I-A. TETE DE MORT QUI PARLE 2i
haïs ; ils étaient toujours à se disputer devant le juge. Après leur mort ils doivent aussi continuer à se disputer toujours. Qu'as-tu vu ensuite?
— J'ai vu un prêtre qui puisait d8 l'eau dans un ruisseau avec une cuve sans fond.
— C'était un prêtre qui aimait les biens temporels ; qui n'en avait jamais assez et qui en voulait toujours davantage. Maintenant il doit puiser de l'eau; il en puisera toujours, et il n'en aura jamais assez pour remplir sa cuve. Qu'as-tu vu encore ?
— J'ai vu une maison à la porte de laquelle j'ai frappé et appelé ; mais on ne m'a ni répondu ni ouvert ; alors, j'ai ouvert un volet et une foule d'oiseaux se sont envolés et répandus dans les airs.
— Combien il y en avait-il de ces oiseaux?
— Il y en avait bien deux mille.
— Autant se sont envolés, autant de pauvres âmes sont sauvées.
Tout cela tournait étrangement dans la tête du compagnon, et il regardait devant lui avec des yeux vitreux.
— Dis-moi donc, lui demanda encore la tête, combien de temps crois-tu avoir été en route ?
— Mais, tout un jour.
— Tout un jour, en vérité ! apprends que tu marches depuis trois cents ans, et maintenant retourne d'où tues venu.
Le compagnon sortit du château. Il passa d'abord devant la maison aux volets fermés. Il ouvrit le volet du bas, mais il n'en sortit plus d'oiseaux ; au ruisseau, il ne trouva plus le prêtre qui puisait de l'eau dans une cuve, et sur l'arbre du chemin il n'y avait plus de corbeaux à se battre. Et en continuant sa route, il arriva enfin à son village et à la maison de son père.
11 sonna, et une personne étrangère se montra à la lenêtre.
— Que voulez-vous, mon ami, lui dit-elle?
— Mais entrer chez moi, dans ma maison, répondit-il.
Quand les gens ouvrirent la porte et virent l'étranger avec son costume ancien, usé et couvert de poussière, ils secouèrent la tête et ils furent bien plus étonnés quand ils lui demandèrent son nom et quand il leur dit un nom inconnu dans le village. Les gens eurent pitié du visiteur étrange, ils le conduisirent à la mairie et comme il répétait son nom, on chercha dans les anciens registres et on trouva en effet qu'environ trois siècles auparavant il y avait eu une famille de ce nom ; mais que depuis elle était tout à fait éteinte.
Alors on alla à l'église avec l'étranger et on fit dire une messe pour lui. Pendant la messe on vit une colombe blanche voltiger autour de l'autel. L'étranger était agenouillé fixe et immobile à sa place et quand on le toucha, il tomba en cendre et en poussière.
On croit que la colombe blanche était son âme.
Traduit do J.-F. Flaxlaxd, dans VAlsatia publiée par A. Stœber, 1858-61, p. 26L
(CONTE DE MARIN
Il était une fois un petit garçon qui perdit sa mère à rage d'un mois. Il se nommait Mateur ' ; son père qui était capitaine au long-cours l'aimait comme la prunelle de ses yeux et il l'éleva du mieux qu'il put.
Quand l'enfant eut douze ans, il le mit au collège et recommanda à son proiesseur de lui parler souvent de la mer et de la navigation, puis il retourna prendre le commandement de son navire. Le maître du petit Mateur lui parlait souvent de la mer et des vaisseaux qui la parcourent, l'enfant apprenait tout ce qu'il voulait, et quand son père revenait de voyage, il était bien content.
Cependant le capitaine mourut ; le petit Mateur qui avait alors seize ans, resta avec son professeur et deux ans après, il lui dit qu'il voulait être marin. Son maître qui l'aimait bien, le fit embarquer sur un navire afin qu'il pût apprendre le métier de la mer.
