I. Écrit au camp de , en 1742. Ce récit n'est pas une
fiction ; et le héros de l'aventure est devenu maréchal de camp, après s'être conduit avec distinction, à la bataille de Lawffcld.
c)6 Cotîtes de Besenval.
a fait, il m^a dit qu'au moment où les coups de fusil commençoient, en examinant sa troupe, il avoit aperçu dans les rangs une Jeune fille d'environ quinze à seize ans, d'une extrême beauté, malgré les haillons dont elle étoit couverte ; qu'ayant voulu la faire retirer, elle s'étoit obstinée à rester, disant qu'elle aimoit mille fois mieux mourir que d'abandonner la Ro\e^ soldat d'une très jolie figure, à côté duquel elle étoit.
« Quoique touché de cet événement, ajouta l'officier, j'avois dans cet instant des soins importants qui m'occupoient. Cependant, ils ne m'empêchèrent pas de jeter les yeux sur cette fille, par un mouvement de pitié que je ne pouvois refuser à son âge, à ses charmes. Quelques momens après, j'ai vu tomber la Ro:[e d'un coup de fusil au travers du corps, et cette jeune fille, les yeux baignés de larmes, le relever, et pour ainsi l'emporter, avec des marques de sa tendresse et d'un courage au-dessus de ses forces. Lorsque nous eûmes poussé les ennemis, désirant la connoître, j'ai fait venir un sergent à qui j'ai demandé ce qu'elle étoit. Il m'a répondu qu'elle se nommoit Julie, mais qu'il n'en savoit pas davantage. » Ce récit n'a fait qu'augmenter ma curiosité. J'ai chargé cetofiîcier de tâcher de pénétrer le mystère et de m'en informer. Il est revenu ce matin me dire qu'il avoit fait de vains efforts ; que, de quelque façon qu'il s'y fût pris, la Ro\e s'étoit obstiné
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à garder le sileace, et qtril n^avoit pu tirer que des larmes de Julie; que cependant Tun et Pautre demandoient à me parler. Le désir d\ipprendre ce que je commençois à souhaiter ardemment de savoir, autant que l'envie de leur être de quelque utilité, m'ont fait rendre en diligence à Tendroit où cet officier m'a conduit. Par discrétion, il m'a laissé pénétrer seul dans une espèce d'étable où j'ai vu la Ro^^e couché sur de la paille, la pâleur de la mort sur le visage ; ce qui n'empéchoit pourtant pas d'y remarquer des traits agréables. Julie étoit à genoux à côté de lui, occupée de lui soutenir la tête d'une main, tandis que de l'autre, elle disposoit quelque chose pour qu'il fût plus commodément. Dès que je suis entré, elle s'est levée : j'avoue que sa beauté m'a frappé. Si son éclat paroît terni par la langueur et la tristesse, elle y gagne un air si touchant, qu'on ne peut se défendre d'en être ému. «La réputation dont vous jouissez, me dit la Ro:{e, d'un ton de voix affoibli, m'a déterminé, Monsieur, en vous confiant mes secrets, à remettre en vos mains un dépôt qui m'est mille fois plus cher que la vie. Dans peu de temps, je serai pour jamais séparé de ce que la nature a produit de plus parfait. Ce que vous voyez d'attraits , ajoutat-il en montrant Julie, n'est qu'une foible image des qualités que renferme le cœur de cette infortunée. Un amour malheureux nous a conduits l'un et l'autre dans le précipice. Je ne m'en
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plaindrois pas, s'il n'étoit funeste qu'à moi; mais il m'est affreux d'envisager le sort réservé désormais à ma chère Julie. »
Quelques larmes qui tombèrent de ses yeux le forcèrent à s'arrêter. Bientôt il poursuivit ainsi : « Mon nom est assez connu pour qu'en vous le disant, vous sachiez qui je suis. Je m'appelle le Marquis de***. Mon père, qui possède de grands biens, s'est retiré, Jeune encore, dans une terre qui n'est qu'à vingt lieues d'ici. Dégoûté du monde et du service qu'il a quitté par dépit d'un passe-droit qu'on lui fit, il n'a que moi d'enfant, d'une femme qu'il a tendrement aimée, et qui perdit la vie en me mettant au monde. La société duComtede***le dédommageoit en quelque façon de cette perte. Unis dès leur jeunesse par les liens de l'amitié la plus intime, les mêmes circonstances, à peu près, avoient contribué, par la suite, à les rapprocher encore davantage. Le Comte de***, ainsi que mon père, forcé de quitter le service par l'inimitié du ministre, a de même que lui perdu sa femme. Elle mourut peu de temps après ma mère, en donnant le jour à cette malheureuse Julie que vous voyez. Le Comte, dévoré de chagrin, fut bientôt importuné du monde et des devoirs qu'il exige. 11 résolut d'y renoncer, et choisit pour asile une terre voisine de celle où mon père étoit déjà retiré.
