtoient les uns contre les autres, de manière a ébranler tous les mondes. - Et quelquefois le rideau enflamme se déchirant sous un coup de teanerre, ma vue plus rapide que les éclairs plongeoit ds2S le -ciel infini qui s'ouvroit au-dessus, et qui me paroissoit plus pur et plus tranquille qu'un beau ciel de printemps.
Oh! me disois-je alors, si les vastes plaines de cet es-
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pace avoient pourtant des habitants, qu'il seroit agréable de s'y reposer avec eux de toutes les tempêtes de la terre ! Quelle paix sans mélange à goûter dans cette région limpide qui n'est jamais agitée, qui n'est jamais privée du jour du soleil, et qui rit, lumineuse et paisible, au-dessus de nos ouragans comme au-dessus de nos misères! Non, délicieuses vallées du ciel, m'écriaije en pleurant abondamment, Dieu ne vous a pas créées pour rester désertes, et je vous parcourrai un jour, les bras enlacés à ceux de mon père !
La conversation de Jean-François m'avoit laissé une impression dont jem'épouvantois de temps en temps ; la nature s'animoit pourtant sur mon passage, comme si ma sympathie pour elle avoit fait jaillir des êtres les plus insensibles quelque étincelle de divinité. Si j'avois été plus savant, j'aurois compris le panthéisme. Je l'inventois.
Mais j'obéissois aux conseils de mon père; j'évitois même la conversation de Jean-François les Bas-Bleus, ou je ne m'approchois de lui que lorsqu'il s'alambi^uoit dans une de ces phrases éternelles qui sembloient n'avoir pour objet que d'épouvanter la logique et d'épuiser le dictionnaire. Quant à Jean-François les Bas-Bleus, il ne me reconnoissoit pas, ou ne me témoignoit en aucune manière qu'il me distinguât des autres écoliers de mon âge, quoique j'eusse été le seul à les ramener, quand cela me convenoit, aux conversations suivies et aux définitions sensées.
Il s'étoit à peine passé un mois depuis que j'avois eu cet entretien avec le visionnaire, et, pour cette fois, je suis parfaitement sûr de la date. C'étoit le jour même où recoinmençoit l'année scolaire, après six semaines de vacances qui couroient depuis le 1er septembre, et par conséquent le 16 octobre 1793. 11 étoit près de midi, et je icvcnois du collège plus gaiement que je n'y étois rentré, avec deux de mes camarades qui suivoient la même route pour retourner chez leurs parents, et qui
pratiquoient à peu près les mêmes études que moi, mais qui m'ont laissé fort en arrière. Ils sont vivants tous deux, et je les nommerois sans craindre d'en être désavoué, si leurs noms, que décore une juste illustration, pouvoient être hasardés sans inconvenance dans un récit duquel on n'exige sans doute que la vraisemblance requise aux contes bleus, et qu'en dernière analyse je ne donne pas moi-même pour autre chose.
En arrivant à un certain carrefour où nous nous séparions pour prendre des directions différentes , nous fûmes frappés à la fois de l'attitude contemplative de Jean-François les Sas-Bleus, qui étoit arrêté comme un terme au plus juste milieu de cette place, immobile, les bras croisés, l'air tristement pensif, et les yeux imperturbablement fixés sur un point élevé de l'horizon occidental. Quelques passants s'étoient peu à peu groupés autour de lui, et cherehoient vainement l'objet extraordinaire qui sembloit absorber son attention.
— Que regarde-t-il donc là-haut? se demandoient-ils entre eux. Le passage d'une volée d'oiseaux rares, ou l'ascension d'un ballon ?
— Je vais vous le dire, répondis-je pendant que je me faisois un chemin dans la foule, en l'écartant du coude à droite et à gauche. — Apprends-nous cela, Jean-François, continuai-je ; qu'as-tu remarqué de nouveau ce matin dans la matière subtile de l'espace où se meuvent tous les mondes?...
— Ne le sais-tu pas comme moi? répondit-il en déployant le bras, et en décrivant du bout du doigt une longue section de cercle depuis l'horizon jusqu'au zénith. Suis des yeux ces traces de sang, et tu verras Ma rie-Antoinette, reine de France, qui va au ciel
Alors res curieux se dissipèrent en haussant les épaules , parce qu'ils avoient conclu de sa réponse qu'il étoit fou, et je m'éloignai démon côté, en m'étonnant seulemont que Jean-François les Bas~Blevs fût tombé si
juste sur le nom de la dernière de nos reines, cette particularité positive rentrant dans la catégorie des faits vrais dont il avoit perdu la connoissance.
Mon père réunissoit deux ou trois de ses amis à dîner, le preir«er jour de chaque quinzaine. Un de ses convives, qui étoit étranger à la ville, se fit attendre assez longtemps.
— Excusez-moi, dit-il en prenant place; le bruit s'étoit répandu, d'après quelques lettres particulières, que l'infortunée Marie-Antoinette alloit être envoyée en jugement, et je me suis mis un peu en retard pour voir arriver le courrier du 13 octobre. Les gazettes n'en disent rien.
— Marie-Antoinette, reine de France, dis-je avec assurance, est morte ce matin sur l'échafaud peu de minutes avant midi, comme je revenois du collège.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria mon père, qui a pu te dire cela?
Je me troublai, je rougis, j'avois trop parlé pour me taire.
Je répondis en tremblant : C'est Jean-François les Bas-Bleus.
Je ne m'avisai pas de relever mes regards vers mon père. Son extrême indulgence pour moi ne me rassuroit pas sur le mécontentement que devoit lui inspirer mon étourderie.
— Jean-François les Bas-Bleus? dit-il en riant. Nous pouvons heureusement nous tranquilliser sur les nouvelles qui nous viennent de ce côté. Cette cruelle et inutile lâcheté ne sera pas commise.
— Qué\ est donc, reprit l'ami de mon père, ce Jean- Françok les Bas-Bleus qui annonce les événements à cent lieues de distance, au moment où il suppose qu'ils doivent s'accomplir? un somnambule, un convulsionnaire, un élève de Mesmer ou de Cagliostro?
— Quelque chose de pareil, répliqua mon père, mai»
de plus digne d'intérêt; un visionnaire de bonne foi, un maniaque inofîensif, un pauvre fou qui est plaint autant qu'il méritoit d'être aimé. Sorti d'une famills honorable, mais peu aisée, de braves artisans, il en étoit l'espérance et il promettoit beaucoup. La première année d'une petite magistrature que j'ai exercée ici étoit la dernière de ses études; il fatigua mon bras à le couronner, et la variété de ses succès ajoutoit à leur valeur, car on auroit dit qu'il lui en coûtoit peu de s'ouvrir toutes les portes de l'intelligence humaine. La salle faillit crouler sous le bruit des applaudissements, quand il vint recevoir enfin un prix sans lequel tous les autres ne sont rien, celui delà bonne conduite et des vertus d'une jeunesse exemplaire. 11 n'y avoit pas un père qui n'eût été fier de le compter parmi ses enfants, pas un riche, à ce qu'il sembloit, qui ne se fût réjoui de le nommer son gendre. Je ne parle pas des jeunes filles, que dévoient occuper tout naturellement sa beauté d'ange et son heureux âge de dix-huit à vingt ans. Ce fut là ce qui le perdit ; non que sa modestie se laissât tromper aux séductions d'un triomphe, mais par les justes résultats de l'impression qu'il avoit produite. Vous avez entendu parler de la belle madame de Sainte-A.... Elle étoit alors en Franche-Comté, où sa famille a laissé tant de souvenirs et où ses sœurs se sont fixées. Elle y cherchoit un précepteur pour son fils, tout au plus âgé de douze ans, et la gloire qui venoit de s'attacher à l'humble nom de Jean-François détermina son choix en sa faveur. C'étoit, il y a quatre ou cinq ans, le commencement d'une carrière honorable pour un jeune homme qui avoit profité de ses études, et que n'égaroient pas de folles ambitions. Par malheur (mais à partir de là, je ne vous dirai plus rien que sur la-ioi de quelques renseignements imparfaits), la belle dame qui avoit ainsi récompensé le jeune talent de Jean-François étoit mère aussi d'une fille, et cette tille étoit charmante, Jeau-Fruuçois ne put la voir
sans l'aimer ; cependant, pénétré de l'impossibilité de s'élever jusqu'à elle, il paroit avoir cherché à se distraire d'une passion invincible qui ne s'est trahie que dans les premiers moments de sa maladie, en se livrant à des éludes périlleuses pour la raison, aux rêves des sciences occultes et aux visions d'un spiritualisme exalté; il devint complètement fou, et renvoyé de Corbeil, séjour de ses protecteurs, avec tous les soins que demandoit son état , aucune lueur n'a éclairci les ténèbres de son esprit depuis son retour dans sa famille. Vous voyez qu'il y a peu de fond à faire sur ses rapports, et que nous n'avons aucun motif de nous en alarmer. —
Cependant on apprit le lendemain que la reine étoit en jugement, et deux jours après, qu'elle ne vivoit plus.
