HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT
Mon histoire, continua-t-il, ne sera pas longue à raconter. Il y a peu de vicissitudes dans la vie des hommes simples , qui obéissent naïvement à leur nature , et qui subissent les lois inévitables de la nécessité sans ressources et sans secrets que la patience et le travail. Ce que j'ai fait, c'est ce que l'instinct universel de la conservation enseigne à tous nos semblables. Ce que je suis devenu, c'est Dieu qui l'a fait.
Mes cris troublèrent comme les vôtres le silence presque inviolable où reposoit depuis des siècles le génie de la montagne. Il m'apparut comme à Vous, mais probablement plus impatient et plus fatigué , car il n'avoit pas compté sur une importunité nouvelle. Aussi je ne vous cacherai pas que son aspect me remplit de terreur, et que je tombai tremblant devant lui , sans avoir la force d'opposer une parole à sa colère. Touché cependant de mon enfance et de ma foiblesse , il s'empressa de me rassurer par des discours bienveillants, qui me rendirent un peu de courage, parce qu'à travers les formes grossières de sa mauvaise éducation , ils annonçaient un grand fonds de bonne foi et d'honnêteté naturelles. « Lève-toi, pauvre petit me dit-il. et laissemoi en repos sans t'inquiéter pour toi-même , car je ne *ux point te faire de mal. Ce n'est pas ma faute, au reste, si tu dors d'un sommeil si dur, et je regieHe que tu ne te sois pas éveillé avec tes compagnons. Comme ils m'avoicnt rendu service, et que toute peine vaut salaire , j'ai distribué entre eux quelques babioles qui me sont venues d'héritage, mais dont je n'avois aucun besoin pour mon usage particulier, le patrimoine que
mes aïeux m'ont laissé me permettant de vivre ici à mon. aise, insouciant et solitaire, sans autre ambition que de dormir la grasse matinée et de manger à mes heures. Je les ai dotés de la science , de la fortune et du don de plaire. C'étoit tout ce que j'avois de joyaux : un pauvre génie ne peut donner que ce qu'il a. Quant à toi. tu me trouves les mains vides, et j'en suis presque aussi fâché que toi. Vois pourtant, continua-t-il en frappant du pied un vieux sac de cuir qu'avoit laissé, selon toute apparence, quelque homme égaré comme nous dans ces tristes déserts, vois si tu 'peux tirer quelque parti de ces ferrailles ; il ne me reste pas autre chose. » Après cela il disparut.
Mon premier soin fut d'examiner mon trésor, qui se composoit d'outils bizarres que je croyois avoir vus quelquefois dans la main des ouvriers , mais dont je ne m'expliquois pas l'usage. Le second fut de recourir aux provisions que vous m'aviez ménagées, et de rassembler ce qui m'en restoit dans un autre sac qui les avoit contenues, en répartissant les deux charges d'une manière à peu près égale, pour diminuer la fatigue du tiansport. Cependant je marchois lentement, parce que j'étois foible, et je m'arrêtois souvent, parce que j'étois paresseux comme le sont tous les enfants; mais je m'aperçus avec plaisir, au bout de quelques jours , que l'habitude m'avoit rendu ce travail facile et ce fardeau léger.
Bientôt je parvins à des lieux plus favorisés du ciel, où la nature me fournit assez de racines et de fruits pour suppléer à mes provisions épuisées. Je m'y serois arrêté volontiers , si le cri des bêtes féroces ne m'avoit pas inquiété pendant de longues nuits, qui n'étoient pour mo; que des veilles soucieuses. C'est alors que j'appris la valeur des objets contenus dans mon sac de cuir. J'imaginai de détacher quelques fortes branches d'arbres avec un de mes instruments qui s'appelle une scie , de les enfoncer dans la terre avec un maillet , de les unir avec
des sions robustes que j'empruntois aux roseaux, de les fortifier par de grosses pierres que je cimentois de terre glaise avec une truelle, et de m'en faire une enceinte impénétrable, où je trouvois chaque soir le repos. Tou!efois, je n'arrivois pas aux habitations des hommes, et mes vêtements en lambeaux commençoienl à m'abandonner. Je m'avisai de m'en faire d'autres avec quelques écorces flexibles qui se détachoient facilement sous ma main, que je taillois avec des ciseaux et que je réunissois avec des aiguilles, au moyen de certains filaments souples et solides que me fournissoient en abondance les plantes les plus communes. Je m'étois initié ainsi, par un apprentissage de trois ans, à tous les travaux des métiers ; et quand le sort aventureux des voyages me conduisit à Damas, je n'étois ni riche, ni beau, ni savant, mes pauvres frères ; j'étois ignorant, indigent et dédaigné, mais j'étois ouvrier. La sobriété m'avoit rendu sain et robuste ; l'exercice m'avoit rendu souple et léger ; la nécessité même, qui est une bonne maîtresse, m'avoit rendu inventif et adroit. Je joignois à cela le contentement de l'âme qui rend sociable et gai. L'aspect d'une ville ne m'effraya point, parce que je savois que les hommes, réunis en société, ont besoin partout de payer de quelques aliments l'intelligence , l'industrie et la force. Au bout d'un jour, j'avois gagné ma journée ; au bout d'une semaine, j'avois économisé pour les besoins d'un jour; au bout de quelques mois, je m'étois assuré une vie d'un mois , car il faut bien compter avec les maladies et même avec la paresse. Un an après, j'avois de l'aisance: dix ans après, j'étois riche dans l'acception raisonnable du mot. La richesse consiste « vivre honorablement, sans se rendre à charge aux autres, et dans une condition d'aisance modeste et tempérée qui permet quelquefois d'être utile aux pauvres. Tout le reste n'est que luxe et vanité.
A trente ans, le soin que je mettois à mon travail
LES QUATRE TÀLISMA.\S. 197
avoit attiré l'attention des manufacturiers de Damas. Le plus opulent de tous me donna de lui-même sa fille unique que j'aimois sans oser le dire. Je reconnus sa bonté par mon zèle, et Dieu favorisa mes entreprises. J'avois centuplé sa fortune quand il la laissa dans mes mains. Arrivé moi-même à l'âge du repos, car mon bienfaiteur étoit mort plein de jours, je bornai ma dernière ambition à sanctifier sa mémoire par un ben usage des biens qsi'il m'avoit laissés, at je m'avance ainsi doucement vers le terme de ma douce vie, sans avoir rien à regretter que l'épouse chérie et les amis que j'aj perdus.
Vous étiez compris dans ce nombre, car je ne vous avois jamais oubliés. L'heureux événement qui vous a rendus à mes vœux est un bienfait de plus dont je suis redevable à la divine Providence. Après ces rudes épreuves de la vie qui ont été si pénibles pour nous, il vous reste du moins à goûter, dans le sein de la famille, les loisirs sans mélange d'une tranquille vieillesse. Cet âge n'est plus celui des vives jouissances, mais il a les siennes qui ont aussi leur charme et leurs délices, et vous verrez qu'il n'est jamais trop tard pour être heureux. Nous nous rappellerons ensemble vos espérances et vos désabusements, pour nous réjouir ensemble des circonstances prospères, quoique tardives, qui vous ont fait passer de cet océan d'ilhisions orageuses dans un port de salut et de prospérité; et nous tomberons facilement d'accord pour convenir que de tous les talismans qui promettent le bonheur aux vaines ambitions de l'homme, il n'y en a point de olus sûr que le travail.
Ici finit le discours du vieillard, et on ne trouvera pas mauvais que je finisse avec lui. Je vous proleste qu'il y a longtemps que j'en éprouve le besoin, et que je re-
grette de vous avoir entraînés dans les lenteurs d'une narration languissante dont j'avois peine à dégager mon imagination et ma plume; mais l'aimable génie qui me raconte ces histoires dans mon sommeil avoit prêté à celle-ci des grâces que je n'ai pas retrouvées en écrivant. Vous jugerez si l'époque est venue où je dois renoncer à ses promesses, et j'apprendrai de vous si j'ai perdu aussi le modeste talisman qui m'a quelquefois obtenu de foibles droits à votre indulgence. Il faut bien que ce jour arrive, e» U est Deut-être arrivé.