« Mon père, transporté du parti que prenoit son ami, employa les sollicitations les plus près-
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santés pour rengagera venir s'établir chez lui. Il y réussit. Le Comte abandonna Paris, emmenant avec lui Julie, encore au berceau, et vint jouir chez mon père d'une vie {libre et tranquille. La chasse, les plaisirs de la campagne, la lecture, Tétude, remplissoient les jours de ces deux amis. Lorsque Julie et moi nous eûmes atteint Tâge où nous pouvions les entendre, ils s'appliquèrent uniquement du soin de notre éducation. Loin de nous taire les choses que l'on croit dangereuses dans un âge tendre, ils dévoilèrent à nos yeux le germe des passions, nous en firent voir les attraits et les dangers. En nous les montrant dans toute leur étendue, ils tàchoient de nous donner des armes pour les combattre. Vaine précaution ! Leurs soins ne nous en ont pas garantis. Nous destinant l'un à l'autre, ils ne s'opposèrent point au penchant mutuel qu'ils remarquèrent en nous. Ils cherchèrent au contraire à l'échauffer et sembloient partager le bonheur de deux jeunes cœurs qui s'aiment et qui peuvent se le dire sans contrainte. Ils nous instruisoient à goûter le charme de l'amour, avec cette délicatesse qui en fait tout le prix. Désirant ardemment de nous voir unis l'un à l'autre, ils n'attendoient que la décision d'un procès que le Comte avoit pour les biens de sa femme, afin de resserrer nos liens par des nœuds éternels, et pour satisfaire l'envie que j'avois d'entrer au service. 11 y a trois mois que le Comte, par le gain de son pro-
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ces, libre de m'accorder Julie, m'annonça que bientôt il ne me restcroit plus de vœux à former. Ma joie fut d'autant plus vive, que je vis Julie partager mes transports. Est-il possible que, si près du bonheur, on ne puisse l'atteindre ! Il s'éleva entre mon père et le Comte une contestation dans les arrangements d'intérêts qu'ils faisoient pour nous. Ce ne fut d'abord qu'une opinion différente : bientôt l'aigreur s'en mêla. Ils se dirent des choses piquantes, et, croyant avoir d'autant plus à se plaindre, qu'ils imaginoient être en droit d'exiger réciproquement plus de déférence, ils se brouillèrent tout à fait. Jugez de ce que je devins, lorsque mon père, m'ayant appelé, me tint ce discours : « Le procédé du Comte est « tellement outrageant, après toute l'amitié que a je n'ai cessé de lui témoigner, que je ne veux (( plus entendre parler de lui. Mon fils, il faut « renoncer à Julie ; il vous en coûtera peut- « être mais je le veux. A votre âge, on oublie « sans peine une liaison de ce genre. Pour « vous en faciliter les moyens, j'ai pris la réso- « lution de vous envoyer à Paris, incessamu ment. Je vous y suivrai : mais en attendant, « vous serez reçu chez un homme de mes amis, « à qui je vous recommanderai. »
« Foudroyé de cet arrêt, je restai immobile, et je me trouvai dans la même posture long-temps après que mon père, qui m'avoit quitté pour donner quelques ordres, m'eut
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laissé seul. Mon premier soin fut de courir chez Julie. Comme j'allois entrer, j^entendis quelqu'un qui parloit assez haut. Je prêtai Toreille, et je reconnus la voix de son père, qui lui disoit : « Ma fille, je partage votre douleur ; « mais dans la circonstance oti nous sommes, « il ne me reste pas d''autre parti. » Quelques pas qu'il fit dans cet instant me forcèrent de me retirer avec précipitation, dans la crainte qu'il ne me rencontrât ; et, ne sachant trop par quel mouvement je redoutois sa présence, j'allai me cacher dans un lieu d'où je pouvois tout voir. Je Taperçus qui sortoit de l'appartement de sa fille et j'y entrai. Je trouvai Julie, le visage baigné de larmes. Je me précipitai à ses genoux, je collai ma bouche sur une de ses mains. Nous restâmes long-temps dans cette attitude, sans pouvoir nous parler. Enfin je rompis le premier le silence. « C'en est donc fait, ma chère Julie! Je dois renoncer à vous ! L'amour le plus tendre, le bonheur de notre vie ne peut rien sur des pères barbares que désunit un vil intérêt, qui l'emporte sur nous dans leur cœur. Que vais-je devenir? Qu'allez-vous devenir vous-même? Un seul instant détruit l'espoir de tant d'années et nous livre à des maux qui n'auront point de fin ! — Vous pouvez juger, me répondit Julie, par l'état où je suis, de ce qui se passe dans mon ame. Mes jours vont être consacrés à la douleur : je n'en puis avoir d'heureux, puisque je ne suis plus à vous. Mon
