TERRAIN A VENDRE
425 mètres.
S'ADRESSER A Me TIRAGO, NOTAIRE, ETC., ETC.
Une vieille futaille écartelée et vermoulue recevait l'eau des gouttières du voisinage, et la laissait fuir dans l'herbe. Des milliers d'atomes aux ailes gazeuses, des cousins, des éphémères tourbillon-
liaient sur cette mare verdâtre; et, quand un rayon de soleil y tombait par hasard entre les toits, on y voyait pulluler la vie comme une poussière d'or; deux grenouilles énormes montraient alors leur nez camard à la surface, traînant leurs longues jambes filandreuses sur les lentilles d'eau, et se gorgeant des insectes qui s'engouffraient dans leur goitre par milliards.
Enfin, au fond du cloaque s'avançait en visière un toit de planches humides et moisies^ sur lequel un gros chat roux venait faire sa promenade, écoutant les moineaux s'ébattre dans les arbres, bâillant, fléchissant les reins et détirant ses griffes d'un air mélancolique.
J'avais souvent contemplé ce coin du monde avec une sorte de terreur.
ce Tout vit... tout pullule... tout se dévore! m'étais-je dit. Quelle est la source de ce flot intarissable d'existences, depuis l'atome tourbillonnant dans un rayon de soleil, jusqu'à l'étoile perdue dans les profondeurs de l'infini ?... Quel principe pourrait nous rendre compte de cette prodigalité sans bornes, incessante, éternelle, de la cause première ? »
Et, le front entre les mains, je me plongeais dans les abîmes de l'inconnu.
Or, un soir du mois de juin, vers onze heures, comme je révais delà sorte, accoudé sur la traverse
Hema fenêtre, il me sembla voir une forme vague se! s "au^ied de la muraille, puis une pore ;;£r, et quelque traverser les ronces pom
^XtoÏplUsaitdansPombredesma- J«tnv!ronnanteS:c'étaitpeut-êtreune tUus.cn
âmes sens. Mais le lendemain, dés cinq heuavant regardé dans le cloaque, ,e vis en effet un Il gaillard s'avancer du fond de l'échoppe et, fes bras croisés sur la poitrine, se mettre a m ob-
^^siÎnî si maigre, ses habits étaient si
je ne doutai- pas que ce ne tût un bandit, cache a eiour pour se soustraire à la police, et sortant la laCtLsonrepaircpourdévaliseretmêmepour
éSS;;rde ma stupeur, quand cet homme,
levant son chapeau, me cria .
.Hé! bonjour, Christian, hon,our! »
Comme je restais immobile, la bouche béante
U «versa le clos, ouvrit la porte, et s'avança dans
^rrem^ai seulement alors qu'il portait une grl trique, et je me félicitai de ne pas l'entre-
tenir en tête à tête. .
D'où cet individu pouvait-il me connaître?...
Que me voulait-il?
Arrivé devant ma fenêtre, il leva ses longs bras ma,gres d'un air pathétique • ê
« Descends.Christian, s'écria-t-il, descends que )e t embrasse... ah! ne me laisse pas languir!.'
On pense bien que je ne fus pas trop pressé de «pondre à snn invitation. Alors il se pritTr re me montrant de magnifiques dents blanches sous' sa moustache roussâtre, puis, il me dit-
« Tu ne reconnais donc pas ton professeur de métaphysique, Hahs Weinland?... Faut-il quel te fasse voir son passe-port? '
-Hans Weinland!... est-ce possible?... Hans TVe.nland avec ces joues creuses... ces veux caves!.. Hans Weinland sous ces guenilles' , Cependant, après un coup d'œil plus 4^ |ee reconnus; unSentimentdPiti..j;:
mable me saisit : p
« Comment! c'est vous, mon cher professeur 1 -Moi-même! Descends, Christian, nous eau-' serons plus à l'aise. »
Je n'hésitai plus à descendre; la dame Genti netan pas encore levée, je tirai le verrou moi-
«Ah! cher maître! m'écriai-je les yeux pleins de larmes, dans quel état ie vous retrouve' Arid bah!fit-il"'emeP°»^ien, c'est l'es-
— Mais vous allez monter dans ma chambre... changer d'habits...
