NOBL
frappa la porte du pied en appelant sa mère.
Elle tomba dans les bras de celleci, toute bourrée de ses cadeaux, cherchant à les garantir jusque dans la chaleur de l'étreinte maternelle.
Aux questions empressées : " D'où viens-tu, chère enfant ? Qu'as-tu fait ? Où as- tu passé la nuit ? " la fillette ne répondait rien. Elle exhibait à ses petits frères son riche^butin, ses yeux brillant du plaisir de se retrouver dans la misère et l'intimité de sa cahutte.
# # La rentrée de la chère absente avec
son attrayant cortège chassa le laid fantôme du désespoir qui était venu s'asseoir au foyer,
La mère ravivée, berçant longuement entre ses bras le bébé retrouvé, oublia toutes les angoisses des dernières heures. Le bonheur qui n'attendait que ce signal éclata dans la masure un instant assombrie... Car le petit Noël avait aussi passé là, jetant dans les sabots la semence d'or qui donne la paix du cœur, l'insouciance heureuse et la fraîcheur colorée d'une vigoureuse jeunesse.
Pour récompenser la charité d'une
mère, Dieu avait donc mis dans un palais le don inestimable qu'il réserve à ses amis les pauvres. Il y avait déposé le rare bien, Tunique trésor en cette vallée de larmes.
A mes trois petites amies,
Héva> Constance et
Marie-Paule,
Au ciel il ne fait ni jour ni nuit.
Dans cet heureux séjour luit constamment une splendide lumière, faite de toutes les aurores que le bon Dieu garde en réserve pour nous les dispenser une à une, de tous les rayons que nous verse journellement sa munificence sans jamais en épuiser le trésor, et de tous les astres éblouis-
sants qui lui restent à semer encore dans les espaces azurés.
A la vérité, tout cela serait bien insuffisant pour éclairer l'immensité du céleste royaume, si la toute-puissance du Créateur lui-même ne l'illuminait d'un divin et suave reflet devant lequel le soleil pâlit.
C'est bien beau le paradis!...
C'est si beau, si beau, que les hommes n'osent pas essayer de le décrire !
Pourtant, à certains moments, paraît-il, le ciel retentit d'harmonies inaccoutumées, et semble encore, si c'est possible, rayonner de clartés plus magnifiques. Le jour de Noël, par exemple, c'est grand gala, assure-t-on.
Je vais vous dire ce qui m'est arrivé, à travers les nuages des enivrants échos de ces fêtes.
Les lyres d'or des séraphins vibraient encore des accents du beau concert de Noël.
Déjà les élus les plus anciens — semblables aux bons vieux serviteurs qui ne s'attardent jamais dans l'accomplissement d'un devoir — se relevant de leur longue adoration aux pieds de l'Enfant- Jésus, dont c'était la fête spéciale, songeaient à retourner à leurs postes respectifs.
Saint Pierre regagnait sa loge de concierge d'un pas alerte. (On sait qu'au ciel, le grand âge n'est pas un fardeau.)
Sainte Cécile, qui s'était particulièrement surpassée par des élans d'extatique inspiration, remettait sa harpe dans son riche étui.
Les petits anges folâtres, reprenant leurs jeux, se poursuivaient en agitant leurs ailes blanches, jusqu'auprès de de la belle Vierge qui souriait à leurs ébats, et sous la surveillance du grand maître des angéliques légions, sain Michel.
Le vainqueur de Satan conservait l'allure formidable qui convient à un héros guerrier. Il n'effrayait pas cependant, avec son grand glaive — celui précisément qui lui servit dans son fameux combat avec Lucifer —
les petits soldats de son armée; quelques-uns d'entre eux se réfugiaient jusque dans les plis de ses ailes pour échapper aux espiègles assauts de leurs frères.
— Ah ! maintenant, disait à d'autres bienheureux un beau vieillard, il me faut songer à mes enfants de là-bas !
Savez-vous qui il appelait ainsi, ce beau vieillard ? et soupçonnez-vous un peu ce qu'il pouvait êtrelui-même ?
