LÉGENDE DE SŒUR BÉATP.IX
avoit parcouru, depuis le lever du soleil, sur le revers d'une mon ligne nue, un sentier âpre et raboteux, sans que l'aspect d'aucune maison vint, consoler sa lassitude; p'.le avoit eu pour seul aliment quelques racines sans saveur arrachées aux fentes des rochers; sa chaussure en lambeaux venoit d'abandonner ses pieds sanglants; elle se sentoit défaillir de fatigue et de besoin, lorsqu'à la nuit close, e/'e fut frappée tout à coup de l'aspect d'une longue ligne de lumières qui annonçoient une vaste habitation, et ver? lesquelles elle se dirigea de toutes les forces qui lui restoient; mais, au signal d'une cloche argentine dont le son réveilla dans son cœur un étrange et vague souvenir, tous les feux s'éteignirent à la fois, et il n'y eut plus autour d'elle que la nuit et le silence. Elle fit cependant quelques pas encore, les bras étendus, et ses mains tremblantes s'appuyèrent contre une porte fermée. Elle s'y soutint un moment, comme pour reprendre haleine; elle essaya de s'y attacher pour ne pas tomber; ses doigts débiles la trahirent; ils glissèrent sous le poids de son corps : 0 sainte Vierge ! s'éeria-telle, pourquoi vous ai-je quittée!... Et la malheureuse Béatrix s'évanouit sur le seuil.
Que la colère du ciel soit légère aux coupables ! De pareilles nuits expient toute une vie de désordre ! La fraîcheur saisissante du matin commençoit à peine à ranimer en elle un sentiment confus et douloureux d'existence , quand elle s'aperçut qu'elle n'étoit pas seule. Une femme agenouillée à ses côtés soulevoit sa tète avec précaution, et la regardent fixement dans l'attitude d'une curiosité inquiète, en attendant qu'elle fût tout à fait revenue à elle-même.
« Dieu soit béni à jamais, dit la bonne tourière, de nous envoyer de si bonne heure un acte de piété à exercer et un malheur à secourir! C'est un événement d'heureux augure pour la glorieuse fête de la sainte Vierge qu<* nous célébrons aujourd'hui ! Mais comment se fait-
H, ma chère enfant, que vous n'ayez pas pensé à tirer la cloche ou à frapper du marteau ? Il n'y a point d'heure où vos sœurs en Jésus-Christ n'eussent été prêtes à vous recevoir. Bien, hien!... ne me répondez pas maintenant, pauvre brebis égarée! Fortifiez-vous de ce bouillon que j'ai chauffé à la hâte, aussitôt que je vous ai aperçue; goûtez ce vin généreux qui rendra la chaleur à votre estomac et la souplesse à vos membres endoloris. Faitesmoi signe que vous êtes mieux. Buvez, buvez tout, et maintenant, avant de vous lever, si vous n'en avez pas encore la force, enveloppez-vous de cette mante que j'ai jetée sur vos épaules ; donnez-moi entre mes mains vos petites mains si froides, pour que j'y rappelle le sang et la vie. Sentez-vous déjà vos doigts se dégourdir sous mon haleine ? Oh ! vous serez bien tout à l'heure ! »
Béatrix , pénétrée d'attendrissement , se saisit des mains de la digne religieuse et les pressa à plusieurs reprises sur ses lèvres.
— Je suis bien déjà, lui dit-elle, et je me sens en état d'aller remercier Dieu de la grâce qu'il m'a faite en me dirigeant vers cette sainte maison. Seulement, pour que je puisse la comprendre dans nies prières, ayez la bonté de m'apprendre où je suis.
— Et où seriez-vous , répliqua la tourière , si ce n'est à Notre-Dame-des-Épines-Fleuries, puisqu'il n'y a point d'autre monastère dans ces solitudes à plus de cinq lieues à la ronde?
— Notre-Dame-des-Épines-Fleuries ! s'écria Béatrix avec un cri de joie que suivirent aussitôt les marques de la plus profonde consternation; Notre-Dame-des- Épines-Fleuries ' reprit-elle en laissant tomber sa tête sur son sein ; le Seigneur ait pitié de moi !
— Eh quoi! ma fille, dit la charitable hospitalière, ne le saviez-vous pas? Il est vrai que vous paroissez venir de bien loin , car je n'ai jan:ais vu d'habillements de femme qui ressemblassent aux vôtres. Mais Notre-Dame*
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des-Épines-Fleurie> ne borne pas sa protection aux habitants du pays. Vous n'ignorez pas, si vous en ave/ ouï parler, qu'elle est bonne pour tout le monde.
