‹ Contes dialogués de Crébillon-filsChapitre 16 sur 18 · LA MARQUISE, LE DUC · texte numérisé non relu

LA MARQUISE, LE DUC

Le Duc.

Parbleu ! j'ai donné là dans un beau piège, moi !

La Marq. Dans lequel, donc?

Le Duc. Quoi ! N'avez-vous pas entendu le

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maudit ordre qu'elle a donné pour sa porte? Et vous encore, qui me condamnez à passer ici la journée sans vous!

La Marq. Ce n'est pas moi, mais les circonstances qui vous y condamnent. Au reste, le grand malheur que de passer quelques heures tête à tête avec une jolie femme et d'être sûr qu'on ne sera pas interrompu !

Le Duc. Et qu'on parlera toujours de la même chose. J'aimois ce malheureux Prévanes assurément, et je crois l'avoir prouvé : mais pourtant, elle me fera mourir d'ennui, si c'est lui qui fait toujours le fond de l'entretien.

La Marq. Prévanes ! Qui est cet homme-là ^

Le Duc. Vous me confondez par cette question.

La Marq, Hélas! Célie pourroit vous la faire et avec bien plus de sincérité que moi.

Le Duc. Cela seroit-il possible?

La Marq. Eh! pourquoi pas?

Le Duc. Ah! quelle horreur!

La Marq. Celles de ce genre-là sont si communes !

Le Duc. Quoi! Ce même homme qu'elle devroit éternellement pleurer, ou du moins n'oublier jamais; à qui elle doit tant! du souvenir de qui, il n'y a encore que huit jours, elle paroissoit si remplie, et dont elle vouloit qu'on ne fût pas moins occupé qu'elle-même, est pour jamais anéanti dans son cœur!

La Marq. A parler sérieusement, j'ai tout sujet de croire que ce que vous avez de plus à

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craindre n'est pas qu'on vous en entretienne trop longtemps; à moins cependant que vous ne fassiez Tétourderie de lui en parler le premier; car en ce cas, il est certain que, quelque épuisé que soit pour elle ce sujet, elle le traitera avec une étendue à vous désespérer.

Le Duc. Qui! moi! Ah parbleu! je vous réponds de ne lui en pas plus parler que si je ne Teusse jamais connu : mais vous verrez que, malgré cela, je serai assez malheureux pour qu'elle m'en assassine.

La Marq. Eh non! vous dis-je; nous avons dîné tête-à-tête : malgré son prétendu dégoût pour la nourriture et cet estomac rebelle qui, selon elle, ne veut plus rien digérer, elle a mangé beaucoup mieux que moi, qui faisois diètedepuis vingt-quatre heures. Après, nous avons eu ensemble une fort longue conversation, laquelle, par parenthèse, auroit pu faire présumer à quelqu'un qui l'auroit entendue, que l'une de nous deux ne méritoit pas d'avoir un amant; mais non qu'elle en eût un à regretter; et le pauvre Prévanes, en effet, n'y a, je crois, été nommé qu'une seule fois, encore a-ce été par hasard.

Le Duc. De bonne foi! vous croyez qu'elle ne le pleure plus ?

La Marq. Ce seroit peut-être un peu trop dire; mais, du moins, je doute qu'elle le pleure encore longtemps, et que même, aujourd'hui, elle ne pût se passer de donner des larmes à sa

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mémoire. Ce n'est pas cependant que, si ma conjecture est juste, ce ne soit bien malgré elle que cela lui arrive. Elle aimoit Prévanes; mais c'étoit à sa manière, et elle a, par malheur pour elle, une de ces âmes qui, quelque désir qu'elles eussent que le sentiment prît sur elles plus d'empire, ne peuvent jamais s'affecter qu'à un certain point, et pour qui surtout la douleur est un fardeau insupportable. Aussi, ne voudrois-je pas répondre que, forcée de paroître devant nous , amis intimes de son malheureux amant, et confidents de leur tendresse, aussi affligée qu'elle sent qu'elle devroit l'être, notre présence ne lui fût à présent plus à charge qu'agréable, ou nécessaire.

Le Duc. En ce cas, pourquoi vouloir que nous soyons sans cesse auprès d'elle? A quoi peut lui servir cette fausseté!

La Marq. a tâcher de nous imposer sur l'état de son cœur, et sur la honteuse facilité avec laquelle elle s'est consolée de Prévanes, car, dans le fond, il ne se peut pas qu'elle ne s'en trouve intérieurement fort dégradée. Plus certaines douleurs sont décidées honorables, plus aussi l'on doit cacher que l'on est incapable de les soutenir longtemps : elle tâche donc de masquer l'âme qu'elle a, de celle qu'il seroitbeau d'avoir; et c'est précisément ce qui fait qu'elle ne veut montrer à personne, et moins encore à nous qu'à qui que ce puisse être, la sienne telle qu'elle est.

