LES JAGUENS A LA COUR
Au bout de quelques jours, les voilà arrivés devant le palais et ils y voulurent entrer. La sentinelle les en empêcha, mais voyant qu'ils n'avaient point la mine d'insurgés, elle consentit à ce qu'on avertit le roi que des pécheurs étaient venus de Bretagne tout exprès pour lui offrir un turbot.
— Introduisez ces braves gens dans le château, dit le roi.
Ils entrèrent tous ensemble dans l'appartement du roi ; mais le parquet était si bien ciré que les sabots du patron glissèrent dessus comme sur une mare glacée, et il s'allongea tout de son long sur le dos. Ses matelots qui se rappelaient le conseil de leurs anciens, l'imitèrent aussitôt, pensant que c'était là une cérémonie obligatoire à la Cour, et ils s'étendirent par terre tous les cinq.
Le roi se mit à rire de bon cœur et il dit à ses domestiques :
— Faites relever ces braves gens.
Quand les Jaguens se retrouvèrent debout sur leurs sabots, ils présentèrent au roi leur turbot qui était vraiment de grande taille ; mais, bien qu'on fût en hiver, il commençait à avoir un peu d'odeur, à cause de la longueur de la route. Toutefois le roi fut content, et il dit à son cuisinier :
— Ayez soin de préparer un bon déjeuner pour réchauffer les pécheurs, car il fait grand froid.
Et il s'en alla, leur assurant que leur peine méritait un salaire et qu'il leur en donnerait un dont ils seraient satisfaits.
Les Jaguens furent conduits à la cuisine où on leur servit un repas copieux. Ils le mangèrent tout à leur aise et quand ils eurent fini de déjeuner, comme ils se trouvaient seuls, ils se mirent à regarder autour d'eux.
et ils virent un énorme pain de suif suspendu au pla- Ibnd.
— Par ma fa, mon fu, s'écrièrent-ils, le diau pain de sien ! il est escaraVe ' : n'en 'pourrait sieufer otout (avec) noV datiau tout entier, qu'en a grand besoin. Faudra le demander au Ré, Dieu me gar/ne.
— Vère ; mais s'il n' veut point V donner "i.
— Faut V p7^enre, de précaution.
Ils dépendirent le pain de suif, le coupèrent en morceaux, et les mirent dans le fond de leurs chapeaux qu'ils placèrent sur leur tôte du mieux qu'ils purent.
Cependant le roi vint pour leur apporter de l'argent, et il s'aperçut que le grand pain de suff n'était plus à sa place. Comme les pêcheurs étaient seuls dans la cuisine, il les soupçonna de l'avoir pris, et il remarqua que leurs chapeaux n'étaient pas bien enfoncés sur leurs têtes. Il dit au cuisinier qui rentrait en ce moment :
— Voilà de pauvres gens qui n'ont pas chaud, il faut allumer un bon feu pour les réchauffer.
— Par ma fa, mon fu, répondit le patron, V n'en n'est point besoin, f arons le temps de nous écJumffer sur la route.
— Non, non, dit le roi, il faut bien vous chauffer avant de partir ; quand on a chaud, on marche mieux.
Le cuisinier alluma un grand poêle qui se trouvait derrière eux, et il fit flamber dans la cheminée une fouée à rôtir un bœuf. Les Jaguens étaient ainsi pris entre deux feux et ils n'osaient bouger : le suif ne tarda pas à fondre, et il coulait en ruisseaux gras sur leur figure et sur leurs habits.
' Énorme.