Ce vénérable personnage n'était autre que le fameux Santa Claus. Et ses enfants ?... C'étaient vous, c'étaient
114 CONTES DE flOEL
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toutes les fillettes sages qui ont mérité des étrennes. \
Mes chères amies, je ne voudrais pas être obligée de vous énumérer toutes les choses inouïes, renfermées dans le magasin aux étrennes dont notre vieil ami avait la charge.
Cela me prendrait bien plus de temps qu'il ne lui en fallut pour les verser toutes dans ses énormes sacs.
Vous savez les superbes carosses que les fées d'autrefois faisaient surgir de modestes citrouilles, et les toilettes magiques qu'elles donnaient à leurs
filleules !... Vous avez vu dans l'histoire de Cendrillon de quels adorables bijoux ces mystiques dames couvraient leurs protégées ?... Eh bien, tout cela n'était rien à comparer au riche bagage de Santa Claus.
Songez-y ! Il y avait là de quoi réjouir tout un univers de petits enfants !
Quand le messager de la bienfaisance divine traversait le ciel, courbé sous le poids de ses trésors, pour aller prendre congé du souverain Maître et recueillir ses instructions, le bruyant cortège des anges s'arrêtait pour le regarder passer.
Il se trouvait même des élus qui avaient été d'austères pénitents sur la terre, et qui s'amusaient naïvement à examiner ses délicieux bibelots.
Saint Jérôme, par exemple, et d'autres saints qui ont toujours vécu dans le désert, et qui n'avaient jamais vu de joujoux, s'extasiaient littéralement devant tous ces chefs-d'œuvre de la paternelle libéralité du bon Dieu.
— Il y en a pour tout le monde ?
demanda le Petit-Jésus. Mes enfants seront tous heureux ?
Santa Claus le croyait bien.
Il partit donc avec une troupe d'anges.
Ces anges sont pour le servir dans sa charitable tournée. Ils se glissent doucement à l'intérieur des maisons, et déposent dans les mignons souliers l'envoi du divin ami de l'enfance.
Cela exempte de la peine au bon vieillard et abrège la besogne. Il a tant de chemin à faire dans une nuit !
La céleste délégation était de retour au paradis avant que fussent tendus dans le firmament les voiles mordorés du matin. Le cortège, en arrivant, alla se prosterner devant la divine Majesté.
Cependant, Santa Claus n'avait pas, comme d'habitude, ce sourire content que donnent la satisfaction du devoir accompli et la certitude d'avoir fait des heureux.
Le Petit- Jésus, que la sainte Vierge berçait dans un lit tout orné de diamants, tandis qu'elle chantait doucement de sa voix qui ravit le ciel, le Petit- Jésus avait remarqué cela tout de suite :
— Les présents ont-ils donc manqué ? Qui n'est pas satisfait ?
Le bon Santa Claus raconta alors ceci :
— Mon travail était achevé sur la terre, dit-il. Je remontais lentement
LE JOUR DE L'AN AU CIEL ll9
vers ce céleste séjour en jetant sur l'univers un rétrospectif coup d'œil, pour m'assurer que personne n'avait été oublié. Je disais, en me réjouissant, à mes compagnons :
— Là, nul ne pleurera demain ! Les prières enfantines que notre bon Père aime tant monteront vers lui reconnaissantes, chaudes et pleines d'amour!... Mais soudain... j'aperçus, dans un des coins obscurs et déserts d'une grande ville, quelqu'un...
une enfant, seule, glacée, perdue dans la nuit noire. Elle tremblait de frayeur, elle se mourait de faim, de misère et de désespoir. La pauvre mignonne répétait tout bas, pendant
que ses grands yeux désolés regardaient le ciel et que ses petits membres grelottaient :
— Mon Dieu, qui avez pitié des enfants délaissés !... Ma mère qui êtes là-haut, voyez-moi... j'ai froid, il fait noir, j'ai bien peur!... Elle étouffait ses sanglots de crainte d'attirer les affreux passants de la nuit.
Que faire pour la consoler !...
Je me mis à chercher dans tous mes sacs, espérant y trouver quelqu'objet oublié... mais, hélas !... rien, tout était épuisé.