— A quoi bon?. . . Je me trouve charmant comme cela.... eh ! eh ! eh !
— Vous avez faim, peut-être!...
— Du tout, Christian, du tout. Je me suis nourri longtemps, chez Flicoteau, de têtes de lapin et de pieds de coq: c'était un genre de noviciat que m'imposait le dieu Famine. Aujourd'hui, mes preuves sont faites, mon estomac atrophié n'est plus qu'un mythe; il ne me demande plus rien, sachant d'avance que ses réclamations seraient inutiles : je ne mange plus... je fume de temps en temps une pipe... voilà tout... Le vieux fakir d'Ellora me porterait envie ! »
Et comme je le regardais d'un air de doute :
« Cela t'étonne? reprit-il; mais sache que l'initiation aux mystères de Mithras nous impose ces petites épreuves, avant de nous investir d'une puissance formidable. »
Tout en causant ainsi, il m'entraînait vers le Jardin-des-Plantes. On venait d'ouvrir la grille, et la sentinelle, nous voyant approcher, parut tellement étonnée de la physionomie de mon pauvre maître, qu'elle fit mine un instant de nous interdire le passage; mais Hans Weinland ne parut même pas s'apercevoir de ce geste, et poursuivit tranquillement son chemin.
Le jardin était encore solitaire. En passant près de la cage aux serpents,, Hans, me la montrant avec sa trique, murmura :
« De jolis petits animaux, Christian; j'ai toujours eu de la prédilection pour ce genre de reptiles: ils ne se laissent pas marcher sur la queue sans mordre. »
Puis^ tournant à droite, il me précéda dans le labyrinthe qui monte au cèdre du Liban.
« Arrêtons-nous ici, lui dis-je, au pied de cet arbre.
— Non, montons jusqu'au belvédère, on y voit de plus loin,- j'aime tant voir Paris et respirer le frais, qu'il m'arrive très-souvent de passer des heures à cet observatoire. C'est même ce qui me retient dans ton quartier. Que veux-tu, Christian ? chacun a ses petites faiblesses. »
Nous étions arrivés à la lanterne,'et HansWeinland avait pris place sur l'une des deux grosses pierres fossiles, qui sont appuyées contre le tertre. Moi, je restai debout devant lui.
« Eh bien, Christian, reprit-il, que fais-tu maintenant ? Tu suis les cours de la Sorbonne et du Collège de France, n'est-ce-pas? Eh! eh! eh! ça t'amuse toujours, la métaphysique ?
— Mon Dieu... pas trop.
— Eh ! je m'en doutais... je m'en doutais. Mais aussi quels cours ! quels cours!— L'un s'en tient à
la forme, et se croit idéaliste, car le beau, le beau idéal est dans la forme... eh! eh! eh! — L'autre parle de substance: pour lui, la substance est une idée première... comprends-tu cela, Christian, la substance une idée première? Faut-il être bête!
Le plus fort est un garçon qui ne manque pas d'un certain mérite': il s'est fait un petit système bourgeois, avec des morceaux ramassés à droite et à gauche, absolument comme on confectionne un habit de polichinelle; aussi/ les Français, qui sont très-forts en méthaphysique, l'ont surnommé le Platon moderne ! »
Et Hans Weinland, allongeant ses longues jambes de sauterelle,, partit d'un éclat de rire nerveux; puis, redevenu calme subitement, il poursuivit :
ce Ah ! mon pauvre Christian ! mon pauvre Christian ! que sont devenues les grandes écoles d'Albert le Grand, de Raymond Lulle, de Roger Bacon, d'Arnaud de Villeneuve, de Paracelse? — Qu'est devenu le microcosme? Que sont devenus les trois principes : intellectuel, céleste, élémentaire? — les applications des Patrice Tricasse, des Coclès, des André Cornu, des Goglénius, des Jean de Hâgen, des Moldénates, des Savonarole et de tant d'autres? — et les expériences curieuses des Glaser, des Le Sage, des Le Vigoureux ?
