‹ Contes des provinces de FranceChapitre 12 sur 76 · CONTE DE LA. CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

CONTE DE LA. CHAMPAGNE

Il était une fois un paysan qui avait autant d'enfants qu'il y a de pierres dans les champs. On l'appelait le père Maugréant, et il était bien nommé, car le pauvre homme maugréait toujours entre ses dents.

Il allait au cabaret plus souvent qu'à l'église ; mais c'était pour chasser le souci, disait-il. Un jour qu'il y était depuis des heures et des heures, et que le souci ne voulait pas s'en aller, il se dit tout à coup en se frappant le front :

— Mieux vaut s'adresse' au bon Guieuqu'à ses saints, J'irai l'trouvé'et j'y d'raand'rai pou'quouè qu'toute la chance éé toujou's pou' lés aut'es et tout l'guignon pour moue.

Et là-dessus il se lève et se met à chercher le chemin du paradis. A force de chercher et de marcher, de tourner et de virer, il finit par y arriver. Il frappe à la porte : Pan 1 pan I

— Qui est là, dit Saint Pierre.

— C'éé moue, grand saint, v'savez ben, l'péeze Maugréant.... qu'a autant d'enfants qu'y a dpiér's dans lés champs.

— Et que voulez-vous ?

— Parlé' au bon Guieu. J'vou'rais y demandé' pou'quoué qu'tout' la chance éé toujou's pou' lés aute'set tout l'guigncn pour moue.

— Le Seigneur est dans sa vigne, et il n'aime pas les questions. Passez votre chemin.

— Grand saint... j'suis in pauv'e pér' eud' famille ; si vous vouliez, vous qui faisez des mirâques...

— Allons ;... attendez, bonhomme, dit saint Pierre, je m'en vais voir par là si j'ai quelque chose pour vous.

Saint Pierre referme sa porte , mais il revient bientôt.

— Tenez, voilà un panier qui en fait des « mirâques «. Quand vous voudrez vous en servir, vous n'avez qu'à dire comme ça : Petit panier, petit panier, fais ton métier l et vous verrez ce qui arrivera. Mais quand vous en aurez assez, n'oubliez pas de dire : Suffit, suffit pour aujour^d'hiii l Ah!... encore.... vous n'avez pas besoin de le montrer à tout le monde, ni de dire que c'est moi qui vous l'ai donné. Vous entendez ?

Le bonhomme ne savait trop si c'était pour rire ou pour de bon ; il prit le panier en secouant les oreilles et sans songer à remercier ; mais dès qu'il se vit seul, il essaya si les paroles feraient leur effet. Aussitôt, voilà que le panier commence à grouiller, à bouillonner, [luis à déborder de petits pains de toutes façons et de toutes sortes de petits poissons qui grossissaient en s'élevant dans leurs plats et redescendaient ensuite à terre en cascade sans se renverser. Et il en venait, il en venait ! c'était comme un torrent. La route en fut bientôt toute couverte. Le bonhomme ne savait plus où poser le pied, et il commençait à s'effrayer ; heureu-

sèment il se rappela qu'il fallait crier : SufCit, suffit pour aujourd'hui', et le torrent s'arrêta.

Il s'assit alors sur un tas de cailloux et se régala on peut penser comment. Il n'avait que l'embarras du choix ; anguilles, truites, saumons, turbots, tous les poissons de la mer et des rivières nageaient devant lui dans la sauce. Cependant le bonhomme commença bientôt à hocher la tète et à maugréer tout bas. Quelque chose lui manquait : « J'mange, j'mange... et je n"bois rien ! »

Et comme il levait les j-eux en disant cela, il se retrouva justement devant le cabaret et il y entra tout droit :

— Apportez du meilleur, la p'tit' mèze, et deux verres, dit-il en clignant de l'œil au cabaretier, qui, d'ordinaire, lui tenait compagnie. Et si vous voulez vous régaler d'poisson, en v'ià pou' tout' la maison. Seul'ment... v'navez pas b'soin d'dire à tout Tmonde c'que v's allez voir... Y's entendez? « P'^iï 25«^mer, put pagnier, fais ton méquier ! »

Et voilà que le panier se remet à grouiller, à bouillonner et puis à déborder de petits pains de toutes façons et de toutes sortes de petits poissons sur la table, sur les chaises, sur le plancher et jusque dans la rue.

