II
]8â LE S090B DOR.
£t Lockman marchoit d'un pas tardif , parce qu'il étoit affoibli par son grand sige, car il avoit atteint, le même jour, le trois centième anniversaire de sa naissance.
Lockman s'arrêta au spectacle qu'ofiroient alors les environs de l'arbre du désert, et il réfléchit un instant.
« Le tableau que votre divine bonté montre
> à mes regards , s'écria-t-il enfin , renferme ,
> ô sublime Créateur de toutes choses! d'inef- » fables enseignements, et mon ame est acca- » blée , en le contemplant , d'admiration pour
> les leçons qui résultent de vos œuvres , et de w compassion pour les insensés qui ne vous » connoissent point.
» Voilà un trésor , comme s'expriment les » hommes, qui a peut-être coûté bien des fois
> à son maître le repos de l'esprit et de l'ame. > Voilà le kardouon qui a trouvé ces pièces
• d'or , et qui , éclairé par le foible instinct
> dont vous avez pourvu son espèce, les a » prises pour des tranches de racines dessé-
> chées par le soleil.
• Voilà le pauvre Xaïloun , dont l'éclat des
> vêtements du kardoun avoit ébloui les yeux,
LE SAGB LOGKHàn. Im
parce que son intelligence ne pouvoit pas percer, pour remonter jusqu'à vous, les ténèbres qui l'enveloppoient comme les langes d'un enfant au berceau , et adorer , dans ce magnifique appareil , la main toute-puissante qui en décore à son gré les plus viles de ses créatures.
» Yoilà le faquir Abhoc , qui s'est fié à la timidité naturelle du kardouon et à l'imbécillité de Xailoun, pour rester seul possesseur de tant.de biens , et se rendre opulent sur ses vieui^ jours.
» Yoilà le docteur Abhac » qui a compté sur le débat que devoit exciter ^ au réveil , le partage de ces trompeuses vanités de la fortune pour se faire médiateur entre les prétendants , et s'attribuer double part.
» Voilà le Roi dks Sabi,es,^ qui est venu le dernier, en roulant des idées fatales et des projets de mort, à la manière accoutumée de ces hommes déplorables que votre grâce souveraine abandonne aux passions de la terre , et qui se promettoit peut-être d'égorger les premiers venus pendant la nuit ^.autant que j'en peux juger par la violence désespérée
184 LE SOVGB d'os.
» avec laquelle sa main s'est fermée sur son » kangiar.
» £t tous cinq se sont endormis pour tou- » jours sons l'ombre empoisonnëe de l'upas ,
• dont un souffle de votre colère a jeté ici les
• semences funestes du fond des forêts de a Java ! »
Quand il eut dit ce que je vien» de dire, Lockman se prosterna , et il adora Dieu.
Et quand Lockman se fut relevé , il passa ht main dans sa barbe et il continua :
« Le respect qui est dû aux morts, reprit- » il , nous défend de laisser leurs dépouiMes en » proie aux bétes du désert. Le vivant juge le » vivant, mais le mort appartient à Dieu. »
£t il détacha de la ceinture de Xaîioun la serpe du bûcheron pour creuser trois fosses.
Dan&la première fosse il mit le faquir Abhoc.
Dans la seconde fosse il mk le docteur Abhac.
Dans la troisième fosse il enterra li Roi dbs Sablis.
• Quant à toi, Xailoun, continua Lockman, » je t'emporterai hors de l'influence mortelle » de Tarbre-poison, pour que tes ami»» s'il
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> t'en reste sur la terre depais la mort du kar- » douon, paissent venir te pleurer sans danger » à l'endroit où tu reposeras; et je le ferai » ainsi, mon frère, parce que tu as étendu » ton manteau sur le kardouon endormi pour
• le préserver du froid. »
Ensuite Lockman emporta Xailoun bien loin de là , et il lui creusa une fosse dans un petit ravin tout fleuri que les sources du désert baignoient souvent sans jamais l'inonder, sous des arbre» dont les frondes flottantes au vent n'épandioient autour d'elles que de la fraidieur et de» parfums.