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père vient de m^ôter tout espoir ; il m^a déclaré que, demain au matin, il falloit partir pour ne vous revoir jamais.» Ces derniers mots de Julie mecausèrent un désespoir mêlé de fureur. « Non, lui dis-je, je ne consentirai point à cette séparation cruelle. Pères injustes ! ne nous avezvous donné le jour, que pour être nos tyrans? Vos droits sont limités ; nous ne vous devons plus rien, dès Tinstant que vous en abusez. Osez suivre, ma chère Julie, le conseil que m'inspirent ma tendresse et ma douleur. Fuyons ces pères dénaturés ; allons, sous un ciel plus tranquille, vivre Tun pour Tautre et jouir du bonheur de nous adorer. »
a Julie me parut effrayée de l'état dans lequel elle me voyoit, et du parti que je lui proposois. Sa douceur, sa timidité, ses principes, combattoient contre moi. Mais que ne peuvent point un amant aimé tendrement, et l'idée de le perdre sans retour ? Je triomphai de ses scrupules et de son caractère. Elle me promit de se trouver à Tentrée de la nuit à la porte du parc que je lui désignai. Pour moi, je ne songeai plus qu'aux préparatifs de notre fuite. J'étois trop agité pour réfléchir à ses suites ; je ne m'occupai que de l'idée de posséder Julie. Je pris sur moi tout ce que je pus d'argent ; j'en avois beaucoup à ma disposition. Mon père m'avoit chargé du détail de la dépense de sa maison, et de recevoir les revenus de ses fermiers, dont je lui rendois compte.
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« A rentrée de la nuit, je fus à l'écurie prendre un cheval. Julie n'étoit point encore au rendez-vous. Elle ne me laissa pas longtemps dans l'inquiétude. Je l'aperçus, et je sentis dans cet instant un tressaillement de joie qu'il me seroit impossible de rendre. Je courus audevant d'elle, je la serrai dans mes bras. Mais, craignant d'être découvert, je me pressai de monter à cheval. Je la pris en croupe, et nous quittâmes des lieux autrefois témoins de notre bonheur, qui nous étoient devenus un séjour trop funeste.
« Nous marchâmes toute la nuit avec beaucoup de précipitation. Au jour, nous nous trouvâmes dans une plaine ; comme je ne savois où j'étois, et que j'appréhendois de rencontrer quelqu'un qui pût nous reconnoître ou donner de nos nouvelles, je proposai à Julie d'aller nous reposer dans un petit bois qui n'étoit pas fort éloigné, et d'y attendre la nuit. Elle y consent. La nature y fut témoin de nos sermens et de nos transports. Si vous avez jamais aimé, ajouta le Marquis de***, vous devez connoître la vivacité de ces instans. Il est aussi difficile de les retracer, que d'en perdre le souvenir. Ce ne fut que l'approche de la nuit qui nous tira du charme dans lequel nous étions plongés. Nous remontâmes à cheval, et nous suivîmes le premier chemin que nous trouvâmes. Jusque-là, nulle réflexion ne m'avoit troublé. La nécessité de prendre un parti se présenta pour-
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tant à mon esprit. Cette idée me fit cnvisciger des difficultés, des dangers, et me jeta dans l'incertitude et Tagitation. Je tombai dans une rêverie profonde. Julie s'en aperçut; elle me demanda ce que j'avois. J'essayai en vain de lui cacher le désordre demoname; il fallut lui montrer ce qui s'y passoit, et qu'elle y lût l'impression que produisoit sur moi notre situation. « C'étoit hier, me dit-elle, que nous devions considérer tous les inconvéniens de notre démarche ; maintenant il n'est plus temps. Il ne nous reste qu'un parti, c'est d'opposer un courage invincible aux événemens auxquels nous allons être exposés. Ne croyez pas que ma fermeté vienne d'aveuglement sur l'avenir. Dans la résolution que nous avons prise, Je risque plus que vous. Vous avez suivi le mouvement impétueux d'une passion, et vous n'aurez jamais que ce tort aux yeux du monde. Mais moi, j'ai sacrifié tous les préjugés, jusqu'à la timidité de mon âge et de mon sexe. J'ai trahi mon père. 11 ne peut jamais me pardonner. Je n'ai donc de ressource que vous. Si je vous avois soupçonné de pouvoir jamais changer, certainement j'aurois été maîtresse de mon cœur. Cependant, il y a tant d'exemples de l'inconstance des hommes, qu'il me seroit pardonnable de craindre la vôtre. Je ne veux point vous faire cet outrage ; au contraire, il me paroît doux de vous avoir tout immolé, de dépendre uniquement de vous. Loin de me