— Ramassez, ramassez! disait le bonhomme; n'vous gênez point ; quand gn'y en a p'us, gn'y en a encô'.

Et il fallait voir le cabaretier et la cabaretière courir après les plats ! Mais tout en travaillant ainsi des pieds et des mains, ils se disaient tout bas : « Si j 'pouvions aussi attraper l'pagnier, c'ée' ça qui nous convien'rait dans note méquier.... »

Ils essayèrent d'abord de savoir du bonhomme où l'on pourrait bien en avoir un pareil ; mais il tenait à garder ce secret-là pour lui seul, et il n'en desserra

pas les dents. Cependant ils lui versèrent si souvent et si bien qu'il finit par s'endormir. La bonne pièce de Ibmme alla chercher alors dans sa cuisine un panier à peu près pareil, qui avait justement servi la veille à rapporter du poisson dont on voyait encore des écailles, et elle le mit à la place du panier merveilleux qu'elle cacha soigneusement. Quand le bonhomme se réveilla, l'heure de la soupe sonnait ; il se leva en sursaut, prit son panier sans se méfier de rien et se hâta de chercher le chemin de la maison.

Il arriva juste au moment où sa femme mettait une pauvre soupe sur la table, entourée d'une ribambelle

d'enfants, petits et grands, affamés et maugréants

avec des yeux!... Le bonhomme, qui avait passé la nuit dehors, allait être reçu comme il le méritait ; mais, dès le seuil de la porte, il se hâta de dire, en brandissant son panier :

— N'vous gâtez pas l'appétit, l's enfants ! j'apport' eud'quoi vous régalé' tous. Vous voyez ben c'pagnierlà !... bon; maint'nant, vous allez tous dire comme ça : P'ilt pagnier, p'tUijagnier, fais ton méquier! et vous voirrez c'qu'arriv'ra !

Et ils firent comme il leur disait, pour voir ce qui arriverait. Mais ils eurent beau dire et crier, le petit panier ne savait qu'un métier, qui était de rester petit panier.

Le bonhomme n'y comprenait plus rien ; il tournait, tournait autour de la table, et regardait de tous côtés son panier, en maugréant, maugréant, comme de sa vie il n'avait maugréé. Sa femme et ses enfants ne savaient s'ils devaient rire ou pleurer et le croyaient fou.

— Attendez, attendez! s'écrie-t-il soudain; i' sent déjà r poisson... sentez-vous?

50 LES AVENÏUF.ES jUERVEILLEUSES

Il le sentait en effet, terriblement ; mai.s le pauvre homme n'en put tirer autre chose.

— Est-c' que ça n' s'rait pas V mien ? se dit-il enfin. Est-c' que par hasard?... Ah ! sarpejeu!

Et sans écouter sa femme ni ses enfants qui veulent le retenir, il court demander à la cabaretière s'il ne s'est pas trompé.

— Impossib'e, répond-elle, vous voyez, gn'y a ici ni pagnier, ni corbeille. Ben sûr vous aurez oubUé comme i' faut dire.

— C'est ben sûr ça, dit-il.

Elle lui verse là-dessus un verre du meilleur, et le voilà reparti pour le Paradis, où cette fois il arriva bientôt. Il frappe à la porte : Pan ! pan !

— Qui est-là ? dit Saint Pierre.

— C'ée' moue, grand saint, v' savez ben. . . 1' péeze Maugréant... qu'a autant d'enfants qu'y a d' pierr'.s dans les champs . . .

— Mais, bonhomme, on vous a déjà donné hier.

— Voui, grand saint ; mais c'ée' vot' pagnier ; j' sais pas c' qu'il a, i' n' veut p'us aller.

— Eh bien, laissez-le reposer. Je m'en vais voir par là si j'ai autre chose pour vous.

Saint Pierre referma sa porte , mais il revint bientôt :

— Tenez, voilà un coq, mais un coq ! . .. Vous n'avez qu'à lui dire comme ça : Coq de Saint Pierre, coq de Saint Pien^e, ynontre un peu ce que tu sais faire! et vous verrez ce qui arrivera ... Ah ! encore . . . Vous n'avez pas besoin de le montrer à tout le monde.

