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LE CHAT AUX YEUX ROUGES

/^^ERMAiN Duc, le cloutier, s'en revenait, cassé, tous* ^^ sant, par le chemin de Chandolin où il avait été reporter des chaînes.

C'était l'automne, roux comme le poil des bêtes et qui a l'odeur funèbre des fleurs écrasées sur un cer-* cueil. Bientôt, aussi, c'était la nuit qui, sous sa longue mante d'ombre, recouvre tous les forfaits.

Le cloutier allait, sa courte pipe aux dents, les mains dans les poches, et, sur l'oreille, le reste d'un bonnet de velours violet qui fut, jadis, rapporté de Rome.

Sur le chemin, il y avait des cailloux tristes, des branches rompues, des pommes trouées, quoi encore? Un crapaud tué par la roue d'un char et l'obscurité aux pieds nus.

Le cloutier était seul. En avant, personne. En arrière personne. A gauche, dans les champs, rien, et, dans les prés k droite, rien, que les arbres angoissés qui paraissaient s'enfuir pourchassés par le désespoir de se sentir froids et dépouillés pour si longtemps.

Malgré lui, bien qu'il eut l'habitude d'errer à toute heure contre grêle et vent, averse et tempête, le cloutier songeait à tout ce qu'on raconte de cette partie de la route qu'il allait traverser, à tant d'autres que la peur mortelle avait terrassés à cette même place, certains soirs pareils à celui-là.

Et, tout à coup, en travers du Pont-de-la-Chèvre, le mauvais passage où les rocs culbutés grimacent au crépuscule, vous savez bien, tout à coup, là, devant lui, il aperçut, assis, le Chat aux Yeux Rouges, celui qui attend, envoyé par le Maudit.

Ses prunelles luisaient autant que les braises de la forge et, sous ses moustaches furieusement hérissées, il ricanait.

Grand, il l'était plus qu'un bouc de forte taille ; son pelage noir bruissait et ses griffes lançaient des rayons verts allumés au feu de l'Enfer.

Le cloutier comprit que sa Jemîàre minute était venue. Il murmura le nom de Notre-Dame et rassemblant tout son courage, il cria aussi fort qu'il put : « Arrière, Satan, la route est à Duc I »

Un miaulement formidable lui répondit. La bêto ctacKa des étincelles, éclairant d'un coup le lit du ruisseau, le talus, les buissons et les faces sinistres des pierres qui se mirent à rire aux éclats. Une langue sanglante et pointue s'avançait entre les dents menaçantes et le monstre allait s'élancer. A ce moment, la Chèvre parut sur le pont. Elles avait trois cornes, ses longs yeux jaunes de sorcière flambaient et, barrant le passage au cloutier, elle se mit à bondir avec le chat. De tous côtés des reptiles immondes accouraient pour se mêler au sabbat, des ailes velues battaient Tair, les pierres riaient toujours plus fort et les rameaux noirs au-dessus du bal forcené devenaient des mains frénétiques qui applaudissaient.

Le Cloutier sentait la folie bouillir sous son crâne, une odeur diabolique le suffoquait. Les démons tournaient vertigineusement autour de lui, grondant, bêlant, hurlant, sifflant, parlant aussi un jargon maléfique, exaspérés par le Chat dont les yeux qui grandissaient devenaient deux soleils, La Mandragore, pareille k une naine, qui abandonne la nuit les contrées que baigne la mer, en galopant sur ses jambes diffor* mes, dansait en chantant une horrible complainte et sous les lueurs tournantes, d'affreux petits êtres à têtes de hibou, plantaient de grosses lunettes rondes sur leur bec pour lire de grands grimoires sur des rouleaux de parchemin.

Le sol tremblait, le cercle affolant se resserrait.

Alors Duc, prêt A mourir, eut la vision de «on coin paisible auprès de la fontaine, de la femme qui l'attendait et ne le verrait plus revenir. Vaguement, il entendit le chant clair- du marteau sur l'enclume, le halètement familier du soufflet et les histoires que redit la tuyère. En une seconde, toute sa vie passa comme un grand tableau aux couleurs vives qui allait s'efiacer pour toujours. Il se repentit amèrement de ses fautes et se jetant à genoux, épuisé, à moitié mort de terreur, il gémit : « Ave Maria ». La douce invocation avait à peine jailli de ses lèvres qu'il se fit autour de lui un grand apaisement, dans une clarté semblable au jour le plus pur et le plus rayonnant.

