SECONDE PARTIE
Les Facéties et les Bons Tours
LES DEUX DIOTS
^ l y avait une fois deux frères qui ^ n'étaient pas trop fins ; ils mirent |> sans le vouloir le feu à leur maison,.
et tout ce qu'ils possédaient fut brûlé.
Ils prirent chacun un bissac et allèrent de * tous côtés quêter pour la fortune du feu.
Ils finirent par ramasser de quoi construire une autre maison ; mais quand ils voyaient le feu flamber trop fort dans leur foyer, ils se mettaient à l'injurier, et parfois à le frapper.
Un jour qu'il flambait plus que de coutume, un des frères prit son bâton et se mit à cogner dessus en criant :
— Ah ! coquin de feu, je vais te tuer !
Mais les tisons ne s'éteignaient point, de
sorte que le garçon s'écria :
— Ah ! je ne peux te tuer, mais je vais t'étouffer !
Il prit le linge des armoires pour étouffer le feu, et comme il n'y parvenait pas encore, il jeta dessus les couettes, en disant :
— Cette fois tu seras étouffé, ou tu as la vie dure.
Mais le feu consuma les draps et les couettes, et il brûla encore la maison.
Alors les deux frères se réfugièrent chez une cousine qui était plus fine qu'eux, et ils mirent encore un bissac sur leur dos pour aller quêter. Sur leur route ils rencontrèrent une église dont la porte était ouverte ; ils y entrèrent en disant :
— Bonjour ! charité pour la fortune du feu.
LES DEUX DIOTS 2Ô3
Mais il n'y avait dans l'église que des saints de bois qui ne pouvaient leur répondre.
— Que vas^tu me donner pour la fortune du feu? demanda un des diots au saint le plus près.
— Ah ! dit l'autre diot, il ne répond rien, et on lui fait des honnêtetés. Il faut l'assommer, puisqu'il a le cœur si dur, et son camarade aussi, qui ne dit rien et ne vaut pas mieux que lui.
Ils se mirent à frapper les saints à grands coups de bâton ; les saints tombèrent à terre; l'un d'eux avait dans la tête un trésor, et le recteur avait caché sa bourse dans la mitre de l'autre, qui était un évèque.
Les deux diots ramassèrent la bourse, et ils étaient bien contents.
— Il paraît, se disaient-ils, que c'est dans leur tète que les vieux bonshommes cachent leur argent.
Sur. leur route ils rencontrèrent un vieil homme occupé à réparer un talus ; ils prirent sa bêche qui était à côté de lui et l'assommèrent, pensant trouver un trésor dans sa
tcte ; mais quand ils virent qu'il n'y avait rien dedans, ils le jetèrent dans un puits, et vinrent raconter à leur cousine ce qu'ils avaient fait. Celle-ci, qui avait plus de finesse dans son petit doigt que les- deux diots réunis, ramassa l'argent, et, pensant que la gendarmerie viendrait savoir ce qu'était devenu le bonhomme, elle le tira du puits et y jeta un vieux bouc qui venait de crever.
Les petits-enfants du vieux bonhomme ne le voyant pas revenir, s'informèrent de lui de tous côtés, et ils dirent aux deux diots :
— Vous n'avez pas vu notre grand-père ?
— Si, il était h relever un talus.
— Ne l'avez-vous pas vu depuis ?
— Si, nous l'avons tué pour lui prendre un trésor qu'il avait dans la tète ; mais il n'avait rien, le vieil avare, et nous l'avons jeté dans notre puits.
Les petits-enfants du bonhomme vinrent avec les gendarmes à la maison de la cousine, et demandèrent aux deux diots de leur montrer le puits.
LES DEUX DIOTS 2Ô5
— Le voilà, répondirent-ils.
— Maintenant, dirent les gendarmes, il faut que l'un de vous descende dedans pour tirer le pauvre bonhomme.
