ET SDR LE FONDATEUR DE CET ÉTABLISSEMENT
Le Moristan est un monument existant encore au Kaire, et qui atteste depuis plus de cinq siècles l'humanité et la bienfaisance religieuse de l'un des plus illustres princes de la première dynastie des Mamlouks, Turkomans d'origine, et connus sous le nom de Baharites.
Il ne sera donc pas déplacé de faire précéder le précis descriptif sur ce célèbre hôpital , de quelques lignes consacrées à la mémoire du royal fondateur de cet asile ouvert au malheur et à la débilité humaine.
Et je remarquerai ici, en passant, qu'une histoire complète de tous les monumens du Kaiic
l32 PRÉCIS HISTORIQUE
serait en même temps l'histoire de presque tous les princes dont se composent les diverses dynasties qui ont régné sur l'Egypte depuis la conquête de celte contrée parles Arabes. En effet, les monumens si nombreux qui décorent cette grande capitale, élevés soit à la religion, soit à la bienfaisance, soit presque toujours à toutes deux réunies dans une seule fondation pieuse, comme mosquées, collèges, écoles, fontaines, abreuvoirs, ponts, hospices, hôpitaux, sont toujours désignés par le nom ou surnom de leur fondateur; et il est peu de princes, parmi ceux qui ont régné en Egypte, dont la domination ait été assez courte pour ne pas leur permettre d'élever, ou du moins de commencer, une des constructions de cette nature : ainsi , ces monumens conservent encore la mémoire des souverains auxquels on les doit , plus sûrement que leurs hauts faits déjà oubliés, et leur puissance depuis long-temps anéantie.
Il semblerait que ces nobles fondateurs aient été, comme par héritage, animés, les uns après les autres, des scntim.ens si bien exprimés dans les verssuivans, traduits de l'arabe, et cités dans ses Prolégomènes par Ulugh-Bejg , illustre comme monarque des Tartares, et petit-fils du célèbre Tymonr-Lenk (Tamcrlan ), mais bien plus illustre encore comme protecteurdes lettres
SUR LK MÙRISTAN. 1 33
et des sciences qu'il cultiva lui-iiiènic avec succès, et comme auteur des uiiles Tables astronomiques qui ont lait passer son nom avec gloire jusqu'à nos jours :
« Les monumens élevés par nos mains, » De nos noms , après nous, durable témoignage,
u Les feront vivre d'âge en âge, M Comme un modèle offert aux futurs souverains '. »
Mais il semble aussi qu'en élevant par préférence des monumens , non de faste , mais d'utilité publique, les rois divers de ces dynasties, dont le pouvoir s'est successivement écroulé, aient dès-lors senti cette grande et sublime vérité: « Que les édifices les plus durables et les » plus indestructibles sont les bienfaits ; qu'eux )) seuls peuvent élever, dans les cœurs des hom- » mes , des mouumens qui survivront aux vicis- » situdes des siècles ; que, commander despoti- )) quement aux habitans d'un pays, c'est y régner » pendant quelques années; mais que leur faire )) du bien, c'est y régner pour toujours; enfin, )) que les rois bienfaiteurs de l'humanité furent, )) dans tous les temps,
« Les seuls rois dont le peuple ait garde la mémoire. »
Au reste , si les rois de l'Orient ont mis leur
' Voyez ci-dessus, page i3o, la première épigraphe.
l34 PRÉCIS HISTORIQUE
gloire à bâtir des hôpitaux, les personnages les plus considérables de l'islamisme ont regardé comme un honneur d'être chargés de l'intendance et de l'administration de ces établissemens de bienfaisance. Les cheykhs les plus recommandables des villes briguent le privilège de ces fonctions honorables, toujours gratuites et sans cmolumcns; ceux qui les ontexcrcces se glorifient du surnom à^ êl-Môristchif ; que nous pouvons traduire par celui à^ hospitalier y et plusieurs de ceux qui ont porte ce litre avec un noble orgueil, sont môme plus connus par ce surnom que par leur nom propre.
Le mot Môj'istdn , ou suivant la prononciation littérale et savante, Mâristân ^ quoiqu'employé dans la langue arabe vulgaire, n'est point lui-même d'origine arabe; il est tiré de la langue persane dans laquelle Bjmâristâîi ^ dont Mdristchi est l'abréviation, signifie une maison de malades^ un hôpital^ un hospice.