Je ne suis ni médecin, ni physiologiste, ni philosophe; et tout ce que je sais de ces hautes sciences peut se réduire à quelques impressions communes qui ne valent pas la peine d'être assujetties à une méthode. Je n'attache pas à celles-ci plus d'importance que n'en mérite le sujet; et comme c'est matière de rêves, je ne les donne que pour des rêves. Or si ces rêves tiennent quelque place dans la série logique de nos idées, c'est évidemment la dernière. — Ce qu'il y a d'effrayant pour la sagesse de l'homme, c'est que le jour où les rêves les plus fantasques de l'imagination seront pesés dans une sûre balance avec les solutions les plus avérées de la raison, il n'y aura, si elle ne reste égale, qu'un pouvoir incompréhensible et inconnu qui puisse la faire pencher.
Il peut paroître extraordinaire, mais il est certain que le sommeil est non-seulement l'état Je plus puissant, mais encore le plus lucide de la pensée, sinon dans les illusions passagères dont il l'enveloppe, du moins dans les perceptions qui en dérivent, et qu'il fait jaillir à son gré de la trame confuse des songes. Les ancien*, qui avoient, je crois, peu de choses à nous envier en philosophie expérimentale, figuroient spirituellement ce my*«
tère sous l'emblème de la porte transparente qui donne entrée aux songes du matin, et la sagesse unanime des peuples l'a exprimée d'une manière plus vive encore dans ces locutions significatives de toutes les langues : J'y rêverai, j'y songerai, il faut que je dorme là-dessus, la nuit porte conseil. 11 semble que l'esprit, offusqué des ténèbres de la vie extérieure, ne s'en affranchit jamais avec plus de facilité que sous le doux empire de cette mort intermittente, où il lui est permis de reposer dans sa propre essence, et à l'abri de toutes les influences de la personnalité de convention que la société nous a faite. La première perception qui se fait jour à travers le vague inexplicable du rêve est limpide comme le premier rayon du soleil qui dissipe un nuage, et l'intelligence, un moment suspendue entre les deux états qui partagent notre vie, s'illumine rapidement comme l'éclair qui court, éblouissant, des tempêtes du ciel aux tempêtes de la terre. C'est là que jaillit la conception immortelle de l'artiste et du poète; c'est là qu'Hésiode s'éveille, les lèvres parfumées du miel des muses; Homère, les yeux dessillés par les nymphes du Mélès; et Milton, le cœur ravi par le dernier regard d'une beauté qu'il n'a jamais retrouvée. Hélas! où retrouveroit-on les amours et les beautés du sommeil ? — Otez au génie les visions du monde merveilleux, et vous lui ôterez ses ailes. La carte de l'univers imaginable n'est tracée que dans les songes. L'univers sensible est infiniment petit. Le cauchemar , que les Dalmates appellent Smarra, est un des phénomènes les plus communs du sommeil, et il y a peu de personnes qui ne l'aient éprouvé. 11 devient habituel en raison de l'inoccupation de\a vie positive et de l'intensité de la vie Imaginative, particulièrement chez les enfants, chez les jeunes gens passionnés, parmi les peuplades oisives qui se contentent de peu, et dans les états inertes et stationnaires, qui ne demandent qu'une attention vague et rêveuse, somme celui du ber-
ger. C'est, selon, moi, de cette disposition physiologique, placée dans les conditions qui la développent, qu'est sorti le merveilleux de tous les pays.
On s'imagine mal à propos que le cauchemar ne s'exerce que sur des fantaisies lugubres et repoussantes. Dans une imagination riche et animée, que nourrissent la libre circulation d'un sang pur et la vitalité robuste d'une belle organisation, il a des visions qui accablent la pensée de l'homme endormi par leurs enchantements, comme les autres par leurs épouvantes. Il sème des soleils dans le ciel; il bâtit pour approcher des villes plus hautes que la Jérusalem céleste; il dresse pour y atteindre des avenues resplendissantes aux degrés de feu, et il peuple leurs bords d'anges à la harpe divine, dont les inexprimables harmonies ne peuvent se comparer à rien de ce qui a été entendu sur la terre. Il prête au vieillard le vol de l'oiseau pour traverser les mers et les montagnes; et auprès de ces montagnes, les Alpes du monde connu disparoissent comme des grains de sable; et dans ces mers, nos océans se noient comme des gouttes d'eau. — Voilà tout le mythisme d'une religion, révélé depuis l'échelle de Jacob jusqu'au char d'Élie, et jusqu'aux miracles futurs de l'Apocalypse.
Pour opposer à ceci une théorie plus vraisemblable il faudroit d'abord établir que la perception, éteinte par le réveil, ne peut ni se prolonger, ni se propager dans la pâle et froide atmosphère du monde réel. C'est la véritable place de la question.
Eh bien\ cela seroit démontré dans l'état de rationalisme étroit et positif auquel le long désenchantement de la vie sociale nous a réduits, que cet argument ne vaudroit rien contre l'impression toute naïve des premières sociétés, qui ont toujours regardé le sommeil comme une modification privilégiée de la vie intelligente; et d'où procède le merveilleux, je vous prie, si ce n'est de la créance des premières sociétés?
La Bible, qui est le seul livre qu'on soit tenu de croire vrai, n'appuie ses plus précieuses traditions que sur les révélations du sommeil. Adam lui-même dormoltd'un sommeil envoyé de Dieu, quand Dieu lui donna une femme.
Numa, Socrate et Brutus, qui sont les plus hauts types des vertus antiques, ces deux-ci surtout qui n'ont jamais eu besoin de tromper les peuples, parce qu'ils n'étoient ni législateurs ni rois, ont rapporté toute leur sagesse instinctive aux inspirations du sommeil. Marc- Aurèle, qui date d'hier dans l'histoire philosophique de la société, Marc-Aurèle témoigne qu'il a dû trois fois à ses songes le salut de sa vie, et le salut de Marc-Aurèle étoit celui du genre humain'.
Si la perception du sommeil s'est prolongée à ce point dans les intelligences les plus puissantes d'un âge intermédiaire, quelle immense sympathie ne dut-elle pas émouvoir au berceau du monde, sous la tente du patriarche révéré, qui racontoit, en se levant de sa natte, les merveilles de la création et les grandes œuvres de Dieu, comme elles lui avoient été montrées dans le mystère du sommeil !