Et d'ailleurs, qu'auraient pu des jouets devant cette détresse que vous seul, puissant et généreux Jésus, pouvez guérir par un miracle. J'aurais pensé à cela tout de suite, n'eût été l'émotion qui troublait mes idées.
Après un moment de réflexion, j'envoyai près d'elle un de mes anges, lui enjoignant d'en avoir bien soin tandis que je viendrais vous supplier de la secourir.
Le Père éternel, qui de son trône resplendissant avait tout entendu, dit:
— J'ai vu les larmes de cette enfant J'ai entendu le cri de sa douleur et de sa confiante prière !
122 OCETTE DKSOEX.
Voici ce qui s'était passé tandis que Sonia Claus parlait.
Sur un signe du Tout-Puissant, un ange était aussitôt venu se prosterner pour recevoir ses ordres.
Ce prince de la cour céleste était le plus beau des séraphins.
Un rayon de la souveraine bonté de Dieu — celui de sa miséricorde — se reflétait en lui.
A son front brillait un incomparable diadème où était incrusté en lettres formées de l'or des astres, le beau, le grand mot — Délivrance.
— Va ! lui avait dit le Dieu généreux et tendre, va briser les liens qui retiennent sur la terre cette chère âme martyre !
A cette injonction, le messager obéissant se leva et partit.
Il n'objecta pas qu'il faisait bien noir là-bas, et que le lieu où gisait la pauvresse lui était inconnu.
— La Providence pourvoit et veille à tout !
Telle était sa pensée.
Il déploya ses grandes ailes plus lisses et plus blanches que celles des cygnes, et descendit à travers les couches bleu sombre des espaces, effleurant les mondes sans s'y arrêter, et laissant après lui dans les ombres du firmament une longue traînée lumineuse.
Les savants terrestres dirent :
— C'est un admirable météore !
L'ange de Dieu, lui, qui soutenait
la petite agonisante, souffla à son oreille :
— Courage ! voici la délivrance !
Quand l'envoyé de l'infinie miséricorde fut arrivé dans la grande ville obscure et silencieuse, un phare, épanchant une douce lueur, semblable aux rayons caressants de la lune, parut au ciel et lui montra sur le sol dur et glacé, la belle enfant à genoux, suppliante, les mains élevées en une muette prière....
Il enleva son âme et remonta avec elle au Paradis.
Là, elle reçut la belle couronne des élus et la glorieuse palme du martyre !
Là, elle oublia toutes ses souffrances aux pieds de Dieu, auprès de la tendre Vierge et de sa mère, qu'elle retrouvait là-haut !
Elle fut tout de suite amie avec les petits anges qui, pour jouir de son naïf ravissement, se plaisaient à lui montrer toutes les splendeurs du ciel»
Quand elle alla baiser les pieds du Petit- Jésus, le divin Enfant lui demanda avec un doux sourire :
— Regrettes-tu ton jour de Tan de la terre, ma petite amie ?
Des larmes de bonheur et de reconnaissance répondirent pour elle.
Le lendemain, les passants trouvèrent sur le pavé un petit cadavre froid et rigide.
— Pauvre, pauvre enfant ! murmuraient-ils dans leur pitié.
Mais elle, au sein de la félicité et de l'extase des cieux, disait aussi :
— Pauvres, pauvres mortels !
Petite fable
Le soleil avait souri, à travers les branches dénudées, d'un sourire plein de promesses ; les bourgeons avaient percé la dure écorce, les corolles s'en- Couvraient fraîches et rieuses, et les arbres, jasant avec la brise, balançaient leurs dômes verdoyants audessus des sources grondeuses.
Les oiseaux revenaient par essaims pour fêter la naissance des vertes feuillées, et celle des marguerites, leurs petites amies des champs.
Les nids moelleux s'équilibraient
130 OOHTKS DE NOËL
aux jointures des branches ; déjà leurs hôtes se gazouillaient tout bas leurs espérances pour la nouvelle couvée.
A la cime d'un grand chêne, tout une famille de serins saluaient, certain matin, l'aurore de son premier jour.