Plusieurs établissemens nosocomiques ont porté dans l'Orient les noms de Af«m^a7i,de5j-mâristdn ei àe Bymdr-Khdnéh quia le même sens que les doux mots précédens. J'ajouterai que les hôpitaux en général portent aussi chez les Arabes le nom de Ddr-él-chafd ( maison de santé), et ihcz les Turks celui de Tymdr-
SUR LE MÔRISTAN. 1 35
Khânéh^ qui a le même sens que celui àtBjmâristân en persan. Le iMôristàn du Kâirc est aussi désigné par le nom de Dur él-Khouthdii ( maison des aliénés ).
Parmi les hôpitaux les plus célèbres qui ont été désignés par le nom particulier de Bymâristân, on remarque surtout celui de la ville de Damas : il fut entièrement détruit par le terrible tremblement de terre qui renversa en l'an Sgg de l'hégire ' presque tous les édifices de cette ville et ^tendit ses ravages dans la majeure partie de la S\v\e.he, Bfjndristâîi i\c Damas avait été fondé dans les premiers temps de l'islamisme , et avait été depuis surnommé êl-Nourjj à cause de son rétablissement dans le 12" siècle de notre ère par le célèbre Nour-êd-dfn ^ sultan de Damas et fils du grand Saladin ^. On cite aussi le Mdristdn de Djendysabour, à la tête duquel était le célèbre médecin Gergys ébn-Bakht-
■ Cette année a commencé le vendredi 20 septembre de l'an 1202 de l'ère chrétienne.
^ Ce prince est celui que nos écrivains des croisades appellent Noradin. Son nom entier, tel qu'il est rapporté par les écrivains orientaux, et inscrit sur ses monnaies^ est êl'Melek êl-Afdal, Nour- éd-dyn, Aly, tbn-êl-Nâsser.
^ Le véritable nom de ce prince est él-Melek el-Nâsser, Youssouf, ébn-Ayoub , Sâlah éd-dyn.
l36 PRÉCIS HISTORIQUE
Issoua • \ ceux de Rayah et de Baghdad qui furent successivement confies aux soins de l'illustre cl-Razj ( Rhazès ).
Au Kaire, plusieurs hôpitaux furent aussi fondés , sous le nom de Môristchi , des les premiers siècles de la conquête des Musulmans ; l'illustre Ahmed êbn-Touloun^ fondateur de la dynastie puissante, mais éphémère, de Toulonides =*, avait consacré une partie de ses trésors à l'érection d'un Moristân et de plusieurs To~ kyéh ( hospices), avant que le Kaire lui-même ne fût fondé.
Mais de tous les monumens de ce genre, celui qui a toujours eu une plus grande célébrité, et qui a conservé jusqu'à nos jouis l'emploi non interrompu de ses fondations pieuses, est celui du Kaire, qui se distingue surtout par l'appellation spéciale de Moristân^ devenu son nom propre et particulier.
Il porte aussi le surnom à^êl-Nâsserjr ^ du nom de son fondateur êl-Melek êl-Nâsser^
' Voyez la XVI*' note supplémentaire , à la fin du troisième volume.
* J'ai écrit l'histoire de ce pi'ince et de sa dynastie, et j'ai décrit les monumens qu'il a élevés, dans le grand ouvrage de la Description de fÉgjptc, publié i)ar ordre de l'empereur Napoléon.
SUR LK MORISTAN. l3']
Mohammed^ ébn-Qalaoun ; c'est de ce prince que je vais entretenir quelques instans le lecteur.
La puissante dynastie des Ayoubiles, qui, sortie du Kurdistan » , avait enlevé aux derniers khalifes Fattymites^ la souverainetédel'Égypte^, avait cessé de régner sur 'cette belle contrée. Les héritiers du grand Youssouf êbn-Ajoub ^, divisés entre eux, se dépouillantsans pudeur les uns les autres, déchirant de leurs propres mains le sein de leur noble famille, avaient vu leurs divisions intestines et leurs guerres acharnées, morceler d'abord, puis enfin arracher de leurs mains épuisées cet héritage magnifique.
Une autre dynastie , sortie du rang de leurs esclaves, et que d'autres esclaves devaient détrôner à leur tour, avait osé s'asseoir à la place de ses maîtres sur le trône du Kaire ; et le premier de ces \i?>\i\'^2XÇi\xv^^Azz-êd-djn-Yhek-'y le Turkoman, chef des MamlouksBaharites, avait
' Voyez la XL^ note supplémentaire.