— Mais, cher maître, ce sont desempoisonneurs! m'écriai-je.
— Des empoisonneurs?... Ce sont les plus grands astrologues des temps modernes, les seuls héritiers de la kabbale! Les vrais, les seuls empoisonneurs sont tous ces charlatans qui tiennent école de sophisme et d'ignorance. Ne sais-tu pas que tous les secrets de la kabbale commencent à trouver leurs applications? La pression de la vapeur, le principe de l'électricité, les décompositions chimiques, à qui faut-il attribuer ces admirables découvertes, sinon aux astrologues? — Et nos psychologues, nos métaphysiciens, eux,qu'ontjls découvert d'utile, d'applicable, de vrai, pour traiter les autres d'ignorants et s'attribuer le titre de sages ?. . . Mais laissons cela, ma bile s'échauffe.»
Et sa figure, impassible jusque-là, prit une expression de férocité sauvage.
« Il faut que tu partes, Christian, s'écria-t-il brusquement, il faut que tu retournes à Tubingue.
— Pourquoi ?
— Parce que l'heure de la vengeance est proche.
—Quelle vengeance ?
— La mienne.
— De qui voulez-vous tirer vengeance?
— De tout le monde ! . . . Ah ! l'on s'est moqué de moi... on a conspué Maha-Dévi... on l'a repoussé des écoles. . . on m'a traité de fou. . . de visionnaire. . .
on a renié le dieu bleu pour adorer le dieu jaune... Eh bien! malheur à cette race de sensualistes! »
Et, se levant, il embrassa la ville immense du regard, ses yeux gris s'illuminèrent, il sourit.
Quelques bateaux descendaient lentement la Seine ; le jardin verdoyait; les voitures de roulage, les chargements de vin, les charretées de légumes, les troupeaux de bœufs, de moutons, de pourceaux, soulevaient la poussière des routes dans les profondeurs de Thorizon. La ville bourdonnait comme une ruche; jamais spectacle plus splendide et plus grandiose ne s'était offert à mes regards.
« Paris! ville antique, ville sublime, s'écria Weinland avec une ironie poignante; Paris idéal. Paris sentimentaljOuvre tes larges mâchoires! voici venir, par tous les points de l'horizon, du liquide et du solide pour renouveler tes esprits animaux. Mange, bois, chante et ne t'inquiète pas du reste; la France entière s'épuise pour te nourrir.
« Elle pioche du matin au soir, cette spirituelle nation, pour te faire des loisirs agréables. Que te manque-t-il ? Elle t'envoie ses vins généreux, ses troupeaux, ses primeurs des quatre saisons, ses belles jeunes filles rayonnantes de jeunesse, ses hardis jeunes hommes, et ne te demande en échange que des révolutions et des gazettes.
« Cher Paris ! centre des lumières, de la civili-
sa t ion, etc., etc., etc.; Paris!... terre promise du paradoxe... Jérusalem céleste des Philistins... Sodome intellectuelle... capitale générale du sensualisme et du dieu jaune !.. . sois fier de tes destinées : tu tousses : le sol tremble ! tu te remues : le monde frissonne ! tu bâilles : l'Europe s'endort ! Qu'est-ce que YEsprit auprès de la force matérielle incarnée? Rien !... Tu braves les puissances invisibles... tu les bafoues... mais, attends... attends... un des fils de Maha-Dévietdela déesse Kàli va te donner une leçon de métaphysique ! »
Ainsi s'exprimait Hans Weinland avec une animation croissante. Je ne doutais pas que la misère n'eût détraqué sa cervelle.
Que pouvait faire un pauvre diable, sans feu ni lieu, contre la ville de Paris ?
Après ces menaces, redevenu calme tout à coup, et voyant quelques promeneurs monter le labyrinthe, il me fi: signe de le suivre, et nous sortîmes du jardin.
