Ce sont les modes du temps où l'auteur écrivait
CE.XDUILLON 29
(|ui In vil loule en pleurs, lui demanda ce (ju'elle avait. « Je voudrais bien. . . je voudrais bien. . . » Elle pleurait si fort (prdle ne put achever. Sa marraine, qui était l'ée, lui dit : « Tu voudnus bien aller au bal, n'est-ce pas? — Hélas î oui, dit Cendrillon en soupirant. — Eh bien, seras-tu bonne tille? dit sa mariaine: je t'y ferai aller. » Elle la mena dans sa chambre, et lui dit : « Va dans le jardin, et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal . Sa marraine la creusa, et, n'ayant laissé que i'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit à (Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris cpii sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui tU un bel attelage de six chevaux d'un beau gris de souris [)ommelé .
Comme elle était en peine de cpioi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. — Tu as raison, dit sa marraine : va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d'entre les trois^ à cause de sa maîtresse barbe, et, l'ayant louché, il fut changé en un gros cocher, (pii avait les plus belles moustaches qu'on ait jamais vues.
Ensuite elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards, derrière l'arrosoir ; apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plus tôt apportés, que la marraine les changea en six la(|uais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et c|ui s'y tenaient attachés comme s'ils n'eussent fait autre chose de toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, voilà de quoi aller au bal, n'es-tu pas bien aise? — Oui, mais est-ce que j'irai comme cela, avec mes vilains babils? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en môme temps ses habits furent changés en des habits d'or et d'argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse; mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l'avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses la([uais des lézards, et que ses vieux habits reprendraient leur première forme.
Elle promit à sa marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fds du roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une i^rande princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir. Il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus: « Ah! qu'elle est belle! » Le roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les dames
étaient attentives à considérer sa coifiureet ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles et des ouvriers assez habiles.
Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit poui' la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune prince ne mangea point. Le fils au lo, courut la ivov.i. taut il était occupé à la considérer. Elle alla
s'asseoir auprès de ses sœurs, et leur fit mille honnêtetés ; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.
Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après l'a^ oir remerciée, elle lui dit (ju'elle souliailerail bien aller encore le lendemain au bal, parce que le fils du roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s'était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte, Cendrillon leur alla ouvrir. « Que vous êtes longtemps à revenir! » leur dit-elle en bâillant, en se frottant les yeux et en s'étendant comme si elle n'eût fail que de se réveiller : elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées. « Si lu étais venue au bal, lui dit une de ses sœurs, tu ne t'y serais pas ennuyée ; il est venu la plus belle princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir; elle nous a fait mille civilités; elle nous a donné des oranges et des citrons. »
CE.XDRILLOX 31
Cendrillon ne se sentait pas de joie ; elle leur demanda le nom de celh' princesse, mais elles lui ié()ondirent qu'on ne la connaissail pas, que le lils du l'oi en élail fort en peine, etcpi'il donnerait toute chose au monde pour savoir (pii elle était. Cendiillon sourit, et leui' dit : « Elle était, donc bien belle? .\!on Dieu î (jue vous êtes heureuses î ne poiu-rais-je donc pas la voir? Hélas! mademoiselle Javotte. |)rètez-moi votre habit jaune, que vous mettez tous les jours. — Vraiment, dit mademoiselle Javotte, je suis de cet avis! Prêter mon habit à un vilain (^uceudron conuiie cela! Il taudi'ail (pie je fusse folle. » (Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée si sa sœur eût bien voulu lui ])rèter son habit.
Le lendemain, les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la jn'emière fois. Le fds du roi fut toujours auprès d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs. La jeune demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé, de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fut encore onze heures : elle se leva et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le prince la suivit, mais il ne put l'attraper. Elle laissa tomber une de ses j)antoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essoufllée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits; rien ne lui étant resté de toute sa magnificence, qu'une de ses petites pantoutles, la pareille de celle qu'elle avait laissé tomber. On demanda aux gardes de la porte du palais s'ils n'avaient point vu sortir une princesse : ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une paysanne que d'une demoiselle.
Quand les deux sœurs revinrent dubal^ Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si la belle dame y avait été ; elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder tout le reste du bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui ap|)artenait la petite pantoufle.