Mon père craignit l'impression que devoit me causer le rapprochement extraordinaire de cette catastrophe et de cette prédiction. Il n'épargna rien pour me convaincre que le hasard étoit fertile en pareilles rencontres , et il m'en cita vingt exemples, qui ne servent d'arguments qu'à la crédulité ignorante , la philosophie et la religion s'abstenant également d'en faire usage.
Je partis peu de semaines après pour Strasbourg , où j'allois commencer de nouvelles études. L'époque étoit peu favorable aux doctrines des spiritualistes , et j'oubliai aisément Jean-François au milieu des émotions de tous les jours qui tourmentoient la société.
Les circonstances m'avoient ramené au printemps. Un matin (c'étoit, je crois, le 3 messidor), j'étois enrtré dans la chambre de mon père pour l'embrasser, selon mon usage, avant de commencer mon excursion journalière à la recherche des plantes et dos papillons. — Ne plaignons plus le pauvre Jean-François d'avoir perdu la raison, dit-il en me montrant le journal. 11 vaut mieux pour lui Mie fou que d'apprendre la mort tragique de sa bienfaitrice, de son élève, et de la jeune demoiselle qui passe pour avoir été la première cause du dérangement de son
esprit. Ces innocentes créatures sont aussi tombées sous îa main du bourreau.
— Seroit-il possible! m'écriai -je... — Hélas! je ne vous avois rien dit de Jean-François, parce que je sais que vous craignez pour moi l'influence de certaines idées mystérieuses dont il m'a entretenu... — Mais i est mort!
— 11 est mort! reprit vivement mon père; et depuis quand ?
— Depuis trois jours , le 29 prairial. Il avoit été immobile, dès le matin, au milieu de la place, à l'endroit même où je le rencontrai , au moment de la mort de la reine. Beaucoup de m jnde l'entouroit à l'ordinaire , quoiqu'il gardât le plus profond silence , car sa préoccupation étoit trop grande pour qu'il pût en être distrait par aucune question. A quatre heures enfin, son attention parut redoubler. Quelques minutes après, il éleva les bras vers le ciel avec une étrange expression d'enthousiasme ou de douleur, fit quelques pas en prononçant les noms des personnes dont vous venez de parler, poussa un cri et tomba. On s'empressa autour de lui, on se hâta de le relever, mais ce fut inutilement. Il étoit mort.
— Le 29 prairial, à quatre heures et quelques minutes? dit mon père en consultant son journal. C'est bien l'heure et le jour !. .. — Écoute, continua-t-il après un moment de réflexion , et les yeux fixement arrêtés sur les miens, ne me refuse pas ce que je vais te demander! — Si jamais tu racontes cette histoire, quand tu seras homme, ne la donne pas pour vraie, parce qu'elle t'exposeroit au ridicule.
— Y a - 1 - il des raisons qui puissent dispenser un homme de publier hautement ce qu'il reconnoît pour la vérité? repartis- je avec respect.
— Il y en a une qui les vaut toutes, dit mon père en secouant la tête. La vérité est inutile.
HISTOIRE D'HÉLÈNE G1LLET
L'hiver sera long et triste. L'aspect de la nature n'est pas joyeux. Celui du monde social ne l'est guère. Vous craignez l'ennui des spectacles. Vous craignez l'ennui des concerts. Vous craignez surtout l'ennui des salons. C'est le cas de faire chez vous un grand feu, bien clair, bien vif et bien pétillant, de baisser un peu les lampes devenues presque inutiles, d'ordonner à votre domestique, si par hasard vous en avez un, de ne rentrer qu'au bruit de la sonnette; et, ces dispositions prises, je vous engage à raconter ou bien à écouter des histoires, au milieu de votre famille et de vos amis, car je n'ai pas supposé que vous fussiez seul. Si vous êtes seul cependant, racontez-vous des histoires à vous seul. C'est un autre plaisir encore, et il a bien son prix. J'ai goûté un peu de tout, et je ne me suis jamais réellement amusé d'autre chose.
Mais si vous êtes curieux d'histoires fantastiques, je ous préviens que ce genre exige plus de bon sens et art qu'on ne l'imagine ordinairement; et d'abord, il y a plusieurs espèces d'histoires fantastiques.
Il y a l'histoire fantastique fausse, dont le charme ré» suite de la double crédulité du conteur et de l'auditoire, comme les Contes des fées de Perrault, le chef-d'œuvre trop dédaigné du siècle des chefs-d'œuvre.
Il y a l'histoire fantastique vague, qui laisse l'âme
suspendue dans un doute rêveur et mélancolique, l'endort comme une mélodie, et la berce comme un rêve.
Il y a l'histoire fantastique vraie, qui est la première de toutes, parce qu'elle ébranle profondément le cœui sans coûter de sacrifices à la raison; et j'enfmds par l' histoire fanlastinv£ vraie, car une pareille alliance de mots vaut bien la peine d'être expliquée, la relation d'un fait tenu pour matériellement impossible qui s'est cependant accompli à la connoissance de tout le monde. Celle-ci est rare, à la vérité, si rare, si rare que je ne m'en rappelle aujourd'hui d'autre exemple que l'histoire d'Hélène Gillet.
A une histoire vraie, le mérite du conteur est sans doute peu de chose. Si son imagination vient s'en mêler, la broderie risque fort de me gâter le canevas. Son principal artifice consiste à se cacher derrière son sujet. Quand on examine, il doit éclaircir; quand on discute, il doit prouver. Alors l'émotion va croissant, comme celle du spectateur d'une scène d'illusions, dont la maia s'étend machinalement pour détourner un fantôme, et s'arrête, glacée d'horreur, sur un corps vivant qui palpite et qui crie; mais l'histoire d'Hélène Gillet demanderoit à ce compte un volume de développements écrits, et j'ai une excellente raison pour ne pas le faire : c'est qu'il est fait, et supérieurement fait, par un des hommes les plus instruits de l'époque où nous vivons1. Il en a puisé les documents dans le XIe tome du vieux Mercure français de Piicher et Renaudot, dans la Vie de Vabbesse de Notre-Dame du Tart, madame Courcelle de Pourlans % et dans les manuscrits authentiques de ia chambre des comptes et de la mairie de Dijon, de sorte qu'il n'y a
1 Histoire d'Uèlène Gillet, ou Relation d'un événement extraordinaire et tragique swvenu à Dijon dans le dix-septième siècle, j.ar un ancieu BTOcat. Dijon, Lagier, 1829; in-8 de 72 pages.
3 Par Edrae-Beniard Bourrée, oratorien. Lyon, Jean Certe, 1699; in-8 de (41 pages.
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rien de mieux démontré, rien de plus exact d'analyse, rien de plus complet de détails, dans les procès-verbaux si pittoresques et si animés du sténographe des cours d'assises, r't le livre de mon ami, c'est un livu que je vous recommande en passant.
Ceci, c'est tout bonnement ce que je vous ai promis : un conte de la veillée, une de ces causeries dont vous me pardonnez quelquefois la longueur, quand elles vous intéressent; une histoire fantastique vraie, arrangée, récitée à ma manière, avec aussi peu de latitude qu'en puisse prendre l'imagination dans la disposition d'un tableau extraordinaire qu'elle n'aurait pas osé inventer — Rangez donc ces tisons prêts à crouler, bercez un peu dans vos bras les enfants qu'ils ne s'éveillent, fermez le tric-trac, s'il vous plaît ; et mettez vos chaises en rond, pendant que je vous dirai ce nui me reste à vous dire avant de commencer.
C'est qu'il faut que je vous en prévienne, l'histoire d'Hélène se passe presque tout entière sur un théâtre dont le seul aspect révolte les organisations délicates, et il m'a fallu triompher, pour arriver à l'écrire, des répugnances de mon propre cœur. Vous pourrez me suivre sans danger maintenant, si vous êtes aguerris, par le drame ou par le roman de nos jours, à des impressions d'une certaine nature. Autrement, passez au piano, faites cercle à l'écarté, ou entretenez-vous de pensées gracieuses avec le farfadet domestique, en faisant jaillir par gerbes et par fusées les étincelles du brasier. Vous voilà bien avertis.