« Christian, reprit-il en marchant, j'ai quelque chose à te demander.
— Quoi ?
— Tu connais ma retraite... là, je te dirai tout. Mais il faut que tu me jures sur l'honneur d'accomplir mes ordres de point en point.
— Je le veux bien... à une condition cependant... c'est que...
— Oh ! sois tranquille, cela ne peut intéresser ta conscience.
— Alors je vous le promets.
— Cela suffit. »
Nous étions arrivés devant le clos ; il en poussa la porte et nous entrâmes.
Il me serait difficile de rendre le sentiment d'horreur qui me pénétra, lorsque, après avoir traversé les hautes herbes du repaire, je découvris sous l'échoppe une quantité d'ossements amoncelés dans l'ombre.
J'aurais voulu fuir, mais Hans Weinland m'observait.
« Assieds-toi là ! » fit-il d'un accent impérieux, en m 'indiquant une grosse pierre, entre les piliers du toit.
J'obéis.
Lui, sortant alors de sa poche une petite pipe
de terre, la bourra de je ne sais quelle substance
jaunâtre, et se prit à l'aspirer lentement; il s'assit
en face de moi, les jambes étendues, sa grosse
"trique entre les genoux.
« Christian, murmura-t-il, tandis qu'une contraction musculaire indéfinissable creusait les rides de ses joues et relevait obliquement ses narines, écoute-moi bien; pour que tu puisses remplir mes intentions, il est indispensable que je t'explique un de nos mystères. »
11 se tut, l'œil sombre, le front plissé, les lèvres tellement serrées qu'on n'en voyait plus les bords.
« Oui, reprit-il d'un accent sourd, il faut que tu connaisses un des mystères de Mithras ! — Ce qu'il y a de plus étrange dans ce monde, voistu, Christian, c'est que Tune des moitiés du globe soit en pleine lumière, et l'autre dans les ténèbres : il en résulte que la moitié des êtres animés dort pendant que l'autre veille. Or^ la nature, qui ne fait rien d'inutile, la nature qui simplifie tout, et sait obtenir ainsi la variété infinie dans l'unité absolue, la nature, ayant décidé que tout être vivant resterait assoupi la moitié du temps, a décidé par là même qu'une seule âme suffirait pour deux corps... Cette âme se transporte donc de l'un à l'autre hémisphère, aussi vite que la pensée, et développe tour à tour deux existences. Tandis que l'âme est aux antipodes, l'être dort ; ses facultés divaguent, la matière repose. Lorsque l'âme revient prendre la direction des organes, aussitôt l'être s'éveille : la matière est forcée d'obéir à l'esprit.
« Je n'ai pas besoin de t'en dire davantage. Cela n'entre, pas dans tes cours de philosophie ; car il est connu que tes professeurs sont trèssavants sans rien comprendre; mais cela t'explique les idées étranges qui souvent assiègent ton cerveau, la singularité de tes rêves, la connaissance
intuitive des mondes que tu n'as jamais vus, et mille autres phénomènes de ce genre. Ce qu'on nomme catalepsies, évanouissements, extases, lucidité magnétique, bref, l'ensemble des phénomènes du sommeil sous toutes ses formes, découle de la même loi. M'as- tu compris, Christian ?
— Très-bien... c'est une découverte sublime !
— C'est le moindre des mystères de Mithras, fit-il avec un sourire bizarre, c'est le premier degré d'initiation. Mais écoule les conséquences du principe en ce qui me concerne : — l'âme qui m'anime appartient également à l'un des sectateurs de Maha-Dévi, habitant au pied du Mont- Abuji, dans la province de Sirohi, sur les frontières méridionales du Joundpour : c'est un Agori, ou, si tu l'aimes mieux, un Aghorapanti, célèbre par ses austérités, ses meurtres et sa sainteté. Il est initié comme moi, du troisième degré. Quand il dort, je veille... quand il veille, je dors. — M'as-tu compris ?