Mateur navigua deux années, puis à l'âge de vingt ans, il fut reçu capitaine au long-cours. Alors il se fit
* Amateur.
construire un navire en bois d'acajou qui portait deux mille tonneaux, et il n'y en avait pas de plus beau sur la mer. On fut longtemps à le construire, et quand il fut achevé et gréé prêt à partir, Mateur avait vingtcinq ans. Il s'occupa alors de faire son équipage et choisit vingt-quatre marins, les meilleurs qu'il put trouver. Il garnit son navire de vivres et de marchandises, puis il mit à la voile pour faire le tour du monde.
Le capitaine Mateur nourrissait bien ses hommes et ils l'aimaient parce quil était juste. Il y avait trois ans qu'ils était en mer, et ils n'avaient eu aucun accident lorque le calme les prit, et ils restèrent bien des jours à la même place sans avancer ni reculer. L'eau finit par leur manquer, et un jour que le navire avait fait un peu de route, on aperçut tout au loin une île.
Le capitaine Mateur dit à ses hommes :
— Il faut prendre le grand et le petit canot et aller voir s'il y a quelque source sur cette île ; car toutes nos caisses à eau sont vides.
Les matelots obéirent et ils abordèrent à l'ile, où fort heureusement ils trouvèrent une source. Ils remplirent leurs caisses et, comme ils étaient prêts à se rembarquer, ils virent un homme qui était vilain, vilain, si vilain qu'ils en eurent peur, et pourtant les matelots n'ont pas peur de grand'chose. Il avait du goémon sur la figure, sur les mains et sur tout le corps; à part cela, il ressemblait à un homme qui marche sur ses deux pieds.
— Qui êtes-vous? lui demanda un des matelots plus hardi que les autres.
— Un homme comme vous, répondit-il ; je suis ici depuis ma naissance, et il y a de cela plus de cent ans. Jusqu'à présent personne n'a abordé ici, et je vou-
drais bien, si vous y consentez, m'embarquer sur votre navire .
— Que feriez-vous abord? répondirent les matelots, voilà six mois au moins qu'il ne vente plus et le navire bouge à peine de place. '
— Ah ! dit l'homme couvert de goëmon, si vous voulez de moi, dès que je serai à votre bord le vent soufflera.
— Le capitaine n'est pas ici et nous ne pouvons vous prendre sans sa permission ; mais nous allons la lui demander.
Les deux chaloupes revinrent et quand les pièces d'eau furent hissées à bord, les matelots racontèrent au capitaine ce qu'ils avaient vu et ce que l'homme couvert de goëmon leur avait demandé.
— Puisque la source est bonne, dit-il, il faut faire une grande provision d'eau; cette fois je vais aller avec vous.
Quand ils abordèrent à l'île, l'homme couvert de goëmon se présenta devant eux et le capitaine à son tour en eut quasiment peur.
— Qui êtes-vous? lui demanda-t-il, et qui vous a fait venir ici ?
— Je suis un homme comme vous, répondit-il ; je suis ici depuis ma naissance, et il y a de cela plus de cent ans.
— Vous désirez embarquer sur mon navire ?
— Oui, et si vous voulez me prendre, dès que je serai à votre bord, le vent soufflera.
L'homme couvert de goëmon monta dans la chaloupe du capitaine et dès qu'il eut mis le pied sur le pont, la brise commença à souffler et voilà le navire parti vent arrière.
Le capitaine Mateur et ses matelots étaient bien con-
tents d'avoir à leur bord l'homme qui leur donnait du vent, et ils le nommèrent le Pilote de Mer.
Le Pilote de Mer ne mangeait jamais, et quand les matelots l'invitaient à venir avec eux à l'heure des repas, il leur disait :
— Mangez, mangez toujours, je mangerai après. Mais personne ne le vit jamais avaler la moindre
des choses.