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repentir de ce que )\n fait, je le ferois encore. De votre côté, faites-moi voir une constance égale à la mienne; qu^elle me prouve que je suis tout pour vous, comme vous êtes tout pour moi. Nous aurons certainement bien des traverses à souffrir, mais elles nous deviendront supportables, si nous cherchons mutuellement à nous en alléger le poids. Un homme comme vous ne peut embrasser qu'un métier : celui des armes est le seul qui lui convienne. Si les raisons que nous avons de nous cacher vous empêchent d'occuper les emplois où vous appelle votre naissance, cherchez à vous distinguer dans Tobscurité de ceux où vous vous voyez réduit. De grands hommes ont commencé par être soldats ; c'est par votre mérite que vous devez marcher à rentrer en grâce auprès de votre père, à le faire rougir d'avoir calculé, quand il falloit sentir. Je ne vous abandonnerai dans aucune occasion. Vous me verrez partager vos travaux et vos dangers. Loin de me plaindre de ma situation, je m'estimerai trop heureuse qu'elle me mette à portée de ne vous pas perdre de vue un seul instant, et de jouir d'un avantage dont les autres femmes sont privées. » Le discours de Julie, continua le Marquis de***, me pénétra. Je ne pus refuser mon admiration à la noblesse de ses sentimens. Son courage ranima le mien, et je me déterminai sur-le-champ au parti qu'elle me proposoit, comme au seul qui fût convenable dans
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les circonstances où Je me trouvois. D'ailleurs, il étoit conforme à mon goût. J'entrai dans le premier village qui se rencontra sur notre chemin. Je m'informai de la route qu'il falloit tenir pour se rendre à l'armée qui venoit de s'assembler, et que je savois ne devoir pas être fort éloignée. (c Nous prîmes, Julie et moi, des habits de paysans, de crainte d'être décelés par les nôtres, et nous nous remîmes en marche. Au bout de quelques heures, nous rencontrâmes un soldat du régiment de M***, votre neveu. L'ayant questionné sur le nom de son régiment, je lui témoignai le désir d'y prendre parti. Il me parut transporté de ma proposition, par la récompense qu'il se promettoit de M. de***, son capitaine, en amenant un si bel homme (du moins c'est ainsi qu'il s'en expliqua). Je le suivis au camp. Mon conducteur me tit attendre quelques instans auprès d'une tente, dans laquelle il nous fit bientôt entrer Julie et moi. M. de*** parut surpris en nous voyant; son âge avancé, sa figure qui portoit l'empreinte de ses vertus et de sa douceur, m'inspirèrent une sorte de respect qui m'intimida, dans le premier moment. M'étant remis, je lui dis que mon intention étoit de servir; que je m'estimois heureux que le hasard m'eût conduit à lui; que je n'exigeois aucun engagement, ni d'autre traitement que celui d'un simple soldat ; que la seule grâce que je demandois étoit d'avoir une tente à part, pour y demeurer avec
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ma femme, dont Page et ma tendresse ne me permettoient pas de me séparer. Tandis que je parlois, M. de*** Jctoit les yeux tour à tour sur Julie et sur moi. Par les questions qu'il nous fit, je m'aperçus quMl cherchoit à pénétrer qui nous pouvions être, et qu'il ne se méprenoit point à nos habits. Comme je refusois de répondre aux choses qu'il me demandoit : « Mes enfans, nous dit-il, je ne veux point vous arracher un secret que je ne prétends devoir qu'à votre confiance. En attendant que je l'aie gagnée, soyez tranquilles. J'aurai pour vous toutes les attentions que vous pouvez désirer, et je vous procurerai les secours que vous devez attendre de l'intérêt que votre âge et votre extérieur m'inspirent. Vous n'êtes pas malheureux que le sort vous ait confiés à moi. La beauté de votre femme, poursuivit-il, auroit pu vous exposer à bien des dangers, dans un camp où règne une souveraine licence. Je saurai vous en préserver; ne craignez rien. »
« Alors il fit appeler un sergent; il lui donna des ordres en conséquence de ce qu'il venoit de nous promettre. Depuis cet instant, nous menions une vie tranquille. La protection de M. de*** nous mettoit à l'abri des maux de notre position. Attentif à remplir mes devoirs, je commençois à jouir dans le régiment d'une sorte de considération. Le temps dont je pouvois disposer étoit consacré tout entier à Julie. Inébranlable dans sa constance, elle ne se dé-