£t quand cela fut fini , Lockman passa une seconde fois la main dans sa barbe ; et , après y avoir réfléchi^ Lockman alla chercher le kardouon , qui étoit mort sous l'arbre-poison de Java.
Après quoi Lockman creusa une cinquième fosse pour le kardouon au-dessous de celle de Xaîloun , sur un petit revers mieux exposé au soleil , dont les rayons naissants éveillent la gaieté des lézards.
« Dieu me préserve , dit Lockman , de sé-
• parer dans la mort ceux qui se sont aimés f »
186 LB 80IC6E d'or.
Et quand il eut parlé ainsi , Lockman passa une troisième fois sa main dans sa barbe ; et , après y avoir réfléchi , Lockman retourna jusqu'au pied de Tarbre upas.
Après quoi il y creusa une fosse très-profonde, et il y enterra le trésor.
« Cette précaution , dit-il «n souriant dans » son ame, peut sauver la vie d^un homme ou » celle d'un kardouon. »
Après quoi Lockman reprit son chemin avec une grande fatigue^ pour venir se coucher près de la fosse de Xaîloun , et il se sentit défaillir avant d'y arriver, à cause de son grand âge.
£t quand Lockman fut arrivé à la fosse de Xaîloun , il défaillit tout-à-fait , se laissa tomber sur la terre, éleva son ame vers Dieu, et mourut.
Ceci est l'histoire du sage Lockman.
CHAPITJIE VIL
vaanxT os dzbu.
Le lendemain , survînt dans l'air un de ces esprits de Dieu que vous n'avez jamais vus que dans vos songes, qui planoit, remontoit, sembloit se perdre parfois dans l'azur éternel , redescendoit encore , et se balançoit à des hauteurs que la pensée ne peut mesurer sur de larges ailes bleues; comme un papillon géant.
188 LE SONGB d'or.
A mesure qu'il se rapprochoii, on le voyoit déployer les anneaux d'une chevelure blonde comme l'or dans la fournaise, et il se laissoit aller au courant des airs qui le berçoient , en jetant ses bras d'ivoire et sa tète abandonnée à tous les petits nuages du ciel.
Puis il se posa , en bondissant du pied , sur les frêles rameaux , sans peser sur une feuille , sans faire flédiir une fleur; et puis il vola , en la caressant du battement de ses ailes , autour de la fosse récente de Xaîloun.
« Eh F quoi, s'écria-t-il , Xaîloun est donc » mort , Xaîloun que le ciel attend , à cause de » son innocence et de sa simplicité! »
Et de ses larges ailes bleues qui caressoient la fosse de Xaîloun , il laissa tomber au milieu de la terre qui le couvroit une petite plume \ qui soudainement y prit racine , y germa et s'y développa comme le plus beau panache qu'on { ait jamais vu couronner le cercueil des rois; \ ce qu'il fit pour mieux le retrouver.
Alors il aperçut le poète qui s'étoit endormi dans la mort comme dans un rêve joyeux, et ' dont tous les traits rioient de paix et de félicité.
• Mon Lockman aussi , dît l'esprit , a voulu ^
l'esprit de uieu. 189
» rajeunir pour se rapprocher de nous , quoî- » qu'il n'ait passé qu'un petit nombre de sai- » sons parmi les hommes , qui n'ont pas eu le » temps , hélas î de profiter de ses leçons. Viens » cependant, mon frère ,^ viens avec moi, ré- » veille-toi de la mort pour me suivre ; allons • au jour éternel , allons à Dieu t„ »
Au même instant il appliqua un baiser de résurrection sur le front do Lockman , le souleva légèrement de son lit de mousse , et le précipita dans un ciel si profond qae Fœil des aigles se fatigua de les chercher , avant de s.'étre tout-à-fait ouvert à leur départ.
Ceci est l'histoire de Fange.