‹ Contes en vingt lignesChapitre 23 sur 25 · LE CŒUR · texte numérisé non relu

LE CŒUR

JE dois vous dire ce qu'il advint de cette femme habillée de gris.

Elle est née dans une vieiUe ville couronnée d'ormes, sommeillante au berceau de ses remparts, mirés dans l'eau des fossés profonds.

J'ai vécu là-bas. J'entends le pas des chevaux sur les ponts-levis, les jours de foire, j entends les cloches jaseuses qui avaient des choses à dire toute la journée, cloches des couvents, des hospices, des séminaires, car la ville, au temps du roi Louis XI, eut cent clochers.

Mais, je vous parlais de cette femme.

Lasse de porter dans sa poitrine son cœur si douloureux rempli d'un amour sauvage, elle alla trouver la vieille marchande de la rue Saint -Nicolas.

Au long de cette rue étroite on peut voir, assises dans le ruisseau, tinums en l'air comme des antennes, les charrettes coulcui* de sauterelle, des faubouriennes qui vendent des légumes sur le marché.

La vieille habite à côté de l'église, droit sous la tour comme sous le jet d'une fontaine d'où coulent les ondes des sonneries, sa maison triste en est noyée et sa boutique poussiéreuse où se fanent de pauvres jouets, tout veloutés.

La femme, en entrant, salua :

— Me reconnaissez-vous ?

Quand j étair. enfant, je venais ici le soir, après l'école avec la servante louche qui s'appelait Romaine, et j'achetais des bonbons. Vous me donniez une tape sur la joue. Mon nom est Fulvia.

— Ah I dit la marchande, je me souviens. Voici tes boucles brunes et tes yeux couleur de cavron, tu étais vive comme une potée de souris. Mais, depuis lors, qu'as-tu fait ?

— Je suis partie pour un pays de montagnes où il y a des torrents, de gros rochers, des pâturages et de la neige si haute qu'elle ne fond jamais. J'ai vu d'autres gens, mais je n'ai jamais pu oublier ceux de chez nous et j'ai soufiert. Là-bas, j'ai rencontré un homme jeune et doux que j aime, qui m'a aimée. C'était l'été. Tout brûlait dans le soleil ! J étais heureuse comme une reine de 1 ancien temps parce qu'il riait en rae donnant les fruits de son jardin, dans ses mains brunes que je baisais. Alors, j'étais redevenue la petite lille que vous avez connue^ entre les bras de mon ami

si tendre et blond comme la paille de l'orge qui mûrit dans nos plaines.

Mais aujourd'hui voilà 1...

Et la femme ouvrit la robe grise. De ses mains blanches déchirant sa poitrine, elle en arracha son cœur tout saignant et le montrant à la vieille :

— Je viens en chercher un autre, faites vite I

— - Bien, répondit la marchande, suis-moi.

Elle alluma une lanterne de cuivre et Fulvia la suivit.

DansTarrière-boutique, elle saisit sur le plancher un gros anneau de fer, souleva une porte qu elle rabattit contre le mur et se mit à descendre dans l'obscurité où se cache le magasin des cœurs.

Il y en avait des milliers suspendus à la file, il y en avait de toutes les couleurs. La vieille mit le feu à deux grands mortiers de veille qui éclairèrent jadis la chambre de la comtesse Mahaut ; dans la vaste cave au pavement de dalles, aux voûtes basses soutenues par des piliers ramassés. Ton entendait vivre l'eau d'une source.

Dès qu'elle eut touché le sol, Fulvia lança devant elle son cœur tout chaud qui battait encore. Avec un long râle de détresse, il roula dans le noir et disparut.

La marchande s'arma d'une perche où brillait un croc d'argent.

— Maintenant, dit-elle, tu peux choisir.

Fulvia vit de grands cœurs vermillon, d'aspect insolent que la perche brandie happa avec dédain :

— Des cœurs d'amants, ma fille, regarde ! Et la pointe ayant perce l'un deux, il s'aplatit avec un petit souffle ironique.

Il y en avait de biens, d'un bleu de tournesol, les cœurs de ces enfants donnés k la Vierge qui ont, au col, un rang de perles d'ambre et des robes de mousseline à volants tuyautés avec des nœuds étalés, car les petits, eux aussi, peuvent changer de cœur

D'autres étaient roses, d'un rose bêle de bonbon ou de lustrine, ceux des jeunes fdles à tailles plates, au teint brouillé, destinées aux baisers fades, à la vie éteinte.

Quelques-uns était violets k fdets cramoisis, des cœurs d évêques, à côté de jaunes criards, des cœurs d'envieux.

Et puis, de verts acides, comme marines dans une conserve au vitriol, des cœurs de vieilles fdles aigries et sournoises ; de multicolores, le lot des courtisanes, de bruns aussi, ceux des dévouemeats obscurs et des abnégations muettes.

Il en était de noirs, enfin, des cœurs d'êtres désabusés ayant mordu à tous les fruits d'angoisse.

Fulvia, k les regarder, eut un frisson car tous imperceptiblement, remuaient.

