LE COMPAGNON TAILLEUR EN VOYAGE
il fourra les deux jambes sous le poêle et sauta par la fenêtre dehors.
Et voilà que le chat, qui était dans la chambre, s'empare de ces jambes et les traîne et se démène avec comme un enragé. Là-dessus la servante vient, qui le voit et appelle son maître.
— Venez donc vite, le chat a mangé le tailleur. II ne reste plus que les deux jambes.
— Chut ! dit le maître, pas un mot de cela : personne ne doit le savoir.
Puis, le maître prend le pic et la pelle, et enterre les deux jambes dans le jardin.
Quelques jours après, arrive de nouveau un compagnon qui demande à passer la nuit.
— Quel est votre métier? demande l'aubergiste.
— Je suis tailleur, dit le compagnon.
— Que Dieu me garde d'un tailleur ! s'écrie l'aubergiste. Le chat vient juste, il y a quelques jours, de m'en manger un.
Traduit de A. Stœber, Alsatia, 1873-76, p. 203. Le conte est en dialecte alsacien de Hap-uenau.
CADET CRUGHOX
(conte de la bourgogne.
Il y avait autrefois une veuve infirme avec son fils qui, lui, était gros, fort et bien portant, mais qui n'avait pas trop d'esprit ; on peut bien le deviner au sobriquet que lui avaient donné ses camarades; ils ne l'appelaient jamais que Cadet Cruchon. Il était niais et borné, mais ça ne l'empêchait pas d'amender, si bien qu'il arriva à l'âge de se marier. A'oilà qu'un jour sa mère lui dit :
— Cadet, mon garçon, tu as bientôt vingt-cinq ans; il faut voire songer à me trouver une bru, qui fera l'ouvrage de la maison; car toi, tu n'en es guère capable, et moi, je deviens tous les jours de plus en pkis infirme.
— Mais comment que je ferais pour avoir une femme?
— Ecoute un peu ici : il y a des couturières aujourd'hui chez le voisin. On va rire avec elles, on leur foule sur le pied, on les pince, on les chiffonne pour s'en faire bien venir.
Voilà mon Cadet qui se présente chez le voisin.
— Bonjour, toute la compagnie.
— Bonjour, Cadet, bonjour, viens donc t'asseoir près de nous.
Car il faut savoir que les filles aimaient à se gausser de Cadet Cruchon ; elles, ne se faisaient pas faute de le taquiner, de le turlupiner, et ne craignaient pas de badiner avec lui : il n'y avait pas grand danger, je crois bien, et personne n'y voyait malice!
Cadet va se placer près de la plus jolie : il la pince, il la serre, et se démène des pieds et des mains, tout en poussant de grands éclats de rire ; mais la pauvre fille n'avait guère envie de rire, elle, et elle n'était pas trop fière d'avoir invité le butor; car il lui pesait sur le pied de manière à lui écraser les orteils ; il la pinçait si fort qu'elle en avait les bras tout bleus et tout bouclés.
— Mais tiens-toi donc, Cadet; tiens-toi donc, butor; ne vas-tu pas me laisser, brutal !
Et lui de recommencer de plus belle et de faire des quiliihihi. Mais l'autre lui donna une grosse tape sur la joue, et comme elle ne pouvait pas toujours se débarrasser de lui, elle se mit à l'égratigner de la belle manière.
Cadet sentit bien que ce n'était pas pour rire ; il s'en alla, tout penaud, conter sa mésaventure à sa mère.
— Ah ! je vois bien que tu ne t'y es pas pris comme il fallait, toi ! Tu n'as pas les doigts assez mignons, ni le pied assez léger pour caresser une fillette, et tu n'y vas pas de main morte, tu aurais dû te borner à lancer des œillades.
— Des œillades ! et quoi que c'est que ça ?
— Nigaud, va ; c'est avec des coups d'œil, vois-tu bien, qu'on séduit les jeunes filles ; mais tu es si simple, qu'on ne peut causer avec toi ; tu ne mérites pas qu'on te donne des explications !
Et elle le renvoya brusquement, parce qu'elle était fâchée de lui voir si peu d'intelligence. Mais Cadet avait pris goût à la jolie couturière, et il ruminait comment il fallait faire pour lancer des œillades, pour se faire aimer par des coups d'œil. Or, c'était le moment d'aller lâcher les moutons, et il se dirigeait vers la bergerie, car c'était lui qui gardait les caiales : il n'était pas capable de faire autre chose !
