‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 173 sur 175 · ADIEUX A LA VIE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA VIE

A Paris, 1778:

Adieu , je vais dans ce pays D'où ne revint point feu mon père :

Pour jamais , adieu , mes amis , Qui ne me regretterez guère.

Vous en rirez, mes ennemis, Cest le requiem ordinaire.

Vous en tâterez quelque jour ; Et lorsqu'aux ténébreux rivages

eHe-méme , a le couvrir, pour ainsi dire , en se précipitant sur lui , et a loi faire un rempart contre le torrent qui entraînait toute une nation sur ses pas. M. de Voltaire est arrivé ainsi au théâtre, comme porté dans les bras de la France entière , et si jamais un homme ne parut plus grand , jamais une nation -ne parut plus aimable. Dès qu'il se montra dans sa loge, entre madame Denis et madame de YOlette , on peut s'imaginer quel fracas d'applaudissements retentit de. tous les coins de la salle et des corridors, qui n'étaient pas moins remplis de monde. M. Brizard apporta une couronne de laurier que madame la marquise de Valette posa sur la tête du grand homme; mais U l'en retira aussitôt, malgré tous lès efforts que l'on fît, malgré les instances du public qui lui criait de la garder, et qui voyait avec un plaisir inexprimable le génie placé entre l'amitié et la reconnaissance , couronné par les grâces et la beauté, et se défendant contre sa propre gloire. On eut peine à commencer la pièce au milieu du bruit qui ne cessait pas. Elle fut jouée mieux qu'elle ne l'avait encore été; les acteurs redoublaient d'effort» et de talents, et la scène se ressentait de la présence du dieu. La pièce finie, on baissa la toile comme à l'ordinaire; un moment après on la releva , et l'enthousiasme fut au comble en voyant le buste de M- de Voltaire, placé sur un piédestal au milieu du théâtre, tous les comédiens autour des couronnes à la main. Madame Vestris s'avança , et lut des vers qui venaient d'être faits sur-le-champ par M. de Saint-

POÉSIES HELEES. 36 !

Vous irez trouver vos ouvrages , Vous ferez rire à votre tour.

Marc (*), et qui avaient le mérite d'exprimer très bien les sentiments du public, qui les fit répéter une seconde fois avec des battements de mains qui ne finissaient pas. Le buste fut surchargé de couronnes que chacun s'empressak d'y accumuler, et resta ainsi exposé pendant toute la petite pièce : c'était Nanine, ouvrage charmant, plein de grâce et d'intérêt.

Des larmes d'attendrissement, des* larmes douces ont coule de tous les yeux à ce spectacle du génie récompensé avec tant d'éclat , à la fin de la plus belle carrière. Il semblait que tous les cœurs fussent heureux du bonheur d'un grand homme , et remplis de sa gloire. Qu'un pareil jour fait honneur aux lettres, à la France, à l'humanité! L'humanité semble se relever et s'ennoblir, quand les hommes rassemblés expriment ainsi , tous à la fois , ce sentiment de justice qui est au fond de tous les cœurs. Ce n'est donc pas en vain que M. de Voltaire a vu passer quatre générations ; et soixante ans de travaux pour le plaisir et l'instruction de tous les peuples policés , n'ont pas été perdus pour lui. Tout ce qui s'est empressé à le voir, avait appris à lire et à penser dans ses ouvrages , avait mille fois joui de seschefs-d'œuvre en tout genre : que de droits à la reconnaissance! Tant de succès et de trophées, trente ans de cet éloignement qui ajoute encore à la renommée , les progrès de la raison, et ce mouvement prodigieux qu'il a imprime! à l'esprit humain depuis le commencement de ce siècle : voilà ce qui a fait pour, lui de ses contemporains une sorte de postérité ; voilà ce qui l'a mis à sa place. Toutes les voix ont applaudi à son triomphe , et c'est peutêtre le premier où l'envie n'ait pas été même aperçue.

(*) Aux yeux de Paris enchanté

Reçois en ce jour un hommage

Que confirmera , d'âge en âge ,

La sévère postérité.

Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage Pour jouir des honneurs de l'immortalité.

Voltaire , reçois la couronne

Que l'on vientsle te présenter :

Il est beau de la mériter

Quand c'est la France qui la donne.

36s poésies mêlées.

Quand , sur la scène de ce monde , Chaque homme a joué son rôlet , En partant il est à la ronde Reconduit à coups de sifflet.

Dans leur dernière maladie , J'ai vu des gens de tous états, Vieux évêques, vieux magistrats, Vieux courtisans à l'agonie.

Vainement, en cérémonie, Avec sa clochette arrivait L'attirail de la sacristie; Le curé vainement oignait Notre vieille âme à sa sortie ; Le public malin s'en moquait :

La satire un moment parlait Des ridicules de sa vie , Puis à jamais on l'oubliait : Ainsi la farce était finie.

Petits papillons d'un moment, Invisibles marionnettes, Qui volez si rapidement De polichinelle au néant , Dites-moi donc ce que vous êtes.

Au terme où je suis parvenu , - Quel mortel est le moins à plaindre?

Cest celui qui sait ne rien craindre, Qui vit et qui meurt inconnu.

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