DE CATHERINE V A D É . I
me laissait maîtresse absolue de ses manuscrits. Jérôme et moi lui demandâmes où il voulait être enterré; et voici la réponse de Guillaume, qui ne sortira jamais de ma mémoire.
k Je sens bien que n’ayant été élevé dans ce monde a à aucune des dignités qui nourrissent les grands « sentiments, et qui élèvent l’homme au-dessus de « lui-mêmé; n’ayant été ni conseiller du roi, ni éche- « vin, ni marguillier, on me traitera après ma mort « avec très peu de cérémonie. On me jettera dans les « charniers ^Saints-Innocents, et on ne mettra sur ma « fosse qu’une croix de bois qui aura déjà servi à (faute très ; mais j’ai toujours aimé si tendrement ma patrie, « que j’ai beaucoup de répugnance à être enterré dans « un cimetière. Il est certain qu’étant mort de la ma- « ladie qui m’attaque, je puerai horriblement. Cette « corruption de lant de corps qu’on ensevelit à Paris k dans les églises, ou auprès des églises, infecte uéces- « sairement l’air; et comme dit très à propos le jeune « Ptolomée , en délibérant sïl recevra Pompée chez « lui :
.... Ces troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.
« Cette ridicule et odieuse coutume de paver les « églises de morts cause dans Paris tous les ans des « maladies épidémiques, et il n’y a point de défunt qui « ne contribue plus ou moins à empester sa patrie. Des
PRÉFACE
« Grecs et les Romains étaient bien plus sages que « nous : leur sépulture était hors des villes, et il y a « même aujourd’hui plusieurs pays en Europe où cette « salutaire coutume est établie. Quel plaisir ne serait- « ce pas pour un bon citoyen d aller engraisser „ par « exemple, la stérile plaine des Sablons, et de contri- « buer à faire naître des moissons abondantes! Les a générations deviendraient utiles les unes aux autres «t parce prudent établissement; les villes seraient plus « saines, les terres plus fécondes. En vérité, je ne puis « m’empêcher de dire qu’on manque de^ police pour « les vivants et pour les morts. »
Guillaume parla long-temps sur ce ton. Il avait de grandes vues pour le bien public , et il mourut en parlant, ce qui est une preuve évidente de génie.
Dès qu’il fut passé, je résolus de lui faire des obsèques magnifiques, dignes du grand nom qu’il avait acquis dans le monde. Je courus chez: les plus fameux libraires de Paris ; je leur proposai d acheter les œuvres posthumes de mon cousin Guillaume; j y joignis même quelques belles dissertations de son frère Antoine, et quelques morceaux de son cousin issu de germain , Jérôme Carré. J’obtins trois louis d’or comptant, somme que jamais Guillaume n’avait possédée dans aucun temps de sa vie. Je fis imprimer des billets d enterrement; je priai tous les beaux esprits de Paris d’honorer de leur présence le service que je commandai pour