— Oh ! j' suis pas si béete que j'suis mal habillé.

— Ni de dire que c'est moi qui vous l'ai donné, vous entendez ? Je n'en ai pas comme ça à la douzaine à distribuer.

Et Saint Pierre referma sa porte sans attendre d'autre remerciment.

Quand le bonhomme se revit seul sur la route, c'était justement devant le cabaret, et il y entra tout droit.

— D'où v'nez-vous donc comm' ça avé' c' biau cù rouge dans vot' pagnier, p'pa Maugréant, lui demanda la cabareti'ère de sa voix la plus douce.

— Ali ! voélà. . . je r'viens d' là voù n' y en a pas comm' ça à la douzaine à distribuer, répondit-il d'un air finaud en s'asseyant devant la table.

On lui servit du meilleur, et tant qu'il voulut ; et bientôt l'envie de faire admirer sa nouvelle merveille commença à le démanger.

— Coq eucV Saint Piei^re, coq eucV Saint Pierre^ montre in peu c' que tu sais faire !

Et voilà le coq qui se dresse sur ses ergots en battant des ailes et qui chante : Coquerico ! d'une voix de trompette. Et à chaque cri, il lui tombait du bec des grains d'or et des diamants gros comme des petits pois, que le bonhomme recevait en clignant de l'œil dans son chapeau, mais cette fois sans rien laisser ramasser à personne.

Cependant le cabaretier et la cabaretière échangèrent un coup d'œil qui voulait dire : « V'ià un cô' à mett' avé' not' pagnier. » — Buvez donc, p'pa Maugréant ! — Et ils versaient toujours, si bien qu'il finit par s'endormir encore.

La fine mouche de femme prit alors tout doucement le coq merveilleux : « Viens, mon bellot, viens, mon bellot», et s'en alla l'enfermer dans son poulailler, d'où elle rapporta un coq tout pareil qu'elle mit à la place dans le panier.

Quand le bonhomme se réveilla, la nuit tombait ; il jeta quelques grains d'or sur la table, prit son coq et

son panier sans se méfier, et bien fier de ce qu'il apportait, il se hâta d'arriver à la maison. Sa femme l'attendait devant la porte avec toute sa couvée de petits Maugréants :

— N"es-tu i)as honteux d' perd' ainsi à boire ton temps et ton argent?

— Bah! dit-il, de l'argent?... j'ons maint'nant d' l'ôr et des guiamants. Venez, l's enfants ; vous voyez ben c' cô'-là su' la tab'e ? Bon. . . à présent, v's allez tous dire comme ça : Coq eud' Saint Pierre, coq eucV Saint Pierre, montre in peu c' que tu sais faire l et vous voirrez c' qu'arriv'ra.

Ils n'avaient pas grande confiance cette fois, cependant ils firent comme il leur disait pour voir ce qui arriverait. Prr ! voilà le coq qui se sauve par la chambre en criant, mais sans laisser tomber le moindre grain d'or, ni le plus petit diamant.

Le bonhomme n'en pouvait croire ses yeux, il maugréait, maugréait : «Maisj' suis pourtant ben sûr. . . Faut qu' j'aie encore oublié comme i' faut dire. Satanée caboche ! » disait-il en se prenant aux cheveux à pleins poings.

Soudain le voilà qui court après son coq, qu'il rattrape et fourre dans son panier ; puis, sans rien entendre, il part raide comme balle. Il ne s'arrêta qu'une minute en passant au cabaret, et il arriva tout courant au Paradis avec ses gros sabots qui faisaient un bruit de tonnerre.

Les étoiles commençaient justement à s'allumer. — Pan ! pan ! pan !

— Eh bien 1 qui donc frappe ainsi ? dit Saint Pierre.

— Ouf! c'eé moue, grand saint, v'savez ben... l'péeze...

— Ah çà!... mais, mon brave homme, vous venez

plus souvent qu'à votre tour , et à pareille heure !

— V's excuserez, grand saint, mais c'ée' vot' cô : j'sais pas c'qu'il a..., i' fait comm' vot' pagnier, voyez.