* Voyez la XXX^ note supplémentaire.
^ L'an 567 de l'hégire : celte année a commencé le 4 septembre de l'an 1 171 de l'ère chrétienne.
^ Saladin.
^ Ce prince reçut aussi les surnoms A'êl-Djâchenkyr et à'él-Melek él-Moëzz.
i38 pnÉcis insioRiQLE
porté l'audace, apràs avoir assassiné son souverain ' , dernier rejeton i\n sang de Saladin , d'appeler à partager son lit et son trône la complice de son attentat, CJiagrct êl-Dovi\ veuve ôc IVegm-cd-(I pi ^^ et mère dénaturée du jeune et malheureux cL-Melek él-Moazzent Tourdnchdh ^ leur commune victime. Bientôt victime lui-même à son tour de cette complice féroce ctdchontéc, Ybek se vit, sept ans aprés^, arracher l'empire et la vie par les ordres de celle qui lui avait commandé ses premiers crimes.
Mais il ne tarda pas à être aussi vengé, ou plutôt le meurtre d'cl-Melek êl-Moazzem fut expié par la punition successive des deux coupables; et la cruelle Chagret êl-Dorr fut h peineassisesurcetrônc oùses mains sacrilégesluiavaient frayé une route sanglante, qu'elle tomba ellemême, au milieu de l'indignation publiquequ'elle avait si bien méritée, sous les coups de ses propres Mamlouks. Ceux-ci proclamèrent roi un de leurs chefs Qottouz'^,so\xs le ûiveiïél-Melek êl-
' L'an 648 de l'hégire, laSo de l'ère chrétienne.
' Êl-Meleh-Cl-Salch , Negtn êd-dyn , Ayoub, septième sultan de la race des Ayoubitcs en ligyptc, fils tïel-McUk {H-Kâinel, et neveu de Saladin.
^ L'an 655 de l'ht-gire, l'i^-j de l'ère chrétienne.
' L'an 657 *^*^ l'hégire, i2'>y de l'ère chrétienne.
SUR LE MÙRISTAN. 1 3()
Mozzaffer Scff êddjn , après avoir déposé le faible él-Mansour Nour-êd-dyn Alj, qui, âgé de quinze ans seulement, avait tenté de conserver l'héritage de son père Ybek.
Qottouz était d'une origine plus noble que celle de ses deux prédécesseurs : issu de race royale, il était fils de Mawdoud-Chah ^ neveu du souverain de Khowarezin. Ce prince commença son règne avec éclat ; il battit les Tartares jusqu'alors crus invincibles : cependant il ne régna qu'environ un an, et fut tué, l'an 658 de l'hégire ' , par des conspirateurs à la tête desquels était Befbars ,(\\n lui succéda.
Bejbars , dont le nom est conservé au Kaire par plusieurs monumens importans ^, régna un peu plus de dix-sept ans sous le titre ^êl-Melek êl-Daher Roukn-éd-djn : il reçut, de plus, les surnoms ^ Ahou-l-fetah ( Père de la victoire), et à!êl-Aldf él-Bondoqddrf, tirés , l'un de ses
' Cette année a commencé le jeudi i8 décembre de l'an laSg de l'ère chrétienne.
' Entre autres monumens de ce prince, je citerai la belle mosquée changée par les Français en poste militaire nommé le Fort Shulkowshy , en mémoire du brave aidede-camp du Général en chef. Voyez la note de la page 4 ï ^ du premier volume , et la W note supplémentaire , à la lin du troisième.
l4o TRÉCIS HISTORIQUE
triomphes niililaircs, l'autre de son premier état de servitude, car son premier mailrc avait été Ald-éd-dj?i ' Bondoqdar.
Son fils Mohammed Barlah-Khân lui succéda =, et prit le titre dt'êl-Melek cl-Sajd,Ndsser-éd-djn y Abon-l-Maaly.
Ce prince, déposé au bout de deux ans et quelques mois ^, laissa l'autorité royale entre les mains de son jeune frère SaldmecJi^ âgé seulement de sept ans et de quelques mois.
Salâmech prit alors le surnom ô^él-Melek êl- Adel Bedr-êd-dyii-^ mais ses mains débiles ne purent conserver le sceptre que quatre mois environ, et la même année il s'en vit Irustré par Sejf-êd-dyn Qalâoiin , qui avait les trois surnoms à^êl-Sdlèhy^ iVél-Ncgmy et ^él-AlJy.