« On ponrroit faire an livre et an trè»-gro» livre ponr raconter l'influence dfc* rêves sur l'histoire des peuples aux divers âges de l'humanité. Parmi les écrivain» de l'antiquité, Plutarque est peut-être celui qui a donné le plus de place et le plus d'Importance aux visions du sommeil ; ce qu'il en raconte à l'occasion du siège de Tyr, par Alexandre, mérite, entre autres, d'être indiqué. Suivant Plutarque, Alexandre, au moment où il venait d'investir cette ville célèbre, vit en songe Hercule qui lui tendoit les mains du haut des murailles, et l'invitoit à les franchir. Les Tyriens, de leur côté, entendirent en songe Apollon qui les informoit qu'il alloit quitter leur ville pour se rendre dans le camp d'Alexandre. Effrayés de cette désertion, ils enchaînèrent la statue du dieu pour l'empêcher de passer aux ennemis. Ce qu'il y a de remarquable dans l'histoire des mira**es du sommeil, c'est qu'on retrouve au moyen âge, et sous l'impression de la^ nsée chrétienne, des faits identique» à cent qui se rencontrent dans le paganisme. Le mot d'Homère : E'x ài<k &»af Un, Tout songe vient de Jupiter, est un de ces mots immortels qui restent vraisà travers la mobilité des âges. Ainsi Olympias, la mère d'Alexandre, rêva, lorsqu'elle devint grosse du héros, que la foudre était tombée dans son sein. Hécube, prè» de donner le jour à Pari», rêve d'un flambeau ardent qui doit
Aujourd'hui même, la perception du sommeil vibre encore assez longtemps dans les facultés de l'homme éveillé pour que nous puissions comprendre sans effort comment elle a dû se prolonger autrefois dans l'homme primitif, qui n'étoit pas éclairé du flambeau des sciences et qui vivoit presque entièrement par son imagination. Il n'y a pas longtemps qu'un des philosophes les plus ingénieux et les plus profonds de notre époque me racontoit, à ce sujet, qu'ayant rêvé plusieurs nuits de suite , dans sa jeunesse , qu'il avoit acquis la merveilleuse propriété de se soutenir et de se mouvoir dans l'air, il ne put jamais se désabuser de cette impression sans en faire l'essai au passage d'un ruisseau ou d'un fossé. A la place du savant qui a studieusement approfondi les secrets de l'intelligence, et qui subit toutefois cette préoccupation avec tant d'abandon, placez le pasteur des solitudes qui ne juge de la réalité des choses que par des sensations également frappantes dont il n'a jamais fait le départ, et qui a cependant remarqué en lui deux existences diverses, dont l'une s'écoule en faits matériels, sans poésie et sans grandeur; dont l'autre est
enflammer Troie. La mère de saint Dc-iiinique, à son tour, — et nous sommes loin d'Alexandre, — rêve qu'elle est enceinte d'un chien qui lance des flammes par la gueule. Les hagiograpbes interprètent le songe en disant que les aboiements du chien représentent la prédication du saint, et la flamme l'ardeur de son zèle. Dam le monde antique, comme dans le monde moderne, le merveilleux déborde sam cesse sur l'histoire. La naissance des grands hommes ou la mort des grands saints est annoncée par des songes. L'explication des songes, à Athènes comme à Paris, est une profession lucrative, et le neveu de Lysiuiaque, au quatrième siècle avant notre ère, amasse, en révélant leurs mystères, une fortune considérable, comme mademoiselle Lei"umand au dix-neuvième siècle. C'est toute une science, Voiuirocrilie. Elle a ses inities et ses livres. Le plus ancien de ces livres est celui 4'Artemiaor, qui ri>oit sous Antouinle Pieux. Pour le» personnes qui seraient turieuses d'étudier la fantastique histoire de ces hallucinations, nous indiquerons au tome XXXVUI des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, nu satant travail intitulé : Mémoire sur la superstition des peuples à l'égard des tonyes. C'est en quelque sorte le complément erudit de l'intéressante fantaisie de Nodier. (Acte de l'éditeur.)
emportée hors du monde positif dans des extases sublimes. Il en conclura nécessairement qu'il contient deux êtres infiniment disproportionnés l'un à l'autre , doiH les attributions sont séparées par le réveil. 11 s'élancera de cette seule idée à la théorie de l'âme ; il pénétrera, sur la foi de ce guide que le sommeil lui donne, dans les régions les plus reculées du monde spirituel ; et, s'il a de l'enthousiasme et du génie , vous aurez un prophète et peut-être un dieu.
Comme il n'y a rien de plus diitlcile et de plus périlleux à dire que ce qui n'a jamais été dit, je n'affirme pas, sans trembler, ce que je crois fermement : c'est que toutes les religions, à l'exception de celle dont la vérité ne peut pas être mise en doute, nous ont été enseignées par le sommeil.
Les narrateurs des choses insolites et merveilleuses ont conservé à la postérité le nom de certains hommes qui n'avoient jamais rêvé. N'est-il pas remarquable que ces hommes fussent des athées , et que cette liste qui finit à Lalande commence à Protagoras?
Nous redescendrons de ce principe à des applications qui ne sont pas moins nouvelles ; mais ici, tous les éléments de la discussion deviendront assez sensibles pour la faire sortir de la catégorie des propositions vraies ou vraisemblables, qui n'ont pas eu le bonheur d'obtenir l'approbation de l'école ou le sauf-conduit des académies. C'est ce que l'on appelle en France des paradoxes.
Ls somnambulisme naturel, la somniloquie spontanée sont des phénomènes du sommeil, aussi incontestés que le cauchemar. Personne n'a jamais douté qu'il y eût des hommes qui pouvoient parler leur pensée en dormant, qui po'woient en dormant l'exécuter, et qui en venoient à bout, grâce à l'élut de puissance où le sommeil fait parvenir quelquefois les organisations les plus communes, par des moyens qui auroient échappé à la méditation du philosophe, et avec une facilité qui auroit déjoué la
subtilité des adroits ou effraya l'audace des téméraires. La mémoire des hommes et leurs livres sont pleins de semblables histoires.
Je ne crois pas qu'on puisse avancer qu'aucun de ces phénomènes , le somnambulisme , la sornniloquie , le cauchemar, exclut bs autres; et, comme ils sont, au contraire, essentiellement congénères, il n'y aura rien de surprenant à les trouver réunis dans le même individu. Cette accumulation de facultés excentriques se sera rencontrée plus souvent dans les circonstances que j'ai supposées, c'est-à-dire dans un état de la société où l'homme ne touche aux formes générales de la civilisation que par un très-petit nombre de points , et où l'âme, qu'un commencement d'éducation lui a révélée, n'a de développement qu'en elle, et d'exercice que sur elle-même.
Le célibataire isolé du monde entier, dont toute la pensée monte, descend, et remonte sans cesse, du troupeau de ses brebis au troupeau innombrable de ses étoiles ,
La vieille femme inutile et repoussée, qui ne soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans les bois des racines insipides pour se nourrir, et des branches sèches pour se préserver du froid de l'hiver,
La jeune fille amoureuse et souffrante, qui n'a pas trouvé une âme d'homme pour comprendre une âme de jeune fille...
Vous verrez que ceux-là sont plus sujets que les autres à ces aberrations contemplatives que le sommeil élabore, transforme en réalités hyperboliques, et au milieu desquelles il jette son patient comme un acteur à mille faces et à mille voix, pour se jouer à lui seul , et sans le savoir, un drame extraordinaire qui laisse bien loin derrière lui tous les caprices de l'imagination et du génie !
Le voilà, cet être ignorant* crédule, impressionnable,
§06 «flNTES DE LA VEILLÉE.
pensif, îe voilà qui marche et qui agit, parce qu'il est somnambule ; qui parle, qui gémit, et qui pleure, et qui crie, parce qu'il est somniloque; et qui voit des choses inconnues du reste de ses semblables, marchants et parlants, parce qu'il a le cauchemar. Le voilà qui se réveille aux fraw/ieurs d'une rosée pénétrante, aux premiers rayons du soleil qui perce le brouillard, à deux lieues de l'endroit où il s'est couché pour dormir; c'est, si vous voulez , dans une clairière de bois que pressent entre leurs rameaux trois grands arbres souvent frappés de la foudre , et qui balancent encore les ossements sonores de quelques malfaiteurs. — Au moment où il ouvre les yeux, la perception qui s'enfuit laisse retentir à son oreille quelques rires épouvantables ; un sillon de flamme ou de fumée, qui ne s'efface que peu à peu, marque à sa vue effrayée la trace du char du démon ; l'herbe foulée en rond autour de lui conserve l'empreinte de ses dansfs nocturnes. Où voulez-vous qu'il ait passé cette nuit de terreur, si ce n'est au sabbat? On le surprend, la figure renversée, les dents claquetantes, les membres transis de froid et moulus de courbature ; on le traîne devant le juge, on l'interroge : il vient du sabbat ; il y a vu ses voisins, ses parents, ses amis, s'il en a ; le diable y assistoit en personne, sous la forme d'un bouc, mais d'un bouc géant aux yeux de feu , dont les cornes rayonnent d'éclairs, et qui parle une langue humaine, parce que c'est ainsi que sont faits les animaux du cauchemar. Le tribunal prononce ; la flamme consume l'infortuné qui a confessé son crime sans le comprendre, et on jette ses cendres au vent. Vous avez vu les phénomènes du sommeil vous ouvrir le ciel ; maintenant ils vous ouvrent /'enfer. Si vous convenez que l'histoire de la sorcellerie est là dedans , vous n'êtes pas loin de penser avec moi que celle des religions y est aussi.
Quel homme accoutumé aux hideuses visites du eauchemar ne comprendra pas du premieï aspect, que
toutes les idoles de la Chine et de l'Inde ont été rêvées?
