‹ Contes des provinces de FranceChapitre 40 sur 76 · SAINT PIERRE EX VOYAGE · texte numérisé non relu

SAINT PIERRE EX VOYAGE

place de sa cabane, et elle était devenue une grosse fermière. Quand les voyageurs lui demandèrent un gîte, elle leur répondit d'un ton sec :

— Vous êtes de grands coviaux ' et des paresseux ; au lieu de chercher votre pain vous pourriez bien gagner votre vie en travaillant, car vous êtes encore jeunes.

Tout en grognant de la sorte, elle leur donna pourtant un lit, mais ne leur offrit rien à manger. Le bon Dieu dit à saint Pierre :

— Tu vois. Pierrot, que j'avais raison; je t'avais bien prévenu que la bonne femme n'aurait plus rien valu quand elle serait devenue riche.

Le lendemain, les gens de la ferme se levèrent de bonne heure pour battre le grain dans Faire, et les bienheureux dormaient encore longtemps après que tout le monde se fût mis à l'ouvrage.

La bonne femme alla aa lit où les trois voyageurs étaient couchés et leur dit :

— Levez-vous, vous autres, et venez nous aider à battre, il est déjà haute heure.

Comme personne ne bougeait, la femme prit un bâton et se mit à frapper saint Pierre qui était couché dans le devant du lit ; mais il ne voulut pas se lever. La femme s'éloigna pour aller jeter un coup d'œil à ceux qui travaillaient dans l'aire, et elle marmottait entre ses dents : « Quand je reviendrai, je saurai si celui du mitan- est aussi têtu que l'autre. «

Le bon Dieu qui l'entendait dit à saint Pierre :

— Passe dans le mitan, car si la femme revient, elle va encore te rouer de coups.

' Fainéants.

^ Milieu.

Saint Pierre céda sa place au bon Dieu, et c'est lui que la bonne femme battit quand elle revint ; mais il ne bougea pas plus que la première fois, et elle s'en alla quand elle fut lasse de frapper.

Saint Jean, qui était couché dans la venelle ' du lit, pensait :

— C'est à mon tour d'être battu, il faut que je persuade à saint Pierre de passer dans le fond.

Saint Pierre consentit encore à changer de place; quelque temps après la bonne femme, qui était allée battre du blé dans l'aire, rentra à la maison pour voir si le troisième voyageur était aussi têtu que les deux autres, et ce fut encore saint Pierre qu'elle frappa.

Ils finirent par se lever tous les trois, et quand ils furent habillés, le bon Dieu dit à la femme :

— Y a-t-il moyen d'allumer une pipe ici?

— Tâchez, répondit-elle, de trouver un tison, et venez un peu nous aider.

Après avoir allumé sa pipe, le bon Dieu sortit dans l'aire avec un tison, et dès qu'il eut soufflé dessus, la paille se trouva séj)arée du grain,

La bonne femme crut qu'elle allait pouvoir en faire autant :

— En voilà, dit-elle, une malice qu'il croit m'apprendre ? cela n'est guère difficile.

Elle monta dans son grenier et jeta dans l'aire toutes les gerbes qui y étaient ramassées, puis elle prit un tison et souffla dessus en s'approchant de la paille comme elle avait vu le bon Dieu faire, mais les gerbes prirent feu et furent brûlées en un instant.

Quand la bonne femme vit que sa récolte était perdue, elle s'approcha des voyageurs et leur demanda

' Ruelle.

SAINT PIERRE EN VOYAGE ÏOo

s'ils voulaient accepter à déjeuner, et comme ils refusaient, elle insistait auprès d'eux, leur offrant tout ce qu'elle avait de meilleur ; car elle pensait qu'ils allaient encore lui faire du bien comme la première fois.

Et le bon Dieu disait à saint Pierre :

— Tu vois bien que cette femme vaut mieux quand elle est pauvre que lorsqu'elle est riche.

Paul SÉBiLLOT, Contes pojmlaires de la Haute- Bretagne, p8 série, n° lui.

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