‹ Contes du lit-clos: Récits et légendes bretonnes en versChapitre 74 sur 86 · LE SOLITAIRE · texte numérisé non relu

LE SOLITAIRE

Entre l'Océan vert et la verte Campagne, Loin de tous bruits, heureux d'être un vieillard — enfin! Dans mon coin je vis seul, sans enfant, sans compagne, Sans même l'amitié d'un chien !

Je hais les jours trop longs qui font les nuits trop brèves, Je hais les longs Etés qui font courts les Hivers : J'aime les longs Sommeils qui ramènent les Rêves Avec l'oubli des maux soufferts !

Assis devant mon seuil, sur un vieux banc de mousse, J'écoute déferler le Flot plein de langueur ; J'aime ses longs sanglots car la plainte qu'il pousse Semble la plainte de mon cœur !

Puis, je prends mon bâton et, longuement, je rôde Le long des chemins creux qui s'en vont n'importe où : Les hommes du pays m'accusent de maraude, Les femmes disent : « C'est un fou ! »

On me montre le poing, souvent ; on me soupçonne D'avoir sans doute, au cœur, un infernal dessein ; Et, moi qui n'ai jamais fait de mal à personne, On me traite en vil assassin !

J'enfonce mon chapeau, je souris... et je passe! D'instinct l'homme est méchant : vouloir s'en faire aimer Autant jeter au loin, au hasard, dans l'espace, Le bon grain qui ne peut germer !

Dire à tous : « Aimez-vous toujours les uns les Autres ! » Prêcher la Loi d'Amour... mais Jésus le tenta: Insulté, renié, même par ses Apôtres, Il mourut sur le Golgotha !

Ce qu'un Dieu ne fît pas quel homme peut le faire ? Qui peut vaincre l'Envie et l'âpre Trahison ? J'ai lutté soixante ans sans pouvoir m'en défaire Ni les chasser de ma maison !

Et maintenant que, vieux, attendant que je meure, J'espérais, vivant seul, vivre enfin sans émoi : Je les entends encor ramper dans ma demeure, Prêtes à s'élancer sur moi I

Mais, en mes jours de deuil, des secondes de joie Viennent rasséréner mon pauvre cœur amer :

Je contemple, le soir, quand l'horizon rougeoie, Tomber le soleil dans la Mer ;

Ou bien, quand un enfant passe devant ma porte, Je lui tends un jouet fait avec mon couteau; Et le beau chérubin, tout radieux, emporte Sa toupie ou bien son bateau.

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