Lorsqu'il se couchait le soir, il semblait avoir plus de mille ans et les goëmons qui le couvraient pendaient jusqu'à terre ; au matin quand il se réveillait, il était comme un jeune homme de vingt-cinq ans ; mais aussitôt que quelqu'un l'avait regardé, son goémon repoussait et il redevenait vieux tout d'un coup.
Le capitaine continuait à faire le tour du monde et le navire était déjà bien loin de l'ile où il avait renouvelé la provision d'eau, quand il se trouva en vue d'une t^rre.
Le Pilote de Mer dit au capitaine Mateur :
— Voilà une découverte, capitaine; personne n"a jamais vu cette île;, si vous voulez y débarquer, il vous sera facile d'3' prendre des provisions ; il y en a en abondance, je vous assure.
Le capitaine envoya ses chaloupes à terre et elles revinrent chargées de pain, d'oranges, de viandes fraîches et de provisions de toutes sortes.
Ils continuèrent leur route : le capitaine Mateur commençait à se repentir d'avoir embarqué le Pilote de mer, qui lui faisait peur. Il voulut virer de bord pour revenir en France, mais le Pilote de Mer dit qu'il ne le voulait pas. Malgré cela le capitaine ordonna de mettre le cap sur la France ; mais aussitôt le Pilote de Mer fit cesser le vent et le navire ne bougeait pas plus qu'un rocher.
LE PILOTE DE MER 23o
Le capitaine et l'équipage, voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement, consentirent à ce que voulait le Pilote de Mer. Il se mit à la barre : aussitôt le vent gonfla les voiles et les voilà partis vent arrière.
Ils naviguèrent de longs mois et allèrent loin, bien loin. Ils arrivèrent enfin à un port au fond duquel était une belle ville. Le Pilote de Mer dit à Mateur.
— Capitaine, il n'y a personne dans cette ville, car tous les habitants ont été étouffés par une pluie de soufre. Vous pouvez y faire un chargement à bon marché; mais l'accès du port n'est pas facile, et je vais sonder avant de faire entrer le navire.
Le Pilote de Mer sauta à l'eau, et quand il eut sondé partout la passe, il fit entrer le navire dans le port. Il descendit ensuite à terre avec le capitaine et les matelots, et ils se mirent à parcourir la ville. Les maisons étaient pleines de beaux meubles, d'or, d'argent, de pierreries et de diamants ; il n'y manquait que du vin, du pain et des provisions de bouche.
Ils emportèrent à bord une cargaison de bijoux, d'or et de diamants, puis ils se disposèrent à partir.
— Où voulez -vous aller maintenant ? demanda le Pilote de Mer au capitaine.
— Je veux rentrer en France et aborder au port du Havre : c'est le pays où je suis né, et c'est là où mon navire a été construit.
— Je veux bien vous mener au Havre, dit le Pilote de Mer ; mais c'est à condition qu'une fois arrivé au port, j'aurai commandement sur vous et sur vos matelots.
— Quel espèce de commandement voulez-vous ? demanda le capitaine.
— Le commandement de tous, et c'est tout.
Mais le capitaine Mateur ne voulait pas pour sa part
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consentir à cela, et il en parla à ses matelots qui ne voulurent pas non plus. Il revint donner leur réponse au Pilote de Mer.
— Hé bien ! répondit-il, je m'en moque pour ma part ; ce pays-ci m'est aussi bon qu'un autre. Restez-y donc si cela vous plaît ; mais vous n'en pourrez démarrer qu'après m'avoir donné le commandement sur tous.
Le capitaine et les matelots malgré cela ne voulaient pas donner le commandement sur eux au Pilote de Mer ; mais le navire ne faisait pas de route : les provisions s'épuisaient, et comme il n'y avait aucune terre en vue, ils allaient bientôt manquer de pain, de vin et d'eau. Le Pilote de Mer vint dire au capitaine :
— Puisque vous ne voulez pas me donner le commandement sur tous, je ne le demande que sur un seul : quand nous serons au Havre, on tirera à la courte-paille, et celui que le sort désignera sera à moi.