— Ça... mon coq ! ça... mon panier? Vous vous les êtes laissé changer, bonhomme.

— Changer ! dit le père Maugréant qui commençait à comprendre... Mais alors c'ée' donc ces deux...

— Je vous avais pourtant dit de ne les montrer à personne, reprit Saint Pierre... Mais non..., attendez, j'ai encore par là quelque chose pour vous.

Saint Pierre étend le bras et décroche quelque chose à la muraille.

— Tenez, dit-il, voilà un sac; quand vous aurez besoin d'une baguette pour votre jaquette ou pour celle d'un ami, vous n'avez qu'à dire comme ça : Flic, flac, haguette, hors du sac ! et vous verrez ce qui arrivera. Je ne vous dis que ça !

Et Saint Pierre referma sa porte d'un air malin.

— Ah ! ah I j'vois d'quoi qu'i' r'tourne maint'nant, se dit le bonhomme, mais j'vous quiens, mes deux filous.

Et il se hâta de regagner le cabaret avec son coq, son sac et son panier.

— Faites-moi rôti' c'coquin-là, dit-il en entrant, et n'me l'changez pas ! entendez-vous, la p'tit' mèze? Vous pouvez allumer l'feu avè' l'pagnier. Après ça, j'vous frai voir c'que j'ai là dans mon sac, ajouta-t-il du même air goguenard qu'il avait vu à Saint Pierre.

— Il va se passer quelque chose, pensait la cabaretière. Et elle se mit à préparer son coq sans faire semblant de le reconnaître, tandis que le cabaretier, qui n'était pas plus tranquille, essayait, mais en vain cette fois, d'endormir le paysan.

Lorsqu'il eut fini de se restaurer, ce qu'il no fit pas

Ot LES AVENTURES MERVEILLEUSES

sans maugréer, car la volaille n'était pas très tendre, le bonhomme frappa comme ça du plat de la main sur la table et dit :

— A présent, j'vons voir si j'nous comprenons. G'ée' mon cô et mon pagnier qu'i' m'faut, et vite et tôt !

— Vot' C(3' et vot' pagnior, p'pa Maugréant ! Mais vous v'nez...

— Mon cô' et mon pagnier, que j'dis... Et si v'mentendez pas de c't'oreille-lè, v'ià d'quoi vous ouvri' Tentend"ment des deux côtés : Flic, flac, hayette, hors du sac !

Et flic,flac! comme Téclair, une baguette blanche part du sac et se met à houspiller le cabaretier et la cabaretière et devant et derrière, puis, aussitôt après, le bonhomme Maugréant et derrière et devant, de façon à les faire sauter tous les trois par la chambre, comme des flocons de laine sous les coups d'un cardeur de matelas.

— Arrêtez-la ! arrêtez-la donc ! J'vons vous rend'e vot' cô' et vot' pagnier ! s'écriaient l'homme et la femme en se cachant la tête l'un contre l'autre.

— Halte l halte donc ! tu bats ton maître ! Satanée baj'ette, s'écriait le bonhomme en s'aplatissant contre la muraille! Arrêteras-tu! Suffit, suffit pour aujourd'hui !

Mais la « bavette » n'entendait à rien, elle no connaissait ni valet ni maître et allait toujours son train : flic, flac, et par ci et par là, en veux-tu, en voilà : aïe! aïe ! aïe ! ho lâlâ !

Heureusement Saint Pierre entendit leurs cris du haut du Paradis, et il descendit encore à temps pour les empêcher d'être roués de coups.

— Fiic, flac, haguette, vite au sac ! dit-il en entrant. Et la baguette obéit aussitôt.

HISTOIRE DU BONPIOMME MAUGRÉANT 5o

— Allez me chercher le coq et le panier.