Une belle dame, coilTée d un diadème d'argent, descendait du ciel. A peine son manteau bordé de dentelles avait-il touché les bêtes infernales qu'elles tombèrent foudroyées, tandis que leurs satellites s évanouissaient en fumée.

De son pied délicat, la dame leur écrasa la tête et prenant Duc par la main, elle le mena jusqu'à sa maison.

Etourdi par tant de visions extraordinaires, il se jeta sur son lit, sans souffier mot de sa singulière aventure.

Mais, le lendemain, dès l'aube, comme il allait boire un déci chez le pintier, tout le monde écouta et répéta son invraisemblable récit.

Quelques curieux l'accompagnèrent jusqu'au Pont de la Chèvre ; là ils trouvèrent, gravées dans la boue, les traces multiples des sabots rageurs, des griffes crochues, des pattes de toutes les formes, le sol en

était labouré. A certains endroits, les lames du Pont se montraient calcinées comme si des charbons ardents y fussent tombés en grand nombre.

Ce que voyant, les villageois troublés se dirent : « Montons jusqu'à la chapelle de Notre-Dame des Paniers. »

Placide et recueillie dans le jour mélancolique, enveloppée de brouillard comme d'un voile de première communiante, avec son clocheton minuscule et sa clairevoie peinte en bleu, la chapelle innocente semblait prier au bord du goufFre.

Les hommes trempèrent leurs doigts dans le bénitier qui tend sa bouche de pierre à l'eau des pluies; à peine entrés, à leur grand étonnement, ils trouvèrent ouverte la lourde grille cadenassée qui ferme habituellement le chœur.

Plus de doute, cette nuit même Notre-Dame était sortie.

En levant les yeux ils virent le bas de son manteau taché de boue et ses pieds maculés de sang.

Sur les marches de l'autel gisait le cadavre du Chat, le crâne fracassé.

Les hommes se hâtèrent de rassembler les habitants de la commune. En procession, bannière en tête, ils vinrent remercier Notre-Dame qui s'en va, elle aussi, par la campagne, mais pour vaincre le diable et protéger le pauvre monde.

Bien souvent, depuis lors, ceux qui vont aux mayens ou en reviennent, aperçoivent, les bras en

croix contre les barreaux de fer, la silhouette noire clu clouticr fidèle à sa bienfaitrice.

C'est depuis lors aussi que celui qui passe, solitaire, au Pont de la Chèvre à la tombée de la nuit n« manque jamais de répéter: «Ave Maria».

Sô

LA MARIEE

PRANÇOISE était triste à mourir, ivre de chagrin comme ^ si vingt litres de chaud muscat lui eussent sauté dans la tête.

Elle montait le chemin pierreux, tout en tricotant son bas violet, agrémenté de points verts, et se demandait : « Pourquoi la mère est-elle si méchante ? Je l'aide tant que je peux, je travaille de toutes mes forces et je n'ai jamais fait de mal à personne. »

C'était vrai. Françoise était celle qui ignorait la médisance, menait doucement les bêtes, se gardait d'insulter le mulet et portait le cabri de longs bouts de route quand il était fatigué.

Solide autant que douce, elle peinait comme un garçon, mais la m^Tc était difficile à contenter, et les beaux yeux gris de Françoise pleuraient longuement chaque jour.

Etpuîs, il y avait autre chose.

Ce soir-là, en voyant les flammes rouges d'automne lécher les arbres et s'arrondir en bouquets ardents, la fille était plus désespérée que de coutume parce que, là-haut, on se marie après les vendanges et elle savait bien qu'elle ne se marierait pas.

Parvenue sur le plateau qui précède la forêt, au bord du petit lac fréquenté par les marralnâs, elle se laissa choir et, le front appuyé sur le sac qu'elle devait remplir de pommes de pin, elle éclata en sanglots rudes qui, des pieds à la i^ie, la secouaient. Sous les pleurs écoulés, en fins ruisseaux, la mousse, que l'été cuisant avait séchée, se réveilla et dit :

— Qu'as-tu donc à gémir ainsi, ma pauvre fille? Je n'ai, jusque maintenant connu que les pluies et la rosée du ciel, mais voici que des larmes humaines me ravivent. Quelle douleur ne faut-il pas pour cela?