Souvent le pasteur, préoccupé de la crainte des loups, rêvera qu'il devient loup à son tour, et le somàieil lui appropriera ces instincts sanglants si funestes à ses troupeaux. Il a faim de chairs palpitantes, il a soif de sang, il se traîne à quatre pattes autour de l'étable, en poussant cette espèce de hurlement sauvage qui est propre au cauchemar, et qui rappelle si horriblement celui des hyènes affamées. Et si quelque funeste hasard lui fait rencontrer un pauvre animal égaré, trop jeune encore pour s'enfuir, vous le trouverez peut-être les mains liées dans sa toison, et menaçant déjà d'une dent innocente le plus cher de ses agneaux. — Ne dites pas que le loup-garou n'existe pas. La lycanthropie est un des phénomèi.«« du sommeil ; et celte horrible perception, plus sujette à se prolonger que le grand nombre des illusions ordinaires du cauchemar, a passé dans la vie positive «ous le nom d'une maladie connue de vos médecins. Je ne sais toutefois s'ils en ont reconnu l'origine, car je n'ai jamais lu un livre de médecine moderne; mais je regretterois que cela ne fût point, parce qu'il me semble que cette théorie, approfondie par un philosophe, ne seroit pas inutile au traitement et à la curât ion de la plupart des monomanies, qui ne sont probablement que la perception prolongée d'une sensation acquise dans cette vie fantastique dont se compose la moitié de la nôtre, la vie de l'homme endormi.
Que si, par hasard, le monomane rentroit, en s'endormant, dans les réalités de sa vie matérielle, comme je ne suis pas éloigné de le croire, car toutes nos fonctions tendent perpétuellement à s'équilibrer, il seroit, relativement à l'exercice de sa pensée, aussi raisonnable que le médecin qui le soigne, si celui-ci rêve toutes les nuits. Ce qui me confirmeroit dans cette idée, c'est que je n'ai jamais vu de monomane éveillé subitement dont la première impression ne fût parfaitement lucide.
Sa perception s'obscurcit en s'étendant, comme la nôtre s'éclaircit. — Qui sondera jamais, grand Dieu! ces mystères impénétrables de l'âme, dont la profondeur donne le vertige à la raison la plus assurée?
Ii y a vingt-quatre ans que je voyageois en Bavière avec un jeune peintre italien dont j'avois fait la rencontre à Munich. Sa société convenoit à mon caractère et à mon imagination de ce temps-là, parce qu'il se trouvait une douloureuse conformité entre nos sentiments et nos infortunes. Il avoit perdu quelque temps auparavant une femme qu'il aimoit, et les circonstances de cet événement, qu'il m'a souvent racontées, étoient de nature à lui laisser une impression ineffaçable. Cette ieune fille qui s'étoit obstinée à le suivre dans les misères d'une cruelle proscription, et à lui déguiser l'altération de ses forces, finit par céder, dans une des haltes de leurs nuits vagabondes, à l'excès d'une fatigue parvenue à ce point où elle n'aspire qu'au repos de la mort. Le pain leur manquoit depuis deux jours, quand ils découvrirent un trou de roche où se cacher. Elle se jeta sur son cœur quand ils furent assis, et il sembla qu'elle lui disoit : « Mange-moi si tu as faim. » — Mais il avoit perdu connoissance; et quand il lui revint assez de forces pour la presser dans ses bras, il trouva qu'elle étoit morte. Alors il se leva, la chargea sur ses épaules, et la porta jusqu'au cimetière du premier village, où il lui creusa une fosse qu'il couvrit de terre et d'herbes, et sur laquelle il planta une croix composée de son bâton, qu'il avoit traversé de son épée. Après cela, il ne fut pas difficile à prendre, car *.l ne bougeoit plus. — Quelqu'un de ces événements s» communs alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'étoit iini.
Mon compagnon de voyage, qui ne conservoit à vingtdeux ans que les linéaments d'une belle et noble figure, étoit d'une extrême maigreur, peut-être parce qu'il mangeoit à peine pour se soutenir. Il étoit pâle, et, sous
son épidémie an peu basané, la pâleur de l'Italien est livide. L'activité de sa vie morale sembloit s'être réfugiée tout entière dans deux yeux d'un bleu transparent et bizarre, qui scintilloient avec une puissance inexprimable entre deux paupières rouges, dont les lawnes avoient, selon toute apparence, dévoré les cils, car ses sourcils éloient d'ailleurs très-beaux.
Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre que nous étions sujets au cauchemar, nous avions pris l'habitude de coueber dans deux chambres voisines, pour pouvoir nous éveiller réciproquement, au bruit d'un de ces cris lamentables qui tiennent plus, comme je le disois tout à l'heure, de la bête fauve que de l'homme. Seulement il avoit toujours exigé que je fermasse la porte de mon côté, et j'attribuois celte précaution à 1 habitude inquiète et soupçonneuse d'un malheureux qui a été longtemps menacé dans sa liberté, et qui jouit depuis peu du bonheur de se remettre à la garde d'un ami. Un soir, nous n'eûmes qu'une chambre et qu'un lit pour deux. L'hôtellerie étoit pleine. Il reçut cette nouvelle d'un front plus soucieux que de coutume; et quand nous fûmes dans le galetas qui nous étoit assigné, il divisa les matelas de manière à en faire deux lits , délicatesse dont je me serois peut-être avisé , et qui ne me choqua point. Ensuite il s'élança sur le sien, et, me jetant un paquet de cordes dont il s'étoit muni : — Viens me lier les pieds et les mains, me dit-il avec l'expression d'un désespoir amer, ou brûle-moi la cervelle.
Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman fantastique ; je ne rapporterai pas ma réponse et les détails d'un entretien de cette nature : on les devinera.
— L'infortunée qui m'a dit de la manger pour soutenir ma vie , s'écria-t-il en se renversant avec horreur et en couvrant ses yeux de ses mains... ; il n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne la dévore dans mes songes...; pas une nuit où les accès de mon exécrable
somnambulisme ne me fassent chercher l'endroit où je Pai laissée, quand le démon qui me tourmente ne me livre pas son cadavre ! Juge maintenant si tu peux coucher près de moi, près d'un vampire!...
Il seroit plus cruel encore pour moi que pour le lecteur d'arrêter son attention sur ce récit. Ce que je puis faire, c'est d'attester sur l'honneur que tout ce qu'il a d'essentiei est exactement vrai ; qu'il n'y a pas même ici cette broderie du prosateur, qui accroît les dimensions de l'idée en la couvrant de paroles , et que , si j'y ai modifié quelque chose, ce n'est pas ce qui contrarie une vaine hypothèse, abandonnée, comme elle le mérite, aux amateurs d'hypothèses , mais ce qui en aggraveroit l'affreuse réalité par des détails que la plume ne peut écrire.
Cinq ans plus tard, j'abordois aux frontières des Morlaques, avec un ardent désir de connoître ce peuple si curieux et si spécial, que ma destinée, toujours opposée, ne m'a pas permis de voir comme je l'aurois voulu. Je n'avois jamais raconté mon anecdote , parce que je la regardois comme une anomalie effrayante, et peut-être unique, dans la bizarre histoire de l'intelligence humaine. Quand j'eus passé les frontières de la Croatie , je m'étonnai d'apprendre que cette prétendue anomalie étoit, sur toute la face d'une grande province, une maladie endémique.
11 n'y a guère de hameaux des Morlaques où l'on ne compte plusieurs vukodlacks, et il y en a certains où le vukodlack se retrouve dans presque toutes les familles, comme le saint ou le crétin des vallées alpines. Ici, la maladie n'est pas compliquée par une infirmité dégradante qui altère le principe même de la raison dans ses facultés les plus vulgaires. Le vukodlack éveillé subit toute l'horreur de sa perception ; il la redoute et la déteste, comme mon peintre italien; il se débat contre elle avec fureur; il recourt, pour <y soustraire , aux
remèdes de la médecine , aux prières de la religion, à la section d'un muscle, à l'amputation d'une jambe, au suicide quelquefois ; il exige qu'à sa mort ses enfants traversent *t*\ cœur d'un pieu et le clouent à la pianche du cercuei' , pour affranchir son cadavre, dai.s le sommeil de la mort, de l'instinct criminel du sommeil de l'homme vivant. Le vukodlack est d'ailleurs un homme de bien, souvent l'exemple et le conseil de sa tribu, souvent son juge ou son poêle. À travers la sombre tristesse que lui impose la perception de souvenir et de pressentiment de sa vie nocturne, vous devinez une âme tendre, hospitalière, généreuse, qui ne demande qu'à aimer. 11 faut que le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un sceau de plomb sur les paupières du pauvre vukodlack, pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice qui dort au berceau d'un nouveau-né ; car le vukodlack est vampire, et les efforts de la science et les cérémonies de l'église ne peuvent rien à son mal. La mort ne l'en guérit point, tant qu'il a conservé dans le cercueil quelque symptôme de la vie ; et comme sa conscience , torturée par l'illusion d'un crime involontaire, se repose alors pour la première fois, il n'est pas surprenant qu'on l'ait trouvé souvent frais et riant sous la tombe : l'infortuné n'avoit jamais dormi sans rêver !