Le ruisseau qui dort, sous les grosses branches de l'arbre géant, le rayon de soleil qui miroite sur la feuille humide au bord du nid, le coin d'azur à travers le rideau de feuillage, cette verdure flottante qui les berce avec de caressants murmures, toutes ces nouveautés ravissantes qui se révèlent à leurs regards étonnés, tiennent hors du nid les têtes curieuses de ces êtres naissants.
L'horizon empourpré, la source éblouissante qui bondit sur le flanc de la montagne, les flocons blancs dans le bleu du ciel, tout cela a des tons chatoyants et séducteurs, des appels gros d'attraits et de promesses pour les nouveaux éclos.
Et c'est un murmure continu, un concert de petits cris joyeux. Qu'ils sont heureux de vivre!... Oiselets d'un jour, ils ont le présent harmonieux et ensoleillé ; et l'avenir ! l'avenir ! Quand les plumes dorées auront poussé, quand les ailes diaprées se déploieront avec la vigueur de la jeunesse ! l'avenir ne se prépare-t-il pas pour eux plus doux que le nid,
plus vermeil qu'un reflet de crépuscule dans le ruisseau limpide ?
Les petits serins ont crû. Ils ont atteint la taille ordinaire des oiseaux de leur espèce ; mais l'un d'eux surtout est un prodige, l'orgueil de la famille, la gloire de la nichée.
Quand sa voix vibrante et modulée
éveille les échos matinals, plus d'une
jeune serine sent palpiter son cœur
d'oiseau, et joint une note émue à ses
trilles éclatants.
Les êtres ailés, moins méticuleux que les hommes, reconnaissent sans
formalité et acceptent sans élections,
le souverain que Dieu semble leur
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désigner dans celui d'entre eux qu'il dote de plus de charmes. Ceux du vieux chêne avaient voué un culte d'admiration et d'hommage à leur superbe compagnon.
Mais lui, indiffèrent à ses honneurs et à son prestige, ne formait dans sa tête altière que des projets aventureux de fuite et de voyages.
Un jour — aussi puissant que beau — il s'élança d'un seul trait, de la cime du grand arbre au sommet de la montagne lointaine. Puis, intrépide, il alla se percher sur une branche morte accrochée au milieu de la cascade fougueuse. De là il envoya au ciel sa chanson triomphale.
Ses parents effrayés avaient essayé de le suivre, mais tristement ils étaient revenus au chêne, l'épier de loin, le cœur serré par un funeste pressentiment.
D'un vol aussi rapide le téméraire enfant était revenu ; toute la tribu en émoi l'attendait anxieuse.
Au lieu de regagner le nid paternel où ses petites sœurs attendries l'appelaient de toutes leurs clameurs, le jeune héros, comme pour lui faire hommage de ses premiers lauriers, alla droit chez sa voisine, la plus jolie serine du monde, secouer ses ailes étincelantes des gouttelettes diamantées de la source, et roucouler la plus suave,
la plus délicieuse, la plus enchanteresse des mélodies que Dieu ait enseignées à ses créatures.
Les humains qui l'entendirent crurent que les accords d'une musique mystérieuse, s' échappant des sphères célestes, étaient parvenus à leur oreille privilégiée.
Les échos émerveillés la répétèrent avec enthousiasme. Tout le vieux chêne tressaillit, et un concert de louanges s'en éleva comme une fusée vibrante et prolongée.
Ces joyeux accents avaient regaillardi toute la peuplade. Chacun, sous la feuille qui l'abrite, s'endormit paisible, rêvant de douces choses.
Seule, la belle serine avait compris le mot d'adieu caché sous la chanson brillante.
Tristement sa petite tête veloutée s'enfonça sous le duvet de l'aile
maternelle. Qui dira combien d'étoiles s'étaient allumées au firmament, combien de soupirs avait poussés la brise à travers les feuilles frémissantes avant que le repos vint clore sa paupière !