• — Hélas? répondit Françoise, je le sais, je ne me marierai pas.

— Et qui aimes-tu donc ?

— Laurent, de Pierre Favre. Mais la mère ne veut pas, elle ne veut pas, que faire ? Il m'a dit qu'il partirait.

Une lavandière, qui courait sur le sable verdâtre, s'arrêta.

— Françoise, dît-elle, tu as nourri les oiseaux. Sur la neige, autour de ta maison, il y avait toujours des noix écrasées et des miettes de pain noir, nous ferons quelque chose pour toi.

Une fourmi, perchée au bout d'un brin d'herbe, écoutait.

— Tu n'as jamais dérangé les fourmilières, ni massacré mes pareilles sous le fer de tes souliers, nous ferons quelque chose pour toi.

— Oui, certes, ajouta l'araignée. Seule, tu ne m'as pas appelée vilaine bête, et j'ai trouvé grâce devant toi.

— Que pouvez-vous, dit Françoise, vous qui êtes si petites ?

— Compte sur nous, et reviens dans trois jours à cette même place.

La fille se leva; ses interlocutrices avaient disparu.

— • « J'ai peut-être rêvé, se dit-elle en gagnant la forêt, je ne dirai rien à personne. »

Au pied des sapins, entre les cornes dures des racines, des écureuils grignotaient. Elle suivit leurs ébats, ils étaient jolis et prestes et leurs regards semblaient pleins d'intelligence.

Françoise crut entendre répéter : « Nous aussi, nous ferons quelque chose pour toi, » mais sans doute elle se trompait, et elle bourra son sac des pommes écailleuses qui gisaient sur le sol.

A la descente, sa charge lui parut légère. Elle courait dans la ravine aux parois de schiste ; la même

voix chantait dans les ramures des arbres tordus, couchés par le travail de l'eau et, tandis que sa mère la rudoyait, au retour, il lui parut que la cuisine enfumée était claire comme une chapelle illuminée.

Elle alla gouverner les bêtes. Le mulet mit la ièie contre sa tempe et dit :

. — Compte sur moi, Françoise.

Cette fois, elle l'entendit bien et la chèvre approuva ce qu'avait dit le mulet.

Trois jours plus tard, c'était dimanche et fête, tout le monde se rendait à la grand'messe. La mère Barbe venait de sortir en maugréant, Françoise était en retard.

Comme, après avoir caché la clef sur une poutre, elle sautait à bas des marches de pierre, elle demeura bouche ouverte en face du mulet étrillé, luisant comme un cheval de prince, sellé de velours, avec des touffes de roses blanches sur les oreilles.

Il s'agenouilla :

— Monte sur mon dos, Françoise, c'est l'heure, je t'ai dit de te fier à moi.

Et Françoise obéit au serviteur qui parlait.

Il prit le chemin d'en haut, celui qui mène au petit lac.

Sur le plateau, il s'arrêta juste à l'endroit où la fille avait conversé avec la mousse, la lavandière, la fourmi et l'araignée.

— Nous voici, dirent les bêtes réunies, aujourd'hui même nous tiendrons notre parole.

LA MARIEE

Et Françoise aperçut des milliers d'araignées qui accouraient de tous côtés 1

— C'est le jour de tes noces, dit la première, nous allons t'habiller.

Les vêtements de drap noir disparurent. En un clin d'oeil, les fileuses avaient tissé une soyeuse robe blanche, brillante comme l'eau k midi, un mouchoir à longues franges et un extraordinaire tablier où tous les animaux de la terre étaient représentés.

De l'autre bout du lac, un grand vol de lavandières arrivait. Six d'entre elles, à l'avant-garde, tenaient dans leur bec un léger chapeau blanc, finement tressé à la façon des nids, qui fut posé sur les cheveux blonds de Françoise.

' — ' A mon tour, déclara la mousse.

Et elle allongea sur des centaines de mètres jusqu'au pied d'une grande pierre plate, un tapis digne du plus somptueux palais.

— Nous voici I dirent les écureuils qui sortaient en bondissant de la forêt.

Et, rangés le long du tapis, ils firent une garde d'honneur en agitant leurs panaches dorés.