Presque toujours cette aberration mentale se borne à l'illusion intuitive du malheureux qui l'éprouve. Elle a pu aussi s'accomplir dans toutes ses circonstances, car il ne falloit pour cela que le concours du cauchemar et du somnambulisme. Là commence le domaine de la philosophie médicale, qui n'a pas remarqué deux laits bien essentiels que je regarde comme certains : — Le premier, c'est que la perception d'un acte extraordinaire, qui n'est pas familier à notre nature, se convertit facilement en rêves ; — le second, c'est que la perception d'un lève souvent répété se converti facilement en actes,
surtout quand elle agit sur un être débile et irritable.
Ainsi les monomanies que j'ai observées aflectent ordinairement les femmes, et les femmes dont elles s'emparent sont, pour la plupart, frappées d'avance d'une extrême Jélibitation intellectuelle ; il ne faudroit pas leur demander en justice comment elles ont vécu, mais comment ~lles ont dormi , car le secret de leur crime est bien moins le secret de leur vie positive que celui de leur sommeil. C'est que la perception, je le répète, se prolonge surtout dans l'isolement , et que l'hébélation se fait une espèce de solitude où cette perception se développe sans obstacles, et finit par absorber toutes les facultés de la pensée. En veut-on une preuve singulière et sans réplique? Nos annales judiciaires n'ont heureusement fourni que deux exemples du crime incompréhensible d'anthropophagie, celui de Ferrage et celui de Léger : ces deux monstres étoient stupides et solitaires.
Les savants qui savent les langues n'ignorent pas que les anciens n'avoient qu'un mot pour désigner le solitaire et Yidiot.
En supposant établi ce prolongement indéfini des perceptions du sommeil qui fait le monomane, et je n'ai pas ici assez de place pour élaborer cette idée de manière à la porter au dernier degré d'évidence, j'arriverois à une autre théorie qui ne me paroît pas moins démontrée, celle de la propagation de ces perceptions de la vie nocturne entre les auditeurs ou les témoins qui ont quelque disposition à se les rendre propres. Celle-ci expliqueroit l'endémie du vampirisme des Hongrois et des Moi-laques, et de quelques autres aberrations de cette nature qui se reproduisent infailliblement partout où elles ont éclaté, mais avec une intensité relative, suivant les conditions infiniment modifiables du temps, du lieu, de l'âge, du sexe et de l'éducation des sujets. Le somaambulisme, la somniloquie, le cauchemar surtout,
sont contagieux. Les enfants, les femmes, les malades, rêvent plus volontiers les impressions d'un rêve qui leur a été raconté que les impressions les plus vives de la vie réelle , parce au'il y a une sympathie plus énergique entre \ps sensations de l'homme endormi qu'entre let sensations de l'homme éveillé, et je n'ai pas besoin d'en dire la raison aux physiologistes. Dans notre France , et dans tous les pays où j'ai pénétré par les voyages ou par l'étude, j'ai entendu dire par le peuple que la communication du rêve à jeun, c'est-à-dire tant que la perception du rêve a pu se prolonger dans l'homme éveillé, devenoit funeste à lui ou aux autres. L'idée de l'extensibilité contagieuse de la perception du sommeil n'est donc pas précisément nouvelle, puisqu'elle est vieille comme le monde. C'est une superstition sans doute, et j'en suis persuadé ; mais oserois-je vous demander quelle vérité locale n'est pas une superstition, et quelle superstition universelle n'-es* po* *Mje vérité?
Je n'ai pas la prétention iVa rien apprendre à personne; maison m'expliqueroit difficilement, à moi, la propagation d'une monomanie qui n'auroit pas eu le sommeil pour intermédiaire. Tous ceux qui visitoient l'antre de Trophonius en sortoient mélancoliques ou fous, quand ils y avoient dormi.
Je descends de ces hauteurs, où la société royale de médecine ne me pardonneroit pas de m'être élevé, si le bruit de mon existence pouvoit parvenir jusqu'à elle, et je retourne à mes histoires. En voici une que Fortis racontoit dans son Voyage en Dalmatie, une dizaine d'années avant ma naissance, et que je retrouvai, quarante ans plus tard, assez ditïérenlc de la sienne en quelques points de détails, pour que je dusse imaginer qu'elle s'étoit reproduite plus d'une fois. — Le.3 sorcières ou les vjeslize du pays, plus raffinées que les vukodlacks dans leurs abominables festins, cherchent à se repaître du cœur des jeunes gens qui commencent à aimer, et à
le manger rôti sur une braise ardente. Un fiancé de vingt ans qu'elles entouroient de leurs embûches, et qui s'étoit souvent réveillé à propos, au moment où elles commençoient à sonder sa poitrine du vegard et de la main, s'avisa5 pour leur échapper, d'assister son sommeil de la compagnie d'un vieux prêtre, qui n'a^oit jamais entendu parler de ces redoutables mystères, et qui ne pensoit pas que Dieu permît de semblables forfaits aux ennemis de l'homme. Celui-ci s'endormit donc paisible, après quelques exorcismes dans la chambre du malade qu'il avoit mission de défendre contre le démon; mais le sommeil étoit à peine descendu sur ses paupières qu'il crut voir les ujèstize planer sur l'oreiller de son ami, s'ébattre et s'accroupir autour de lui avec un rire féroce, fouiller dans son sein déchiré, en arracher leur proie et la dévorer avec avidité, après s'être disputé ses lambeaux sur des réchauds flamboyants. Pour lui, des liens impossibles à rompre le retenoient immobile sur sa couche, et il s'eflbrçoit en vain de pousser des cris d'horreur qui expiroient sur ses lèvres, pendant que les sorcières continuoient à le fasciner d'un œil affreux, en essuyant de leurs cheveux blancs leurs bouches toutes sanglantes. Lorsqu'il s'éveilla, il n'aperçut plus que son compagnon, qui descendit du lit en chancelant, essaya quelques pas mal assurés, et vint tomber froid, pâle et mort à ses pieds, parce qu'il n'avoit plus de cœur. Ces deux hommes avoient fait le même rêve, à la suite d'une perception prolongée dans leurs entretiens, et ce qui tuoit l'un, l'autre l'avoit vu. Voilà ce qui en est de notre raison abandonnée aux idées du sommeil
11 n'y a personne en lisant cela, si on le lit, et après f avoir vérifié aux pages <i4 et 65 du Voyage de Fortis, dans l'édition italienne, qui ne se rappelle que la même histoire fait le sujet du premier livre d'Apulée, qui n'étoit probablement connu ni du pauvre Morlaque, ni du
vieux prêtre. Ce n'est pas tout : cette histoire d'Apulée, qui ressemble à certaines histoires d'Homère, est rapportée duins Pline comme particulière aux peuples de la basse Mysie c* aux Esclavons, dont je parle ; et Pline s'appuie, à son sujet, du témoignage d'Irigone. Le fameux voyageur Pietro délia Valle l'a retrouvée aux frontières orientales de la Perse ; elle a fait le tour du globe et des siècles.