— Mais, j'y songe, qu'il se dit, il faut que j'arrache les yeux à mes agneaux et j'irai les lancer à ma couturière ; c'est bien là jeter des œillades; je la séduirai certainement avec ces coups d'œil-là.
Ce qui fut dit fut fait. Cadet Cruchon tue six agneaux, met des yeux plein ses deux poches, va tout doucement pousser la porte du voisin et passe le nez par l'ouverture ; mais on ne lui dit pas d'entrer.
— Bonjour, toute la compagnie, bonjour donc. On ne répond rien.
— Ah ! c'est ça, mes belles, vous faites les fières ; mais j'aurai bientôt fait de vous rendre plus douces ; alors vous me courrez après, et moi je ne vous regarderai pas, si ce n'est peut-être ma petite couturière.
Les autres le regardaient avec de grands yeux ébahis ; le voilà qui tire de sa poche une espèce de boulette rouge, blanche et jaune, qu'il leur lance à la figure.
— Tu vas bien te tenir, chien d'imbécile, et ne pas tacher les chemises que nous cousons !
Il continuait, continuait comme à plaisir, si bien que les filles allèrent se cacher derrière l'armoire. Mais le maître de la maison finit par se fâcher, et il saisit le manche à balai, avec lequel il caressa rudement l'échiné de Cadet Cruchon.
Celui-ci, tout mortifié, retourna se plaindre vers sa mère.
— Vous ne faites que me dire ce qui n'est pas vrai, vous, là! J'ai beau pincer les filles, beau leur jeter des yeux d'agneaux, elles ne paraissent pas m'airaer davantage I
Quand la vieille eut appris ce qui s'était passé, elle saisit une forte trique et donna une bonne daubée à son Jean Bête, en guise de consolation.
— Tiens, attrape-moi ça pour ta récompense ; ça t'apprendra, malheureux 1 à tuer nos agneaux.
Cadet se sauva dans le fenil et bouda toute la journée ; mais quand il eut faim, il fallut bien qu'il revînt trouver sa mère ; celle-ci lui pardonna et le reprit avec elle ; car ils avaient besoin l'un de l'autre pour s'entr'aider à gagner leur vie.
— Ta bêtise nous cause bien des désagréments, mon garçon; mais ce qui est fait est fait; n'en parlons plus, essayons seulement de tirer le meilleur parti possible de la chair de nos pauvres agneaux. Tu vas les mener vendre à la ville, sur la charrette à bras, et tu mettras bien soigneusement, dan« la bourse que voici, l'argent que tu en tireras, ce sera pour acheter un autre troupeau ; il n'y faut donc pas toucher. Mais comme j'ai besoin d'un pot et d'un quarteron d'épingles, tu vendras aussi cette poularde pour m'en avoir. Maintenant, retiens bien ceci : tu ne donneras pas les agneaux à moins d'un éca par tète, ni la pite à moins de douze sous.
— Oh ! pardié oui, que je m'en souviendrai bien.
Et pour ne pas oublier, il répétait tout le long du chemin : « Un écu l'agneau, douze sous la poularde. » Mais la route était coupée par un petit ruisseau, et il s'interrompit un instant pour reprendre haleine, et se
disposera mieux pousser sa charrette à travers le gué. Il en était resté aux mots : « Un écu », et quand il lut de l'autre côté, il continua : « L'agneau, douze sous, la poularde un écu, » et ainsi de suite. Arrivé à la ville, il fut abordé par un maquignon qui lui demanda :
— Que marmottes-tu donc là, mon ami ?
— L'agneau, douze sous, la pite un écu.
— Je prends les six agneaux ; quant à la poularde, vois-tu, ce n'est pas mon affaire ; tu la vendras à quelque vivandier.
Il compta six fois douze sous, et Cadet-Cruchon les serra soigneusement dans son escarcelle de cuir. Mais il avait beau crier : « Un écu la pite ! » personne n'en voulait à ce prix : on ne lui en offrait que quatorze, quinze sous. Il balançait donc à s'en défaire, car il se rappelait trop bien les recommandations de sa mère. Mais à la fin, il vint à réfléchir que ce devait être le prix courant, puisque personne ne lui en donnait davantage.
