LA FILLEULE DU SEIGNEUR
Il y a un an que mes recherches botaniques me conduisirent aux environs d'un petit village qui n'est pas éloigné de Loudup. Une femme d'une quarantaine d'années me rencontra sur la montagne, et s'imagina que je cueillois des simples. J'observai qu'elle avoit envie de me parler, et sans deviner ce qui pouvoit donner lieu à ce désir, j'entrepris moi-même la conversation. Elle me dit alors qu'elle étoit bien malheureuse, qu'elle avoit une jeune fille qui étoit sa seule consolation, qu'elle chérissoit plus qu'elle-même, et qu'elle étoit près de 1& perdre, car elle étoit malade et abandonnée des médecins. Ensuite de cela, elle me pria en pleurant de la visiter et de ne lui pas refuser mes secours. 11 auroit été inutile de m'en défendre ; et pourquoi d'ailleurs lui ravir le charme de ce moment d'espérance, dédommagement stérile, mais si doux, de plusieurs mois d'incertitude et de larmes?
1 Cette petite nouvelle a paru pour la première fois dans Le» Tristes, ou Mélanges tirés des tablettes d'un suicide, publiés par Ch. Nodier. Paris, Demou- Tille, t806, in-8. Elle est intitulée dans ce recueil: La nouvelle Werthérte. Ce titre, dans les réimpressions subséquentes, a été remplacé par eelai que noua sTons reproduit nous-mème : La Filleule dm Stigneur.
Je marchai derrière elle à travers les genêts fleuris et /es buissons de landiers, jusqu'à ce que noi»s eussions gagné le hameau. Enfin, elle me montra le seuil de la cabane, et j'entrai dans la chambre où sa fille reposoit sur un vieux lit de sangles, entre deux rideaux verts.
Elle étoit appuyée sur un de ses bras ; ses yeux étoient hagards, ses joues rouges et brûlantes, sa bouolu I Jetante et pâle. File paroissoit avoir seize à dix-sept ans au plus, mais ses traits avoient peu d'agrément; on y remarquoit seulement cette expression touchante et passionnée qui a le pouvoir de tout embellir.
— Suzanne, lui dit sa mère, voila un monsieur de grand savoir qui guérira sûrement ton mal.
Elle se tourna vers la muraille en souriant doucement.
— Suzanne, continuai-je en m'emparant de sa main, ne vous abandonnez pas à une défiance injuste; il y a aes remèdes pour tout.
Elle souleva sa tête, et me regarda fixement.
— En examinant quelque temps les caractères de votre maladie, je trouverai sans doute les moyens de vous soulager.
Elle sourit de nouveau et retira sa main de la mienne avec un léger effort.
Sa mère sortit.
Je ne sais quel trouble s'étoit emparé de moi. Je marchois à grands pas dans la chaumière, et mon imagination ne saisissoit que des pensées sans harmonie et sans ordre.
Cette jeune fille m'intéressoit.
Je revins près d'elle , et je m'assis. J'entendis uv soupir.
Je cherchai la main qui m'avoit quitté. La mienne étoit ardente; elle la pressa.
— Suzanne, m'écriai-je en l'appuyant sur son cœur, Suzanne, c'est là que tu souffres.