‹ Contes de M. le baron de BesenvalChapitre 1 sur 13 · Contes de M. le baron de Besenval · texte numérisé non relu

Contes de M. le baron de Besenval

J'aime les Mémoires de Beseuval; ou y trouve le français de 1770 et la cour de Louis XVI.

Stendhal.

A-T-IL une plus charmante page sur le baron de Besenval que celle que nous a laissée cet aimable Prince de Ligne qui fut assurément, quoique Belge d'origine et aussi quelque peu Autrichien de résidence^ le Français le plus spirituel et l'écrivain le plus

II Nocice sur la Vie

français de son temps? « Voici des souvenirs, dit-il , en parlant de ces mémoires, que j'aurais pu écrire, tant ils sont de ma connaissance, mais jamais d un style plus brillant. Il l'est autant que l'auteur, c'est tout dire ; on ne l'a jamais été plus que le baron de Besenval, à la guerre et à la Cour, où son amabilité Pavait porté par la société favorite de la reine. Nous fûmes tous étonnés qu'il voulût être aussi de celle du roi, c'est-à-dire des chasseurs, car il n'en avait pas d'autres. A soixante ans, il se fait présenter comme un jeune homme qui débute ; il met l habit gris de débutant en attendant l'habit bleu; il monte dans les carrosses, parce qu'il s'était fait faire quelques quartiers de noblesse, dont il n'avait pas besoin, en ayant tant dans l'âme ; et le voilà à la chasse, et par conséquent soupant dans les cabinets. Un Lieutenant général suisse, et grison de chevelure, qui s'était trouvé à la mort de Bernick, pouvait, en vérité, se dispenser de se trouver à la mort du cerf, quarante ans après. — - On voit qu'il aimait à se mêler de bien des choses ; tuais, dans le fond, il était comme tout le monde à la Cour, où l'on dit tour à tour du bien et du mal des ministres. Il s'annonce plus intrigant qu'il ne l'était. Il a porté la parole pour MAI. de Ségur et de Castries, et puis c est tout. Un peu morose pour lui et grognon, dans son intérieur, pour ses gens et

et 1 c s CR Li V r c s de B e s e n v a 1 . 1 1 f

les femmes qu'il avait ^ c'était l'homme le plus gai pour les autres et lun des plus aimables que j aie vus. — Baron ! quel mauvais ton ! lui disait-on quelquefois quand il prenait son air soldat aux gardes suisses. — // savait toujours pourquoi et comment ce qu'il disait dans ce genre-là n était que très piquant^ et ne faisait qu'étonner.

« Enfermé dans un cadre de très bon goût, sa mine franche et belle lui faisait risquer des insolences qui lui allaient à merveille ; il avait un excellent ton dans son mauvais ton et ses familiarités avaient l air d'une confiance ou d'une gaieté de bonhomie. Il racontait plaisamment et avait un style et des manières à lui. Pourquoi son éditeurne raconte-t-il pas qu'après avoir fait tuer presque toute sa division à Amembour g . renvoyé au camp avec le peu qui lui en restait, on le vit reparaître tout à coup à l'affaire? « Que faites-vous donc encore ici, baron, lui dit-on, vous avez fini? — Que diable voulez-vous? dit-il. c'est comme au bal de l'Opéra ; on s'y ennuie et Ton reste tant qu'on entend les violons. » Voilà précisément son cachet et le baron aux coups de fusil.

« Je SUIS fâché qu'on ait été dans ses écrits bien des noms et des aventures du baron, qui^ beauj insO" lent et aimable, comme je l ai dit. en a tant eu. J'en sais dix, et il m'en a raconté plus de vingt dont j?

IV NoticesurlaVie

ne me souviens plus. Si j'osais comme lui^ je ferais aussi bien des portraits, mais la peur de faire de la peine à toute cette cour-là m'en empêche.