Les deux premiers surnoms étaient tirés du nom de son maître, le Sultan Ayoubite êl-SdWi Negm-êd-djn,et le dernier du mol rï^(mille), parce qu'en effet il avait été vendu mille dynars. Le nouveau prince ajouta h ces surnoms ceux (ïél-3Ielek él-Mansour^ Abou-l-Maalj.
Qaldoun régna onze ans; il fut le père du
' Aladin.
' L'an 676 de l'hégire : celte année a commencé le [\ juin <le l'an 1277 de l'ère chrétienne.
' L'an 678 de l'hégire, 1279 de l'ère chrclicnnc.
SUR LE MÙRISTAN. l4l
londalcur du Môristàn, et la lige d'une longue suite de rois, dont la succession fut peu interrompue jusqu'au renversement de sa dynastie par celle des Mamlouks Circassiens; aussi les historiens orientaux lui ont-ils décerné le titre à' Aboit-l-Moulouk (le Père des rois ).
Mais il fut aussi lui-même la première cause du détrônement de sa postérité; car c'est lui qui créa ce corps militaire de douze mille esclaves Circassiens, dont la révolte fut ensuite si fatale à ses descendans.
Il s'était illustré en taillant en pièces les Tartarcs en Syrie, et en enlevant aux Francs Vun grand nombre de villes et de forteresses, entre autres celle de Tripoli, réputée imprenable, et dont les chrétiens étaient maîtres depuis cent quatre-vingt-cinq années : il détruisit alors l'ancienne ville , et fonda la nouvelle qui existe maintenant.
Le fils aîné <\eQalâoun, Salahêd-dyn-Kha- Ijl lui succéda ^ sous le titre à^êl-Melek êl- Achraf. Il s'illustra comme son père, par la prise di'Akkah ( Saint-Jean-d'Acre ), qu'il fit démolir; mais il ne régna qu'environ trois ans,
' Les Ci'oisLS.
* L'an 689 de l'iiégire, 1290 de l'ère chrétienne.
\/\2 PRÉCIS HISTORIQUE
et tut massacre par les Mamlouks et leur chef Baydard '.
Celui-ci fut en vain proclamé par les conspilatcurs roi d'Egyple sous le nom iVél-Melek él- Qaher'^^W fut h son tour massacré le même jour par les Mamlouks eux-mômes.
Nous sommes enfin arrivés au règne d'él-Melek él-Nâsser ^ iMoliammccI ^ second (ils de Qaldoiui; et le règne de ce fondateur du Môristùn est , de tous ceux que nous présente l'histoire d'Egyple,le plus remarquable par les vicissitudes variées et les révolutions successives qui en agitèrent la longue durée.
Mohammed ébn-QalâouTi fut inauguré sur le trône d'Egypte sous le titre d'e7-il/e/eA- él-Ndsser^^ l'an 698 de l'hégire -k Ce jeune prince n'avait alors que neuf ans, et il n'avait pas encore régné une année entière que la faiblesse de son âge et l'abandon de ses partisans le firent descendre du trône, où à peine il venait de monter.
Le mois de Moharrem de l'an 694 de l'hé-
' L'an 693 de l'hégire : cette aanéea commencé le 2 décembre de Tan i2y3 de l'ère chrétienne.
* Ce nom signifie le Roi vainqueur.
^ Le Roi victorieux.
^ 1294 de l'ère chrétienne.
SUR LE MÔRISTAN. l43
gire ' vit s'y installer à {^aphceKet/wi^hd, surnommé cl-lMaîisoni'j parce qu'il avait été esclave ^ él-Mansour Qalâoun. Ketboghâ prit les litres à^êlMelek él-Adel^Zejn-êd-djn; mais le règne de cet usurpateur nedura qne deuxans, ot il fut dépossédé à son tour par Ldgjn^ surnommé comme lui et parla même v?\soi\ êl-Mansoury. Ketboghâ s'enfuit en Syrie, et Ldgjn^ maître du Kaire,se proclama lui-même roi d'Egypte, au mois de Moharrcm de l'an 6y6 de l'hégire ^^ sous le nom à^él-Melek él-Mansour Hossam êd-djn.
Le règne de ce second usurpateur ne fut pas plus long que celui du premier. Deux ans après, le onzième jour du mois de Raby êl-làny de l'an 69(8 de l'hégire^, Lâgjn fut massacré par ses Mam 1 ouks, et le j eun e êl-Melek êl-Nâsser fils de Qalâoun^ alors âgé d'environ quinze ans, rentra en possession de l'héritage paternel.