Dans le nombre infini, la plupart étaient neufs mais beaucoup avaient servi ; tandis qu elle les secouait, le visage de la revendeuse de machines k vivre avait une expression de 1 autre monde. Les mèches brûlaient. Un courant d'air, en se faufilant dans la cave, couchait leurs flammes longues comme des langues chercheuses de proies,

La vieille questionna :

— Eh bien ? qu'en penses-tu ?

Dans un coin s'élevait un grand tas gris ? Là. gisaient pêle-mêle, les cœurs de pierre, Falvia se penchant en prit un, mais il était si lourd qu'elle le laissa choir avec découragement. Des larmes coulèrent de ses yeux.

Maintenant, avec un léger bruit de chapelet, l'air froid de la cave balançait un long rang de cœurs de vierges, d'un blanc luisant de porcelaine, un blanc triste d'hiver. La femme désespérée s'en détourna.

— Ecoute, dit la marchande, tu me fais peine. Je t'ai vue enfant, je veux faire quelque chose pour toi. Je suis vieille comme la terre et depuis que je garde ce dépôt, à personne je n'ai ouvert mon trésor. Tiens ma main et n'aie pas peur.

Toutes deux marchèrent vers le fond de la galerie où se voyait une fente dans le mur. La vieille fit tourner un gros bloc de grès et Fulvia vit étinceler des cœurs de pierreries plus petits que les autres, mais d'une dureté sans pareille et d'un insoutenable éclat.

La marchande plongea dans le tas sa main tordue. Elle en retira l'unique diamant.

. — Prends-le, dit-elle, il est à toi sans bourse délier et te donnera le bonheur ou je ne m'y connais guère.

Et, rapidement, elle le glissa dans la poitrine ouverte qu'elle referma d'un signe mystérieux.

Fulvia se prit k rire, embrassa la vieille en s'écriant « Comme je me sens légère à présent I je suis guérie, guérie, k jamais guérie ». Et elle s'en fut.

Or, qu'rtdvint-il de celte femme habillée de gris dont le cœur était de diamant ?

Pendant des jours, la vie lui parut une [ctc, une grande Icte d'oubli et de recommencement.

La ville chantait par toutes ses cloches, du matin au soir, et avec elle, de toute son âme rajeunie et délivrée, Fulvia chantait. Elle avait retrouvé, sous les ormes, le chemin où s'aventuraient ses premiers pas, a leur ombre, elle marchait dans un beau domaine de sérénité.

Mais elle s'étonnait de sentir que son désespoir n était remplacé par aucune espérance, qu en elle plus rien ne semblait attendre ni désirer et qu'elle riait sans savoir pourquoi.

Il lui sembla que la vie glissait entre ses lèvres une eau dépourvue de saveur et que les jours sonnaient creux comme des chambres vides. Elle ne pouvait plus s'attrister, a\ ec l'espoir en elle était mort le regret. Dans la rue, aucun regard ne s'attachait au sien et quand elle aperçut son visage dans le miroir, elle le trouva dur et fermé comme un morceau de glace.

Un soir cependant, le crépuscule ému vint s'accouder à sa fenêtre et la regarda. Elle reconnut les yeux de son amant, ces yeux qui vivaient si loin, par delà les montagnes, ces 3'eux limpides d'avoir affronté les glaciers.

Alors, le sang qui avait dormi se réveilla et se rua en vagues dures contre le cœur insensible.

Pendant des jours terribles, Fulvia sentit le diamant arandir et se tronfler, et s'alourdir comme une

masse de plomb, un battement singulier lui venait du dehors.

Elle ne dormait plus, mais le cauchemar tourmentait ses nuits. Elle pouvait voir distinctement un enfant nu, agenouillé sur sa poitrine qui frappait épcrdument la place du cœur de diamant de la pointe d'une flèche acérée.

Elle s'en retourna un soir chez la vieille qui sommeillait sous la lampe, sa chatte sur les genoux.

— Hélas, dit Fulvia, ce cœur précieux me pèse trop ; l'ancien amour est revenu, il frappe, il rentrera de force, je le sens.

J'ai revu les yeux de mon ami qui venaient me chercher, rendez-moi mon vrai cœur que je l'emporte dans les montagnes.

. — Sais-je où il est, maugréa la marchande, ne l'as-tu pas jeté toi-même au travers de la cave et n'est-il pas mort à présent. Je fus trop bonne, en vérité, de te donner la merveille de mon trésor.

Mais Fulvia avait allumé la lanterne.

Prestement, elle descendit l'escalier et promena le rayon sur les dalles.

Et tout à coup, elle poussa un cri.

Un autre cri lui répondit.

Tout près de la source, qui bouillonne dans un petit bassin circulaire, elle aperçut son cœur.

11 était resté là, dans leau fraîche de la rigole, comme un bulbe empourpré avec ses tronçons d'artères pareils à des tiges coupées de bégonia.

Alors la femme habillée de gris détacha violemment le diamant perfide embrasé de feux satani- (jucs, elle rcj)lava pieusement le cœur si douleureux, rempli d'un amour sauvage, qui avait vécu pour l'attendre et, sans regarder en arrière, de l'autre côté des montagnes, vers son amant elle s'en courut.

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