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mentoit dans aucune occasion ; elle me prévenoit souvent dans les travaux qu'exigeoit la misère de notre condition actuelle. Son courage suppléoit à ses forces, à sa délicatesse. Contente de vivre pour moi, jamais aucun regret de ce qu'elle m'a sacrifié n'a troublé notre intelligence. Si, quelquefois, je me reprochois l'état dans lequel je l'avois réduite, par une peinture trop effrayante des maux que nous aurions soufferts, si, soumis à nos pères, nous eussions accepté le parti de nous séparer, elle s'efforçoit adroitement de me convaincre que notre sort, loin d'être fâcheux, devoit nous paroître plein de charmes. Elle employoit la même adresse, pour me prouver la nécessité de ne me quitter jamais, même dans les occasions périlleuses ; elle savoit enfin intéresser ma jalousie, en me faisant envisager les dangers auxquels je la livrerois, en m'éloignant du camp sans elle. Tant de tendresse et de vertu me donnoient pour Julie un respect, qui, joint à ce que m'inspiroit mon cœur, me dictoit pour elle les soins les plus empressés. Ils étoient toujours remarqués et reçus avec reconnoissance. Nos jours se passoient dans le bonheur, notre tendresse mutuelle nous tenant lieu de ce que nous avions perdu. Mais des malheureux que le sort poursuit peuvent-ils jouir longtemps de quelque calme? La perte de M. de***, que la mort vient d'enlever au moment que, touché de reconnoissance et de ce qu'il faisoit
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journellement pour nous, j'allois me découvrir à lui, a servi d^annonce au plus grand malheur qui pût arriver à ma chère Julie. Il est inutile de vous retracer la journée d'hier. Il y a trop de témoins du courage et de Tamour de cette infortunée, pour que le bruit n'en soit pas venu jusqu'à vous. Elle a pénétré de la même admiration, du même intérêt, tous ceux qui Pont vue pousser aussi loin des vertus inconnues à son sexe. Se peut-il qu'un sort affreux en soit la récompense? Elle va donc être privée d'un époux, d'un ami qui l'adoroit! Par ce qu'elle a fait pour lui, vous pouvez juger combien sa perte lui sera sensible. C'est entre vos mains, Monsieur, continua le Marquis de***, que je la remets. Je vous l'ai déjà dit, la réputation dont vous jouissez me fait espérer que vous ne la démentirez pas dans cette occasion. Vous ne pouvez refuser votre secours à cette infortunée. Qu'elle a de droits sur un cœur généreux! soyez son protecteur, et promettez-moi que, quelque parti qu'elle veuille prendre, vous la servirez avec chaleur. Que j'emporte, en mourant, la consolation d'être sûr qu'elle ne dépendra que d'elle. Voilà, Monsieur, ajouta-t-il en tirant de dessous son chevet, une bourse pleine d'or, de quoi l'empêcher de vous être à charge. »
Il vouloit encore parler; mais, épuisé par tout ce qu'il venoit de dire, la voix lui manqua tout à coup. Je m'aperçus d'une altération plus
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grande sur son visage. Comme je m'approchois pour lui donner du secours, il fit un effort pour tendre la main à Julie, et tomba sans connoissance. J'appelai sur-le-champ l'officier qui m'attendoit à la porte, et Je lui dis d'aller promptement chercher le chirurgien du régiment. Ne doutant pas que le Marquis de*** ne fût mort, je tournai toute mon attention vers Julie. Elle étoit restée debout, les yeux attachés sur le corps de son amant, dans un morne désespoir. Je craignois l'effet que lui pouvoit faire cet objet, et j'essayai de l'en détourner. Je lui adressai plusieurs fois la parole, sans en pouvoir tirer un seul mot; je voulus la faire sortir d'un lieu si funeste; mes efforts furent vains. Elle resta dans la même situation, sans proférer une parole et sans répandre une larme, jusqu'à l'arrivée du chirurgien, qui, s'étant approché, par mon ordre, du Marquis de*** et le prenant pour un simple soldat, dit, avec la brutalité qu'ils ont trop souvent, qu'il n'étoit pas encore mort. Puis, ayant tiré de sa poche un flacon de sel, il le fit respirer au Marquis de***, qui, peu de temps après, donna des signes de vie. Quelque intérêt que je prisse à son sort, mon inquiétude pour /z^//e m'empêchoit de la perdre de vue. Au premier mouvement deson amant, elle parut reprendre ses sens. Ses regards fixes commencèrent à s'animer, et j'aperçus la joie se répandre sur son visage, à mesure qu'il revenoitàlui. Je lui demandai s'il