Quand le coq et le panier furent sur la table, Saint Pierre parla ainsi :

— Vous avez tous les trois ce que vous méritez. Vous le gros dodu de cabaretier et sa petite ménagère, qui vous entendez si bien ensemble, retenez cette leçon : contentez-vous désormais d'écorcher les gens sans les voler, sinon gare la corde après le bâton. Pour toi, mon pauvre « péeze Maugréant, qu'as autant d'enfants qu'y a d'piérres dans les champs », et qui maugrées toujours contre le sort et le temps, tu vois qu'il y a aussi de ta faute dans ton affaire, et que tu ne sais pas mieux profiter du bien que du mal qui farrive. Tu as eu entre les mains les pains et les poissons miraculeux de l'Evangile, qui servirent à Notre Seigneur à nourrir quatre mille et je ne sais combien de personnes dans le désert, et qui auraient bien pu suffire à te nourrir, toi et ta famille. Quant à ce brave coq — le même qui chanta si à propos chez Pilate — il pouvait te rendre riche pour la vie et l'éternité. Tu n'as pas su garder un seul jour ces dons du ciel. Je reprends mon panier, mon coq et ma baguette — la propre baguette de Moïse — qui ne sait pas seulement épousseter les habits, qui tire aussi l'eau du rocher, dompte les dragons, découvre les trésors cachés dans les montagnes, et qui aurait pu faire bien d'autres merveilles encore pour foi,

A présent, mon bonhomme, ne te plains que de toimême, et tâche au moins de retenir ceci :

Aide-toi, le ciel t'aidera.

Et le conte finit là.

Charles Marelle, Contes et chants 2)0}mlair es français.

[conte corse }

Il y avait un jour un grand savant, si savant, que personne au monde ne pouvait lui être comparé.

Après avoir beaucoup étudié à Rome, il voulut une dernière fois revoir sa mère qui était bien vieille, et qui était restée dans un village fort éloigné.

Et le savant s'appelait Grantesta, et un jour il se mit en route.

Après avoir longtemps marché , il rencontra un pauvre vieillard qui lui demanda :

— Oii vas-tu?

— Que t'importe?

— C'est que si tu allais de mon côté, je voudrais suivre la route avec toi.

— Je ne marche pas avec un misérable mendiant de ton espèce.

— Je suis vieux et tu es jeune, aide-moi à marcher.

— Suis-je ton domestique ? Marche ou reste, qu'est-ce que cela me fait ; ne sais-tu pas que je suis Grantesta le savant?

— Oui, je le sais, orgueilleux insensé, dit le mendiant transformé aussitôt en un beau jeune homme,

mais sache que ta science ne te servira fie rien. Tu tu moques des paurres, tu méprises les vieillards : eh bien ! je te le dis, tu n'es pas immortel et de ton nom il ne restera même pas le vague souvenir.

— Que dis-tu? s'écria le savant, et quelles paroles viens-tu de prononcer ? Moi, mourir ! moi, périr comme le plus misérable des hommes après m'être élevé si fort au-dessus des plus intelligents I Non, je n'accepte point ton arrêt! A l'instant même je cours à la recherche d'une terre où l'on ne succombe point, où tout soit éternel.

— Grantesta, tu mourras.

Mais le savant ne l'écoutait déjà plus. Oubliant sa mère qu'il n'avait point encore vue, le voilà fuyant, fuyant toujours pendant des semaines et des mois.

Il s'arrête enfin dans un endroit entouré de hautes montagnes, où, la nuit, il voit ces mots écrits en caractères de feu :

« Ici l'on ne meurt jamais. »

— J'ai trouvé ! s'écria le savant. J'ai fini par découvrir cette terre tant désirée; me voilà immortel.

Et, joyeux, il se prit à admirer ce pays béni, où la richesse du sol n'avait d'égal que la douceur du climat.

Les jours, les mois, les années s'écoulèrent. Grantesta, heureux, se croyait immortel.

Un matin, pourtant, il fut réveillé par une tempête effroyable.

Dans cette vallée charmante si tranquille d'habitude, on voyait les arbres qui se tordaient sous les eff"orts du vent, d'épaisses nuées toutes noires tourbillonnaient dans le ciel ; on aurait dit que la terre devait être anéantie.

Tout à coup, le vent cessa, le ciel devint clair et le soleil se remit à briller de tout son éclat.

Grantesta était encore émerveillé de ce changement subit, lorsqu'au loin, bien au loin, il aperçut un être informe qui s'approchait de lui avec la rapidité de l'éclair.

C'était un monstre hideux, ayant les ailes de l'aigle, la tête du lion et les pattes du tigre.