L'impression de cette vie de l'homme que le sommeil usurpe sur sa vie positive, comme pour lui révéler une autre existence et d'autres facultés, est donc essentiellement susceptible de se prolonger sur elle-même et de se propager dans les autres ; et comme la vie du sommeil est bien plus solennelle que l'autre, c'est celle-là dont l'influence a dû prédominer d'abord sur toutes les organisations d'un certain ordre; c'est celle-là qui a dû enfanter toutes les hautes pensées de la création sociale, initier les peuples aux seules idées qui les ont rendus imposants dsvant l'histoire. Sans l'action toutepuissante de cette force Imaginative, dont le sommeil est l'unique foyer, l'amour n'est que l'instinct d'une brute, et la liberté que la frénésie d'un sauvage. Sans elle, la civilisation des hommes ne peut soutenir de comparaison avec celle qui règle la sage police des castors et la prévoyante industrie des fourmis, parce qu'elle est privée de l'invariable instinct qui en maintient le mécanisme sublime. — Voyez ce que la réforme a fait du christianisme, en se rapprochant du principe positif! — Voyez ce ç»J3 2a philosophie du dix-huitième siècle a fait de la science de Pythagore et de Platon ! — Voyez ce que la poétique des pédants a fait de l'art divin d'Orphée, d'Homère et de David ! — Voyez ce que l'égoïsme économique et la statistique praticienne des modernes ont fait d^ la magnifique politique des anciens! —Voyez ce qu'ont gagné la morale et l'inteiligencu de l'espèce à ce monstrueux perfectionnement représent: 4if, qui a
tarifé la valeur individuelle du citoyen par sous et deniers, et qui feroit rougir de honte et d'indignation la plus vile des peuplades barbares! — Je ne voulois faire aucune application de ces idées à la politique, mais je ne peux me soustraire tout à fait aux inductions qui en sortent malgré moi.
Comme il y a deux puissances dans rhjmme, ou, si l'on peut s'exprimer ainsi, deux âmes qui régissent, comme l'homme, les peuples dont il est l'expression unitaire, et cela suivant l'état d'accroissement ou de décadence des facultés qui caractérisent l'individu ou l'espèce, il y a aussi deux sociétés, dont l'une appartient au principe imaginatif, et l'autre au principe matériel de la vie humaine. — La lutte de ces forces, presque égales à l'origine, mais qui se débordent tour à tour, est le secret éternel de toutes les révolutions, sous quelque aspect qu'elles se présentent.
L'alternative fréquente et convulsive de ces deux états est inévitable dans la vie des vieux peuples, et il faut la subir dans tous les sens quand le temps en est venu.
Les paysans de nos villages qui lisoient, il y a cent ans, la légende et les contes des fées, et qui y croyoient, lisent maintenant les gazettes et les proclamations, et ils y croient.
Ils étoient insensés, ils sont devenus sots : voilà le progrès.
Quel est le meilleur de ces deux états? Le décidera qui pourra.
Si j'osois en dire mon avis, comme l'homme ne peut échapper par une tangente inconnue à l'obligation d'accepter et de remplir les conditions de sa double nature, ils sont tous les deux impossibles dans une application exclusive.
Le meilleur, c'est celui qui tiendroit de l'un et de /autre, ainsi que l'homme, et tel à peu près quelechris-
tianisme nous l'avoit donné. Quand la possibilité d'une pareille combinaison n'existera plus, tout sera dit.
Dans un pays où le principe imaginatif deviendroit absolu, il n'y auroit point de civilisation positive, et la civilisation ne peut se passer de son élément positif. ^ Dans un pays où le principe positif entrepr?nil de s'asseoir exclusivement au-dessus de toutes les opinions, et même au-dessus de toutes les erreurs — s'il est une opinion au monde qui ne soit pas une erreur—, il n'y a plus qu'un parti à prendre, c'est de se dépouiller du nom d'homme, et de gagner les forêts avec un éclat de rire universel; car une semblable société ne mérite pas un autre adieu
Il s'en falloit de beaucoup, en 1561 , que la roule de Bergerac à Périgueux fût aussi belle qu'aujourd'hui. La grande forêt de châtaigniers qui en occupe encore une partie étoit bien plus étendue et les chemins bien plus étroits; et dans l'endroit où elle est comme suspendue sur une gorge profonde qu'on appeloit alors la Combe du reclus, la pente de la montagne qui aboutissoit à cette vallée étoit si âpre et si périlleuse que les plus hardis osoient à peine s'y hasarder en plein jour. Le 1" novembre de cette année-là, propre jour de la Toussaint, elle auroit pu passer, à huit heures du soir, pour tout à fait impraticable, tant la rigueur prématurée de la saison ajoutoit de dangers à ses difficultés naturelles. Le ciel , obscurci dès le matin par une bruine rude et sifflante, mêlée de neige et de grêlons, ne se distinguoit en rien, depuis le coucher du soleil, des horizons les plus sombres ; et comme il se confondait par ses ténèbres avec les ténèbres de la terre, les bruits de la terre se
1 Combe est un mot très-françois qui signifie une vallée étroite et courte, treusée entre deux montagnes, et où l'industrie des hommes est parvenue a introduire quelque culture. Il n'y a pas un village dans tout le royaume où cette expression ne soit parfaitement intelligible ; mais on l'a omise dans le Dictionnaire, parce qu'il n'y a point de combe aux Tuileries, aux Champs-Elysées et aa laxembourj. [Xote de IS'odier.}
mêloient aussi avec les siens d'une manière horrible, qui faisoit dresser les cheveux sur le front des voyageurs. L'ouragan, qui grossissoit de minute en minute, se traînoit en gémissements comme la voix d'un enfant qui pleure ou d'un vieillard blessé à mort qui appelle du secours ; et l'on ne savoit d'où provenoient le plus ces affreuses lamentations , des hauteurs de la nue ou des échos du précipice , car elles rouloient avec elle des plaintes parties des forêts , des mugissements venus des étables, l'aigre criaillement des feuilles sèches fouettées ^n tourbillons par le vent, et l'éclat des arbres morts que fracassoit la tempête; cela étoit épouvantable à entendre.
La combe noire et creuse dont je parlois tout à l'heure opposoit à ceci, sur un de ses points, un contraste frappant, une clarté fixe, mais large et flamboyante, qui s'épanouissoit d'en bas comme le panache d'un volcan ; et, de la porte ouverte à deux battants qui lui donnoit passage , montaient des bouffées de rires capables d'égayer le désespoir. C'est que c'étoit la lorge de Toussaint Oudard, le maréchal-ferrant, qui étoit parvenu à l'âge de quarante ans sans se connoître un seul ennemi , et qui solennisoit joyeusement l'anniversaire fie sa fête à la lueur de ses fourneaux et au milieu de ses ouvriers, étourdis par le plaisir et par le vin.
Ce n'est pas que Toussaint eût jamais violé la solennité des saints jours pour armer la sole d'un cheval ou pour ferrer une roue, à moins qu'il n'y fût i Dntraint par quelques accidents inopinés survenus à des étrangers en voyage, et alors il ne liroit aucun salaire de son labeur; mais sa forge ne cessoit d'ardre en aucun temps dans les fêtes les plus scrupuleusement fériées, parce qu'elle servoit de fanal, surtout pendant la mauvaise saison, aux pauvres passants égarés, qui y étoient toujours les bienvenus ; et quand on vouloit indiquer parmi les paysans de la combe la maison de Toussaint Oudard,
fils deTiphaine, on l'appeloit communément l'auberge de la Charité.
Toussaint entra tout à coup dans une grande cuisine contiguë à la forge, où quelques pièces de gibior et de boucherie achevoient de rôtir devant un feu clair et bien nourri qui auroit fait envie à la forge même, sous l'ample manteau d'une de ces cheminées du vieux temps que l'aisance sembloit avoir inventées pour l'hospitalité.