Le lendemain — toutes les fêtes ont un lendemain — les. premiers reflets de l'aurore avaient effleuré la cime de l'arbre séculaire, le roi du jour, disant adieu à d'autres peuples, apparaissait, s'élevait majestueux de son bain de
flammes. Toute la nature chantait Fhymne matinale à sa manière, et le vieux chêne était muet — muet, mais plein de consternation, d'agitation et d'effroi: — L'idole, le serin adoré, le beau charmeur des bois s'était envolé, laissant l'angoisse au nid, le deuil à la voisine éplorée.
Elle, puisant une énergie désepérée dans l'agonie de son cœur, étendit toutes grandes ses ailes frêles et timides, et disparut. La belle idolâtre, n'écoutant que son amour, volait sur la trace du cher infidèle.
Trois longs jours de recherches et de souffrances s'étaient éternisés pour l'infortunée voyageuse. L'ouragan avait soufflé, la tempête avait mugi.
Le matin du quatrième jour les arbres, courbés par la tourmente, redressaient leurs panaches ruisselants. Le soleil revenait sécher les pleurs de la nature qui souriait à travers ses larmes en revoyant son radieux époux...
La pauvre serine épuisée, affaissée sur une branche, buvait languis-, samment des gouttes de pluie qui tremblaient sur une feuille de peuplier... Soudain, elle se redresse et bondit. Elle a entendu... Oui, ce ne peut être que lui!... Un petit cri bien faible, presque imperceptible; mais pourquoi son cœur s'est-il arrêté à cette voix, pourquoi bat-il maintenant à se briser ! Elle attend inquiète,
le cou tendu, le regard intense, plein danxiété et d'espoir. Le cri se répète, doux, navrant, prolongé.
Rapide comme l'éclair, la serine franchit l'espace qui la sépare de son bien-aimé — oh bonheur ! il était là, elle le retrouvait ! Mais non. L'espérance un moment ravivée allait s'éteindre à jamais. Hélas! le roi du vieux chêne est blessé. Son aile rompue palpite de douleur. Une fièvre brûlante l'agite et le consume.
Il souffre. Il se meurt. Ah ! pourtant il ne »peut périr, puisque le dévouement et l'amour subsistent encore pour lui en un cœur féminin !
La jolie serine se fait sœur de cha-
rite. Multipliant les soins au bienaimé malade, elle vole au torrent, en rapporte dans son bec trois gouttes fraîches pour les couler sur la blessure.
Elle remet doucement le membre cassé dans sa position normale, lisse de son aile de velours les plumes hérissées autour de la plaie, verse dans la gorge altérée du cher blessé une eau rafraîchissante. Elle voltige, sautille sur le gazon d'une façon embesognée, va et vient, s'oubliant elle-même, s'épuisant pour faire revivre ses amours.
A la fin l'héroïsme eut sa récompense.
Par la plus belle et la plus radieuse
des matinées, le couple mille fois heureux revint au pays. Le fiancé était si rayonnant qu'on ne s'aperçut pas qu'il boitait un peu.
Il y eut noce complète au vieux chêne. De la base à la cime il retentit tout le jour de chants d'allégresse.
Le beau serin resta le roi.
L'année suivante, en cédant le sceptre à son héritier, il lui donna ce sage conseil... Au fait, que croyezvous qu'il lui dit ? De toujours rester
au nid natal, prudemment abrité sous l'aile maternelle ?.. Oh non !
— Mon fils, lui dit-il, quand la
mousse du nid, quand la tendresse de
ta mère ne suffiront plus aux aspira-
tions de ton cœur troublé, va, mon enfant, au sein de la tempête, recueillir une précieuse blessure ; le ciel alors t'enverra un messager béni qui te fera revivre deux fois !.. Mon fils, un pareil trésor vaut bien une aile brisée.
On avait dit à bébé : — C'est fini maintenant! Vous êtes trop grande.
Il faut jeter cette affreuse chose au chat. Au Çaty répétait-elle, captivée par le souvenir du favori. Et c'est tout ce qu'elle retenait de ce grave sillogisme.
Or voici ce qui en était ;
La question avait été agitée en famille à l'heure du couvre-feu, au moment où bébé en camisole blanche, les gros petons nus, distribuait les bonsoirs, embrassant à grand bruit sa
menotte étendue, à l'adresse de chacun.