Il arrivait les ailes largement déployées et tenant dans ses griffes un cadavre aux chairs encore palpitantes.

Arrivé près de Grantesta, le monstre se laissa tomber à terre, prit un grain de sable dans son bec et disparut aussi rapidement qu'il était venu.

Étonné, le savant demanda :

— ce Que viens-tu faire ici, monstre horrible, qui jette l'épouvante dans mon cœur, et pourquoi ce grain de sable que tu viens d'enlever?

A peine avait-il achevé ces mots, qu'un énorme rocher lui répondit :

— Il vient accomplir son œuvre de destruction et disperser aux quatre coins du monde les débris de ces montagnes. Tout ici-bas ne périra que lorsque ces monts qui élèvent encore leur tête dans les nues seront au niveau de l'immense plaine qui est à leurs pieds !

— Eh quoi ! tout ici n'est donc point éternel ? s'écria Grantesta étonné.

— Non ; mais ne t'inquiète de rien, mortel fortuné ; des millions de millions d'années s'écouleront avant que tes yeux ne se ferment à la lumière.

— Cela ne me suffit pas. Je veux l'éternité et non une vie plus ou moins longue. Que m'importe l'existence, si ces montagnes doivent disparaître un jour !

Et à travers les monts et les vallées, le voilà de nouveau marchant, courant, fuyant toujours, Grantesta le savant !

IL FAUT MOURIR o9

Il cherche encore le pays où l'on ne meurt jamais.

Depuis déjà bien longtemps il voyageait ainsi, lorsqu'il arriva sur les bords d'un lac Immense qui était plus grand qu'une mer.

Jamais on ne peut rêver quelque chose d'aussi beau que ces rives fortunées; les fleurs avaient plus d'éclat, et les arbres chargés de fruits délicieux pliaient à se rompre.

En parcourant ce pays, Grantesta trouva un chêne immense, si grand que toute une ville aurait pu être à son ombre.

Il était là, plein d'admiration pour cette puissante nature, lorsqu'une voix stridente se fit entendre; une branche du colosse parlait ainsi :

— Et depuis quand, vil mortel, oses-tu fouler le sol où toute chose est aussi immuable que le monde ?

— Chêne orgueilleux, tout ce qui est ici est donc immortel!

— Oui.

— Eh bien! alors je ne te crains point; tu ne peux m'arracher la vie.

A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'un bruit terrible se fit entendre.

Le ciel fut traversé par des éclairs, et de longues bandes noires se montrèrent au-dessus de sa tète. Une tempête effroyable éclata, la terre trembla, et ce beau pays fut dévasté en un instant.

Grantesta eut peur. Il levait vers le ciel ses regards suppliants, lorsqu'au milieu d'un tourbillon de feu, il aperçut tournoyant, effrayant à voir, un oiseau noir qui vint tomber à quelque distance de lui, sur les bords du lac.

Cet oiseau prit une goutte d'eau dans son bec et se

disposait à partir, quand le savant lui adressa ces paroles :

— Qui que tu sois, rc^'ponds au plus malheureux des hommes ; dis-moi pourquoi, seul entre tous les animaux de ces vallées, viens-tu t'abreuver de ces eaux? Pourquoi aussi, pourquoi ta venue est-elle annoncée d'une manière aussi terrible?

— Je suis le messager de la mort. Je viens ici tous les mille ans enlever à cette mer une goutte de son eau, et il est écrit que tout ce qui est ici ne périra que le jour où tout sera complètement desséché.

— L'arbre a donc menti ? ne m'a-t-il pas dit que l'éternité était promise à tout ce qui habiterait ces lieux?

— Non, l'arbre n'a pas menti ; la masse d'eau que je dois enlever goutte à goutte et tous les mille ans est tellement grande que l'on peut, sans mentir, se croire immortel.

— Mais un moment viendra où ton dernier voyage sera le signe de ma mort.

— Oui.

— Eh bien I moi, je ne veux pas mourir ! Je ne veux point reconnaître ta puissance ! Dis-moi, y a-t-il un lieu que tu ne puisses visiter, un lieu où tout soit éternel, éternel !

— Il y en a un ; mais je ne puis te dire où il se trouve.

— Je le chercherai.