— Voilà qui va bien, dit-il en s'adressant gaiement à une vieille femme qui étoit assise sur un pliant à l'angle de la cheminée, et dont le visage grave et doux brilloit, vivement éclairé par une lampe de cuivre à trois becs, posée sur une console de plâtre historié, mais fort noircie par la fumée et par le temps ; il m'est avis que tous les petits sont couchés et que le joli troupeau des jeunes filles de la combe vous fait aussi bonne compagnie qu'à l'ordinaire pour la veillée qui commence. Dieu me garde de la laisser troubler par les éclats de mes garçons que le bruit de l'enclume a depuis longtemps assourdis, et qui ne sauroient s'entendre entre eux s'ils ne hurlent comme des loups. Je viens de les dépêcher dans ma chambre à coucher d'où leurs cris n'arriveront plus jusqu'à vous, et où vous aurez la bonté, ma mère, de nous envoyer le reste de ces béatilles par une de vos servantes, la plus mûre et la plus rechignée qu'il y ait, si faire se peut, et pour cause. Conservez cependant quelque bon lopin pour les pauvres diables que le mauvais temps pourroit nous amener; et quant à vos gentes amies, tâchez de les bien régaler à leur gré de châtaignes dorées sous la braise, en les arrosant largement de vin blanc doux, frais sorti de la cuvée, et qui mousse comme un charme. Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore... Je ne vous laisserois pas toutes ces peines, mère bien-aimée, continua Toussaint en essuyant une larme et en embrassant la vieille , si ma chère Scholastique vivait encore; mais Dieu a permis qu'il ne restât
que vous de more à mes enfants, et de providence visibU à leur père!
— Tout sera fait comme vous le désirez, mon dign^ Toussaint, dit la bonne Huberte, aussi émue que son fils du souvenir qu'avoient réveillé ses dernières paroles. Donnez-vous un peu de bon temps pour ce qui reste de votre fête, car les heures passent vite. Quand la cloche du moutier aura sonné les premières prières des morts, nous serons de loisir pour y penser. Égayez-vous donc bellement, et ne soyez pas en souci sur vos hôtes. En voici déjà deux, le ciel en soit loué, que nous nous efforçons de bien recevoir, et qui seront assez indulgents pour faire grâce à la petitesse de nos moyens, si notre accueil ne répond pas à notre bonne volonté.
— Que le Seigneur soit avec eux, reprit Toussaint en saluant les étrangers qu'il n'avoit pas remarqués jusquelà, et qu'ils se regardent chez nous comme dans leur propre famille! Faites-leur d'agréables histoires qui leur adoucissent l'ennui des heures, et ne ménagez pas les provisions, car dans la maison de l'ouvrier chaque jour amène son pain.
Ensuite il embrassa encore une fois sa mère, et il se retira.
Les deux hommes dont venoit de parler la vieille Huberte s'étoient levés un moment comme pour répondre à la politesse de Toussaint, et puis ils s'étoient rassis immobiles et en silence à l'autre bout du foyer.
Le premier avoit l'apparence d'un personnage de quelque distinction ; il portoit un juste-au-corps noir à aiguillettes, sur lequel se rabattoit une large fraise blanche à gros plis bien empesés et bien godronnés ; ses jambes étoient enveloppées jusqu'au-dessus du genou, ver? l'endroit où desamdoit sa cape de drap, d'une bonne paire de guêtres de cuir bouclées en dehors , et son chapeau rabattu étoit ombragé d'une plume flottante qui retomboit devant ses yeux Sa barbe pointue et grisonnante
n'annonçoit qu'une robuste vieillesse, et son altitude brave et discrète lui donnoit l'air d'un docteur.
L'autre, à en juger par sa petite taille , deveit être un enfant du commun; mais son accoutrement extraordinaire avait attiré d'abord l'attention d'Huberte et des jeunes filles de la combe, qui regrettoient de ne pas discerner ses traits à travers les touffes énormes ae cheveux roux dont sa figure étoit couverte presque tout entière; il étoit vêtu d'un haut-de-chausses et d'un pourpoint rouge cramoisi , extrêmement serrés , et le sommet de sa tête se cachoit seul sous une calotte de laine de même couleur, d'où s'échappoit en boucles crépues cette chevelure d'un blond ardent qui lui prêtoit une physionomie si étrange. Cette espèce de bonnet étoit fixé sous le men ton par une forte courroie, comme la muselière d'un chien hargneux.
— Vous nous excuserez d'autant mieux, messire, de mal nous acquitter de notre devoir, continua Huberte en reprenant son propos et en s' adressant au plus vieux des étrangers , que notre pays pauvre et peu fréquenté n'a pas souvent l'honneur d'être visité par des voyageurs tels que vous. Il faut que ce soit le hasard qui vous y ait conduits.
— Le hasard ou l'enfer, répondit l'homme noir d'une voix rauque, dont l'aigre son fit tressaillir les jeunes filles.
— Ceia s'est vu quelquefois, interrompit le nain en se renversant en arrière avec un éclat de rire étourdissant, mais de manière à ne laisser voir de son visage qu'une bouche immense, garnie de dents innombrables, pointues comme des aiguilles o\ blanches comme de l'ivoire.
Après quoi il rapprocha brusquement sa sellette des andièrs brûlants et déploya devant le brasier deux mains très-longues et très-décharnées, à travers lesquelles la flamme transparoit, comme si elles avoient été de corne.
L'homme noir fit peu d'attention pour lors à cette gausserie brutale.
— Mon damné de cheval , poursuivit-il , emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, ait mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pouvoit rien moins, reprit le méchant petit homme, en faveur de très-illustre et très-révérend seigneur maître Pancrace Chouquet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombe, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg, et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fat suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit , s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce ose-t-il se mêler à ma conversation pour m'attribuerdes noms et des titres que je n'ai peut-être point'/ Où m'avez-vous rencontré?
— Pardon, pardon, mon doux maitre, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m'instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en 'atin trèsexcellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge , sur le traité : De sera ISuminis vindicte. C'est belle et savante matière. Il est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos affaires, car on commençoit à vous
chauffer, derrière le tombeau des trois rois, une couchette plus ardente que ne l'est l'âtre de dame Huberte. L'histoire en est assez bouffonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie.
— Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens sur ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma dague! Il est surprenant, ajouta- 1- il en grondant, qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison !
— Je le prenois pour votre serviteur, ièpavtit madame Huberte, et je ne le connois pas autrement.
— Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres, ainsi que des petites fauvettes prises au nid.
— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tête entre les genoux de Maguelonne.
— Oh! les mièvres d'enfants! cria le voyageur à la calotte rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griffes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verrez qu'elles auront la malice de ne pas me reconnoitre en habit de dimanche? Regardez cependant s'il est changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans, Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car entre le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on dit, que la main.
En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour mettre sa face à découvert , et il montra, en riant à ébranler les murs, une figure assez hideuse, blême et jaunie, comme la cire d'une vieille torche, sillonnée d(
226 CONTES DE LA VBltLEE.
rides bizarres, et au front de laquelle brilloient deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde fit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne l'avoit jamais vu; mais un sentiment secret l'avertit qu'il n'étoit pas bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer !
— Ce pourroit bien être là, reprit Colas Papelin en riant toujours, et j'aurois lieu de m'étonner comme vous du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus?
— A la combe du Reclus ! dit Pancrace d'une voix tonnante... Ah ! ah! reprit-il se mordant le poing.
— Ah! ah! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unit à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde, nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un momrement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là, ce sera la mienne, s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vors ouïr con ter cela,'
— Je l'avois promis à mes filles, répondit la vieOe, et le récit n'en est pas long : Il faut donc vous dire que ce pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent
ans, y fonder un petit ermitage sur une des saillies du rocher qui borde le précipice. On dit que c'étoit un jeune et riche seigneur, et qu'il s'étoit rebuté de la cour par la crainte de n'y pouvoir faire son salut ; mais il ne se fit jamais connoitre que par le nom d'Odilon, sous lequel notre tiès-saint-père l'a béatifié, en attendant qu'on le canonise.
— Diable! dit Colas Papelin.
— Tant y a, continua Huberte, qu'on ne sauroit douter qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en moins de rien Utile la combe changea de face. Il fit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, bâtir un petit hospice, un presbytère, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles aux voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus1, parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.
— Cette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie
! On appeloit au moyen âge reclus ou enclus, reelusi, inclusi, les moinet qui, pour se livrer avec plus de détachement à la vie contemplative, s'enfermoient volontairement dans une cellule isolée, sans jamais en sortir. On ne pouvoit embrasser la vie de reclus qu'après avoir donné les preuves les plu» incontestables de sainteté, et il falloit, pour les séculiers, l'autorisation de l'évêque, pour les moines, l'autorisation de l'abS- La cellule des reclus étoit ordinairement murée, et on n'y réservoit qu'un guichet étroit pour passer auelquei provisions. On cite, en France, plusieurs moines qui restèrent enfermes pendant quarante ou cinquante ans, entre autres saint Léonien, qui vécut ainsi à Vienne en Dauphiné, et dont l'exemple fut suivi par une soijantair.,» d'ai-tret tertonaei, qui s'établirent autour de lui dans des cclhles particulie -es.
