‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 32 sur 175 · DÉFENSE DU MONDAIN · texte numérisé non relu

DÉFENSE DU MONDAIN

OU

L'APOLOGIE OÙ LtfXÊ.

A table hier , par un triste hasard ,

J'étais assis près d'un maître cafard ,

Lequel me dit : Vous avez bien la mine

D'aller un jcur échauffer la cuisine

De Lucifer; et moi prédestiné,

Je rirai bien quand vous serez damné. —

Damné ! comment ? pourquoi ? — Pour vos folies.

Vous avez dit en vos œuvres non pies , ♦

Dans certain conte en rimes barbouillé , j

Qu'au paradis Adam était mouillé ,

Lorsqu'il pleuvait sur notre premier père,

Qu'Eve avec lui buvait de belle eau claire ; '

Qu'ils avaient même , avant d'être déchus,

La peau tannée et les ongles crochus.

Vous avancez, dans votre folle ivresse,

Préchant le luxe , et vantant la mollesse ,

Qu'il vaut bien mieux , ô blasphèmes maudits ,

Vivre à présent qu'avoir vécu jadis.

Par quoi, mon fils, votre muse pollue

Sera rôtie , et c'est chose conclue.

Disant ces mots, son gosier altéré Humait un vin qui , d'ambre coloré , Sentait encor la grappe parfumée , " Dont fut pour nous la liqueur exprimée.

DÉFENSffDU MONDAI*, è*C. III

Un rouge vif enluminait son teint;

Lors je lui dis : Pour Dieu, monsieur le saint;

Quel est ce vin ? d'où vient-il , je vous prié?

D'où Pavez-vous 7 — Il vient de Canatfo i

C'est un nectar , un breuvage d'élu' j

Dieu nous le donne , et Dieu veut qu'il àùk bti«

— Et ce café, dont, après cinq service»,

Votre estomac goûte encor les délices? — »

Par le Seigneur il me ftft destiné. ■**- Bon : mais avant que Dieu vous Fait ddflné > Ne faut-il pas que Phumahfâ industrie L'aille ravir aul champs de l'Arabie ?

La porcelaine et la frêle beauté De cet émail à la Chine empâté , Par mille mains fut pour vous préparée 7 Cuite , recuite , et peinte et diaprée :

Cet argent fin , ciselé , goudronné , En plat, en vase, en soucoupe tourné, Fut arraché de la terre profonde, Dans le Potose, au sein d'un nouveau Blonde.

Tout l'univers a travaillé pour vous, Afin qu'en paix, dans votre heureux courroux y Vous insultiez, pieux atrabilaire, Au monde entier, épuisé pour vous plaire.

O faux dévot, véritable mondain, Connaissez-vous ; et dans votre proobaîft Ne blâmez plus ce que votre indolence Souffre chez vous avec tant d'indulgence.

Sachez surtout que le- lu*e- enrichit Un grand État, s'il en perd un petit.

Cette splendeur, cette pompe mondaine, D'un règne heureux est 1» marque certain*.

1|2 DÉFENSE DU M.01TOAIN,

Le riche est né pour beaucoup dépenser; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser.

Dans ces jardins regardez ces cascades , L'étonnement et l'amour des naïades; Voyez ces flots-, dont les nappes d'argent Vont inonder ce marbre blanchissant ; Les humbles prés s'abreuvent de cette onde ; La terre en est plus belle et plus féconde.

Mais de ces eaux si la source tarit ?

L'herbe est séchée , et la fleur se flétrit. • Ainsi Ton voit en Angleterre , en France , Par cent canaux circuler l'abondance : .

Le goût du luxe entre dans tous les rangs ; Le pauvre y vit des vanités des grands :

Et le travail , gagé par la mollesse , S'ouvre à pas lents la route à la richesse.

J'entends d'ici des pédants à rabats , Tristes censeurs des plaisirs qu'ils n'ont pas r Qui me citant Denys d'Halicarnasse , Dion , Plutarque, et même un peu d'Horace, Vont criaillant qu'un certain Curius, Cincinnatus , et des consuls en us , Bêchaient la terre au milieu des alarmes , Qu'ils maniaient la charrue et les armes, £t que les blés tenaient à grand honneur D'être semés par la main d'un vainqueur. — C'est fort .bien dit, mes maîtres : je veux croire Des vieux Romains la chimérique histoire. N ■ " Mais, dites-moi , si les Dieux par hasard Faisaient combattre Auteuil et Vaugirard > Faudrait- il pas, au retour de la guerre , Que le vainqueur vînt labourer sa terre?

ou l'apologie du luxe. " it'S

L'auguste€lome , avec tout son orgueil , Rome jadis était ce qu'est Auteuil.

Quand ces enfants de Mars et de Sylvie , Pour quelque pré signalant leur furie , De leur village allaient au champ de Mars , Ils arboraient du foin > pour étendards.

Leur Jupiter , au temps du bon roi Tulle , Était de bois; il fut d'or sous Luculle.

N'allez donc pas , avec simplicité , Nommer vertu ce qui fut pauvreté.

Oh ! que Colbert était un esprit sage!

Certain butor conseillait par ménage , Qu'on abolît ces travaux précieux, Des Lyonnais ouvrage industrieux.

Du conseiller l'absurde prud'hommie Eût fout perdu par pure économie.

Mais le ministre , utile avec éclat , Sut par le-luxe enrichir notre Etat.

De tous nos arts il agrandit la source ; Et du Midi, du Levant et de l'Ourse ^ Nos fiers voisins, de nos progrès jaloux, Payaient l'esprit qu'ils admiraient en nous.

Je veux ici vous parler d'un autre homme , .Tel que n'en vit Paris, Pékin ni Rome; C'est Salomon , ce sage fortuné , Roi philosophe, et Platon couronné , Qui connut tout, du cèdre jusqu'à l'herbe :

Vit-on jamais uù luxe plus superbe ?

Il faisait naître au gré de ses désirs L'argent et l'or, mais surtout les plaisirs.

1 Une poignée de foin au bout d'un bâton, nommée manipulât, Aatt le premier étendard des Romain*.

Contes, a* tiret , etc. 8

Il4 DÉFENSE BU MONDAIN; CtC.

Mille beautés, servaient^ son usage* •«** • Mille?— On le dit, c'est beaucoup pour uir sage. Qu'on m'en donne une, et c'est assex pour moi, Qui n'ai l'honneur d'être sage ni roi.

Parlant ainsi , je vis que le» convives Aimaient assez mes peintures naïves ; Mon doux béat très-peu me répondait) Riait beaucoup, et beaucoup plus butait; Et tout chacun présent à oette fille Fit son profit de mon discours honnête»

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