‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 25 sur 142 · L’APOLOGIE DU LUXE · texte numérisé non relu

L’APOLOGIE DU LUXE

A t abus hier, par un triste hasard.

J'étais assis près d’an maître cafard ,

Lequel me dit : Vous avez bien la mine D’aller un jour échauffer la cuisine •

De Lucifer ; et moi , prédestiné ,

J e rirai bien quand vous serez damné. —

Damné ! comment? pourquoi? — Pour vos folies* Vous avez dit en vos œuvres non pies ,

Dans certain conte en rimes barbouillé ,

Qu’au paradis Adam était mouillé Lorsqu’il pleuvait sur notre premier pere ; Qu’Eve avec lui buvait de belle eau claire ;

Qu’ils avaient même, avant d’être déchus,

La peau tannée et les ongles crochus.

Vous avancez, dans votre folle ivresse ^

Prêchant le luxe , et vantant la mollesse ,

Qu’il vaut bien mieux, ô blasphèmes maudits!

.Vivre à présent qu’avoir vécu jadis.

8a SATIRES.

- Par quoi , mon fils , votre muse pollue gf Sera rôtie, et c’est chose conclue. ,

Disant ces mois , son gosier altéré Humait un vin qui , d’ambre coloré , 1

Sentait encor la grappe parfumée,

Dout fut pour nous la liqueur exprimée;

Un rouge vif enluminait son teint.

Lors je lui dis : Pour dieu , monsieur le saint, Quel est ce vin? d’où vient-il, je vous prie ? D’où l’avez- vous? — Il vient de Canarie;

. C’est un nectar, un breuvage d’élu :

Dieu nous le donne, et Dieu veut qu’il soit bu. — Et ce café, dont, après cinq services ,

Votre estomac gôùte encor les délices?

— Par le Seigneur il me fut destiné.

— Bon : mais avant que Dieu vous l’ait donné, Ne faut-il pas que l’humaine industrie L’aille ravir aux champs de l’Arabie ?

La porcelaine , et la frêle beauté De cet émail à la Chine empâté.

Par mille mains fut pour vous préparée,

„ Cuite , recuite , et peinte , et diaprée :

Cet argent fin , ciselé , godronné ,

En plat, en vase, en soucoupe tourné,

F ut arraché de la terre profonde .Daus le Potose, au sein d’un nouveau monde. . Tout l’univers a travaillé pour vous ,

Afin qu’en paix, dans votre heureux courroux, Vous insultiez, pieux atrabilaire.

Au monde entier épuisé pour vous plaire.

O faux dévot, véritable mondain ,' Connaissez-vous ; et daus votre prochain Ne blâmez plus ce que votre indolence Souffre chez vous avec tant d’indulgence.

Sachez sur-tout que le luxe enrichit Un grand état, s’il en perd un petit.

DÉFENDE Dü MONDAIN.

Cette splendeur , cette pompe mondaine ,

D’un régné heureux est la marque certaine.

Le riche est né pour beaucoup dépenser ;

Le pauvre est fait pour beaucoup amasser.

Dans ces jardins regardez ces cascades , L’étonnement et l’amour des Naïades ;

"Voyez ces flots , dont les nappes d’argent "Vont inonder ce marbre blanchissant ;

Les humbles prés s’abreuvent de cette onde;

La terre en est plus belle et pins féconde :

Mais de ces eaux si la source tarif ,

L’herbe est léchée , et la fleur se flétrit.

Ainsi l’on voit en Angleterre , en France,

Par cent canaux circuler l’abondance :

Le goût du luxe entre dahs tous les rangs ;

Le pauvre y vit des vanités des grands:

Et le travail , gagé par la mollesse ,

S’ouvre à pas leuts la route à la richesse.

J’entends d’ici des pédants à rabats,

Tristes censeurs des plaisirs qu’ils n’ont pas , Qui , me citant Denis d’Halicamasse ,

Dion, Plutarque, et même uu petM’Horace, Vont criaillant qujun certain Curius, Cincinnatus , et des consuls en us ,

Rêcbaient la terreau milieu des alarmes ,

Qu’ils maniaient la charrue et les armes,

Et que les blés tenaient à grand honneur D’être semés par la main d’un vainqueur.

— C’est fort bien dit, mes maîtres : je veux croire Des vienx Romains la chimérique histoire.

Mais dites-moi , si les dieux , par hasard , , Faisaient combattre Auteuil et Vaugirard , Faudrait-il pas ,au retour de la guerre, '

Que le vainqueur vînt labourer sa terre ?

L’auguste Rome , avec tout son orgueil,

Rome jadis était ce qu’est Auteuil.

Quand ces enfants de Mars et de Sylvie,

Pour quelque pré signalant leur furie.

De leur viHage allaient au champ de Mars,

Ils arboraient du ioin pour étendards.

Leur Jupiter, au temps du bon roi Tulle,

Etait de bois ; il fut d’or sous Luculle.

N’allez donc pas , avec simplicité ,

Nommer vertu ce qui fut pauvreté.

Oh, que Colbert était un esprit sage!

• Certain butor conseillait , par ménage ,

Qu’on abolit ces travaux précieux,

Des Lyonnais ouvrage industrieux.

Du conseiller l’absurde prud’hommie Eût tout perdu par pure économie.

Mais le ministre , utile avec éclat.

Sut par le luxe enrichir notre état.

De tous nos arts il agrandit la source ;

Et du Midi , du Levant , et de l’Ourse , .

Nos fiers voisins , de nos progrès jaloux ,

Payaient l’esprit qu’ils admiraient en nous.

Je veux ici vous parler d’un autre homme,

Tel que n’cn vit Paris , Pékin , ni Rome j C’est Salomon , ce sage fortuné ,

Roi philosophe , et Platon couronné ,

Qui connut tout, du cedre jusqu’à l’herbe. . '

Vit-on jamais un luxe plus superbe?

Il faisait naître au gré de ses désirs L’argent et l’or, mais sur-tout les plaisirs.

Mille beautés servaient à son usage. —

Mille? — On le dit: c’est beaucoup pour un sage. Qu’on m’en donne une , et c’est assez pour moi,

Qui n’ai l’honneur d’être sage ni roi.

Parlant ainsi , je vis que les convives Aimaient assez mes peintures naïves :

Mon doux béat très peu me répondait,

Riait beaucoup , et beaucoup plus buvait ;

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