On attacha un des diots avec une corde, et quand il fut descendu, il s'écria :
— Votre grand-père avait-il de la barbe ?
— Oui.
— Avait-il des cornes ? — Non.
— Avait-il quatre pieds ? — Non.
— Finissons-en, dirent les gendarmes, et remontez le cadavre.
Lé diot remonta avec le vieux bouc, et la cousine, qui était là, se mit à dire :
— Vous voyez bien, messieurs qu'ils sont fous tous les deux.
Les gendarmes menèrent les deux diots aux Bas-Foins (i), et la cousine garda la bourse du recteur et le trésor que le vieux saint avait dans la tète.
{Conté en i S 80 par François Marquer, de St-Cast, mousse, âgé de i3 ans).
(1) Etablissement d'aliénés situé près de Dinan, au lieu dit les Bas-Foins.
Il y avait un fermier dont la récolte avait été mauvaise, et qui ne pouvait payer son, maître. Celui-ci lui dit qu'il le tiendrait quitte de tout, s'il voulait vendre une vache et lui en donner le prix.
Le fermier alla à la foire, conduisant sa vache avec une corde, et portant son chat sur l'épaule.
— Combien la vache ? demandaient les marchands.
— Un écu, répondait-il, et le chat quarante
écus ; mais je ne les vends pas l'un sans l'autre.
Cela parut bizarre aux acheteurs ; toutefois comme la vache était bonne, il s'en trouva un qui Tacheta^ ainsi que le chat et donna quarante et un écus pour le tout.
Après la foire, le fermier alla trouver son maître, et lui remit un écu, en lui offrant de prouver par témoins que «c'était bien là le prix réel de la vache qu'il avait vendue; et le maître, lié par sa promesse, fut obligé de s'en contenter.
Le domestique d'un recteur, qui avait entendu leur conversation, et appris qu'un seul chat avait été payé quarante écus, ramassa dans un sac tous les chats qu'il put trouver, et les porta à la foire.
— Qu'as-tu dans ton sac? lui demandait-on.
— Des chats à quarante écus la pièce.
— Tu n'as pas de honte? disaient les marchands, en riant de lui et en haussant les épaules.
— Non, messieurs, pas aujourd'hui ; mais j'en aurai peut-être une autre fois.
Il ne trouva point à vendre sa marchandise, qu'il remporta en disant :
— La foire n'était pas bonne pour les chats ; mais il parait qu'elle était bonne pour la honte, puisque tout le monde me demandait si j'en avais.
A quelque temps de là, le recteur qui avait du monde à diner envoya son garçon chercher des huîtres.
En revenant avec son panier au bras, il rencontra un chasseur qui lui demanda ce qu'il portait.
— Ma foi, dit-il, ce sont de drôles de bètes que mon maître m'a dit d'aller lui chercher.
— Te les a-t-on données avec les bovaux?
— Oui.
— Ah! mon pauvre garçon, on s'est moqué de toi ; mais je vais les étriper, moi.
Il ôta effectivement le dedans des huîtres et lui donna les écailles; le domestique alla les portera la cuisinière.
— Où avez-vous pris cela ? dit-elle, sur quelque tas de fumier?
— Non, répondit-il ; mais j'ai été bien heureux de trouver en route un brave monsieur qui les a étripées.
Peu après, le chasseur qui venait dîner au presbytère, entra, et le domestique lui dit :
— Ah ! monsieur, c'est notre servante qui est sotte ! elle prétend que j'ai pris ces petites bètes sur un tas de fumier. Je sais bien que ce n'est pas vrai, puisque vous avez eu l'obligeance de leur ôter les tripes.
En entendant cela, le chasseur se contracta la bouche et dit :
— Celui qui t'a aidé avait-il la bouche de travers ?
— Non, monsieur.
— Alors ce n'est pas moi.
(Conté en iSjS, par Constant Joulaud, de Gosné).
G'LAUME LE LOUP