— Je la connois, et je l'ai servie, répondit Béatrix; mais je viens de bien loin, comme vous dites, ma mère, et il n'est pas étonnant que mes yeux n'aient point reconnu d'abord ce séjour de paix et de bénédiction. Voilà cependant l'église, et le couvent, et les buissons d'épines où j'ai cueilli tant de fleurs. Hélas ! ils fleurissent toujours!... J'étois si jeune cependant quand je les ai quittés !... C'étoit du temps, continua-t-elle en relevant son front verr le ciel avec cette expression résolue qu donne aux remords d'un chrétien l'abnégation de luimôme , c'étoit du temps où sœur Béatrix éloit custode de la sainte chapelle. Ma mère, vous en souvenez-vous?
— Comment l'aurois-je oublié, mon enfant, puisque sœur Béatrix n'a jamais cessé d'être custode de la sainte chapelle? — puisqu'elle est restée jusqu'aujourd'hui parmi nous, et qu'elle restera longtemps, j'espère, un sujet d'édification pour toute la communauté; — puisque , après la protection de la sainte Vierge , nous ne connoissons point d'appui pli' .s assuré devant le ciel ?
— Je ne parle point décile-là, interrompit Béatrix en soupirant amèrement ; je parle d'une autre Béatrix qui a fini sa vie dans le péché, et qui occupoit la même place il y a seize ans.
— Le bon Dieu ne vous punira pas de ces paroles insensées, dit la tourière en la rapprochant de son sein. La détresse et la maladie qui allèrent vos esprits ont troublé votre mémoire de ces tristes visions. Il y a plus de seize ans que j'habite ce couvent, et je n'y ai jamaù connu d'autrc custode de la sainte chapelle que sœur Béatrix. Au reste, puisque vous êtes décidée «à présenter à Notre-Oamc un acte d'adoration, pendant que je vous préparerai un lit, allez, ma sœur, allez au pied du taber- Eacle; vous y trouverez déjà Béatrix, et vous la rccon-
noîtrez aisément , car la bonté cîivine a permis qu'elle ne perdit pas en vieillissant une des grâces de sa jeunesse. Je vjus lëtrouverai tout à l'heure, pour ne plus vous quitter jusqu'à votre entier rétablissement.
En achevant ces paroles, la tourière rentra dans le cloître. Béatrix gagna en chancelant l'escalier de l'iglise, s'agenouilla sur le parvis, et le frappa de sa tête,' puis s'enhardit in peu, se leva, et, de colonne en colonne, s'avança jusqu'à la grille, où elle retomba sur ses genoux, A travers le nuage dont sa vue étoit obscurcie, elle avoit distingué la sœur custode qui étoit debout devant le tabernacle.
Peu à peu, la sœur se rapprochoit d'elle en faisant sa revue ordinaire du saint lieu, rendant la flamme aux lampes éteintes, ou remplaçant les guirlandes de la veille par de nouvelles guirlandes. Béatrix ne pouvoit en croire ses yeux. Cette sœur, c'étoit elle-même, non telle que l'âge, le vice et le désespoir l'avoient faite, mais telle qu'elle avoit dû être aux jours innocents de sa jeunesse. Ëtoit-ce une illusion produite par le remords? Étoit-ce un châtiment miraculeux, anticipé sur ceux que lui réservoit la malédiction céleste ? Dans le doute, elle cacha sa tête dans ses mains, et la reposa immobile contre les barreaux de la grille , en balbutiant du bout des lèvres les plus tendres de ses prières d'autrefois.
Et cependant la sœur custode marchoit toujours. Déjà les plis de ses vêtements avoient effleuré les barreaux , Béatrix accablée n'osoit respirer.
— C'est toi, chère Béatrix, dit la sœur d'une voix dont aucune parole humaine ne peut exprimer la douceur. Je n'ai pas besoin de te voir pour te reconnoitre , car tes prières viennent à moi telles que js-tes ai jadis entendes. Il y a longtemps que je t'attendois; mais, comme j'étOMà sûre de ton retour, je pris ta place le jour où tu m'as quittée, pour qu'il n'y eût pei sonne qui s'aperçût de ton absence. Tu sais maintenant ce que