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Le Duc. Mais croyez-vous qu^elIe se console de Prévanes au point d'en prendre un autre ?

La Marq. Je n'en sais rien; mais quand cela arriveroit, je n'en serois pas bien surprise : elle n'est pas morte.

Le Duc. Ah! cela seroit affreux, après ce qu'il a fait pour elle !

La Marq. Affreux, j'en conviens; fort ordinaire pourtant. Ce n'est pas sa faute à elle sMl a gagné une fluxion de poitrine en la veillant dans la maladie dont elle a pensé mourir, et s'il en est mort ; elle l'a pleuré : si ce n'étoit pas tout ce qu'elle lui devoit, c'étoit du moins tout ce qu'elle pouvoit faire pour lui. Eh! qui sait, en cas quMl en fût revenu, s'il ne l'auroit pas trouvée encore plus ingrate? Nous ne récompensons jamais les sacrifices que Ton nous fait, que quand nous sommes dignes qu'on nous en fasse. Célie, charmante par la figure, avec de l'esprit , ne pensant peut-être point dans le fond absolument mal, n'en est cependant pas plus faite par son excessive légèreté, pour s'attacher un honnête homme; et ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous le dis.

Le Duc. Ah! ce n'est pas non plus d'aujourd'hui que je la connois.

La Marq. Ah! ah! est-ce qu'elle auroit eu des vues sur vous?

Le Duc. Je l'ignore : et cela vous prouve que je n'ai pas eu lieu de le croire.

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La Marq. Cela m'étonne , pour le moins, autant de votre part que de la sienne.

Le Duc. Vous avez raison : il est, au premier coup d'œil , assez singulier que nous n'ayons pas de fantaisie Tun pour Tautre. Je crois que ce qui en est cause, c'est que depuis que nous sommes tous deux dans le monde, nous ne nous sommes jamais vus que respectivement occupés.

La Marq. Bon! vous êtes bien gens tous deux à tenir à ce que vous faites, au point qu'il ne vous naisse pas de caprices.

Le Duc. Et puis, je ne sais pas, elle ne m'a jamais plu.

La Marq. Cela est encore fort extraordinaire, par exemple : car j'ai vu des femmes qui n'étoient assurément faites d'aucune façon pour entrer en comparaison avec elle, non seulement trouver grâce devant vos yeux, mais même vous déranger un peu la tête.

Le Duc. Aussi, puis-je plus aisément vous dire qu'elle ne m'a jamais plu, que fonder en raison mon indifférence pour elle. D'ailleurs, quand j'aurois pensé différemment sur son compte , depuis l'instant heureux qui m'a pour jamais uni à vous, je crois que mes prétentions sur elle auroient été fort inutiles. Elle est trop votre amie pour pouvoir penser à un homme qui jouit du bonheur de voils plaire.

La Marq. Mon amie! Pouvez-vous penser

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que Tamitié puisse jamais unir deux caractères aussi différents que le sont les nôtres? La parenté a commencé notre liaison; Célie Ta continuée plus par nécessité que par goût; moi, je ne Tai point rompue, pour ne pas achever de la perdre dans Tesprit de sa mère qui, Testimant déjà bien peu, auroit pris cette rupture pour une confirmation des bruits qui ont été jusques à elle, et eût indubitablement fait un éclat. Nos liens n^ont donc, comme vous voyez, rien qui dût la gêner à un certain point si sa fantaisie se tournoit de votre côté ; mais elle m'aimeroit, et le plus tendrement du monde, que, si elle vous trouvoit à son gré, ce ne seroit point du tout pour elle une raison de ne se pas satisfaire. Elle a donné des preuves qu^elle ne se contraint qu'à un certain point sur ces sortes de choses : et, dans le fond, elle pense sur cela comme tant d''autres...

Le Duc. Savez-vous qui je crois qu'elle prendroit, si cela pouvoit s'arranger avec vous?

La Marq. Qui? M. d'Alinteuil? Vous vous trompez; elle Ta déjà eu.

Le Duc. Je ne Tignore ni ne puis l'ignorer, car c'est lui qui me l'a dit : et, de plus, il m'a prouvé, par les lettres mêmes de Célie, qu'il me disoit exactement vrai.

La Marq. Par lequel des deux leur affaire a-t-elle fini? Je n'ai pas trop suivi cela : est-ce par lui?