Le capitaine assembla son équipage, et tous furent d'avis de consentir. Dès qu'ils s'y furent engagés, le Pilote de Mer se mit à la barre, le vent enfla les voiles, et au bout de trois mois le navire entra dans le port du Havre.
— Faisons les boises ' pour tirer au sort, dit le Pilote de Mer ; j'ai accompli ma promesse.
— Pas aujourd'hui, répondit le capitaine Mateur ; il faut auparavant que mon navire soit déchargé.
Le capitaine prit de petits lingots d'or et alla les vendre pour payer ses hommes ; puis, quand il leur eut donné la paie qui leur revenait, il se rendit chez l'évêque, et lui raconta ce qui était arrivé.
* Les morceaux de bois.
— Vous êtes-YOus donné au diable ? demanda Vévêque.
— Non, répondit le capitaine ; je lui ai seulement dit, car je ne pouvais faire autrement, qu'une fois arrivé au port on tirerait à la courte-paille pour savoir qui appartiendrait au Pilote de Mer.
— En ce cas, dit l'évéque ; je vais écrire au pape et le prier de venir au Havre.
L'évéque écrivit au pape, et celui-ci se hâta d'arriver au Havre; il dit au capitaine Mateur qu'il n'avait qu'une chose à faire, c'était de laisser la cargaison à bord de son navire, et de couper à la même longueur toutes les boises avec lesquelles on devait tirer au sort. Il promit d'aller lui-même à bord et d'être là pour faire tirer l'équipage.
Le lendemain, le pape coupa toutes les boises de même longueur, les trempa dans de l'eau bénite et les plaça dans un petit sac de toile qu'il arrosa aussi d'eau bénite. Il en emplit une petite bouteille qu'il mit dans sa poche, puis il s'habilla en caltat, et vint à bord du navire.
Quand le Pilote de Mer le vit arriver, il se mit à remuer les narines, parce qu'il sentait l'eau bénite, et les matelots lui disaient :
— Qu'avez-vous donc. Pilote de Mer? vous n'êtes pas dans votre état ordinaire.
— Je sens, répondit-il, quelque chose qui ne me va pas. Et il continua à renifler.
Cependant le pape monta à bord, habillé en calfat et les mains couvertes de goudron. Il dit :
— Voici un petit sac dans lequel il y a vingt-six boises ; à vous. Pilote de Mer, de tirer le premier.
Le pape avait fait toutes les boises de même longueur ; mais l'une d'elles qui était en bois vermoulu
s'était cassée dans le sac, et ce fut elle que prit le Pilote de Mer. Elle le brûla si dur qu'il se mit à courir d'un bout à l'autre du pont comme un chat qui a le feu au derrière, en poussant des hurlements à faire trembler la ville du Havre.
Les matelots tirèrent à leur tour ; mais comme ils savaient .que le Pilote de Mer n'aurait jeté la boise qu'après que tout le monde aurait pris la sienne, ils firent durer le tirage vingt-quatre heures, pour le faire soulïrir.
Quand tout le monde eut tiré, on mesura les boises, et on vit que toutes étaient de même longueur excepté celle du Pilote de Mer, et il fut obligé de laisser les autres tranquilles.
Mais voyant qu'il avait été trompé par la ruse du pape, il voulut l'emporter ; le pape prit la bouteille d'eau bénite qu'il avait apportée, et en jeta quelques gouttes dans les yeux du Pilote de Mer ; aussitôt celui-ci sauta à l'eau, et s'en alla en hurlant à faire peur, et depuis jamais le capitaine Mateur ni ses matelots ne l'ont revu.
Le capitaine vendit au poids de l'or le chargement qu'il avait pris dans la ville dont les habitants avaient été étouffés par le soufre. Il fit sa fortune, et donna à ses matelots de quoi se mettre à l'aise, et ils vécurent tous heureux.
Paul SÉBiLLOT, Contes des marins, n° xix.