En 1624 , le châtelain ou juge royal de Bourg-en- Bresse, au pied de nos chères montagnes du Jura et du Bugey, s'appeloit Pierre Gillet, homme noble, droit, sévère et de boni;? ronommée. Il avoit une iîile du nom d'Hélène, âgée de vingt-deux ans, qu'on adoroit pour sa beauté, qu'on admiroit pour son esprit et pour ses grâces, qu'on respectoit pour sa piété et pour sa vertu. On ne
voyoit guère Hélène qu'à l'église; mais l'église même est pour un mauvais esprit un lieu de mauvaises pensées. Elle eut le malheur d'être aimée d'un de ces hommes violents qui sacrifient tout à leur passion, jusqu'à la femme qui en est l'objet, quand ils ne peuvent espérer de l'épouser ni de lui plaire, et je vous dirois son nom, si l'histoire me l'avoit dit. Entraînée chez une fausse amie apostée pour sa perte, sous le prétexte de quelque action de charité chrétienne, elle y fut fascinée, comme les victimes du Vieux des Sept-Montagnes, par un breuvage narcotique. Dieu sait quels rêves de volupté inexplicable et inconnue elle fit pendant ce temps-là ! l'infortunée n'a jamais pu se les rappeler. Elle ignoroit, dans son innocence, les joies qui ouvrent la porte de l'enfer.
Cet événement ne lui avoit laissé qu'une tristesse vague et sans remords, car aucune pensée du crime ne se mêloità ses souvenirs. Cependant les chuchotements ricaneurs des passants, le rire grossier des libertins, le regard attentif et profond des vieilles femmes, aiguisé par une curiosité amère, et surtout l'abandon journalier de ses plus chères compagnes l'avertirent peu à peu qu'elle étoit déchue de sa réputation aux yeux du monde, et que la société la repoussoit. Bientôt il ne lui resta qu'une amie, et elle cacha sa tête dans les bras de sa mère pour pleurer, parce qu'elle n'avoit rien à lui confier. Le mystère de son infortune commençoit à peine à se révélera son esprit qu'elle fut saisie des angoisses de l'enfantement, ou plutôt qu'elle tomba dans un long évanouissement causé par la honte, le désespoir et la douleur. Ce fut un songe encore, an songe indéfinissable dont elle ne conserva pas plus l'idée que du premier. Épouse et mère, il ne lui restoitde ce double titre que l'opprobre de l'avoir porté sans la permission de la religion et de la loi. Ces deux immenses joies de la nature, si chèrement payées par les femmes, n'avoient été pour Hélène que des supplices stériles, dont rien ne rachetoit l'horreur, pas même
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le souvenir d'un instant d'ivresse, pas même le sourire d'une innocente créature qui s'éveille à la vie! Elle ne s'étoit point connu d'amant, et son enfant, elle ne le connut pas.
En effet, et comme elle étoit surprise encore de ce sommeil des sens jui ressemble à la mort, mais qui ne la vaut pas, un jeune homme qui guettoit depuis longtemps , et dès le point du jour, l'époque de l'accouchement clandestin , pénétra dans la chambre d'Hélène entre sa mère anéantie et une vieille servante qui dormoit. Il courut au lit, car on n'avoit pas préparé de berceau, enveloppa le nouveau-né dans le premier linge qui lui tomba sous la main, déposa un baiser frénétique au front de la malade ou de la morte, et puis disparut. L'enquête prouva à n'en pas douter que c'étoit un étudiant des environs de Bourg, « demeurant au logis d'un sien oncle , » et qui avoit servi quelques mois de répétiteur aux jeunes frères d'Hélène. On ne l'a jamais retrouvé.
Lorsque Hélène se réveilla et qu'elle apprit toute sa misère, elle chercha sans doute son eafont, qui n'y étoit plus. Elle n'osa le demander, parce qu'il ne lui sembloit pas qu'elle dût avoir un enfant. Et tout cela s'accumula dans son esprit comme les caprices d'une vision.
Cependant quelque temps après , elle reparut dans la ville et à l'église, accompagnée de sa mère, comme elle avoit fait par le passé. On remarqua seulement qu'elle çaroissoit malade, que ses flancs s'étoient abaissés, et que sa physionomie portoit une étrange expression d'étonnement et de terreur. Le châtelain de Bourg-en- Bresse avoit des ennemis comme tous les hommes puissants ; mais cette belle et douce Hélène , elle n'avoit point d'ennemis. On passa quelques jours à recueillir, à échanger , à propager des conjectures sinistres , et bientôt on n'en parla plus. L'instruction que la justice avoit commencée, sur la foi des bruits populaires, s'étoit
subitement interrompue à défaut de preuves. Hélène sentoit pourtant que sa destinée de malheur n'étoit pas complète, et que la Providence lui rése^voit des épreuves plus rigoureuses ; mais elle s'y résignoit avec constance au pied des autels , parce qu'elle étoit sans reproche et qu'elle avoit foi en Dieu.
Or il arriva qu'un soldat qui se prome ioit hors de ia ville , en attendant sa maîtresse , fut frappé de l'action d'un corbeau qui plongeoit au pied d'une certaine muraille , à chutes réitérées , remuant et fouillant la terre de son bec, et l'éparpillant sous ses pieds, et remontant vers sa branche avec quelques lambeaux de linge sanglant; puis sautilloit de rameau en rameau, le cou tendu et l'œil fixe à l'endroit où il étoit descendu d'abord , et retomboit là comme une pierre pour se remettre à fouiller. Le soldat s'approcha, l'écarta d'un revers de sabre, agrandit de la pointe le trou que le corbeau avoit commencé de creuser, et en tira le cadavre d'un enfant roulé dans les restes d'une chemise marquée au nom d'Hélène Gillet. Là-dessus le présidial reprit ses informations; et, par sentence du 6 février 1625, Hélène Gillet fut condamnée, comme infanticide, à avoir la tête tranchée, car on sait que notre pauvre Hélène étoit noble , et on croyoit alors que le fer ennoblit le supplice. Il est devenu plus populaire depuis.
L'avocat d'Hélène appela de ce jugement au parlement de Dijon; car sa famille n'intervint point, et le vieux châtelain défendit même expressément qu'il lui fût jamais parlé d'elle , tant l'austérité des mœurs et de la justice pouvoit prévaloir dans ce cœur romain sur la plus douce des inclinations naturelles. Deux archers la conduisirent de Bourg-en-Bresse à la conciergerie du palais des États, sans autre compagnie qu'une malheureuse femme qui n'avoit pas voulu la quitter. J'ai à peine besoin de dire que c'étoit sa mère.
Ce n'étoit pas que madame Gillet comptât beaucoup
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sur l'effet de ses pleurs auprès de messieurs les juges de la Tournelle. Trop peu de temps s'étoit écoulé depuis qu'elle l'avoit essayé en vain sur messieurs les juges du présidial. Elle comptoit sur un juge qui réforme, quand il lui plaît, les jugements de la terre, et en qui les malheureux n'ont jamais placé inutilement leur espérance; mais la pieuse femme ne se croyoit pas digne de communiquer avec Dieu sans intermédiaire. Elle venoit donc se placer au couvent des Bernardines de Dijon , sous la protection des prières de la communauté , et particulièrement de sa noble parente, la mère Jeanne de Saint- Joseph, qui avoit quitté le nom de Courcelle de Pourlans pour devenir abbesse du saint monastère. Ce fut certainement un spectacle sublime et fait pour attirer les bénédictions du Seigneur, si nos vaines douleurs parviennent jamais jusqu'à lui, que celui de ces vierges prosternées sur les pavés du chœur, qui imploroient sa pitié, avec des gémissements et des larmes, en faveur d'une fille mère que la loi avoit proclamée coupable d'assassinat sur son enfant , et obligées d'articuler dans leurs pensées, pour désarmer les vengeances du ciel, les ..yllabes presque blasphématoires qui désignent je ne sais quels crimes inconnus. Madame Gillet n'étoit pas à genoux comme les autres , mais étendue la face contre terre, et on auroit cru qu'elle étoit morte si elle n'avoit sangloté.