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avoit été pansé soigneusement. Elle me fit un détail de la manière dont on avoit appliqué Tappareil. Le chirurgien connut aisément qu^on avoit négligé toutes les choses nécessaires. J'ordonnai sur-le-champ qu'on levât cet appareil, et je dis au chirurgien qu'il me répondroit de Tévénement de cette blessure. J'employai vainement mes sollicitations pour engager Julie à n'être pas témoin d'un pansement toujours douloureux, en l'assurant qu'elle pouvoit se reposer sur moi des soins qu'on y apporteroit. Je ne pus l'obtenir d'elle. Le chirurgien, après avoir sondé la plaie, nous dit que, quoique la balle eût percé tout au travers du corps, comme elle n'avoit rien offensé dans son trajet, la blessure non seulement n'étoit pas dangereuse, mais même que la guérison en seroit prochaine. Cette nouvelle inattendue pensa coûter cher à /m/z>. Le passage trop prompt du comble du désespoir à l'espérance la plus flatteuse lui fit une révolution qu'elle ne put soutenir. Je m'aperçus qu'elle changeoit de visage; je tremblai de l'effet que l'état dans lequel elle étoit pouvoit faire sur le Marquis, épuisé déjà par la foiblesse qu'il venoit d'avoir et par le récit de son histoire. Je m'approchai d'elle pour le lui représenter et l'engager à sortir. Au premier mot, elle me comprit et cette même Julie, que peu d'instans auparavant je ne pouvois arracher d'auprès d'un objet aussi cher, eut assez de courage pour
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s'en éloigner, quand elle crut lui causer la moindre inquiétude. L'amour seul est capable d'un aussi grand effort; il la soutint jusqu'au moment que, hors de la vue de son amant, il lui sembla qu'elle l'abandonnoit. Ses genoux plièrent, et je n'eus que le temps d'avancer les bras pour la soutenir. Les secours que je lui donnai la rappelèrent bientôt à la vie; elle ne pouvoit parler encore, qu'elle me faisoit déjà signe de retourner auprès du.Marquis de***.
Je ne me rendis pas d'abord, ne voulant point la laisser dans cet état de défaillance ; mais, voyant que, par mon obstination, je lui devenois plus nuisible qu'utile, j'obéis. Je dis en rentrant à l'officier, assez bas pour n'être pas entendu, d'aller rejoindre Julie. Aussitôt que le Marquis me vit, il me pria, par un geste, d'approcher, et me proféra péniblement le nom de Julie. Par l'inquiétude que je lus dans ses yeux, je jugeai de l'agitation de son âme : je lui dis que mon dessein étant de l'ôter d'un lieu peu commode, pour le faire transporter chez moi, Julie n'avoit pas voulu s'en rapporter à d'autre pour les précautions à prendre. Il me crut. On trompe aisément la tendresse, en la flattant. Je le confirmai dans cette idée en ordonnant au chirurgien de faire construire un brancard, et de prendre la quantité de soldats nécessaire pour exécuter mon projet. Peu d'instant après, Julie rentra. La joie brilloit dans ses regards ; mais elle n'en laissoit voir que ce
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qu'il falloit pour que le Marquis de*** fût entièrement rassuré sur son état. Elle en dissimuloit Texcès : la crainte de lui nuire étoit le soin qui l'occupoit. Ils sont maintenant Pun et Tautre chez moi. Quoique j'aie été Pami du père du Marquis, j'étois assez embarrassé sur le parti que je devois prendre pour servir ces deux amans. L'appréhension de faire quelque fausse démarche me faisoit rejeter toutes celles qui me venoient à l'esprit. Un événement auquel Je ne devois pas m'attendre m'a tiré d'incertitude. Peu de temps après que le Marquis fut établi chez moi, je reçus une lettre de son père qui commençoit par me rappeler notre ancienne amitié. Après un détail succinct de la fuite de son fils, elle finissoit par l'expression du désespoir d'avoir , ainsi que le Comte , porté leurs enfans à cette extrême résolution ; il ajoutoit qu'à force de perquisitions, il croyoit avoir découvert que Julie et son fils étoient à l'armée ; qu'il me prioit de faire toutes les recherches possibles pour m'en assurer, que problablement je m'acquitterois d'autant plus volontiers de cette commission, que si je les découvrois, il me chargeoit de leur déclarer que leur faute étoit pardonnée; que leurs pères désiroient ardemment de les revoir, pour leur faire oublier leurs maux, à force de tendresse. Cette lettre, qui me soulagea, causa les transports les plus vifs à nos amans. J'envoyai sur-le-champ un courrier au père du "^larquis, pour lui dire
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qu^ils étoient chez moi, Tun et Tautre, sans autre détail. Je Finvitois à s\y rendre le Comte et lui pour me donner le plaisir de les instruire moi-même de ce qui étoit arrivé à leurs enfans. Ils ne tardèrent pas à répondre à cette invitation. Je puis dire que, de ma vie, je n^ai rien vu d'aussi touchant que Tentrevue de ces quatre personnes. Leur joie, leur tendresse ne se sont pas ralenties un seul instant depuis deux jours qu'ils sont réunis. Je prends part à leur bonheur ; c'en est un que vivre avec des gens heureux ; je ne compte pourtant pas en jouir long-temps. La blessure du Marquis, qui va chaque jour de mieux en mieux, leur permettra bientôt à tous de reprendre le chemin de leurs terres.