« Le baron de Besenval raconte, sans le vouloir, deux ou trois grandes fautes qu'il fit et qui contribuèrent à la révolte de Paris, et puis, d'une manière ou forte, ou piquante ou gaie, sa prison. On le trouva encore aimable et brillant jusqu'à sa mort, qu'il annonce d'une manière si intéressante, qu'on ne peut s'empêcher de pleurer celui qui, pendant cinquante ans, a été l'honneur de l'armée et le charme de la société^, n

Ce portrait-anecdote, troussé, à la manière de Chamfort, par l'élégant portraitiste de Catherine le Grand, campe nettement au début de cette notice la silhouette élégante du spirituel et galant gentilhomme de plume et d'epée dont nous allons retracer la vie comme un avant-propos aux plus coquettes de ses œuvres.

Le baron de Besenval (Pierre-Victor), naquit à Soleure-sur-l' Aar , dans les premiers mois de Vannée 2/22. Sa famille patricienne était originaire de

I. Œavres du prince de Ligne, éd. i8(îo, t. III, Mélanges historiques, p. 329 et suiv.

ec les (Biuvrcs de Kesenval. v

Savoie et nous trouvons son nom orthographié Beuzcnwald et Bescnwald dans Bachaumont et autres écrits du temps. Sa inere^ la comtesse Bielinska^ était Polonaise et étroitement apparentée aux Lecjinski.

jfme jg Besenval assistait en 172^, trois ans après la naissance de son fils ^ au mariage de Louis XV et ce fut d'elle que Voltaire écrivit : « Tout le monde ici fait un peu sa cour à M"^'- de Besenval^ qui est un peu parente de la reine. Cette dame^ qui a de V esprit p reçoit avec beaucoup de modestie les marques de bassesse qu'on lui donne. Je la vis hier che^ M. le maréchal de Villars ; on lui demanda à quel degré elle était parente de la reine; elle répondit que les reines n'avaient point de parents, »

Cette patente d'esprit distribuée par Voltaire à la mère du baron de Besenval peut en un sens satisfaite les esprits préoccupés des questions d'hérédité morale. Venons au père. — Celui-ci resta ministre de France en Saxe de lyoj à tji^^ et il ne quitta ce poste que pour se rendre au nom de la France et sur la prière du maréchal d'Uxelles, président du conseil des affaires étrangères^ auprès de Charles XII , roi de Suède, pour lui proposer une intervention au milieu de ses désastres et l'amener à une réconciliation avec Pierre le Grand et à une ligue contre l'Angleterre.

VI Notice sur la Vie

On sait de quelle manière le cabinet anglais s'employa en cette circonstance et fit partir Marlborough pour faire échouer cette négociation. De retour en France^ Jean-Victor de Besenval mourut lieutenant général et colonel du régiment des gardes suisses ^. Si le proverbe : Tel père tel fils ^ est souvent en dé^ faut, il ment rarement au xviii* siècle dans la carrière de la robe ou del'épée. M. de Besenval fils était destiné de naissance à l'armée : à neuf ans ^ il fut admis en qualité de cadet dans le même régiment des gardes dont son père était encore colonel. Il n'y resta point longtemps inactif. Il fit la campagne de tj^S} ^'p^w après celle de z/^J,, montrant^ paraît-il. à cet âge où la puberté vient déclare^ une intrépidité de petit soldat merveilleux et un adorable esprit d'enfant de

I. Les affaires étrangères conservent des pièces relatives à la mission de M. de Besenval et témoignent de son activité et de ses utiles services. — Dans les Mémoires de Besenval. sous ce titre : Anecdote sur mon père, on remarque une lettre de M. de Rulhiere où l'on trouve la preuve que le projet qu'eut Charles XII d'aller détrôner le roi d'Angleterre, conception hardie dont on a fait faussement honneur au cardinal Alberoni et au baron de Goertz, est due à Jean- Victor de Besenval, père de notre écrivain. — Cette preuve consiste en une dépêche de Besenval au maréchal d'Uxelles, datée de Varsovie le 2(5 février 1716 et dont M. de Rulhiere a pris une copie sur l'original dans les recueils des affaires étrangères au titre Pologne (1" partie;.