Il faut le dire toutefois, car on ne l'imagineroit pas, il manqua quelque chose à la solennité de cette imposante cérémonie. Une des religieuses n'y avoit point paru, la sœur Françoise du Saint-Esprit, qui s'étoit appelée auparavant dans le monde madame de Longueval, et que srs infimités empêchoient depuis longues années de descendre au sanctuaire. Elle avoit alors plus de quatre-vingt-douze ans , s'il faut en croire les biographies hagiologiques, qui la font mourir en 1633, plus que centenaire, en odeur de sainteté. La sœur Françoise
du Saint-Esprit étoit tombée, pour se servir des paroles du vulgaire, dans cet état de grâce et d'innocence qui ramène la vieillesse aux douces ignorances des enfants. Elle ne savoit plus des choses de la vie commune que celles qui se rapportent à l'autre, car elle vivoit d'avance dans cette éternité où elle entroit déjà dt tant de jours, et comme son langage s'étoit empreint peu à peu des sciences de l'avenir, les grands esprits de ce temps-là doutoient de sa raison; mais ses paroles passoient encore pour des révélations d'en haut dans le couvent des Bernardines. Pourquoi Dieu n'auroit-il pas accordé la prévision de ses mystérieux desseins à quelques âmes éprouvées par un long exercice de la vertu? Moi-même, à l'heure où je vous raconte cela, je ne demanderais pas mieux que de le croire. Heureusement la mère d'Hélène le croyoit.
Elle ne quitta le sanctuaire que pour monter à la cellule où sœur Françoise du Saint-Esprit reposoit sur un sac de paille, les deux mains dévotement croisées sur un crucifix. Comme elle pensa que la sœur dormoit, parce qu'elle étoit immobile, madame Gillet s'agenouilla dans un coin, en retenant son souffle pour ne pas la réveiller; mais elle n'y fut pas longtemps qu'elle s'entendit appeler. La main de sœur Françoise la cherchoit, car la vieille sainte voyoit à peine. Madame Gillet la saisit, et y colla respectueusement ses lèvres. « Bon, bon, dit « madame de Longueval avec un sourire ineffable, vous « êtes la mère de cette pauvre petite pour qui nos sœurs ï ont prié ce matin. Je vous déclare que c'est une âme « pure et choisie devant le Seigneur, qu'il a daigné écou- « tor les prières de ses servantes, et que votre enfant ne « mourra point par la main du bourreau, puisque Hélène « est appelée à parcourir une longue vie avec beaucoup ? d'édification. » Ces mots achevés, sœur Françoise du Saint-Esprit parut oublier qu'il y eût quelqu'un auprès d'elle , et revint à ses méditations accoutumées.
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Pendant ce temps-là, — c'étoit le lundi 12 mai, qui étoit la dernière entrée de messieurs du parlement, — on s'occupoit, sur le rapport du conseiller Jacob, de .appel du jugement de Bourg. La sentence fut confirmée de toutes voix avec une circonstance aggravante. La cour ordonna que la condamnée seroit conduite au supplice la hart au col, pour témoigner, par cette infamie, de l'énormité de son crime. L'exécution devoit être immédiate; et la malheureuse Hélène n'eut qu'à se rendre du prétoire à l'échafaud. Le bruit de l'événement du procès parvint bientôt au couvent des Bernardines. On les vit au même instant se répandre dans les chapelles, allumer tous les cierges, exposer toutes les reliques, frapper de leurs fronts les degrés de tous les autels, et confondre, suivant leur âge et leurs émotions, des prières, des lamentations et des cris. La mère Jeanne de Saint-Joseph couroit, en pleurant, des nefs au chœur, et du chœur à la cellule de sœur Françoise du Saint- Esprit, où madame Gillet s'étoit laissée tomber sans voix . sans plainte et sans larmes, sur les marches du prie- Dieu. « Je vous ai dit cependant , répétoit sœur Fran « çoise dont la sérénité ne s'étoit pas altérée, que cette « jeune fille ne mourroit pas, et que longtemps après « nous elle prieroit pour nous sur la terre; car ceci est « la volonté de Notre-Seigneur. » Ensuite elle retournoit à la contemplation du ciel, comme s'il avoit été ouvert devant elle ; et la mère Jeanne de Saint-Joseph cherchoit des motifs d'espérer. Quant à madame Gillet, son attention n'étoit plus à cette scène ; elle ne voyoit plus, n'écoutoit plus, ne sentoit plus.
Et tout à coup pourtant elle sursaillit en poussant un cri d'horreur, car elle venoit d'être tirée de son évanouissement par les éclats de la trompette qui appcloit
es soldats à l'affreux sacrifice; et la trompette même au jugement ne saisira pas l'unie du méchant ressuscité d'une angoisse plus profonde. Elle se souleva sur les
mains, en prêtant une attention muette et terrible au signal de la mort de son Hélène bien-aimée, et le signa? se renouvela en se rapprochant du couvent. Peu à peu d'autres bruits s'y mêlèrent, celui du pas monotone des chevaux, qui faisoit retentir les pavés, et que couvroient de moment en moment, comme une bouffée d'orage, les rumeurs de la multitude. — La voilà ! la voilà! crioient mille voix qui ne formoient qu'une voix, et madame Gillet retomba sans connoissance, parce qu'elle comprit que sa fille passoit. — Écoutez, écoutez, ma sœur, disoit la mère Jeanne de Saint-Joseph en se tordant les bras de désespoir , auprès du grabat de sœur Françoise du Saint-Esprit; oh! mon Dien, ma sœur, n'entendez-vous pas?
— J'entends comme vous, répondoit sœur Françoise en ramenant sur elle son doux sourire d'enfant; j'entends la trompette qui sonne et les chevaux qui marchent avec leurs cavaliers ; j'entends le peuple qui parle, les pénitents qui chantent. — Oui, continua-t-elle, j'entends très-bien. Je sais que cette pauvre innocente s'avance, et qu'elle est là maintenant; je sais qu'on la mène à la mort ; mais je vous dis en vérité qu'elle ne mourra pas. Vous pouvez le promettre à sa mère.
Hélène marchoit en effet à la mort, assistée de deux jésuites et de deux capucins, qui lui présentoient tour à tour une image du Christ qu'elle baisoit avec candeur, Jamais on ne l'avoit vue aussi belle. Sa robe étoit blanche, en signe de la virginité de son âme. Ses beaux et longs cheveux noirs n'avoient pas été coupés, soit que l'exécuteur n'eût pas osé y porter les ciseaux, soit que le cérémonial des exéeutions d'apparat épargnât cet outrage aux patients qualifiés ; ils étoient retenus sur le sommet de la tête par un nœud de ruban ; mais l'agitation de la marche avoit relâché leur lien, et une partie en étoit retombée en ondes épaisses sur l'épaule gauche d'Hélène, où ils recouvroient la corde ignominieuse
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qu'on avoit passée à son cou. Cette circonstance n'est pas inutile à l'intelligence du reste de mon récit.
Et maintenant, si vous voulez me prêter un instant la baguette magique d'Hugo ou de Dumas, je vais transporter la scène dans un autre lieu. 11 y avoit à Dijon une place dont le nom indique assez la tragique destination. Elle s'appeloit le Morimont, ou la montagne de la Mort Au milieu s'élevoit un échafaud, tendu d'un drap lu gubre, où l'on montoit par huit degrés de wis, mais qui étoit exhaussé par une estrade en maçonnerie, formée de quatre degrés de pierre. Tout alentour, à un rayon de deux toises et demie, on avoit tracé une enceinte composée de planches et de pieux pour servir de barrière à la foule. L'intérieur étoit occupé par M. le procureur général du roi, escorté de ses huissiers d'honneur, et assis sur un pliant; par les pères capucins et jésuites qui faisoient la recommandation de l'âme, et par un peloton d'archers. Le long de la clôture, circuloient lentement six pénitents en sac noir, ouvert seulement à l'endroit des yeux, les pieds nus, les flancs ceints d'une corde de chanvre, et la torc'he au poing, qui quêtoient d'une voix lamentable pour les âmes du purgatoire. Hélène monta seule sur l'échafaud, et s'arrêta devant le billot, en élevant son cœur à Dieu; car Simon Grandjean n'étoit pas encore venu, parce qu'il achevoit ses prières à la Conciergerie, où il s'étoit communié le matin. Il étoit cependant quatre heures sonnées à toutes les paroisses, et le peuple appeloit Simon Grandjean avec des murmures qui se changèrent bientôt en rugissements. Simon Grandjean, c'étoit le bourreau.
Il parut enfin accompagné de la bourrelle, c'est-à-dire de sa femme, qui lui servoit d'aide dans les occasions importantes. 11 étoit armé de son coutelas, et sa femme, d'une paire de ciseaux de demi-pied de longueur, dont elle venoit de se munir pour couper les cheveux flottants qu'elle avoit \us échapper au nœud de la coiffure d'Hé-
lène. Cette pensée devoit la préoccuper profondément, car elle s'élança dans l'enceinte en brandissant ses ciseaux, et sans les perdre de vue ; mais, quand elle fut arrivée auprès d'Hélène, elle les oublia.