Cette fois il demeura sur le trône pendant dix ans entiers; mais l'an 708 de l'hégire '^,lesMamlouks, conspirant une seconde fois contre lui , mirent un d'entre eux à sa place.
■ Cette année a commencé le 21 novembre de l'an 1294 de l'ère chrétienne.
* 1296 de l'ère chrétienne.
* 1298 de l'ère chrétienne.
' i3o8 de l'ère chrétienne.
Iij4 PRÉCIS HISTORIQUE
Ce troisième usur|iatour tic rauloritc royale en Égvptc cla'il Bcybdis , deuxième du nom, surnommé aussi Djdchenkyr , comme le fondateur de la dynastie des Mamlouks-Baharitcs. Beyhars:i\2i\i clé esclave iV cl- Maris ou?' comme les deux précédens, et comme eux il était surnommé cl-Majisoury; il prit, en montant sur le trône , le titre d'él-Melek êl-Mozzaffer; mais il n'avait pas encore régné un an, (ju'abandonnc de SCS partisans, il se vit contraint d'abdiquer lui-même, et de se remettre entre les mains d'e7- Melek êl-Nâsser^ qui le fit étrangler, au mois de Chaoual,de l'an 709 de l'hégire'.
Él-Melek él-Nâsser' , Mohammed ^ êbn-Qalâoiin, remonté sur son trône pour la troisième fois à l'âge de vingt-cinq ans, après seize années de révolutions si contraiies, s'y maintint pendant trente-trois ans jusqu'à sa mort, qui arriva le jeudi 21 du mois de Dou-l-Hagéh, l'an 'j^i de l'hégire^.
El-Melek êl-Nâsser était alors dans la cinquante-septième année de son âge, dont il avait régné environ quarante-cinq ans; règne le plus long de tous les souverains qui l'avaient précédé
' 1 3 09 de l'ère chrétienne.
' Cette année a commencé le 27 juin de l'an i34o de l'ère chrétienne.
SUR LE MÔRISTAN. l45
sur le trône d'Egypte, et de tous ceux qui lui ontsucccdé.
Il laissa en mourant huit fils , qui tous devinrent rois d'Egypte, et montèrent successivement après lui sur le trône qu'il leur avait laissé en héritage.
Pendant un si long règne êl-Melek êl~Nâsser consacra ses soins à l'érection de plusieurs monumens qui ornent encore la capitale de l'Egypte; mais le plus remarquable est cet hôpital célèbre du Môrlstân^ qu'il enrichit de fondations libérales, et auquel il joignit deux mosquées, dans l'une desquelles il voulut qu'on plaçât son tombeau, qui s'y voit encore entre celui de son père et celui de son fils.
Le MÔRISTAN est construit non loin de la magnifique Mosquée de Hassan, dans le quartier appelé Beyn él-Qasrefn(^en\.Ye les deux Châteaux), et qui conserve encore cette dénomination , quoique l'un des deux forts, dont il a tiré son nom , n'existe plus depuis long-temps : l'emplacement qu'occupe l'Hôpital est en face du beau Collège qu'avait fondé en l'an 662 de rhégire ' le Sultan Bejhars , premier du nom
' 1263 de l'ère chrétienne.
T. II. l5
\^6 PRÉr.lS HI.sTORIQCIli
et quatrième prince de la tlynastiedcsManilouks Bahariles dont j'ai parle ci-dcssiis.
Suivant Ihistorien él-Mnqryzy ^ ce terrain appartenait originairemcntàiS'/7/(f/-il/ow/A',rdle du Khalyfe Vsiilymxlc jdzyz-b-illali^ et petitefille du KlialyTe Mocz Ic-dyji illah.
Cette princesse avait déjà consacré cette propriété à une fondation pieuse et charitable , en y faisant élever une maison de retraite, où huit cents pauvres filles étaient logées et nouriies.
L'hospice de Sitt él-Moulk était beaucoup déchu de son anciennesplendeur, etavaitperdu presque tous ses revenus , par suite de l'extinction duKhalyfat en Egypte, et des guerres tant civiles qu'étrangères qui avaient ravagé ce royaume, lorsqu'e/'il/e/eA- él-Majisour Qa- Idoun^ père à^él-Melek él-JVdsseï' , iugea convenable de transporter dans une autre maison cet établissement, devenu trop inférieur au vaste local qu'il occupait : il établit alors dans les bàtimens d'où il transférait l'hospice un petit hôpital, une école publique, et un oratoire qui prit le nom de Qoubbét êl-MansourjélL (Coupole (ïél-3Ia7isour '■'■ ).
' Ce nom signifie la Damt du Royaume.
^ Voyez la Xll' vignette.
SUR r,E MÔRISTAN. 1 47
Cette prcinière création a lait regarder par {jiielques auteurs le Sultan Qaldoun^ comme le véritable fondateur du Môristân ; et en effet plusieurs écrivains ont donné à cet hôpital le nom i^ êl'MansQuvy , formé du surnom que portait Qalâoun.
Ces premiers bâtimens furent commences le 28 du mois de Raby él-àouel^ l'an 682 de l'hégire ' ; les travaux furent dirigés par l'Émyr Alem-êd-dyn Sangar-él-Chougâj , et conduits avec une telle activité, qu'ils furent terminés en onze mois et quelques jours.
Les matériaux furent, en grande partie, tirés de la démolition de la forteresse de l'ile de Raoudah, dont la destruction avait été ordonnée et commencée par le Sultan Ybek , premier prince de cette dynastie de Mamiouks, dont j'ai parlé ci-dessus.
Des revenus furent affectés aux dépenses de l'établissement, et l'acte de donation est daté du dimanche troisième jour du mois de Safar de l'an 685 de l'hégire 2.
En mourant , êl-Melek êl-Mansour Qalâoun
' Cette année a commencé le i*' avril de l'an ia83 de l'ère chrétienne.
^ Cette date correspond au 3i du mois de mars de l'an 1286 de l'èra vulgaire.
l/jS PRÉCIS HISTORIQUE
ordonna que sa sépulture fût placée dans l'oratoire qu'il avait fondé, et sous la coupole qui portait son nom.
Le règne de Salah-éd-dyji Khaljl ,iih aîné et successeur immédiat de Qaldoun^ fut trop court et trop occupé par la guerre étrangère, pour lui permettre d'ajouter aux fondations de son père; mais des que le second fils de Qalâoun^ él-MeIck él-Nàsser, se vit affermi cnlîn sur le trône, dont il avait été deux fois forcé de descendre, il crut devoir témoigner sa reconnaissance envers la Providence, à laquelle il devait son rétablissement, non-seulement en multipliantsesfondations pieuses etd'utilité publique, mais encore en augmentant celles que la capitale de l'JEgypte devait déjà à son père.
On le vit successivement employer le reste des matériaux de la forteresse de Raoudah à élever un palais de justice {Dâr él-Adel) ^ une belle mosquée appelée de son nom êl-Nâsserjéh, un pont, plusieurs fontaines, plusieurs collèges ou écoles publiques, et consacrer ses soins à l'agrandissement de l'hôpital qui avait été fondé par son père.
Cet agrandissement fut tel, que depuis cette époque êl-Melek êl-N âsser ^ fils de Qaldoun,2i été reconnu presque généralement pour le vé-
SUR LE MÔRISTAN. 1 49
ritable fondalcurduMôristàn.C'està lui en eFtet que cet établissement dut l'extension cl la splendeur qui depuis l'ont rendu célèbre, et ce fut alors que l'hôpital prit le nom à'cl-Môristân êl- Kebyr ( le Grand-Hùpital ).
D'abord l'oratoire, construit par Qaldoun,. fut agrandi et converti en une belle mosquée; une autre mosquée, non moins magnifique, fut construite en face de la première; les bàlimens de l'Hôpital devinrent plus considérables, et furent partagés en divers corps de logis, où chaque espèce de maladie avait son local particulier et son médecin spécial, choisi parmi ceux qui s'étaient illustrés par leur science et le nombre de leurs cures; une partie de l'édifice fut réservée pour les aliénés et pour ceux dont la folie n'était qu'intermittente : les deux sexes y furent soigneusement séparés ; des cours vastes et quatre portiques, rendus sains et agréables par des eaux jaillissantes et par des canaux d'eau vive, furent destinés à l'usage des malades et des convalescens, auquels tous les soins les plus minutieux étaient prodigués. Des revenus considérables furent attachés à ce monument decharité etde bienfaisance, pour fournir abondamment aux dépenses journalières, aux émolumens des médecins, à l'achat
i5o l'HEcis MiSTor.Kji'i:
(les remèdes et aux secours «lisliibués t;lia(}uc jour aux pauvres delà ville; et pour se former une idée de la libéralité tV él-Melek-él- Nâsser^ il suKil de savoir (jue la dépense de chaque malade était fixée à un dynài' par jour '.
Le baume,que produisait le territoire d'y///iél-chems (HéliopoUs), lut réservé pour le M6lislàn, et servait au traitement des malades ali'octés de rhumatismes.
Parmi les dépenses de l'établissement , une somme élait allouée à des troupes de musiciens qui, chaque jour, venaient, par leurs chants et le son de leurs instrumens,distraireles malades de leurs sourtVances, et ranimer d'émotions agréables les sens flétris et inertes des valétudinaires ou des convalescens.
Enfin la recherche des attentions dont étaient entourés les malades, était telle, que, par un usage qui s'est conservé jusqu'à présent dans les seules mosquées du Môristân , on y annonçait la premièie piière '^ deux heures plus tôt que dans toutes les autres mosquées du Kaire, afin que les malades^ tourmentés par
' De li. ù 1 j Ir. (le iiolrc luoiiiiuic. Voyez la \ II)' iiol'; supplémentaire, à la fui du Iroisième volume. ' I, a prière de l'aiiioro.
SUR LE MORISTAN. l5l
les insomnies , pussent se ilatler plus tôt du retour de l'aurore qu'attendait leur impatience.
Cet usage, encore en vigueur, est presque le seul reste de la magnificence de l'ancien Hôpital; les revenus, quoique encore considérables, ont subi de grandes diminutions par les révolutions successives , sans doute aussi par la mauvaise administration : car je dois avouer ici que l'opinion vulgaire accusait, peut-être à tort , au Kaire , les administrateurs du Môristân de n'avoir pas tous eu une intégrité scrupuleuse, et d'avoir détourné , au profit de leur luxe et de leur opulence, les riches fondations et les legs multipliés chaque jour, qui étaient destinés à être le patrimoine des pauvres, des malades et des infirmes.
Au reste, il est juste de remarquer que ces reproches attaquaient principalement, non les Cheykhs, administrateurs légaux du Môristàn , mais les agens financiers que les décisions arbitraires des Mamlouks avaient fait admettre dans cette administration paternelle.
Pour faire connaître l'état actuel du Môristàn, je crois ne pouvoir mieux faire que d'emprunter le tableau si intéressant que Desgc-
iSa PRÉCIS HISTORIQUE
nettes, Médecin en chef de l'armée d'Égyple, a tracé de ce réceptacle des misères liumaines.
Le Général en chef, devenu maître du Kaire, avait porté aussitôt ses regards sur l'utile établissement du Môristân : il voulut en améliorer le régime et en étendre les ressources. Le Médecin en chef de l'armée, dont le nom a acquis à tani de titres une célébrité plus qu'européenne, et dont la constante amitié pourrait m'ètre un juste sujet d'orgueil, reçut la mission de visiter le Môristân, dès le commencement de la première année de notre séjour en Egypte.
Le compte-rendu des détails de cette visite, et des observations qu'elle fit naître, est consigné dans le Rapport circonstancié queDesgenettes présenta au Général en chef le 6 frimaire an VII ' , et qu'il lut le soir du même jour à la séance de l'Institut du Kaire.
Je me permettrai d'en détacher les détails suivans, pour les offrir ici à mes lecteurs :
« Je me suis transporté aujourd'hui
» chez le Cheykh Ahd-allah él-Cherqaoujr^, » qui m'a conduit lui-même au Môristân^ où
' 9,7 octobre 1798.
* Voyez , dans la XI* vigneUe , le cachet du Cheykh él- Cherqaouy.