et les (fliuvrcs de Besenval. vu

troupe que n'intimidaient ni le danger ni les horreurs de la bataille. Jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, il nous est difficile de percer l'obscurité qui enveloppe le jeune héros et ses juvéniles prouesses dans le champ de Mars et de Vénus. Pendant la guerre de Sept ans, nous le retrouvons aide de camp de M. le duc d'Orléans, avec le grade de brigadier , lançant toujours des saillies au fort du péril et se jetant en avant avec une crânerie insouciante qui charmait ses soldats. En 17 S^ y il commande, en qualité de maréchal de camp, un corps de troupes sur la Aleuse, et deux ans plus tard, il fut mis à la tête d'une partie de la petite armée du marquis de Castries ; il prit part à la belle opération sur fFesel et au chaud et brillant combat de Clostercamp, conduisant ses hommes avec cette même belle humeur, cette même verve française, ce même esprit d'attaque dont il avait déjà donné de si intrépides témoignages.

Besenval avait, au reste, tout ce qu'il faut pour réussir dans V armée; à sa bravoure naturelle, il joignait une franchise de relations, une manière de tout animer autour de lui, un art particulier d encourager ses inférieurs, un esprit, une grâce, une finesse extrême, tout un idéal de chevalier français qui devaient lui acquérir l'amitié dans tous les milieux où, il passait, soit au camp, soit à la ville, soit à la Cour. Ce

VIII Notice sur la Vie

fut luij quiy à l'assaut d'une redoute^ sous un feu terrible et nourri^ se mit à la tète de ses grenadiers et} campé à califourchon sur un des parapets de la forteresse^ criait à ses soldats avec une gaieté piquante : « Morbleu! camarades j cette situation-ci n'est pas commode ^ et s'il n'y avait quelques balles à y gagner y il faudrait déloger de céans. » Cette raillerie anima les plus timides et la redoute fut emportée.

En lyGi} le baron de Besenval servit sous les ordres du maréchal de Soubise comme commandant du régiment des gardes suisses. Il eut la douleur d'assister à la défaite de Fillinghausen et à la triste querelle de AI. de Soubise et du maréchal de Broglie qui fut exilé dans ses terres.

La paix signée j Besenval revint à Pans. Il se lia d'étroite amitié avec le duc de Choiseul qui se trouvait être colonel général des Suisses dont il était luimême lieutenant-colonel} et il obtint de ce supérieur d'être nommé inspecteur de ce régiment. Ce fut alors que le fougueux guerrier^ plus rassis, s'appliqua à apporter l'ordre^ la discipline et l'esprit de Justice dans ce corps helvétique^ dont la guerre avait singulièrement relâché la bonne tenue. Il fit des réformes considérables et arriva à une correction si grande dans les mouvements de ces troupes d'élite maintenues par lui sur un grand pied de •

et les Œuvres de Besenval. ix

sévérité y qu'il piqua d émulation les différentes armes de l'armée française. Ces services ne furent pas, hélas! appréciés à leur haute valeur et il eut à subir des vexations sans nombre du Conseil des deux cents dont il était membre^ dans la petite république soupçonneuse du pays qui lui avait donné le jour. Il serait long d'énumérer toutes les accusations, les amendes, les dénonciations et les jugements injustes qu il eut à subir. On trouvera dans le Spleen comme un écho de ses découragements et de sa morne tristesse à cette époque.

« Malgré son mérite réel comme officier général, écrit Sainte-Beuve ^, et quoique ensuite, en poussant de tout son crédit au ministère de la guerre M. de Ségur, il ait travaillé indirectement à remettre sur un meilleur pied l'armée française, Besenval n'était pas un de ces militaires ardents qui le sont corps et âme et avant toute chose. Brave, aimant son métier, embrassant avec ensemble et précision ce qui concernait son corps particulier de troupes, il n'avait pas cette avidité à s'instruire dans toutes les branches, qui dénote une nature de général ' proprement dit , l'homme destiné à de grands commandements. Son ambition n'était pas de ce côté, pas plus que du côté de