FEERIE
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HACUN sait en partie qi^au temps où les fées habitoient encore parmi les hommes, la fée Serpentine demeuroit en Auvergne, et qu^elle étoit liée d'une amitié très étroite avec la comtesse de Floransac. Maisce que peut-être beaucoup de gens ignorent, c'est que la comtesse, après une assez longue stérilité dont on s'afBigeoit autrefois, accoucha d'une fille à laquelle on donna le nom de Rose, et que la fée, pour témoigner la part qu'elle prenoit à la joie de son amie, per-
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mit à cette enfant de faire trois souhaits, qu'elle promit d'accomplir, à condition qu'elle en garderoit le secret. Aussitôt que Rose put mettre quelques suites dans ses idées, elle souhaita d'être belle; et Serpentine rendit ses traits tellement accomplis, qu'elle devint, en grandissant, l'objet de l'admiration de tous ceux qui la voyoient, et de la jalousie des autres filles de son âge, qui, forcées de rendre justice à ses charmes, s'en dédommageoient en attaquant son esprit. En effet, il ne répondoit pas aux grâces de sa figure. Sa beauté cependant attiroit un grand nombre de jeunes gens empressés d'obtenir sa main. Entre' tous ceux qui se mirent sur les rangs, le marquis de Riancour fut préféré. Transporté de son succès, les premiers temps de son mariage furent marqués par la tendresse et les attentions qu'il avoit pour sa femme ; mais, soumis à la loi générale, il se refroidit bientôt pour des plaisirs trop faciles. D'autres objets eurent une préférence, peutêtre injuste, mais vers laquelle son penchant l'entraînoit. L'inconstance du mari sert ordinairement de signal aux amans. Quoique la marquise de Riancour fit la même impression à tous ceux qui la voyoient, la présence obstinée d'un mari amoureux est un obstacle fatal à la vivacité des désirs, qui ne s'accroissent que par l'espérance ; et jusqu'au changement de M. de Riancour, sa femme n'avoit reçu que ces hommages dus à la beauté, et que la galanterie au-
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torise. L'absence du mari fournit d'iieureux instantsqui furent saisis parplusieurspersonnes, pour se déclarer. La marquise vit ses succès, sans en être touchée. Son cœur étoit encore insensible, et son esprit trop froid, pour qu'elle s'en dédommageât par la coquetterie. Enfin ce moment marqué pour tout le monde arriva pour elle.
Le chevalier de Franville lui parut aimable. Les émotions sont d'autant plus vives, que l'âme qui les éprouve a résisté plus longtemps. Madame de Riancouren fut la preuve. Le chevalier ne fut pas long-temps à connoître son triomphe ; mais il reconnut que, si la première passion se trahit aisément, elle ne surmonte qu'avec la plus grande difficulté les préjugés. Ce ne fut qu'après beaucoup de temps qu'il fut parfaitement heureux.
Enchanté de son bonheur , il en jouit pendant six mois sans mélange. Au bout de ce terme, les premiers traits émoussés lui laissèrent voir madame de Riancour d'un œil moins prévenu. Une conversation languissante avoit pris la place du langage animé de la tendresse ; et son amour-propre, qui dans les commencemens étoit flatté, crut avoir à souffrir des ridicules que le peu d'esprit de la marquise lui donnoit dans le monde. On s'enflamme très vite pour un objet plein de charmes ; mais on ne s'attache point à celle qui n'est que belle. Insensiblement le bonprocédé, l'habitude furent
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les seuls motifs qui ramenèrent le chevalier chez madame de Riancour. La moindre affaire, le devoir le plus léger, étoient saisis avec empressement pour s''éloigner ; on retenoit avec instance jusqu'aux ennuyeux, pour se sauver de Pennui d'être ensemble. Enfin tout annonçoit un changement dont la marquise s'aperçut bientôt. Les femmes sont toujours pénétrantes pour leurs intérêts, et sur-tout pour celui de leur cœur ; rien n'égale leur adresse pour conserver leurs amans, quand elles les aiment autant que madame de Riancour aimoit le chevalier. D'ailleurs, comme toutes leurs conversations, quand elles sont entre elles, roulent sur le sentiment, elles font de l'amour une étude, une science, où les plus éclairées instruisent les autres.