— Oui, répondis-je en frissonnant.
— - Eh bien ! voici ce que te demande : il faut que mon âme séjourne deux jours consécutivement à Déesa, dans la caverne de la déesse Kâli. Je le veux ! Dans ce but, mon corps doit rester inerte. Ce que je fume en ce moment est de l'opium... Déjà mes paupières s'appesantissent... tout à l'heure... mon âme va me quitter... Si je
m'éveille... avant le temps fixé... entends-tu... qu'à l'instant même tu me donnes une nouvelle dose d'opium... Tu... tu me l'as juré... malheur si... »
Il n'eut pas le temps de finir, et tomba subitement dans une torpeur profonde.
Je l'étendis, la tête à l'ombre, les pieds dans l'herbe. Sa respiration, tour à tour rapide et lente, me donnait le frisson; et le mystère que cet homme venait de me révéler, la certitude que son âme avait franchi des espaces immenses en moins d'une seconde, m'inspiraient une sorte de crainte mystérieuse, comme si tout ce monde inconnu se fût ouvert à mes regards. Je me sentais pâlir; mes doigts s'agitaient et tressaillaient sans que je le voulusse : le fluide vital me pénétrait jusqu'à la pointe des cheveux.
Ajoutez la chaleur du midi concentrée entre ces vieilles masures, les émanations putrides de la mare voisine, le coassement des deux grenouilles," qui commençaient leur duo mélancolique dans la fange verdàtre, le bourdonnement immense des insectes dansant leur ronde éternelle, et vous comprendrez les impressions sinistres qui se succédèrent dans mon esprit jusqu'au soir.
Je regardais parfois la face pâle de Weinland, toute couverte de moiteur, et je ne sais quel effroi subit me saisissait alors. Il me semblait être corn-
LE CABAL1STE HANS WEINLAND. 2~f)
plice d'un crime épouvantable, et, malgré ma promesse, je secouais violemment le corps du dormeur, qui restait inerte ou s'inclinait dans un autre sens. Parfois sa respiration prenait des accents bizarres , et s'échappait en sifflant , comme un ricanement diabolique.
Durant ces longues heures, il m'arriva de songer aussi aux mystères de Mithras. Je me disais que sans doute le premier degré d'initiation devait comprendre la vie animale, — le second,, l'essence et les fonctions de l'âme. — le troisième, Dieu! Mais quel homme pouvait avoir l'audace de fixer son regard sur la force incréée et l'orgueil de l'expliquer ?
Le temps se consumait dans ces méditations ; ce n'est qu'à la chute du jour, lorsque l'horloge de Saint-Etienne-du-Mont eut sonné huit heures, que je montai chez moi prendre quelques heures de repos.
Je ne doutais plus alors, que le sommeil léthargique de Hans Weinland ne poursuivît tranquillement son cours jusqu'au lendemain.
En effet, le jour suivant, vers six heures du matin, étant allé le voir, je le trouvai dans la même attitude; sa respiration me parut même régularisée.
Que vous dirai-je, mes ch'ers amis ? ce jour encore et la nuit suivante se passèrent dans les
mêmes rêveries, dans les mêmes anxiétés que la veille.
A la fin du second jour, vers six heures du soir, ne me sentant plus de fatigue et d'inanition, je courus au cloître Saint-Benoît prendre un peu de nourriture. Je restai chez maître Ober, mon restaurateur, jusque vers sept heures.
En revenant de là, par la rue Clovis, il me sembla tout à coup être suivi, et, regardant derrière moi, je fus tout étonné de ne voir personne.
Quoique le jour fût à son déclin, une chaleur accablante pesait sur la ville silencieuse ; pas une porte ouverte n'aspirait la première fraîcheur de la nuit; pas une figure n'apparaissait au loin sur le pavé; pas un mouvement, pas un bruit ne trahissait la vie dans le vaste quartier du Jardin-des- Plantes.