Un mouvement et un signe que fit Simon Grandjean. sur le devant de l'estrade, avertirent les spectateurs qu'il avoit à parler ; événement tout à fait nouveau dans l'histoire des exécutions judiciaires ; et le bruit qui grondoit dans la multitude s'apaisa tout à coup, comme celui de la tempête à la surface d'une mer surprise par la bonace. Il est vrai que tout donnoit à cette scène un intérêt horrible que je n'essaierai pas de relever par des hyperboles empruntées à nos froids langages ; et le formidable acteur que je viens d'y faire apparoître pouvoit lui-même, en ce moment, réclamer quelque part à la pitié publique. AfToibli parle jeûne, et macéré des mortifications qu'il s'étoit prescrites pour se rendre capable ie remplir son terrible ministère, il se soutenoitàpeine, en s'appuyant sur la pointe de son coutelas, et ses traits renversés annonçoient qu'il se livroit en lui une lutte affreuse entre le devoir et la compassion. — Grâce! grâce pour moi, s'écria-t-il ! Bénédiction, mes pères!... Pardonnez-moi, messieurs de Dijon; car voilà trois mois 4ue je suis grandement malade et affligé dans mon corps ! Je n'ai jamais coupé de têtes, et notre Seigneur Dieu m'a refusé la force de tuer cette jeune fille !... Sur ma foi de chrétien, je sais que je ne peux pas la tuer!
La foudre est moins prompte que ne le fut la réponse des assistants : — Tue! tue, dit le peuple. — Faites votre office, dit le procureur du roi. — Et ces mots signifioient : Tue! comme l'autre.
Alors Simon Grandjean releva son coutelas, s'approcha d'Hélène en chancelant, et tomba à ses pieds. — Noble 4emoiselle, reprit-il en lui tendant le fer par la poignée, tuez-moi ou pardonnez-moi!... — Je vous pardonne et je vous béni?, répondit Hélène. — Et elle
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appuya sa tête sur le billot. Le bourreau cependant, excité par la bourrelle qui l'accablait de reproches, ne pouvoit plus que frapper. Le glaive brilla dans l'air comme un éclair, aux acclamations de la populace ; les jésuites, les capucins et les pénitents crièrent • Jésus! Maria !
Le fer s'abattit , mais le coup glissa sur les cheveux d'Hélène, et ne pénétra que dans l'épaule gauche. La patiente se renversa sur le côté droit. On crut un moment qu'elle étoit morte, mais la femme du bourreau savoit qu'elle ne l'étoit pas; elle essaya d'affermir ** coutelas dans les mains tremblantes de son mari , pendant qu'Hélène se relevoit pour rapporter sa tête au poteau, et qu'une clameur furieuse couroit déjà sur le Morimont ; car la sanglante impatience du peuple avoit changé d'objet, et s'étoit tournée en sympathie pour Hélène. Le fer s'abattit de nouveau, et la victime, atteinte d'une blessure plus profonde que la première, tomba, sans connoissance et comme sans vie sur l'arme de l'exécuteur, qu'il avoit laissée échapper. — Ne me reprochez pas ces cruels détails, âmes sensibles qui prenez une si vive part aux infortunes du mélodrame et de la tragédie; je ne les rapporte que pour obéir aux exigences de mon sujet, et sans dessein de les choisir ou de les aggraver. Ceci n'est, par malheur, ni de la poésie ni du roman; ce n'est, hélas! que de l'histoire.
Et vous verrez qu'avant de continuer j'avois besoin de quelques précautions oratoires, dans l'intérêt même du lecteur, qui doit être pressé de se dérober à ses émotions, d'en laisser de temps en temps le théâtre derrière la toile, et de se rappeler avec moi , pendant que je reprends haleine, que les événements trop réels dont je parle sont aujourd'hui comme s'ils n'avoient jamais été. L'épouvantable scène du Morimont se prolonge en effet après tant de péripéties plus épouvantables encore, que je ne sais s'il n'est pas aussi pénible d'en être l'historien
que d'en avoir été le témoin. Tout l'art que je mellrois à la réciter, si i'avois le secret d'un meilleur style, seborneroit à en suspendre souvent l'horreur dans des réticences , ou à la voiler sous des paroles.
Je nai pas dit, en décrivant la tragique enceinte du Morimont, qu'elle renfermât une autre construction que celle de l'échafaud; il faut cependant qu'on le sache. C'étoit une espèce de hutte en briques , où l'exécuteur serroit ses ferrements, ses cordes, ses ceps, ses réchauds, et tout son hideux trousseau d'assassin judiciaire; cette exécrable succursale du cachot s'appcloit la Chapelle, comme en Espagne, et c'est là que les con damnés achevoient leurs actes de dévotion, quand une soudaine résipiscence les décidoit, coupables, à se réconcilier avec leur juge du ciel, innocents, à pardonner à leurs juges de la terre.
Hélène Gillet n'avoit pas eu besoin d'y descendre, mais Simon Grandjean s'y cacha pour échapper aux coups de la foule furieuse qui commençoit à franchir les barrières en criant d'une voix terrible : sauve la patiente et meure le bourreau ! Les moines et les pénitents s'y précipitèrent avec lui , présentant leurs crucifix au peuple, afin de détourner sa colère , et de conjurer la grêle de pierres qui les poursuivoit.
La corporation des maçons se mit en devoir de démolir la chapelle, qui s'étoit refermée en dedans; la corporation des bouchers s'organisa derrière elle en corps de réserve, toute disposée pour l'assassinat. Il n'y a ici ni jeu des phrases ni combinaison de style, car ce sont les termes exprès du procès-verbal dressé, quatre jours après, à la chambre du conseil de la ville, et qui porte la signature de l'échevin Bossuet, père de l'immortel évêque de Meaux. Enfin les hommes de Dieu ouvrirent» et sortirent d'un pas posé, en chantant les prières des morts, comme s'ils eussent marché à leur propre supplice, et le peuple tua le bourreau.
Pendant que ceci s'accomplissoit, i'échalaud d'Hélène presentoit une scène plus épouvantable encore. La bourrelle avoit cherché inutilement le coutelas, — on se souvient peut-être qu'Hélène étoit tombée dessus , — mais, en ce moment, ses ciseaux, qu'elle n'avoit pas quittés, lui revinrent en mémoire, et saisissant d'une main la corde qui nouoit le cou de cette misérable fille, de l'autre elle la frappa six fois, en la traînant à travers les huit degrés de bois et les quatre degrés de pierre, et en brisant de ses pieds, à tous les degrés qu'il frappoit de la tête ce cadavre déjà noyé dans le sang; quand elle fut en bas, les bouchers avoient fini leur premier ouvrage et le peuple tua la bourrelle '.
Je respire enfin et je crois qu'il en étoit temps pour nous tous. Heureusement voilà qu'Hélène n'est plus au Monmont, et que des bras charitables l'ont emportée à celte maison qui fait l'angle de la place, chez le bon
' Xous croyons devoir mettre ici sous les yeux des lecteurs la relation dn •nppl.ee d'Hélène Gillet, empruntée au tome XI de ce vieux Mercure franco* que >od.er a cité au commencement de ce récit, comme l'une des sources les plus importantes dans lesquelles il a* oit puisé :
• Entre les trois et quatre heures après midy, elle fut menée au Morimont ass.stee de deux jésuites et deux capucins. Le bourreau, qui s'estoit communié le mat.n dans la prison, tremble, s'excuse au peuple sur une fièvre qui le tenoit «Jepu,s trois mois, le prie de luy pardonner où il manqueroit à son devoir Cependant qu'on exhortoit la patiente à souffrir constamment la mort, il donne tontes les marques d'une grande inquiétude, il chamelle, il se tord les bras il es es.eve au ciel avec les yeux, il se met à genoux, se relève, puis se jette' à terre, demande pardon à la patiente, puis la bénédiction aux prestres qui l'assmoieat. ^
• Enfin le bourreau, après avoir souhaitté d'estre en la place de la condamnée, qU1 teudoit le col pour recevoir le coup, il hausse le coutelas; il se fait une huée du peuple • les jésuites et [es capucins crioient : jjsua, MARU La pa. Uente se doute du coup, porte les mains à son bandeau, découvre le coutelas frissonne, puis se remet en mesme assiette qu'auparavant Le bourreau, qui n'en.' tendoit pas son mestier, luy pensant trancher le col, porte le coup dans l'espaule gauche: la patiente tombe sur le costé droict : le bourreau quitte son espee, se présente au peuple et demai.de à mourir. Le peuple s'esmeut le. pierres voient d*> tous costex; la femme du Iwurreau, qui assistoi. sou raar, en
chirurgien Nicolas Jacquin, dont l'honorable famille exerce encore, après deux cents ans, la môme profession dans nos deux provinces de Bourgogne. Aucune des blessures d'Hélène n'étoit mortelle, aucune ne se trouva dangereuse. Quand elle reprit ses sens, son premier en fut celui de l'innocent qui entre au ciel , parce qu'elle imagina qu'elle étoit tombée dans les mains de Dieu, a qui le secret de toutes les pensées est connu.