Elles disaient vrai ; peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de trompe, qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux princesses, ensuite aux duchesseset à toute la cour, mais inutile-
ment. On la porta chez les deux sœurs qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne pin-ent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait^ et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : « Que je voie si elle ne me serait pas bonne! » Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était très juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et, approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle lui était juste comme de cire. L'étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son autre pied. Là-dessus, ari-iva la marraine, (pii, ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors les deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent h ses pieds, pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon cœur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était. 11 la trouva encore plus belle que jamais; et, peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour.
RIQUET yV LA HOUPPE
L était une fois une reine qui accoucha d'un lils si laid et si mal M6"L fait, qu'on douta lonii:temps s'il avait forme humaine. Une fée, qui
■^%\J CP^è::^ se ti'ouva à sa naissance, assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable
M'slaJ parce qu'il aurait beaucoup d'esprit : elle ajouta même qu'il
poui'i'ait. en vertu du don ([u'ellc venait de lui faire, donner
autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui était bien affligée d'avoir
m nus au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas
plus tôt à parler, qu'il disait mille jolies choses, et qu'il avait dans ses actions je ne
sais quoi de si spirituel qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde
avec une petite houppe de cheveux sur la tète, ce rpii lit qu'on le nomma lliquet
à la houppe, car Riquet était le nom de sa ftimille.
Au bout de sept ou huit ans, la reine du royaume voisin accoucha de deu\ lilles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour; la reine en fut si aise, qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fît mal. La même fée qui avait assisté à la naissance du petit lliquet à la houppe était présente, et, pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara que celte i)elile pi'incesse n'aurait pas d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle. Cela mortifia beaucoup la reine; mais elle eut, quelques moments après, un bien plus grand chagrin, car la seconde fdle dont elle accoucha se trouva extrêmement laide. « Ne vous affligez pas
tant, Madame, lui dit la fée, votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté. — Dieu le veuille! répondit la reine; mais n'y aurait-il pas moyen de taire avoir un peu d'esprit à l'ainée, qui est si belle? — Je ne puis rien pour elle. Madame, du côté de l'esprit, lui dit la fée; mais je puis tout du côté de la beauté; et com^ie il n'y a rien que je ne veuille pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira. »
A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent aussi
avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée et de l'esprit de la cadette. 11 est vrai que leurs défauts augmentaient beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'œil, et l'ainée devenait plus stupide de jour en jour : ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle répondait une sottise. Elle était avec cela si maladroite, qu'elle n'eût pu ranger quatre porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoique la beauté soit d'un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportait toujours sur son aînée dans toutes les compagnies. D'abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et l'admirer; mais bientôt après on allait
lUQl'Kr A I.A IIOIPPE
à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui eutendre dire mille choses agréables; et on était étonné qu'en moins d'un (piart d'heure l'ainée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour de la cadette. L'ainée, qu()i([ue fort stupide, le remarqua bien ; et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa sœur. La reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise; ce cpii pensîi faire mourir de douleui; cette pauvre princesse.
Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois poui' y [)l;undre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme ioi't désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune prince lliquet à la houppe, qui, étant devenu amoureux d'elle sur ses portraits qui couraient par tout le monde, a^ ait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la renconlrer ainsi toute seule, d l'aborda avec tout le respect et toute la politesse imaginables. Ayant remarqué, après lui avoir fait les conqjliments ordinaires, ({u'elle était fort mélancolique, il lui dit : « Je ne comprends pas, Madame, conunent une personne aussi belle que vous l'êtes j)eut être aussi triste que vous paraissez; car, <pioique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre plaît à dire, Monsieur, » lui répondit la princesse; et elle demeura là. « La beauté, reprit Riquct à hi houpi»e, est un si grand avantage, qu'elle doit tenir lieu de tout le reste; et, (piand on la possède, je ne vois rien qui puisse vous allliger beaucoup. — J'aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide (jue vous, et avoir de l'esprit, que d'avoir de la Ijeauté comme j'en ;u', et être hôte autant que je le g^iis, — Il n'y a rien, Madame, (pii marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir; et il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer. —Je ne sais pas cehb dit la princesse; mais je sais que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue. — Si ce n'est que cela. Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur. — Et conunent ferez-vous? dit la princesse. — J'ai le pouvoir, Madame, dit Ri([uet à la houppe, de donner de l'esprit, autant qu'on en saurait avoir, à la personne que je dois aimer le
plus ; et comme vous êtes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous ayez autant d'esprit qu'on peut en avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser. »
La princesse demeura tout interdite et ne i-épondit rien. « Je vois, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre. » La princesse avait si peu d'esprit, et en même temps si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença, dès ce moment, une conversation galante et soutenue avec iiicpict à la houppe, où elle babilla d'une telle force, que Riquet à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser d'un changement si sulut et si extraordiuaire; car autant on lui avait ouï dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire de choses bien sensées et infiniment spirituelles. Toute la cour en eut une joie qui ne se peut imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort désagréable .