— Je suis, ma foi, bien simple, se dit-il, de m'en tenir aux paroles de la vieille : tout le monde sait qu'une poularde vaut moins qu'un agneau ; on veut pourtant bien m'en offrir un prix plus élevé ; quinze sous valent mieux que douze ! Et je manquerais l'affaire ! Pas si bête 1
Il accepta donc quinze sous de la poularde, et alla acheter un quarteron d'épingles qu'il fourra dans son gousset, et un pot qu'il plaça sur sa charrette. Mais le vase roulait de côté et d'autre, si bien que Cadet avait peur qu'il ne se cassât. Et, en effet, la charrette étant tombée dans une ornière, le cahot fut si fort que la queue du pot porta contre les brancards et fat brisée.
— Tu ne veux donc pas rester tranquille, toi ! s'écria-t-iî, tout en colère. Eh bien, puisque tu es si remuant, je vais te donner l'occasion de te démener. Tu as trois pieds ; moi, je n'en ai que deux, tu marcheras si bien et mieux que moi.
Et il le posa au milieu de la route et continua son chemin. Bientôt vint une voiture de foin dont une roue passa sur le pot et l'écrasa en mille morceaux. Quand elle eut rattrapé Cadet Cruchon, il se mit à la suivre par derrière, afin de ne pas être dérangé par les autres voitures qu'il rencontrait. Pendant qu'il cheminait ainsi, il sentit les épingles qui le piquaient à travers la doublure de son gilet ; il patienta une fois, il patienta deux fois, mais la troisième fois que les pointes d'épingles lui entrèrent dans la chair, il prit le quarteron et le jeta par dessus les bottes de foin, sauf à le reprendre quand on déchargerait la voiture. On pense bien qu'il ne retrouva pas un si petit paquet dans un si grand tas de fourrage. Il rentra donc les mains vides à la maison.
Sa mère ne fut pas trop joj'euse quand il lui rendit, ses comptes. Mais qu'y faire ? le plus sage c'était de patienter et de tâcher de réparer les sottises de Cruchon.
— Avec ce que tu nous rapportes du marché, i! y a tout au plus de quoi acheter un mouton ; pour compléter la somme nécessaire à remonter notre troupeau, il faut encore aller vendre ma grande pièce de toile, que je te réservais pour faire des draps et t'aider à te mettre en ménage... Seulement comme tu t'es déjà fait embabouiner par les bonnes langues, garde -toi de faire du commerce avec ceux qui causeront trop. Mais pour que ma pauvre toile soit de meilleure défaite, il faut la blanchir, et tu profiteras de l'occasion pour
lessiver tout ce que nous avons de sale. Moi, je ne puis t'aider, je suis trop malade, mais passe en revue toute la maison, et tout ce que tu verras de noir et de crasseux, ne manque pas de le mettre dans la hue.
Oui, Cadet Gruclion promit de ne rien oublier. Il commença par mettre au cuvier les chaudières et les marmites qui étaient noires comme de la suie, puis il alla examiner si les draps du lit de sa mère étaient propres.
— Oui, ma foi, ils sont encore tout blancs; mais la pauvre vieille ne l'est pas trop, elle! il faut voire que je la passe un peu en lessive, ça lui donnera peut-être l'air plus jeune.
Il prit la bonne femme qui était endormie, et se disposait à la porter au cuvier. Mais elle se réveilla, se débattit et força l'imbécile à lâcher prise.
— Qu'est-ce que tu fais donc là, grand niguedouille ?
— C'est que je me suis dit : « Ma mère paraît avoir bon besoin de passer un peu en lessive. »
— Ah ! malheureux ! Tu veux donc me brûler et me noyer ! Laisse-là cette besogne que tu n'es pas capable de faire non plus qu'autre chose ; tu es plus propre à me nuire qu'à m'aider : prends-moi la porte et va te coucher, va !
Il ne se le fit pas dire deux fois, mais se sauva au plus vite et tira si fort la porte, qu'elle lui resta sur les bras. Il la garda, comme il croyait en avoir reçu l'ordre, et l'emporta avec lui dans son fenil où il se coucha et s'endormit.