Et au même instant, la sœur Françoise du Saint- Esprit disoit en souriant toujours et en prêtant l'oreille au bruit de la multitude qui revenoit dans ces quartiers : — C'est bien , c'est bien, c'est fini; c'est le peuple qui s'en retourne joyeux, parce que cette jeune fille n'est pas morte.
Parmi tant de miracles qui signalèrent la mémorable journée du 12 mai, il ne faut pas oublier la circonstance qui S faisoit concourir, ainsi que je l'ai dit, avec la der-
ceste exécution, releva la patiente, qui en mesme temps marcha d'elle-mesme vers le poteau, se remit à genoux et tendit de rechef le col. Le bourreau, e»perdu, reprend le coutelas de la main de sa femme et descharge un coup sur la teste de la patiente, glissant au col, dans lequel il entra .'.u travers dudœgt, duquel coup elle seroit encore tombée, ce qui augmenta la colère du peuple plus fort qu'auparavant. Le bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'eschafaud, les jésuites après, puis les capucins. La femme du bourreau demeure seule auprès de la patiente, qui estoit tombée sur le coutelas, duquel asseurement elle se seroit servi si elle l'eust vu : elle prit la corde avec laquelle la patiente avoit esté menée et la luy met au col. La patiente se défend et jette sa main sur la corde; cette femme luy donne des coups de pied sur l'estomach et sur les mains, et la secoue cinq ou six fois pour l'estrangler : puis, se sentanf frappée à coups de pierres, elle tire ce corps demy mort, la corde au col, .a teste devant à bas de U montée de l'eschafaud. Comme elle fut au-dessous, proche des degrez qui sont de pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avo.t apportez pourcoupper les cheveux à la condamnée. Avec ces ciseaux, qui estoieui longs de deux pieds, elle luy veut coupper la gorge; comme elle n'en peut venir à bout, elle les luy ficha en divers endroicts. •
L'onziesme tome du Mercure frauçois ou l'histoire de noàtre temps, sous le règne du très-chrestien roy de France et de Navarre Louis XIII. Paris, 1629,
in-8°i Pa6es 528 et suiv'
UVote de l'èdikwr.)
nière audience du parlement. Les quinze jours que celte illustre compagnie avoit à férier jusqu'à celui où elle devoit reprendre ses travaux, laissoient l'action de la justice suspendue, et les fonctions du bourreau sans titulaire ! Ce délai , assez ordinaire entre la sentence et l'exécution, mais que la forme abrupte du jugement sembloit avoir abrégé à dessein, donnoit aux amis d'Hélène tout le temps nécessaire pour recourir à la grâce royale, en faveur d'une infortunée dont le ciel venoit de manifester l'innocence par des prodiges ; car c'étoit alors un âge de candeur et de foi , où l'on ne supposoit pas que l'ordre naturel des choses humaines s'intervertit contre toute probabilité sans quelque dessein secret de la Providence ; et je suis de ceux qui tiendroient encore celte opinion pour raisonnable, à l'époque de perfectionnement intellectuel et d'immense amélioration sociale où nous avons eu le bonheur de parvenir, depuis que la philosophie a déchu la Providence de son influence morale sur les événements de la terre.
La demande en grâce fut couverte en un moment de signatures innombrables par tout ce qui pouvoit lui prêter à Dijon la recommandation d'un rang honorable ou d'une haute piété ; mais on concevra facilement que ce vœu de compassion, que portoit vers le trône l'élite d'une population sensible, n'offrit lui-même qu'une foible chance de succès à l'espérance et à la pitié. Louis XIII régnoit, et ce jeune prince, qui n'avoit de force que pour être cruel, annonçoit y vingt-quatre ans la sévérité inflexible et sanglante qui lui a fait donner le nom de Juste par ses flatteurs. Déplorable justice des rois qui ne se montre dans l'histoire que pour servir d'auxiliaire aux bourreaux !
Le sursis de l'exécution d'Hélène s'écoula donc en prières, comme une agonie de quinze joins, d;v>s la chapelle des Bernardines, entre les baisers de joie et les angoisses de terreur de sa mère, qui eraignoil au moindre
3(5 CONTES T>£ LA VSÎLLAE.
bruit qu'on ne vînt la lui reprendre pour fa tuer r cepen dantla sœur Françoise du Saint-Esprit continuoit à répeter, quand elle se souvenoit d'Hélène dont l'histoire confuse se représentoit par intervalles à sa pensée : — Je vous avois bien promis que cette innocente ne mourroit pas » Les premiers mots d'Hélène, au moment où les soins du chirurgien la ramenèrent à la vie, avoient exprimé la même confiance dans la protection divine : — Quelque chose m'annonçoit dans mon cœur, dit-elle , \ue le Seigneur m'assisteroit ! — Mais son âme , appauvrie par tant de douleurs , ne supportoit plus ces alternatives avec une constance toujours égale. Quelquefois elle pâlissoit soudainement; un grand tremblement parcourait ses membres, encore mal guéris de leurs blessures, et on l'entendoit murmurer en imprimant ses lèvres sur la croix de Jésus ou sur les reliques des saints : — Mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je ne retournerai pas au Morimont, où j'ai souffert tant de mal ? Est-ce qu'on ne me fera pas mourir? Mon Dieu ! prenez pitié de moi!...
On reçut en ce temps-là une dépêche de Paris qui n'étoit pas datée, mais qui n'arriva probablement qu'au terme préfix où la justice alloit reprendre ses droits d ; sang; car la charité des rois boite d'un pied plus lent encore que celui de la prière. Cette dépêche apportoit un miracle de plus. Louis XIII avoit fait grâce.
L'entérinement de ces lettres de pardon, « qui rele- « voient Hélène de son infamie, et qui la restituoient en « bonne renommée, » fut prononcé par le parlement de Dijon, le cinquième de juin 1625, sur le plaidoyer de maître Charles Fevret, auteur du Traité de l'Abus, si connu des avocats qui ont étudié. Charles Fevret, dont le plus grand mérite aux yeux des philologues est d'à voir été le bisaïeul du savant et ingénieux Charles-Marie Fevret de Fontette, l'éditeur, ou, pour mieux dire, l'auteur d'un des plus précieux monuments de notre his-
toire littéraire, la Bibliothèque historique du père Lo long1, Charles Fevret passoit pour un grand orateur dans son temps, et cette réputation n'est pas usurpée, si l'éloquence se mesure au nombre harmonieux de la phrase et à la pompe majestueuse de la parole. C'est cette dictio togata du sénat et du Capitole qui a je ne sais quoi de patricien et de consulaire, et qui s'élève audessus du commun langage par des tours magnifiques et des mots solennels, comme les magistrats des nations se distinguent du vulgaire par l'hermine et la pourpre. On croiroit entendre dans sa prose le retentissement des vers de Malherbe, et on y pressent la manière de Balzac, dans la profusion des images et dans le luxe des allusions. C'est ainsi qu'il peint la pauvre Hélène, humblement prosternée devant le parlement, et baisant le tranchant de l'épée de la justice qui guérit les plaies qu'elle a faites comme la lance d'Achille. Voici un mouvement qui est très-beau : a Quel prodige en nos jours « qu'une fille de cet aage ait collette la mort corps à « corps, qu'elle ait lutté avec cette puissante géante « dans le parc de ses plus sanglantes exécutions, dans « le champ mesme de son Morimont ! et pour tout dire « en peu de mots, qu'armée de la seule confiance qu'elle t avoit en Dieu, elle ait surmonté l'ignominie, la peur, « l'exécuteur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estoulTe- « ment et la mort! Après ce funeste trophée, que luy c reste-t-il, sinon d'entonner glorieusement ce cantique « qu'elle prendra doresnavant à sa part : Exaltetur Dot minus Deus meus, quoniam super exaltavit misericor- « diajudicium.— Que peut-elle faire, sinon d'appendre, « pour esternel mémorial de son salut, le tableau votif « de ses misères, dans le sanctuaire de ce temple de la « justice ?— Quel dessein peut-elle choisir de plus t convenable à sa condition que d'ériger un autel dans