Le roi se conduisait par ses avis; il allait même quelquefois tenir conseil dans son appartement. Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en mariage; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit^ et elle les écoutait tous sans s'engager à pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père, s'en étant aperçu, lui dit qu'il la faisait maitresse sur le choix d'un époux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Gomme plus on a d'esprit et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette alfaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser.
Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vontet viennentetqui agissent. Ayant prêté
lUQUET A LA HOUPPE
roreillc plus altentivcmenl, elle ouït que Tuu disait : « Apporte-moi eette marmite » ; l'autre : « Donne-moi cette chaudière » : l'autre : « Mets du bois dans ce feu. » La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une graude cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d'officiers nécessaires j)()ur faire un festin magnifique. 11 en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l'oi-eille ', se mirent à travailler en cadence, au son d'une chanson harmonieuse.
La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda ]»our (pii ils travaillaient. « C'est, Madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le prince lliquet à la houppe, dont les noces hc feront demain. » La piincesse, encore plus surprise (ju'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup (pi'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le prince Riquet à la houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait ({u'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, ({uand elle fit cette promesse, elle était bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n'eut pas fait trente pas, en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se présenta à elle, j^^^^ ^ ^^^^ ^^ ^^^ ^^ ^ ^ brave, magnifique, et comme un prince qui va se
marier. « Vous me voyez. Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre.
— Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je n'ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.
— Vous m' étonnez, Madame, lui dit Riquet à la houppe.
— Je le crois, dit la princesse, et assurément, si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n'a que sa
1. Les cuisiniers élégants se coiffaient, dans leur négligé de travail, de la peau de quelque animal, dont jndre la queue. On voit encore, dans certaines provinces, des chasseurs coiffés ainsi.
parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser : comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'lnii une résolution que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'oter ma bêtise et de me faire voir plus clair que je ne voyais .
— Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, devait être bien reçu, comme vous \enez de le dire, à vous reprocher voti'e manque de parole, pourquoi voulez-vous. Madame, que je n'en use pas de même dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et ([ui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au fait, s'il vous plait. A la réserve de ma laideur^ y a-t-il quelque chose en moi cpii vous déplaise. Êtes- vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières? — Nullement, répondit la princesse; j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire. — Si cela est ainsi, reprit Iliquet à la houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable des hommes. — Comment cela se peut-il faire? lui dit la princesse. — Cela se fera, répondit Riquet à la houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin. Madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même fée (pii, au jour de ma naissance, me lit le don de pouvoir rendre spirituelle la persoiuie qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien taire cette faveur.
— Si la chose en est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus aimable, et je vous en fais le don autant qu'il est en moi. »
La princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus l)eau, le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais vu. Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette métamorphose. Ils disent que la princesse, ayant fait cette réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son ame et de son esprit, ne vit [)lus la dilformité de
RIOUET A LA HOUPPE
SOU corps ni la hiidcur de sou visage; ([ue sa bosse ne lui seml)la plus (pic le bon air (runliomme (pii l'ait le ^ros dos, et qu'au lieu (pic jus(pralors elle l'avait vu boiter elïVoyablement^ elle ne lui trouva plus (ju'un certain air penche (pii la charmait. Ils disent encore ([ue ses yeux, (|ui étaient louches, ne lui eu parurent ([ue plus brillants; (|ue leur dcu-èglement passa dans son esprit pour la niarcpie d'un violent excès d'amour; et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quehjuc chose de martial et d'hcM'OÏque.
Quoi (pi" il en soitj la princesse lui promit sur-le-champ de répouser, pourvu cpi'il en obtint le consentement du roi son père. Le roi ayant su que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connaissait d'ailleurs pour un prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain, les noces furent faites ainsi que Riquet à la houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant.