LA VANITÉ. O
Qu’àS-tü, petit bourgeois d’une petite ville?
Quel accidcut étrange, en allumant ta bile,
A sur ton large front répaudu la rougeur ?
D’où vient que tes gros yeux pétillent de lurcur?
Réponds donc. — L’univers doit venger mes injures; « L’univers me contemple , et les races futures Contre mes ennemis déposeront pour moi.
— L’univers , mon ami , ne pense point à toi ,
L’avenir encor moins : conduis bien ton ménage , Divertis-toi, bois, dors, sois tranquille, sois sage.
De quel nuage épais ton crâne est ofTusqué!
— Ah ! j’ai fait un discours , et l’on s’en est moqué !
Des plaisants de Paris j’ai senti la malice ;
Je vais me plaindre au roi , qui me rendra justice ;
Sans doute il punira ces ris audacieux.
— Va , le roi n’a point lu ton discours ennuyeux.
Il a trop peu de temps, et trop de soins à prendre,
Son peuple à soulager, scs amis à défendre,
La guerre à soutenir; en un mot les bourgeois Doivent très rarement importuner les rois.
La cour te croira fou : reste chez toi , bon homme.
— Non, je n’y puis tenir, de brocards on m’assomme. (*)
(*) Un provincial, dans un mémoire, a imprimé ces mots : II faut que tout l’univers sache que leurs majestés se sont occupées de mou discours , Le roi l’a voulu voir ; toute ta cour l’a voulu voir. Il dit dans un antre endroit, que sa naissance est encore au-dessus de son discours. Un père de la doctrine chrétienne a trouvé peu d'humilité chrétienne dans les paroles de ce monsieur ; et pour le corriger , il a mis en lumière ces vers chrétiens , applicables à tous ceux qui ont plus de vanité qu’il ne faut
tA VAirtTÉ.
Les quand, les qui, les quoi, pieu vaut de tous côtés , * Sifflent à mon oreille, en cent lieux répétés.
On méprise à Paris mes chansons judaïques,
Et mou Pater anglais, et mes rimes tragiques, 3 Et ma prose aux quarante! Uu tel renversement D’un Etat policé détruit le fondement.
L’intérêt du public se joint à ma vengeance ;
Je prétends des plaisants réprimer la licence.
Pour trouver bons mes vers , il faut faire une ldi ;
Et de ce même pas je vais parler au roi.
Ainsi , nouveau venu sur les rives de Seine ,
Tout rempli de lui-même, un pauvre énergumèae De son plaisant délire amusait les passants.
Souvent notre amour-propre éteint notre bon sens ; Souvent nous ressemblons aux grenouilles d’Homère, Implorant à grands cris le fier Dieu de la guerre ,
Et les Dieux des enfers, ctBellone et Pallas,
Et les foudres des cieux , pour se venger des rats.
Voyez dans ce réduit ce crasseux janséniste,
Des nouvelles du temps infidèle copiste, 4 Vendant sous le manteau ces mémoires sacrés De bedeaux de paroisse et de clercs tonsurés.
Il pense fermement, dans sa superbe extase, Ressusciter les temps des combats d’Athanâse,
Ce petit bel esprit , orateur du barreau ,
Alignant froidement scs phrases au cordeau,
Citant mal à propos des auteurs qu’il ignore ,
Voit voler son beau nom du couchant à l’aurore ;
Ses flatteurs à dîner l’appellent Cicéron.
Berthier dans son collège est surnommé Varreu. lîn vicaire à Chaillot èroit que tout homme sage Doit penser dans Pékin comme dans sou village;
Et la vieille badaude, au fond de son quartier,
LA VAfftTÉ. 13g
Dans ses voisins badauds voit l’univers entier.
Je suis loin de blâmer le soin très légitime De plaire à ses égaux , et d’être en leur estime.
Un conseiller du roi , sur la terre inconnu ,
Doit dans son cercle étroit, chez les siens bien venu ,
Être approuvé du moins de ses graves confrères ;
Mais on ne peut souffrir ces bruyants téméraires,
Sur la scène du monde ardents à s’étaler.
Veux-tu te faire actetir? on voudra te siffler.
Gardons-nous d’imiter ce fou de Diogène ,
Qui, pouvaut chez les siens, en bon bourgeois d’Athène,
A l’étude, au plaisir doucemeut se livrer.
Vécut dans un tonneau pour se faire admirer.
Malheur à tout mortel , et surtout dans notre âge ,
Qui se fait singulier pour être uu personnage !
Pirou seul eut raison, quand dans un goût nouveau, 5 Il fit ce vers heureux , digne de son tombeau :
Ci gît qui ne fut rien. - — Quoi que l’orgueil en dise , Humains, faibles humains, voilà votre devise.
Combien de rois , grands Dieux ! jadis si révérés ,
Dans l’éternel oubli sont en foule enterrés T La terre a vu passer leur empire et léur trône.
On ne sait en quel lieu florissait Babylone.
Le tombeau d’Alexandre , aujourd'hui renversé ,
Avec sa ville altière a péri dispersé.
César n’a point d’asile oit son ombré repose ;
Et l’ami Pompignaû pense être quelque chose!
KOTES.
* L'univers doit venger mes il) jures.
Un provincial, dans un mémoire concernant une petite querelle académique , avait imprimé cès propres mots : ft faut que tout l’univers sache que leurs majeelés se sont occupées de mon discours h l’à adémie.
HOTES
Et comme dans ce discours . dont leurs majestés ne s’étaient point occupées, l'auteur avait insulté plusieurs académiciens, il n'est pas étonnant qu’il se soit attiré une petite correction dans la pièce de vers intitulée, la Vanité. Car s’il est mal de commencer la guerre, il est très pardonnable de se défendre.
3 Les quand , les qui. Us quoi , e te. .
Ce sont de petites feuilles volantes qui coururent dans Paris vers ce temps-là.
3 Et mon Pater anglais , etc.
C'est la prière de Pope , connue sous le nom de Prière du déiste. Il est vrai qu’elle n’était pas chrétienne , mais elle était universelle. On ne s’en scandalisa point à Londres , non seulement parce qu’on permet beaucoup de choses aux poètes , mais parce qu’on était las de persécuter Pope, et surtout parce qu’il se trouve en Angleterre beaucoup plus de philosophes que de persécuteurs.
M. le Franc de Pompignan la traduisit en vers français ; mais, après l’avoir traduite, il ne devait pas insulter tous les gens de lettres de Paris, dans son discours de réception à l’académie française. U pouvait faire sa cour sans insulter ses confrères. Ce discours fut la source de quantité d’épigrammes , de chansons et de petites pièces de vers, dont aucune ne touche à l'honneur, et qui n 'empêchent pas, comme on l'a déjà dit ailleurs, que l'homme qui s'était attiré cette querelle ne pût avoir beaucoup de mérite.
4 Infidèle copiste , etc.
C’est le gazetier des nouvelles ecclésiastiques; on en a déjà parlé aille ura.
C’est en effet une chose assez plaisante que l’importance mise par ce gazetier à ces petites querelles ignorées dans le reste du monde, méprisées dans Paris par tous les gens de bon sens , et connues seulement par ceux qui les excitaient et par la, canaille des convulsionnaires. Le gazetier ecclésiastique assura dans plusieurs feuilles que les temps d’Arius et d'Athanase avaient été moins orageux, et qu’on devait s'at-, tendre aux évènements les plus funestes , siepuis qu'on avait mis un porte-dieu à bicètre , et un colporteur au pilori.
3 Piron seul eut raison , etc.
Piron , auteur de la Métromanie , jolie pièce qui a eu beaucoup de succès. 11 a fait son épjtaphe qui commence par ce vers :
Ci gtt , qui? quoi? ma foi personne, rien.
LE
RUSSE A PARIS
LE RUSSE A PARIS
Petit poëme en vers alexandrins, composé à Paris, au mois de mai 1760, par M. Ivan àlétiïop, secrétaire de l’ambassade russe.
Tout le monde sait que M. Àléthof ayant appris le français à Archangel, dont il était natif, cultiva les belles -lettres avec une ardeur incroyable, et y fit des progrès plus incroyables encore : ses travaux ruinèrent sa sant^ tl était aisé à émouvoir, comme Horace, irasci celer ; il ne pardonnait jamais aux auteurs qui l’ennuyaient. Un livre du sieur Gauchat, et un discours du sieur le Franc de Pompignan le mirent dans une telle colère quil en eut une fluxion de poitrine; depuis ce temps il ne fit que languir, et mourut à Paris le i cr juin 1760, avec tous les sentiments d’un vrai catholique grec, persuadé de l'infaillibilité de l’Eglise grecque. Nous donnons au public son dernier ouvrage, qu'il n’a pas eu le temps de perfectionner; c’est grand dommage : mais nous nous flattons d’imprimer dans peu ses autres poëmes, dans lesquels on trouvera plus d’érudition , et un style beaucoup plus châtié.