SUR LE MÔRISTAN. l53
» je suis probablement le premier chrétien qui )) ait pénétré »
(( Quand nous sommes entres, j'ai vu se mé- » 1er aux témoignages de respect que ce vieil- » lard est habitué à recevoir, un sentiment » d'inquiétude qu'excitait peut-être ma pré- » sence. »
« On a étendu sous le portique un tapis, sur » lequel îe Cheykh s'est assis : il a parlé, et j'ai » compris qu'il expliquait l'objet de ma mis- » sion, et donnait les ordres nécessaires pour » m'aider à la remplir. »
« Le Môristân est un vaste local, assez mal » situé dans le quartier de la Grande Mosquée, » composé de huit pièces principales, cuscep- » tibles de recevoir commodément cent ma- » lades. »
« Quatre pièces sont destinées aux hommes, » et quatre aux femmes : la cuisine est com- » mune. »
« J'ai compté vingt-cinq lits en bois , recou- » verts d'un mauvais matelas, et plus souvent » d'une simple natte. »
« Il y a cinquante lits bâtis en pierre, for- » mantune dalle percée, à la manière de leurs )) latrines, et pour le même usage. »
« J'ai trouvé vingt - sept malades et
l54 PRÉCIS HISTORIQUE
)) quatorze insensés, ce (jui fait quarante et
)) une personnes : le mouvement varie; il est
» rarement au-dessous de ce nombre, maigre
)) l'état de misère où cet établissement^ riche-
)) ment doté, a été plongé par l'insatiable cupi-
» dite des agens de l'ancien gouvernement. »
u Parmi les malades , j'en ai trouvé quel-
)) ques-uns d'aveugles, un plus grand nombre
» attaqué de cancers qui, dans leur dévclop-
» pement, ont fait disparaître le nez, et mis
» à découvert d'une manière hideuse les fosses
» nasales et l'arriôre-bouche : d'autres languis-
)) sent de maladies chroniques abandonnées à
» leurs progrès : une femme seule, qui allaite
» un enfant, poussait des cris aigus, que lui
.V arrachait une inflammation vive et récente. »
« Tous n'ont d'autres secours qu'une dis-
» tribution peu régulière d'alimens, consistant
» en pain , en riz , et en purée de lentilles : ils
» ne paraissent pas soupçonner qu'ils puissent
» être soulagés par aucuns secours physiques,
» et ils attendent avec résignation les arrêts
» du destin. »
<( On m'a conduit dans deux petites cours
» séparées par des murs élevés, contenant
» chacune dix-huit loges, pour autant d'hommes
)) et autant de femmes insensés; il y avait sept
» hommes et sept femmes. »
SUR LE MORISTAN. if):)
« Les hommes m'ont paru froids et molan- )) coliques: la plupart sont âgés; un jeune )) homme seul est entre en fureur; il rugissait » comme un lion , et , par une transition » presque sans nuance, il est rentre dans le » calme, et un souris stupide est venu se placer » sur ses lèvres. )>
« Les loges des femmes ne sont pas toutes » grillées : quelques femmes , quoique toutes » enchaînées , ne sont pas, comme les hommes, » fixées aux murs de leurs loges. »
« Une d'elles, dans un âge déjà assez avancé, » est venue au-devant de moi , jusqu'au milieu » de la cour, en pleurant, et en demandant » l'aumône. Les autres se sont voilées, et je » n'ai pu saisir aucuns de leurs traits. »
« Ceux qui m'avaient accompagné partout , » se sont arrêtés à la porte de cette enceinte, » et deux femmes , qui en gardaient la porte » intérieure, se sont constamment tenues voi- » lées, et la figure tournée du côté du mur, » pendant ma visite. »
« Mais une fille , jeune et belle , qui était » accroupie , le visage et le reste du corps > » presque nus, a témoigné beaucoup de joie en )) me voyant entrer; elle m'a salué à plusieurs » reprises, en inclinant la tête et croisant sur
l56 PRÉCIS IIISTORIQI'E SUR LE MORISTAN.
» son sein ses mains chargées de chaînes. Elle )) parhiit avec une extrême vivacité ; mais je » n'ai compris que le mot Signoî'! souvent » répété, et qui est étranger à sa langue. »
« J'ai un soupçon vague qu'elle n'est pas » insensée^ et qu'ici, comme ailleurs, l'injus- » tice des hommes a souvent plongé des êtres » raisonnables dans ces lieux de désespoir... »
(Les soupçons du médecin aussi humain que sagace observateur étaient très - fondés ; et depuis nous avons appris que cette jeune infortunée a été mise en liberté; mais les auteurs de son emprisonnement n'ont pas été punis).
u Après avoir tout visité avec le
» plus grand soin , j'ai été rejoindre le Cheykh » qui m'attendait dans laMosquée qui fait partie )) du Môrislàn, et où je l'ai trouvé priant de- » vant le magnifique tombeau du Sultan êl-Me- » LER êl-Nasser, Mohammed, êbn-Qalaoun , » qui consacra cet établissement au malheur. »