Une sonnerie étourdissante montait du ravin et surgirent les vaches à la file, et les chèvres impatientes et les agneaux joueurs et les brebis dociles qui suivaient.

Le bourdonnement des abeilles ronflait éperdument.

Françoise reconnut les essaims de ses ruches et le chat blanc qui précédait les poules sérieuses et le coq orgueilleux.

Ils s'abattaîcnt par bandes, les moineaux pilleurs de granges, et le merle qui chante sur le toit au matin, le geai bruyant et les corneilles siffleuses qu'on entend autour de la ruine.

Tout ce peuple fit une longue haie, se tenant immobile car, lui aussi, sur un mulet magnifique, sellé de velours éclatant et le frontal orné de roses blanches, Laurent vêtu de neuf, s'avançait.

Sa suite était formée de tous les taureaux noirs, de tous les boucs et les béliers, de tous les mulets du pays.

« Que diraient ceux d'en bas s'ils passaient 1 », songeait Françoise, émerveillée, en allant à la rencontre de son fiancé.

Le visage de Laurent rayonnait, il s'écria :

— Je ne partirai pas, Françoise, voici le jour de notre mariage, réjouissons-nous I Tu es belle comme Notre-Dame à la procession 1

Et il la baisa sur la joue.

Tous deux allaient au pas de leur montures, sur la moquette silencieuse.

Près de la pierre, un moine, soudain, se trouva debout, les bras en croix, une auréole autour du front ; un grand loup, contre ses sandales, était couché.

Françoise et Laurent mirent pied à terre.

— Je suis François d Assise, ton patron, dit le saint personnage en s'adressant à la jeune fille. J ai été prévenu de ta peine, mon enfant, par mes sœurs la lavandière, la fourmi et l'araignée.

Mon amie, la mousse, m'a dit t'avoir vue pleurer jusqu'à lui rendre la vie. Parce que tu fus douce aux

bêtes qui sont humbles et pleines de mérite, sur leurs instances, je suis descendu. J'apporte à tous deux la bénédiction de Dieu. Mon fils, ma fille, mettons-nous en prière.

Les cloches, dans le village, sonnaient à grande volée pour l'offertoire, Françoise et Laurent se prosternèrent auprès du loup qui s'inclina modestement dans la poussière et l'envoyé du Seigneur célébra la cérémonie nuptiale en présence des animaux recueillis.

Quand l'office fut terminé, les fourmis s'approchèrent : '

— Voici nos présents, dirent-elles.

Et les époux aperçurent un gros tas de grains, un autre de sel, un autre de noisettes, un autre de foin.

Sans dispute, les taureaux et les vaches, les chèvres et les boucs, les béliers et les brebis, les mulets se partagèrent le sel et le fourrage. Les oiseaux mangèrent le froment, l'orge et le millet, les écureuils les noisettes. Sous la main du saint, fleurit une immense parterre où butinèrent les abeilles et se convertit une poignée de froment en un gâteau qui fut la part du chat.

Sous le ciel resplendissant, il régnait une grande joie.

Quand tous se furent dispersés, saint François dit à ses protégés :

— Je veux votre bonheur, et le bonheur n'est pas de ce monde.

Alors, prenant les jeunes gens par la main, suivi du loup, il les emmena en Paradis.

Bien qu'ils eussent, le matin, soigneusement fermé leurs étables, vers midi, ceux d'en bas, stupéfaits, virent revenir leurs troupeaux en bon ordre, et les bêtes avaient une singulière lueur dans leurs beaux yeux.

Le lendemain, à la nuit tombante, une grande anxiété régna dans la commune. De chaque maison, des hommes partirent à la recherche des disparus. Ils explorèrent le Grand-Bisse, descendirent au Pont-du- Diable, longèrent la Morge, battirent la forêt jusqu'au Praz-Bet, tout fut inutile.

Mais, quand le curé ouvrit son registre pour y porter le premier mariage de l'automne, il y lut l'inscription de Laurent et de Françoise, tracée en lettres d or par une main inconnue.

Ce fut bien plus tard que, dans un coin du plateau, du coté d'Arbaz, on retrouva le mulet de Barbe et celui de Favre, qui broutaient paisiblement, sellés de velours et couronnés de roses, demeurées fraîches.

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