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Le Duc. Mon Dieu! non, c''est elle qui Ta quitté pour Manselles et je l'en ai vu même furieusement piqué.

La Marq. Il avoit tort : c'étoit là un de ces cas oii rien ne doit consoler du malheur que Ton éprouve, comme le successeur qu'on a.

Le Duc. Vous avez raison : c'est dommage que dans ces circonstances-là , on commence par crier, et que la réflexion n'arrive jamais qu'après la sottise. Au reste, d'Alinteuil est devenu son ami; et c'est ce qui me feroit penser que, désoeuvrés comme ils le sont tous deux, ils pourroient être tentés de se reprendre.

La Marq. Se peut-il qu'avec l'usage que vous avez des femmes de ce caractère, vous ignoriez qu'il est communément aussi difficile de s'en faire reprendre, qu'il a été aisé de les avoir?

Le Duc. Ce n'est pourtant pas que dans un engagement elles aient épuisé leur cœur?

La Marq. Non, sans doute ; mais si c'est la curiosité qui le leur a fait former, au bout d'un certain temps, elle est usée, et usée à ne jamais renaître : si c'est le caprice, il est passé; est-ce la vanité? elle est satisfaite. Par où voulezvous donc qu'on les rengage?

Le Duc. Voilà des raisons auxquelles il me semble qu'on ne sauroit rien opposer.

La Marq. A l'égard de Célie, si elle prend, ou (pour parler plus juste} quand elle prendra quelqu'un , voulez-vous parier, en supposant

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qu'il n'y mette point d'obstacle, que ce sera Monsieur de Bourville?

Le Duc. Ah ! parbleu ! J'en serois comblé de joie : il est fort aimable, et mon ami. Mais sur quoi jugez-vous que ce sera lui ?

La Marq. Sur ce qu'à un souper qu'il fit avec elle peu de jours avant qu'elle tombât malade, elle en fut si frappée, que, sans tout ce qui est arrivé depuis, nous lui aurions peut-être vu quitter Prévanes aussi légèrement qu'elle en a déjà quitté quelques autres : j'ai, du moins, eu de quoi le craindre.

Le Duc. Elle n'auroit pas tardé à en être punie : car si, par les agréments, elle a de quoi tenter Bourville, elle n'a sûrement pas, dans le caractère, de quoi le fixer. Je sais, de plus, qu'il est actuellement fort amoureux d'une autre.

La Marq. Mais vous savez aussi, je crois, que cela n'empêche rien ; et que le sentiment le plus tendre vous laisse toujours de quoi avoir une fantaisie.

Le Duc. Aussi ne douté-je point que quand il auroit vu Célie, avec plus d'indifférence...

La Marq. Est-ce que l'impression a été respective.

Le Duc. Mais oui , c'est-à-dire qu'il s'est fort bien aperçu des vues qu'elle avoit sur lui, et qu'il ne s'éloignoit pas d'y répondre; et je le crois encore dans les mêmes dispositions : pour la garder, ce pourroit bien être une autre affaire.

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La Marq. C'est ce qui me feroit désirer que celle-là ne s'engageât pas : elle a déjà fait, en ce genre, tant de choses ridicules ! . . . Mais, adieu, laissez-moi partir, passez chez moi tantôt ; j'y serai, selon toute apparence, rentrée longtemps avant que vous puissiez y arriver ; mais je vous y attendrai sans humeur, parce que je sens bien que, de la façon dont les choses se sont arrangées, vous ne sauriez, aussitôt que vous le voudriez, quitter Célie.

Le Duc. Ah! de grâce. Marquise, encore un moment.

La Marq. Oh ! pas seulement une minute : rétat de ma mère m'inquiète; et d'ailleurs, il seroit ridicule que vous laissassiez Célie seule plus longtemps.

Le Duc. Adieu donc, Marquise, puisqu'il le faut : mais en vérité ! pour les gens qui s'aiment, les bienséances et les devoirs sont de bien terribles choses ! ("// la conduit à sa chaise et rentre dans le cabinet de Célie.)

Comme il y a des lecteurs qui prennent garde à tout, il pourroit s'en trouver qui seroient surpris, le temps étant annoncé si froid, de ne voir jamais mettre de bois au feu; et qui se plaindraient avec raison de ce manque de vraisemblance dans un point si important. Pour prévenir donc une critique si bien fondée, on est obligé de dire, que pendant l'entretien de la Marquise et du Duc, Célie a sonné, et que (f étoii pour qii onraccommodât sonf eu. L' éditeur

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de ce dialogue s'étant,'à cet égard, mis hors de toute querelle, se /latte qu'on voudra bien le dispenser de revenir sur cette intéressante observation.

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