Et Grantesta se mit en route.

Les jours et les nuits ne se comptaient déjà plus depuis son départ des bords du lac enchanté, lorsqu'un soir le pauvre savant rencontra une dame charmante qui lui demanda :

— Où vas-tu ?

— A la recherche du pays où l'on ne meurt point.

— Veux-tu me suivre, si je t'y conduis ?

— Volontiers.

Un superbe carrosse, trahie par sept chevaux ailés parut au même instant, et Grantesta et la fée, car il avait rencontré une fée, disparurent dans les airs.

— Où me conduis-tu, puissante magicienne ?

— Ne cherches-tu pas le pays où l'on ne meurt jamais ?

— Oui.

— Eh bien ! nous y allons.

— Cette contrée après laquelle j'ai tant couru n'était donc pas sur terre, et il fallait parcourir le ciel pour la rencontrer ?

— Oui, et jamais tu ne l'aurais trouvée si Je n'étais venue à ton secours.

Grantesta et la fée arrivèrent enfin dans le pays où l'on ne meurt jamais.

Là se trouvaient toutes sortes d'animaux doux et pleins d'intelligence ; au moindre signe ils accouraient, et l'on pouvait se faire conduire dans toutes les parties de ces lieux enchantés.

Pendant longtemps, Grantesta et sa compagne vécurent heureux. Des années s'étaient écoulées, et le savant se croyait encore aux premiers jours.

Une fois pourtant il se souvint encore de sa mère et il voulut la revoir.

La fée essaya, mais vainement de le détourner de son projet, Grantesta voulait toujours partir.

— Eh bien ! dit un jour la fée, prends ce cheval ailé, c'est le plus beau de tous ceux que je possède. Rapidement, il te conduira sur terre.

En te laissant conduire, tu pourras aller chercher ta mère et revenir bientôt ici. Mais prends garde, prends

j^arde surtout de quitter ta monture si tu ne veux périr sur l'heure.

Grantesta monta à cheval et partit aussi rapidement que le vent.

Après trois jours et trois nuits, il arriva sur terre : là, il n'eut plus qu'à se laisser conduire pour arriver à son village qu'il eut bien de la peine à reconnaître tant il était changé.

Il s'informa de sa mère : aucun ne put lui répondre, personne ne Taj-ant jamais connue.

— Quoi ! disait-on, les Grantesta? il n'y a jamais eu dans le pa^'s de famille s'appelant ainsi.

— Vous ne vous rappelez pas du grand savant dont on a tant parlé il n'y pas bien longtemps, et qui est né ici '?

— Vous voulez rire, mon bon monsieur, cet homme n'a jamais existé.

Bien triste, Grantesta se remit en route pour aller retrouver la fée.

Il marcha, marcha, lorsqu'un soir il aperçut sur le revers d'une montagne sept forts chevaux traînant avec peine un chariot pesamment chargé.

S'étant approché du lourd véhicule, Grantesta le vit engagé dans une ornière d'où il lui était'impossible de sortir.

— Hé 1 le cavalier, demanda le conducteur, voulezvous me donner un coup de main ? autrement, je serais forcé de passer ici la nuit en attendant quelqu'un de plus obligeant que vous.

— Volontiers, répondit Grantesta, et, sans plus réfléchir, il descendit de cheval.

Mais à peine avait-il mis les pieds à terre, qu'il aperçut à ses côtés le squelette de la mort, sa faux à la main, et criant d'une voix stridente ;

IL FAUT MOUiUK Oi:?

— « Enfin j'ai pu te saisir ! Voilà bien longtemps que je cours après toi. Regarde les souliers que j'ai usés à ta poursuite.

Et la mort montra sa voiture toute pleine de chaussures informes.

— Laisse-moi continuer ma route. Que t'ai-je fait, ô mort ?

— Que m'as-tu fait, malheureux ! Et n'est-ce point la plus grande des insultes que celle de braver ma puissance ?

— Grâce 1 grâce !

— Non, tu n'as que trop vécu et il est bien temps que tu meures.

L'implacable faux s'abatit sur le pauvre savant et Grantesta disparut pour toujours.

Oktoli, Contes 2)opulaires de VUe de Corse^ n^ xxviii.

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