Ayant hâté le pas, je me trouvai bientôt à la porte du clos, où j'appuyai la main; elle s'ouvrit sans bruit, et j'allais m'avancer dans l'herbe, quand Hans Weinland, plus pâle que la mort, bondit à ma rencontre, en me criant :
« Sauve-toi, Christian! sauve-toi!... »
Et ses deux mains me repoussaient : sa face contractée, ses yeux vitreux, le frémissement de ses lèvres, trahissaient la plus grande terreur.
Je fus rejeté dans la rue.
«Viens!... viens!... me criait-il. — Cache-toi! »
LE CABALISTE HANS WEINLAND. 2ôl
La veuve Genti, accourue sur le seuil de sa maison, poussait des cris perçants, croyant sans doute que Weinland voulait me dévaliser; mais lui, l'écartant du coude, et se jetant dans l'allée avec moi, partit d'un éclat de rire diabolique:
« Hé! hé! hé!... la vieille... la vieille payera pour toi... Monte, Christian... bien vite!... Le monstre est déjà dans la rue... je le sens ! »
Et je montais quatre à guatre, comme si le spectre de la mort eût étendu ses griffes sur moi. Je volais, je m'enlevais par bonds; la porte de ma chambre s'ouvrit et se ferma sur nous, et je tombai dans mon fauteuil comme foudroyé.
« Mon Dieu ! mon Dieu! m'écriai-je, les mains croisées sur ma figure, qu'y a-t-il? Mais tout ceci est horrible !
— Il y a, dit Weinland froidement, il y a que j'arrive de loin : six mille lieues en deux jours. Eh! eh ! eh ! j'arrive des bords du Gange, Christian, et je ramène de là-bas un joli compagnon... Écoute, écoute ce qui se passe dehors. »
Alors, prêtant l'oreille, j'entendis une foule de monde descendre la rue Copeau en courant, puis des clameurs confuses.
Mes yeux rencontrèrent en ce moment ceux de Hans: une joie sombre, infernale, les illuminait.
« C'est le choléra bleu ! rit-il à voix basse, le terrible choléra bleu ! »
Puis s'animant tout à coup :
« Des cimes du mont Abuji, s'écria-t-il, pardessus les verts panaches des palmiers, des grenadiers, des tamarins, au fond de la gorge où se traîne le vieux Gange, je l'ai vu flotter lentement sur un cadavre,- parmi les vautours. Je lui ai fait signe... il est venu... le voilà qui se met à l'oeuvre; regarde! »
Une sorte de fascination me fit jeter les yeux dans la rue : — un homme du peuple, les épaules nues, les cheveux crépus, emportait, en courant, une femme, la tête renversée, les jambes pendantes, les bras retombant inertes. Lorsqu'il passa sous ma fenêtre, suivi d'un grand nombre de personnes, je vis que la figure de cette malheureuse avait des teintes bleuâtres.
Elle était toute jeune; le choléra venait delà foudroyer !
Je me retournai, frissonnant des pieds à la tête ; Hans Weinland avait disparu !
Ce même jour, sans prendre le temps de faire ma malle, et n'ayant que la précaution d'emporter Fargent nécessaire, je courus aux messageries, rue Notre-Dame-des- Victoires.
Une diligence allait partir pour Strasbourg. J'y montai, comme un noyé se jette sur la planche de salut.
Nous partîmes.
On riait, on chantait; personne ne savait encore l'invasion du choléra en France.
Moi, me penchant à la portière, de relais en relais, je demandais :
« Le choléra n'est pas ici ? »
Et chacun de rire.
ce Le pauvre garçon est fou ! » disaient mes compagnons de voyage.
Ils faisaient des gorges chaudes.
Mais lorsque, trois jours après, j'eus le bonheur de me jeter dans les bras de mon oncle Zacharias, et qu'à moitié fou de terreur, je lui racontai ces événements étranges, il m'écouta gravement et me dit :
« Cher Christian, tu as bien fait de venir, oui, tu as très-bien fait. Regarde le journal : douze cents personnes ont déjà péri; c'est une chose épouvantable !
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