(Note de Vïîditewr.)
entendu sa pareille dans tous les pays de moincrie; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre 1ns croisées.^
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d'abandonner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration.
— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.
— Il y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénoùment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
Ije bienheureux Odilon, continua-t-elle en effet,
avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois par la dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n' avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtemps. ,
— Le nom de ce personnage est fort inutile a votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les
"^igts.
- Maître Pancrace Chouquet , répéta Colas Papelin,
d'une voix stridente, pense que le nom de ce personnage est inutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse ! Entendez-vous bien, ajouta-t-il en criant encore plus fort, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite, et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Chouquet, de messire Pancrace Chouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte?
— Le misérable veut me faire mourir! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint longtemps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'après en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation des enfants , le soulagement des voyageurs et la réparation les fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, \ l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous à nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa tête, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.
— Oh ! que cela est dignement pensé, brave femme 1 décria Colas Papelin en sanglotant ; la tète de ce bienfaisant vieillard, je l'aurois moi-même bénie, je le jure, si Dieu me l' avoit permis !... Qu'en dit mon maître, messire Pancrace Chouquet ?
Pancrace tordit sa barbe, s'agita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une nuit, Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'é-
toit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de la Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.
— Comment? dit Colas Papelin ; pensez-vous , ma bonne mère, qu'il y aura effectivement trente ans accomplis depuis ce jour ; trente ans à heure fixe, ni plus ni moins, quand sonneront les matines?
— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, répliqua Huberte, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphaine ce qui le décidoit à se lever de si bonne heure, pensant qu'il pouvoit être malade. — Remettez-vous, me répondit-il, et soyez sans crainte, bonne amie : c'est un mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et dont il faut que j'aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertissements du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé, je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelquesuns de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits!...
— Le pauvre reclus étoit mort ! reprit Colas. Maître, entendez-vous?...
— Il se mouroît quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver aucune apparence de vie aux yeux de son r,ieurtrier, il s'étoit trouvé assez de forces un momenl après pour se traîner au dehors de sa cellule, pendant que le misérable cherchoit inutilement, les prétendus trésors qu'il venoit de payer de
son amc
— Et son meurtrier , c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses prières sous le masque de k dévotion! Maître, entendez» vous?...
Pancrace ne répondit que par une espèce de râle sourd qui ressembloit à un rugissement.
— C'étoit lui ! dit dame Huberte. Cependant la grille ae la cellule s'éloit refermée sur les pas du bienheureux, par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphuine, dont le secret n'étoit pas connu de l'assassin.
— Le voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec son horrible rire ; quelques moments encore, et le juste sera tengé! Maître, entendez-vous?...
— Il n'en fut pas ainsi, poursuivit Huberte en hochant la tête : Tiphame et ses gens ne découvrirent personne dans la grotte; et comme il s'y étoit répandu tout à coup une odeur de bitume et de soufre, on pensa que l'étranger avoit contracté un pacte avec le démon pour échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se trouva véritable; car on apprit depuis qu'il avoit étudié à Metz ou à Strasbourg sous le méchant sorcier Cornélius, dont vous pouvez avoir entendu parler!...
— Oh ! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant à de nouveaux éclats de joie. Maître, entendez-vous?...
— J'entends, j'entends, riposta Pancrace Chouquet du ton d'un calme affecté, le langage des folles superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité !
Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de son voisin. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.
— Ce qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, c'est qu'il restoit dans la grotte un brimborion de cédule taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à l'homicide, comme il appert par la translation qu'en fit monseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit en lettres diaboliques.
— Ou les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin,
ou voilà le branle des matines. Mailre, entendez* vous?...
— L'assassin ne fut d'ailleurs jamais reconnu, acheva Huberte, quoiqu'il eût laissé pour signalement dans la main du bienheureux une épaisse poignée de cheveux chargés d'une peau sanglante, qui n'ont pas dû repousser.
— Respect à saint Odilon! dit Colas Papelin en se levant et en faisant voler d'un revers de son bras le chapeau empanaché du docteur.
Maître Pancrace Chouquet avoit un des côtés de h tête chauve et lisse comme si le feu y avoit passé.
Il mesura Colas d'un air menaçant, ramassa son chapeau et gagna la porte en regardant derrière lui pour savoir si le valet d'écurie le suivoit ; mais le petit homme s'amusoit à frapper les landiers tout rouges avec un fourgon de fer, pour en tirer des «étincelles qui jaillissoient jusqu'au comble obtus de la cheminée.
La porte se referma. Tout le groupe des femmes se tenoit silencieux et sans mouvement sous le poids d'une terreur inconnue, comme si elles avoient été pétrifiées. Colas Papelin s'en aperçut en éclatant de plus belle, et tira sa révérence en rebroussant ses cheveux confus avec la grâce coquette d'un homme du monde élevé dans les belles études et les manières élégantes.
— Adieu, respectable Huberte, et vous, bachelettes gentilles, dit-il en les quittant. Grâces vous soient ren ducs de l'hospitalité que nous avons reçue de vous; maii elle impose encore d'autres devoirs : je vais suivre ce galant homme dans sa route, de crainte qu'il ne s'égare.
Un instant après, on entendit rouler les gonds, et les fortes fermetures retentirent sur l'huis.
— Le diable est-il aussi parti? s'écria la blonde Julienne en élevant ses petits doigts palpitants vers la ciel.
LA COMBE DE i/HOMME MORT. 23â
— l^ diable! dit Anastasie en croisant les mains dans l'attitude de l'oraison; pensez-vous qu'il soit ainsi fait?...
— Il y a grande apparence, observa gravement madame Huberte, qui n'avoit cessé depuis longtemps de délier les grains du rosaire.
— Ne s'est-il pas nommé? reprit Julienne un peu rassurée; Colas Papelin et le diable, c'est la même chose.
— Ces deux noms sont exactement synonymes, ajouta d'un air posé demoiselle Ursule, qui étoit nièce et filleule du curé.
— Je l'avois soudainement reconnu, dit Cyprienne; je l'ai vu tant de fois attiser ainsi le feu, quand je m'endormois sur mon fuseau !
— Et moi, dit Maguelone, embrouiller malignement les poils de nos chèvres, quand je veillois dans l'élable!
— Ce doit être lui, observa tout à coup la petite Annette, la fille du meunier Robert, qui égare nos ânesses en sifflant dans le bois!
— lia bien voulu nous égarer aussi, répondit à basse voix sa sœur Catherine, et le malin au juste-au-corps rouge a fait plus d'un de ses tours au bord du ruisseau de la combe.
— Libéra nos, Domine! s'écria la vieille Huberte en tombant à deux genoux.
On pense bien que les jeunes filles suivirent aussitôt son exemple, et qu'elles ne se séparèrent pas à la cloche des matines sans avoir purifié la cuisine de dame Huberte par des prières, des fumigations de buis consacré, et des aspersions dVau bénite.
Le lendemain matin, comme les gens du hameau se rcndoî'nt à l'office au moutier qui en est séparé par quelques broussailles, Toussaint Oudard quitta tout à coup le bras de sa mère et s'arrêta au-devant de sa petite troupe, en l'avertissant d'un geste et d'un cri de ne pas
aller plus avant, car il vouloit lui épargner le hideux spectacle dont ses yeux venoient d'être frappés.
C'étoit un cadavre si horriblement lacéré, si déformé par les convulsions de l'agonie, si rapetissé, si racorni par l'action d'un feu céleste ou infernal, qu'il étoit difficile d'y leconnoître quelque chose d'humain; seulement on voyoit traîner à côté les lambeaux d'une cape noire et d'un chapeau à plume flottante.
Et c'est depuis ce temps que la Combe du Reclus a pris le nom de la Combe de l'homme mort.