Madame de Riancour savoit que ce n'est ni par les reproches, ni même par les attentions, qu'on rend à la tendresse une vivacité qu'elle n'a plus, et que pour former une chaîne nouvelle il faut un attrait nouveau. Elle chercha donc dans les goûts du chevalier ce qui pourroit le lui rendre. Elle avoit remarqué qu'il étoit épris des talens ; elle en souhaita. La fée, fidèle à sa parole, les lui donna tous. Elle fut empressée, comme il est aisé de le juger, de les montrer à son amant, et se fit un mérite de les avoir cachés si long-temps. Elle les avoit réservés, lui dit-elle , comme un autre moyen de lui plaire, lorsque sa première ardeur seroit
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éteinte. Le chevalier, surpris, enchanté, reprit bientôt son amour, son assiduité. La marquise rcmplissoit ses journées d'agrémens et de délices; elle quittoit le clavecin pour prendre le crayon, et le crayon pour former des pas ou faire entendre une voix brillante et conduite avec goût. Quelquefois, répétant des scènes qui plaisoient à son amant, elle ajoutoit à toute l'adresse de son jeu, Tillusion de se représenter Tobjet de sa tendresse dans les situations les plus malheureuses ; elle faisoit alors au chevalier des applications ingénieuses et touchantes. Quelquefois, elle rendoit avec finesse et gaieté ce que la comédie pouvoit lui fournir d'agréable. En un mot, ménageant avec art les différens talens qu'elle devoit à Serpentine, elle occupoit, elle amusoit le chevalier ; elle excitoit des sentimens qui se succédoient sans se détruire.
Si madame de Riancour eût employé ce charme avec plus de ménagement, ou du moins qu'elle eût eu dans son esprit des ressources pour le remplacer, il auroit duré plus longtemps; mais il en est des talens comme de tout le reste. Resserrés dans des limites que la jouissance fait bientôt sentir à notre inconstance, nous nous fatiguons facilement de la monotonie que nous rencontrons dans un cercle d'où nous ne sortons point. Le chevalier l'éprouva. L'impression des agrémens de sa maîtresse fit place à l'ennui de lui voir toujours les mêmes.
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Il retomba dans la langueur et de la langueur dans les distractions. Madame de Riancour en fut au désespoir. Elle cherchoit en vain à trouver une nouvelle façon de fixer son amant ; elle ne savoit pas que ''esprit étoit la seule qui fût sûre, et que le manque d'esprit est un défaut que nous ignorons toujours. Notre amourpropre nous trompe encore plus sur cet objet que sur tous les autres; et nos amis ne nous éclairent point sur les choses qui sont sans remède.
L'amour, capable de tout, vint au secours de la marquise. Elle remarqua que le chevalier étoit assidu chez madame de Rilliac, qui, par sa figure, n'avoit aucun droit de plaire, mais dont la société Tattiroit par les grâces de l'esprit. « Peut-être, se dit-elle, n'en ai-je point assez pour remplir vis-à-vis du chevalier les instans qui n'appartiennent point à la tendresse. Il me reste encore un souhait à faire ; qu'il soit formé pour enchaîner mon amant. » Elle ne fit seulement pas la réflexion qu'elle se privoit à jamais du secours de la fée ; qu'il se pourroit rencontrer des occasions dans le cours de sa vie, où peut-être -elle se repentiroit de sa promptitude, et d'avoir épuisé les bontés de Serpentine. Quand on aime, prévoit-on d'autre malheur que celui de perdre ce qui nous rend heureux ? Madame de Riancour souhaita d'avoir de l'esprit, et ses vœux furent comblés avec la même profusion que les deux premières fois.
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Le chevalier ne sViperçut que par gradation de son changement ; ce n'est que par l'usage qu'on découvre les nuances de Tesprit. Ce dernier bienfait donnoit aux charmes de la marquise une variété piquante, un attrait de tous les momens, qui lui ramena son amant pour toujours.
M. de Riancour étant mort , le chevalier épousa son aimable veuve, et, devenant son mari, ne cessa jamais d'être son amant.