Deux voleurs, qui revenaient de vendre à la ville le produit de leurs vols, vinrent à passer là pendant la nuit. Voyant une maison sans porte, ils crurent que
c'était l'occasion de faire un bon coup. Ils y entrèrent donc, sous prétexte d'allumer leurs pipes ; mais ne trouvant qu'une vieille femme infirme, ils déposèrent leur sac d'argent pour être plus à l'aise, et se mirent aussitôt à dévaliser la maison, commençant par le linge que Cadet avait jeté pèle-mèle au milieu de la chambre.
L'un se tenait sur le seuil de la porte et faisait le paquet, tandis que l'autre cherchait et ramassait les nippes. Mais celui-ci vint à se trébucher dans les marmites et s'étendit tout de son long sur le sol, ce qui produisit un certain vacarme. Il fut quelque temps à se reconnaître. Cependant l'autre s'impatientait de ne plus rien recevoir, et disait à son camarade : « Jette, apporte, jette ! »
Cadet-Cruchon fut éveillé par le bruit des marmites qui s'entre-choquaient ; il mit donc le nez à la lucarne de son fenil pour voir ce qui se passait, et comme il était encore à moitié assoupi, il ne distingua pas bien les paroles du voleur et crut lui entendre dire : Jette la porte, jette la porte ! »
— Tiens, la voilà la porte, puisque tu la demandes avec tant d'insistance !
Et il la précipita du haut en bas. Le tintamarre qu'elle fit en tombant effraya si fort les voleurs, qu'ils s'enfuirent à toutes jambes, sans se donner le temps de prendre leur sac d'argent et encore moins de lier le paquet de linge volé.
Cadet Cruchon descendit, ramassa le tout qu'il cacha dans le fenil, et partit vendre la toile à la ville, sans que sa mère lui adressât la parole, car la pauvre femme, qui était tapie sous ses draps, croyait que c'était encore un des voleurs et n'osait piper, de peur d'être assassinée.
Cadot trouva beaucoup de chalands, car la toile était Une, et chacun voulait l'acheter. Mais chaque fois ({u'on lui demandait le prix, il répondait :
— Qu'est-ce que c^ te fait? Elle n'est pas pour toi, tu jases trop !
De sorte qu'il avait beau marcher, il ne pouvait trouver à se défaire de sa marchandise, puisqu'il ne voulait la céder qu'à ceux qui ne la marchandaient point.
A force d'aller, il finit par être fatigué, et il entra dans une église pour faire sa prière et un peu pour se reposer. Voyant que le saint, devant lequel il était agenouillé, n'avait pas une seule fois ouvert la bouche, pendant tout le temps qu'il était resté là, il se l)rit à dire :
— Tu ne causes guère, toi, aussi je veux que tu aies ma toile.
Il la déposa donc dans la niche et attendit un instant le paiement. Mais la statue de plâtre ne faisait pas mine de chercher dans sa poche.
— Tu ne te dépêches guère ; mais moi je suis i)ressé : je n'ai pas encore déjeuné et voilà qu'il est tout à l'heure midi, s'écrie Cadet Cruchon ; je te donne encore cinq minutes, et si tu laisses passer ce délai sans me payer, nous verrons alors I
Cinq minutes s'écoulèrent et une sixième par-dessus le marché ; la septième commençait, lorsque le vendeur, à bout de patience, empoigne une chaise et met le saint en mille morceaux. Mais un trésor se trouvait justement caché dans le vide du socle. Cadet Cruchon entendant sonner les louis, se mit à les ramasser et en bourra ses deux poches, puis il s'en retourna tranquillement chez sa mère. Arrivé à la maison, il dressa
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sur la table le sac d'écus des voleurs, et mit tout autour de jolies petites piles de jûiinots.
— Ma mère, voilà de quoi remplacer nos agneaux.
— Et aussi de quoi trouver une femme jeune et jolie. C'est bien vrai, mon cher garçon, que tu n'es pas des plus heureusement doués, mais, après tout, tu t'en tires tout de môme ! Dieu soit loué, nous avons maintenant de quoi nous mettre du pain sous la dent.
E. Beauvois, Contes 2)opulaires de la Norwège, de la Finlande et de la Bourgogne.