‹ Contes de MaupassantChapitre 18 sur 37 · IL NE FAUT PAS MANGER SON BLÉ EN HERBE · texte numérisé non relu

IL NE FAUT PAS MANGER SON BLÉ EN HERBE

: Sn 77 FA

A Paul Bourget: ?

Les grands malheurs ne m’attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux garçon qui passait pour sceptique. J’ai vu la guerre de bien près: j’enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d’horreur ou d’indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au cœur, ce frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses navrantes.

La plus violente douleur qu’on puisse éprouver, certes, est la perte d’un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de ces catastrophes comme de larges blessures saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses entr’aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d’autant plus profondes qu’elles semblent bénignes, d’autant plus cuisantes qu’elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu’elles semblent factices, nous laissent à l’Ââme comme une traînée de tristesse, un goût d’amertûme, une sensation de désenchantement dont nous sommes. longtemps à nous débarrasser. .

J’ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d’autres n’eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme de longues et minces piqûres inguérissables.

Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée

1 Paul Bourget (1852 ), to whom Maupassant dedicated this story, is a distinguished man of letters, a member of the Académie, chiefly known for his novels of delicate psychological analysis of a kind not unlike that of this story.

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