1 Paris, i768-I778, 5 vol. in-folio.
38 CONTES DE LA VhiLLÊ»î.
« son cœur, où elle admirera, tous les jours de sa vie, la « puissante main de son libérateur, les moyens incogneus « aux hommes par lesquels il a brisé les ceps de sa capc tivité, et l'ordre de sa dispensation providente à faire « que toutes choses aient encouru pour sa libéra- « lion?... »
J'ai cité ce passage avec intention parmi beaucoup d'autres qui ne sont pas moins remarquables, parce qu'il résume d'avance tout ce qui me reste à dire de la vie d'Hélène Gillet. La destinée de méditation et de prière à laquelle son avocat semble l'appeler ici, c'est la destinée qu'elle s'étoit faite. 11 y a lieu de croire qu'elle ne rentra point dans le monde , et peut-être qu'elle ne quitta le couvent des Bernardines qu'après la mort de sœur Françoise du Saint-Esprit. On sait qu'elle finit par se rendre religieuse dans un couvent de Bresse, et qu'elle y étoit morte depuis peu de temps, « avec beaucoup d'édification, » suivant les promesses de sa sainte protectrice, quand le père Bourrée, de l'Oratoire, publia, en 1699, Y Histoire de la mère Jeanne de Saint- Joseph, madame Courcelles de Pourlans, abbesse de Notre-Dame du Tart. On peut supposer, d'après le rapprochement des dates, qu'elle étoit alors pour le moins nonagénaire.
J'ai omis ou plutôt je me suis réservé une circonstance assez extraordinaire pour clore cette longue narration. C'est que les lettres de grâce d'Hélène Gillet furent oc* troyées dans le conseil de Louis XIII « en faveur de « l'heureux mariage de la royne de la Grande-Bretagne, « sa très-chère et très-aymée sœur, Henriette-Marie de c France, » et, si l'on me permet de rappeler encore une fois les expressions de Charles Fevret, « pendaii < que le roi et sa cour couloient des jours d'allégresse « et de festivité. » Ces jours de festioité, dont l'allégresse fut si propice à l'innocence, étoient consacrés aux cérémonies des noces de Charles Ier, qui concouraient jour pour jour avec l'exécution d'Hélène sur la
place du Morimont. Vingt-quatre ans après , la tête de Charles Ier tomboit à Whitehall sous une hache plus assurée que celle de Simon Grandjean, et la jeune fille de Bourg-en-Bresse eut le temps de prier pendant un demi-siècle pour l'absolution de son âme. Les desseins de Dieu sont impénétrables , et le cœur de l'homme est aveugle ; mais il n'est pas besoin d'avoir pénétré bien avant dans l'étude des choses passées pour reconnoître qu'il y a c;u*lque chose de mystérieux et de symbolique au fond de te ites les histoires.
Et comme il faut une moralité aux contes les plus vulgaires, vous ne me défendrez pas, messieurs, d'en attacher une à celui-ci , qui est un des plus extraordinaires, et cependant des plus vrais, que vous ayez jamais entendu réciter. C'est qu'il seroit bien temps que le genre humain réprouvât d'une voix unanime cette justice impie qui a usurpé insolemment l'œuvre de la mort sur la puissance de Dieu, l'œuvre que Dieu s'étoit réservée quand il frappa toute notre race d'un jugement de mort qui n'appartenoit qu'à lui. Oh ! vous êtes de grands faiseurs de révolutions ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les institutions morales et politiques de la société ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les lois! Vous en avez fait contre les pensées les plus intimes de l'âme , contre ses affections , contre sw croyances , contre sa foi ! Vous en avez fait contre les trônes, contre les autels , contre les monuments , contre les pierres , contre l'inanimé, contre la mort, contre le tombeau et la poussière des aïeux. Vous n'avez point fait de révolution contre l'échafaud , car jamais un sentiment d'homme n'a prévalu, jamais une émotion d'homme n'a palpité dans vos révolutions de sauvages ! Et vous parlez de vos lumières ! et vous ne craignez pas de vous proposer pour modèles d'une civilisation perfectionnée! Oserois-je vous demander où elle est votre civilisation? Seroit-ce par hasard cette stryge hideuse qui aiguise un
triangle de fer pour couper des têtes ? — Allez , vous êtes des barbares I
Quant à vous , mes bons amis , rappelez-vous maintenant des histoires plus gracieuses, celles qui nous berçoient si mollement aux bassins du Doubs, dans nos nacelles chargées de ïruits, de fleurs et de jeunes femmes, tandis que les rochers voisins nous rapportoient en longs échos le bruit des cornemuses. Ces histoires, je prendrois plaisir à les redire ou à les entendre aujourd'hui, car, je ne vous le cacherois pas, la parole a plus d'une fois manqué à mes lèvres, comme dit le poëte , pendant que je raconlois celle-ci. — Mais nous vivons dans un temps de pensées sévères et de tristes prévisions , où les gens de bien peuvent avoir besoin, comme la noble populace du Morimont, de se coaliser d'avance contre le bourreau ; et si elle n'avoit pas tué le bourreau, ce qui est un crime aussi, je vous proposerois volontiers d'élever un monument à son courage.
Il ne (aut tuer personne. Il ne faut pas tuer ceux qui tuent. Il ne faut pas tuer le bourreau! Les lois d'homicide, il faut les tuer!...
Le troisième jour, cet ho;nme en* « Malheur à Jérusalem! malheur à moi I * Et une pierre, lan-ée par les batistes dei assiégeants, le lui sur les murailles l
PllOPUBTlg DE CàZOTM
AVERTISSEMENT
Tl n'est pas du tout question ici de la fameuse prophétie de Lazotte, rapportée quelque temps après le 9 thermidor par La Harpe converti. C'est une chose faite et à peu près jugée, que je ne pourrais m recommencer sans manquer aux convenances de la modestie, ni étendre en développements sans manquer à celles du goût. Je pense, comme tout le monde, que cette scène est en grande partie d'invention, et je suis persuadé que La Harpe lui-même n'a jamais conçu l'espérance de lui donner autorité d'un fait véritable. Il y seroit cependant parvenu assez facilement, s il n'avoit exagéré, au delà de toute vraisemblance a puissance de prévision du vieillard inspiré, en caractérisant les événements prédits par des circonstances trop positives que les vagues intuitions de la seconde vue ne saisissent point' bi elles saisissent quelque chose. La Harpe, homme d'esprit et de talent, etoit tout à fait nul sous le rapport de l'imagination et U n est pas étonnant qu'il ait maladroitement usé d'un instrument qui n'étoit point à son usage. On va loin quand on ne sait ou 1 on va, et qui ne voit le but le passe. Pour faire illu-
' Ce fragment est tiré d'un roman que j'avois entrepris d'écrire dans le goût de Cazotte Des travaux trcs-obscurs, mais bien mieux appropriés à mon âge e< è «ei étude., m'ont forcé à l'abandonner. Il n'en paroitra jamais autre chose.
(iYofc de l'Auliur.)
sion aux autres, il faut être capable de se faire illusion à soimême, et c'est un privilège qui n'est donné qu'au fanatisme et au génie, aux fous et aux poètes. ^ #
Avec l'art que cette combinaison exigeoit, il n'y avoit rien de plus aisé, je le répète, que de faire accepter à la génération qui avoit vu Cazotte de merveilleuses prédictions de Cazotte, car ce digne homme étoit presque toujours sur le trépied, et la plupart des choses qu'il annonçoit se réalisoient dans leur temps de la manière la plus naturelle. Il n'y a aucun effort à faire pour comprendre ce résultat, tout extraordinaire qu'il paroisse au premier abord. La faculté de prévoir l'avenir, dans un certain ordre d'événements, est fort indépendante, en effet, de révélations, de visions et de magie. Elle appartient à quiconque est doué d'une profonde sensibilité, d'un jugement droit, et d'une longue aptitude à l'observation. La raison de ce phénomène saute aux yeux. C'est que l'avenir est un passé qui recommence. Tout le monde sait prédire le jour et le printemps, parce que tout le monde a vu succéder le printemps à l'hiver et le jour à la nuit. Il en est de même de tous les conséquents qui ont des antécédents semblables. L'histoire future n'est pas moins lucide aux yeux du philosophe, à quelques dates et à quelques noms près, que les histoires anciennes les plus avérées. Nostradamus qui n'avoit, le pauvre homme, qu'une science d'almanach fort superficielle et fort confuse, a quelquefois rencontré juste. Avec la science des affaires et la connoissance des hommes, il se seroit rarement trompé ! C'est, comme on sait, ce qui ne manquoit point à Cazotte, et il n'étoit pas difficile de prévoir, de son temps, qu'une révolution de la nature de la nôtre passeroit par toutes les périodes qui sont propres aux révolutions. Les révolutions n'avortent point; elles ne meurent que de vieillesse. Il n'y a personne au monde qui n'ait eu occasion de l'apprendre de l'expérience ou de l'histoire, à l'exception des gens qui commencent les révolutions, et qui s'efforcent follement, après, de les contenir dans de certaines boru<?s. Quelle pitié !