Toutes les têtes levées, fascinées par ce Jésus potelé aux boucles blondes, souriaient, lui renvoyaient
les baisers; mais la bonne se
penche, et, à demi-voix : — Faut-il le lui donner ? — Ah c'est vrai ! fait la maman subitement rembrunie, prise de lâcheté devant la grandeur du sacrifice, puis cédant tout-à-fait :
— Si, pour ce soir. Alors le père, sans quitter sa gazette, mais enlevant son cigare, prononce avec énergie : — Ne lui donnez pas cette horreur ! je vous en prie !
Là ! il proteste. Ça lui est bien facile à lui.
— On ne peut pas, fut-il objecté, tout d'un coup, comme cela....
Mais lui l'interrompant :
— Je te dis que vous l'empoisonnez !
Vous l'empoisonnez ! voilà bien les pères. Ces stoïciens de la théorie, ces braves d'arrière-plan qui commandent la manœuvre d'une voix de tonnerre et s'enferment dans leur cabinet pour ne l'entendre pas exécuter.
— Eh bien! essayez, avait dit la maman avec résignation, intimidée par tant de fermeté.
Mais vous ne savez pas encore le sujet du litige.
L'article en question, l'objet des
foudres paternelles, c'est une petite chose informe, d'une teinte grisâtre, brouillée, inquiétante ; un lambeau de caoutchouc, déchiqueté par des dents aiguës; c'est un vestige du dernier biberon de bébé, aussi méconnaissable qu'une balle dont on retrouve le plomb fondu et mâché ; une chose, enfin, peu appétissante, d'un parfum....
étrange, et à laquelle le petit monstre tient plus qu'à tout au monde.
Aussi est-on décidé à en finir. Ce matin encore, comme le papa, fier de surprendre son réveil d'oiseau, la prenait dans son nid, toute chaude, les yeux s'ouvrant clairs et grands à la joie du matin, et allait l'embrasser avec
ferveur, elle lui entra cet objet dans la bouche. Il en cracha pendant cinq minutes, très en colère, jurant.... d'opérer des réformes radicales, de trancher dans le vif, bref, de faire un coup d'éclat.
Et tout ce temps la pauvre insouciante victime de demain, la mignonne rose savourait l'horrible suçon.
Après le départ de la bonne, il s'était fait un silence, gazette et livre s'étant relevés.
Au bout d'une minute pourtant, la voix du tyran se fit entendre, mais sans cet accent invincible de tout à l'heure, une voix très mitigée, où l'on sentait poindre un attendrissement.
— Ne ferais- tu pas mieux d'y aller ?
— Non, ce serait pire.
Nouveau silence, puis soudain, le
choc attendu ; une explosion de larmes là-haut.
Il s'en suivit un tumulte, une envolée de feuillets, !
— Attends ! dit le maître, tu vas tout gâter !
L'obéissance la retient un moment, mais les cris continuant elle se précipite, et du bas de l'escalier :
— Marie ! Marie ! s'écrie-t-elle, donnez-lui! donnez-lui!....
Elle revient, le calme aussitôt rétabli, tout émue encore et murmurant :
— L'idée de le lui enlever ainsi, sans préparation!... Pauvre chou !
De son côté le papa très remué, mais voulant tenir décemment son rôle jusqu'au bout, va chercher une allumette, ayant laissé son cigare s'éteindre, et lève les épaules à l'effet de blâmer cette défaite à laquelle il ne prend aucune part.
Il fallut donc apporter à l'événement tout le soin que nécessitent les résolutions importantes.
— Depuis quand, monsieur le papa»
vous qui avez lu l'histoire, depuis quand le progrès surgit-il ainsi spontanément, sans efforts, du terrain des mauvaises habitudes et des abus ?
Citez-moi une réforme qui ait poussé, de même qu'un champignon sur
une terre inculte, sans être amenée, conduite, préparée par une main habile et patiente!.. ..Paris ne s'est pas fait en un jour!
Telles sont les ressources de la diplomatie maternelle et le résumé de son plaidoyer en faveur d'un atermoiement.