I. Causeries du lundi, t. XII, p. 408 et suivantes. (Feuilleton du lundi 5 janvier 1857.)

X Notice sur la Vie

la grande poli ci que. Epicurien par principes comme par goût ^ ami des Jouissances sociales, amateur même des arts^ des tableaux ^ des jardins^ il prisait trop les délices de la civilisation pour s'en passer volontiers. Il était loin de regretter ce temps de trouble et d' a gitation féodale ^ où les ambitions avaient toute carrière et où. les facultés énergiques luttaient à nu. Il se félicitait donc de vivre sous un régime gui avait mis fin à ce- qui-vive perpétuel depuis que tout était réglé par l'autorité d'un maître, t

0 M. de Besenvalj a dit le vicomte de Ségur^ héritier et premier éditeur de ses Mémoires, joignait à la taille la plus imposante une figure pleine de charme dans sa jeunesse et de dignité dans un âge avancé. Son organisation était forte et robuste, en même temps que fine et distinguée. Il avait les passions violentes et les premiers mouvements impétueux . De la hardiesse^ de l'intelligence^ de l'esprit, et même un asse^ bon esprit, de qualité ferme et asse\ judicieuse, tout cela se dépensa dans une vie de courtisan et dans un cercle d'intérêts frivoles. Il nous apprend par son exemple comment des hommes de vigueur entrent^ s'agitent et tournent dans des boudoirs. L'air du siècle l'avait touché et amolli de bonne heure^ l'avait gâté; il en avait contracté les vices, les travers et il se piquait d'y donner un tour qui était bien à lui. »

et Icr, (Kuvrcs de Besenval. xi

Ce sont de si aimables vices que ceux qu il avait contractés ! la critique est-elle bien en droit de les lui reprocher? Besenval a t'ait yris des mœurs policées Jusques aux raffinements du plaisir^ dans cette société heureuse qui succéda à la Régence et pour laquelle tout était séduction^ galanterie et fêtes amoureuses. Ami de tous les plus fripons gentilshommes de ce royaume de Cythere et en particulier du duc d'Orléans, il fut un coureur d'aventures à la manière de Bvufflers et eut pour principal compagnon de bonnes fortunes intimes un jeune seigneur allemand^ le comte de Frise^ neveu du maréchal de Saxe, ce grand troisième rôle des comédies d amour. Le comte de Frise, d'après le portrait que nous en a laissé le baron, était bien un des plus exquis chevaliers de son temps. Avec une figure agréable, beaucoup de fatuité, infiniment d'esprit, il était très aimable dans la société où il captivait les femmes avec d'autant plus de facilité, que, n'ayant pas de principes, il les afiichait tous, et que, n'étant pas dominé par le désir, il mettait l'emportement, le sang-froid, la louange et le blâme à leur place; en un mot, il savait user avec elles des avantages qu'elles ont ordinairement sur nous ^ .

I. K Le comte de Frise, écrit le prince de Ligne, était si beau, avait une tournure si élégante, et j'en ai été si frappé, a l'âge de sept a huit ans quand je l'ai vu, que je me sou-

xii INotice sur la Vie

Dans un chapitre de ses Alsmoires, intitulé : Aventures de vsociété, Besenval raconte une longue intrigue amoureuse à plusieurs personnages, qui estj à notre avis^ la plus charmante pièce de ses fragments historiques. Dans ce petit roman, le comte de Frise jouait au naturel le rôle de Lovelace ; s' étant décidé à partir pour Dresde, afin de fuir l'imbroglio galant où. il s'était fourré , il écrivit à son ami le baron-poète une lettre mi-prose mi-vers qui peut être considérée à bon droit comme l une des plus ravissantes pièces fugitives de ce spirituel xvili" siècle qui en compte cependant un si grand nombre. Voici cette pièce auprès de laquelle Boufflers pâlit un peu et Dorât /éclipse tout à fait. C'est de la verve naturelle et du meilleur goût.

Heureux baron, dont le destin Naguère me faisoit envie, Sachez qu'en ce climat lointain, Aux bords glacés de ma patrie, De mes ennuis j'ai vu la fin.

Loin de Doris, loin de Délie* :

viens de lui, comme si c'était hier. — Peut-on voir de plus jolis vers que les siens dans cette lettre moitié pros'; que cite le baron de Besenval? Nest-ce pas l'homme de cour, de bonne compagnie, d'une légèreté, d'un piquant et d'un ton que n'a jamais un homme de lettres? »

Page 1