La particularité, Deaucoup plus extraordinaire, qui fait le fonds de ce petit roman, n'est pas, comme on pourroitle croire, un simple jeu de l'imagination. Je me souviens très-distinctement d'avoir entendu raconter le fait principa\ par Cazotte, quand j'étois à cet âge de l'enfance qui est déjà celui des vives perceptions et des imperturbables souvenirs, et je pense
même que c'est la partie de ce récit où il est question de l'étrange longévité de Marion Delorme, désignée dans le Fragment sous le nom de Mme Lebrun, qui donna lieu à M. Delaborde, fort intimement lié avec Cazotte, d'écrire la singulière lettre de Marion Delorme au rédacteur du Journal de Paris, qu'on lit à la suite de son Recueil de pièces intéressantes sur le procès de Chalais, Lmdres, 1781, in-12; lettre curieuse et piquante qui fit grande sensation alors, quoique son tour frivole et badin fût des plus mal appropriés à une questior de biographie si importante, mais c'était le caractère convenu des productions du temps. L'air de scepticisme et d'ironie que l'auteur lui avoit donné n'empêcha pas les savants de profession de s'en occuper avec intérêt, et mon ami M. Beuchotn'a pas dédaigné de tenir compte de cette singulière hypothèse dans la Biographie universelle, en sauvant à demi l'aventureuse témérité de l'anecdote suivante sous quelques réticences qui prouvent qu il n'étoit pas entièrement convaincu. J'ai poussé mes recherches plus loin, et avec plus de confiance, parce que je m'appuyois sur la tradition orale d'un témoin très-digne de foi, et je crois sincèrement ce que j'en dis, ce qui est de toute rareté dans les histoires fantastiques, et ce qui n'est pas commun dans les autres. L'identité d'Anne-Oudette Grappin, veuve Lebrun, et de Marion Delorme, s'est évidemment manifestée pour moi au premier coup d'oeil que j'ai jeté sur l'acte de mariage de sa mère, qui s'appeloit Marie Delorme, ainsi qu'on peut le vérifier dans un pays où les noms de Delorme et de Grappin étoient encore communs il y a vingt ans. Quant au village natal de Marion, mon bon frère d'études et de cœur, M. Weiss, qui a cousu un petit nombre de notes à cette page biographique, n'auroit pas été embarrassé de le reconnoître, si le docte bibliothécaire de Besançon avoit eu, comme moi, sous la main, l'extrait mortuaire de la veuve Lebrun, où il auroit lu Baverons au lieu de Balheray. Je n'ai pas besoin de dire que la légère méprise de l'auteur de la Lettre s'explique fort bien par l'orthographe surannée du teneur de registres, qui exprimoit le »> consonne par un m voyelle, suivant une vieille habitude que les L/ammairiens ont depuis rbngtemps réformée dans la typographie, mais qui, presque jusqu'à nos jours, s'est abusivemeui perpétuée dans l'écriture. Quant à l's finale qui suit une n, on sait qu'elle se confond aisément en lettres cursives, sous la plume la plus
correcte, avec la troisième branche d'une m. Il suffira, pour me comprendre, de se représenter ce mot dans le griffonnage rapide et lâché d'un scribe de sacristie.
Après cette ennuyeuse excursion sur le terrain de la diplomatique (j'en demande bien pardon à messieurs de l'École des chartes \, je retourne à mes fantaisies que la plupart des lecteurs m'auroientsans doute dispensé assez voloEtiers d'éclaircir et de justifier par la vérification ponctuelle d'un extrait mortuaire. — Qu'importe, me diront-ils, que votre histoire repose sur un lait véritable ou faux, si elle est propre à intéresser ou à plaire? — C'est une affaire de goût. Je suis moins insouciant ou plus délicat sur le choix des plaisirs de mon imagination, et j'avoue que je n'y trouve jamais plus de saveur que lorsqu'un peu de vérité les assaisonne. L'attrait d'une anecdote si piquante et si peu connue est même, avec le besoin de redemander à ma vieille mémoire une impression puérile, pour ne pas dire ridicule, mais tendre et véhémente de mes premières années, sur laquelle je m'expliquerai tout à l'heure, la raison la plus forte qui m'ait déterminé à écrire le dernier de mes romans. Ceci n'est pas autre chose. Plus heureux que La Fontaine, je peux me promettre au moins que ce travail est la dernière peine que l'amour me causera.
Ce seroit peut-être ici l'occasion de consacrer au vénérable Cazotte1 une notice plus développée, que celle de M. Bergasse, et qui viendrait d'autant mieux à ma matière dans la circonstance présente, qu'on m'a quelquefois obligeamment reproché de circonscrire mes petites compositions dans des bornes trop étroites ; mais que pourrois-je apprendre de nouveau sur Cazotte à une génération qui l'a suivi de si près? quel lecteur ne s'est pas amusé de ses suaves et riantes histoires? quelle âme sensible ne s'est pas émue à l'idée de ses nobles infortunes? Il faudrait d'ailleurs recourir, pour leur emprunter des faits déjà vulgaires, à des ouvrages qui sont dans les mains de tout le
1 Jacques Cazotte, né à Dijon en 1720, a été guillotiné à Paris le 25 septembre 1792. (Voir la note XXVIIIe du Dernier banquet des Girondins, au tome Ie' des Souvenirs de la Révolution.) On peut consulter sur Cazotte la Biographie universelle, article de M. Bergasse, et les Souvenirs sur Marie- Antoinette, par la comtesse d'Adhémar. Paris, 1836, in-8o, tome I, pagei % •t suivante». {JSote de l'Éditeur.)
monde; et j'aime mieux habiller mes livres un peu à l'étroit que de les étoffer aux dépens des autres. Et puis cette belle histoire nuiroit certainement à celle que j'écris : on ne me pardonneroi'., pas (et on feroit justice) de n'avoir trouvé dans une vie si pure et si glorieuse q le le sujet d'une espèce de crnte de fées.
Je m'en tiendrai sur ce chapitre à consigner, dans ma préface, une notion qui m'arrive aujourd'hui, et que les biographes ont mal à propos négligée. Le souvenir de l'héroïque Elisabeth Cazotte est inséparablement lié à celui de son père1; mais on ne sait pas assez généralement que cet illustre vieillard a un fils vivant et digne de lui, que la restauration a oublié de convoquer aux honneurs de la pairie. Un des petits-fils de Jacques Cazotte, dont l'école Polytechnique a gardé un éclatant souvenir, est mort il y a quelques années dans la force et la beauté de son âge, au moment d'épouser une jeune personne qu'il aimoit, car le ciel n'épuise pas ses épreuves sur une seule tête dans les familles qu'il a choisies pour lui. Un autre a survécu. Si un gouvernement, plus libéral que les prétendus gouvernements représentatifs qui ont déjà surgi du chaos de nos révolutions, s'avise un jour de transporter sur des noms immortels, envers lesquels la postérité a contracté une dette imprescriptible, le moindre des honneurs politiques dont l'intrigue et l'argent seuls sont maintenant en possession, je me féliciterai de lui avoir rappelé que celui de Cazotte a un héritier.
1 Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la Biographie universelle ' • On n'a pas oublié comment, dans les terribles journées des 2 et 3 septembre, lorsque Cazotte, à son tour, fut livré au* assassins, l'héroïque Elisabeth se précipita sur lui, et, faisant au vieillard uu beuelier de son corps, s'écria : « Vous n'arriverez au cœur de mon père qu'après avoir percé le mien. • Le fer, pour cette fois, tomba des mains du crime, et Cazotte et sa fille, au lieu d'être massacrés, furent portés en triomphe jusque dans leur maison ; mais ils n'y restèrent pas longtemps paisibles. • — Nous ajouterons qu'après la seconde arrestation de son père, mademoiselle Cazotte réussit à se faire autoriser à le servir dans son cachot, et qu'elle prépara avec autant d'habileté que de dévoue» meut, non-seulement des moyens de défense, mais même des moyeu» d'évasion. Elle s'étou assuré la coopération de quelques Marseillois qu'elle avuil déjà mis a l'Abbaye et qu'elle avoit intéressés par ses grâces et son courage ; mais comma ta piétr iliale effrayoitle tribunal révolutionnaire, on la mit au secret.
(Note de l'Éditeur.)