Bébé a deux ans et demi du reste et sa mère qui lit en son petit cerveau comme dans un A B C ouvert, y voit déjà un embryon de logique. Aussi est-ce ce bon sens en herbe qu'elle compte exploiter pour accomplir la réforme projetée.
Bébé reçut un jour une superbe poupée bleue. Bébé fut ravie, folle
de joie, et ne voulut plus quitter cette poupée, pas plus à table qu'à la promenade ou au bain. Il la lui fallut même pour dormir. Mais voilà! la nouvelle venue est l'ennemie déclarée des suçons !
Que faire alors ? Jeter le suçon au minou ?
—Jeter à minou, fait le petit singe.
En effet, la maman ouvre la fenêtre et Bébé lance elle-même son meilleur ami dans la cour.
Une fois blottie dans son lit blanc avec la précieuse poupée bleue, l'heure du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut bien qu'il lui manquait pourtant quelque chose, car deux fois, elle rap-
pela sa mère qui l'avait ce soir-là bordée longuement, se sentant tout attristée, le cœur fondu de compassion devant l'ingénuité de ce sacrifice sans murmures ; elle demanda du lait et voyant la tasse fraîchement vidée, reprit avec un soupir :
— Bonsoir, maman.
Une prière, une seule, se pressait sur ses lèvres qu'elle n'osait formuler, la sentant déraisonnable.
A la fin, trouvant un ingénieux prétexte pour trahir son gros regret :
— N'en a plus. Donné au çat ! fit sa douce voix, du même ton insidieux et enjôleur qu'on le lui avait répété tout le jour en vue du succès final.
Le tyran dans son antre, oubliant de lire son journal, attendait avec impatience la fin de l'aventure.
— Eh bien ! dit-il, dès qu'il la vit revenir, allant à pas de loup, marchant avec précaution comme si le moindre souffle eût pu compromettre la victoire espérée.
Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit fort tard, et au petit jour elle s'éveilla en larmes demandant le suçon, puis s'avisant aussitôt de l'absurdité de sa requête, elle se mit à
crier plus fort.
— Quelque chose de bon !
Son innocente lâcheté avait encore sa pudeur.
Ce fut la réaction ; et les événements ne tardèrent pas à justifier les prévisions de la claivoyance maternelle.
Au bout d'une semaine ce gros
chagrin était oublié ... et puis quoi !..
Eh bien Bébé ne s'en trouva pas plus mal, au contraire, puisqu'on ne l'empoisonnait plus, et ce furent pour les sages les regrets :
Cette importante réforme si habilement obtenue, cet avancement notable de l'enfant, ce progrès fameux, qu'était-ce en effet ? . . . ,
La dernière étape de cet âge exqujs de la première entance où notre
chéri n'est qu'un poupon gras et rose qui tient tout, comme une petite boule, dans la corbeille que lui font nos bras.
C'est le commencement de cet autre où Ton devient conséquent, où Ton comprend, où Ton souffre.
Y a-t-il vraiment là de quoi être fier ?
C'est bien la peine de sevrer les pauvres innocents de leurs pures joies 1 Par quoi les remplace-t-on ?
Par les enseignements maussades de la raison, de l'expérience — cette marâtre qui ne sait corriger qu'en châtiant
Pauvre bébé, cher petit mouton
qui te laisses tondre de tes gracieuses et. charmantes fantaisies, quand tu auras de grandes gigues et des brèches dans la rangée de perles fines que découvre ton sourrire, alors on songera avec envie à ce que tu fus autrefois ; on s'attristera de te voir pousser si vite et laisser loin derrière, les chers souvenirs du temps des biberons.
C'est ainsi que le sort te venge de ceux qui s'acharnent à te rendre sage — comme eux.
C'est probablement ce regret anticipé qui fit que la maman de tout à l'heure, bientôt revenue de l'orgueil de son triomphe, put être vue cher-
chant avec soin, sous sa fenêtre, parmi les balayures, un petit objet perdu, pleurant presque, à l'exemple de bébé, à la pensé que le vilain chat aurait bien pu en effet le manger.
Et, le vieux biberon disgracié, exhumé avec honneur, devint une précieuse relique.