‹ Contes du lit-clos: Récits et légendes bretonnes en versChapitre 58 sur 86 · LES POMMIERS BRETONS · texte numérisé non relu

LES POMMIERS BRETONS

Je n'ai jamais chanté, Bretagne, tes grands chênes, Tes peupliers si fiers, ni tes gros châtaigniers : Ma pauvre Lyre a peur des géants de tes plaines Et garde sa Chanson pour tes humbles pommiers.

Rabougris et noueux comme de petits gnomes, Mais sûrs de leur noblesse et fiers de leurs aïeux, Ils semblent les seigneurs des antiques Royaumes Des Korrigans bossus, des Kernandons cagneux.

Vrais Bretons au cœur large — et trapus des épaules —

Ils bravent pluie et grêle et le grand vent d'Hiver ;

En Avril, tout ainsi que les Druides des Gaules,

Sous leur couronne blanche ils ont vraiment grand air

Parfois le gel survient et la récolte est maigre, Et le cidre est bien dur dans les vieux pots de grès î Bah ! les gosiers bretons se moquent du cidre aigre : Vidons les pots, d'abord... nous gémirons après!

Ecoutons la Chanson du bon cidre qui mousse I Ecoutons la Chanson du bon cidre doré ! C'est la Chanson du pâtre et la Chanson du mousse, Le Chant de la grand'Lande et du grand Flot sacré !

Oh ! la bonne Chanson qui monte des bolées !

Elle a tous les orgueils et toutes les douceurs : C'est la mâle Chanson qui montait des mêlées Quand le Breton luttait contre ses Oppresseurs ;

Ce n'est pas la Chanson — que nous n'entendons guère — Qui vient du fruit ambré découvert par Noë, C'est la rude Chanson que Ton clame à la Guerre : La Chanson de Grallon et de Nominoë !

Lorsque le cidre bout, penchez-vous sur la tonne Vous entendrez hurler le Bagaude et l'Alain ; Penchez-vous plus encor : c'est une voix qui tonne Notre-Dame-Guesclin! Notre-Dame-Guesclin !

Puis la Voix s'attendrit... et ce sont les vieux Bardes Qui disent leurs Gwerzious, leurs Sônes amoureux Tout au lointain voici les binious, les bombardes, Puis la Voix s'attendrit encore... et c'est Brizeux

C'est l'exquise Chanson, la Chanson de Marie, De la Fleur-de-Blé-Noir douce comme le miel!... Oui, le Cidre, Bretons! nous parle de Patrie, Et nous parle d'Amour, et nous parle du Ciel !

Ecoutons la Chanson de la bonne Récolte Et non pas la Chanson qui vient de l'Eau-de-Feu : L'une est un chant d'Amour, l'autre un chant de Révolte Qui nous vient de Satan quand l'autre vient de Dieu ;

L'une nous réconforte et l'autre nous terrasse!...

Prenons garde, Bretons ! Nos Aïeux triomphants

Nous maudiront d'avoir abâtardi leur Race, I

Et nous serons maudits encor par nos enfants ! '

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