OU ÉTHENNES AUX SOTS
Que de Gauchats « semblent des Massillons !
Que de le Dains (a) succèdent aux Bignons!
Virgile meurt, Bavius le remplace.
Après Lulli nous avons vu Colasse.
Après le Brun, Coypel obtint l’emploi Du premier peintre ou barbouilleur du roi.
Ah! mon ami, malgré ta suffisance,
Tu n’étais pas premier peintre de France.
Le lourd Crevier a , pédant crasseux et vain, Prend hardiment la place de Rollin,
Comme un valet prend l’habit de son maître.
Que voulez-vous? chacun cherche à paraître.
C’est un plaisir de voir ces polissons Qui du bon goût nous donnent des leçons, Ces étourdis calculants en finance,
Et ces bourgeois qui gouvernent la France,
Et ces gredins qui d’un air magistral ,
Pour quinze sous griffonnant un journal , Journal chrétien , connu par sa sottise ,
Vont sc carrant en princes de l’Eglise ,
Et ces faquins, qui d’un ton familier,
Parlent au roi du haut de leur grenier.
Nul à Paris ne se tient dans sa sphère, Dans sou métier, ni dans son caractère;
Et parmi ceux qui briguent quelque nom,
Ou quelque honneur, ou quelque pension, Qui des dévots affectent la grimace,
L’abbé la Coste * est le seul à sa place.
Le roi , dit-on, bannira ces abus :
Il le voudrait; scs soins sont superflus.
Il ne peut dire en un arrêt en forme :
Impertinents, je veux qu’on se réforme,
Contes, Satires, etc* Il
162 LES CHEVAUX ET LES AsES, etc.
Que le Journal de Trévoux soit meilleur,
Guyon (3) moins plat, Moreau (4) plus fin railleur.
La cour enjoint à Jacque hétérodoxe De courir moins après le paradoxe;
Je lui défends de jamais dénigrer
Des arts charmants qui peuvent l’bonorcr.
Je veux , j’entends que sous mon règne auguste Tout bon Français ait l’esprit sage et juste;
Que nul robin ne soit présomptueux ,
Nul moine fier, nul avocat verbeux.
Oui le rapport, dans mon conseil j’ordonne Que la raison s’introduise en sorbonne,
Que tout auteur sache me réjouir,
Ou m’éclairer : car tel est mon plaisir.
Un tel édit serait plus inutile Que les serinons prêchés par la Neuville. (5)
Donc on aurait grande obligation A qui pourrait par exhortation,
Par vers heureux , et par douce éloquence ,
Porter nos gens à moins d’extravagance ,
Admouéter par nom et par surnom Ces ennemis jurés de la raison.
On pourrait dire aux malins molinistes ,
A leurs rivaux les rudes jansénistes,
Aux gens du greffe, aux universités,
Aux faux dévots, d’honnêtes vérités;
Je les dirai , n’en soyez point en peine ;
Chacun de vous obtiendra son étrenne.
Messieurs les sots, je dois, en bon chrétien,
Vous fesser tous, car c’est pour votre bien.
Par M. te ch. de M . . . . re , cornette de cavalerie , et en cette qualité ennemi juré des ânes. A Paris, etc. pour vos virâmes.
NOTES
* GaüchAT, mauvais auteur de quelque» brochure».
a Crevier, mauvais auteur d'une Histoire romaine, et d'une Histoire de l’université , et beaucoup plus fait pour la seconde que pour la première. U a depuis fait un libelle contre le célèbre Montesquieu , dans lequel il s’efforce de prouver que Montesquieu n'était pas chrétien. Voilà un beau service que cet homme rend à notre religion , de chercher à nous convaincre quelle était méprisée par un grand homme 1 La monture de llathos paraît assez convenable ù ce monsieur.
3 L’abbé la Coste, qui a travaillé à l’Année littéraire , de présent employé à Toulon sur les galères du roi.
(i) Boyer, moine imbécille que le cardinal de Fleuri fit précepteur du dauphin, et désigna en mourant pour ministre de la feuille. Des dévotes lui avaient fait obtenir l’évêché de Mirepoix, qu’il quitta en venant à la cour. 11 était l’ennemi déclaré de toute espèce de mérite, et persécuta violemment M. de Voltaire.
(a) Nom d’un avocat qui prononça un plaidoyer pour faire rayer du tableau un de scs confrères, convaincu d’avoir prouvé que l’excommunication des comédiens du roi, pensionnaires de sa majesté, est abusive et contraire aux libertés de l'Église gallicane. Le Dain fut hué, mais il réussit à faire rayer son confrère.
(3) Guyon , auteur de l 'Oracle des noueeaur philosophes , ouvrage distingué par son ridicule dans la foule des libelles sans nombre, publiés avec approbation contre le citoyen qui faisait le plus d’honneur à sou pays, et un de ceux qui lui ont été le plus utiles.
(4) Moreau , avocat au conseil. Il a beaucoup écrit en faveur des fermiers-généraux et contre la philosophie. U est 1 auteur du Catéchisme des Cacouacs. Dans ses livres éur l'histoire de France, il s’est permis d'altérer et de déguiser les monuments de nos anciennes annales, comme si l’autorité royale avait besoin d'être soutenue par des mensonges : ses livres ont eu le sort qu’ils méritaient ; ils ont été méprisés et payés. On a de lui quelques jolis couplets dans le genre flagorneur.
(5) Charles Frey de Neuville , jésuite célèbre alors par des sermons remplis d'antithèses , où l’on rencontre de loin en loin quelques traits heureux, d'ailleurs peu fanatique, et plus homme de lettres que jésuite.