ENTRE DEUX GEN T I LS- H O M M E S
des divers rapports que l'on faisoit des uns aux autres. Toutesfois un tiers, voisin de tous deux, gentil-homme accort, bien nourry et honneste, y mit la main. Les meschans envieux en rioient et en estoient bien ayses, les bons au contraire. Et y employa tant d'allées et venues qu'ils résolurent se trouver en un lieu pour accorder. Le seigneur du Fossé y envoya un vieux conteur de races et maistre d'hostel, qui avoit ses patenostres pendues à sa ceinture et un petit baston à crochet pour s'appuier ; lequel fit le veau fort pertinemment, voulant mettre en question lequel parleroit le premier, et faire de grands préparatifs, comme aux difficultez qui se meuvent sur les pourparlers de guerres et pacifications des roys et princes. Mesme il demanda à boire, voulant représenter, disoit il, le rang de son maistre. « Et quant à vous, procureur du seigneur de Fanfreluchon, n'ay à besongner avec vous; je feray ce que je doy, ayant une partie légitime. — C'est mal commencé, dit le seigneur Ingrand (qui estoit le tiers et moyenneur) ; il faut de tout faire une fricassée broche mautaillée, et ne rien aigrir : les serviteurs le plus souvent brouillent les affaires de leurs maistres pour contrefaire les bons valets. Le jeu ne vaut pas la chandelle. Le débat est meu entre deux voisins, gens de bien
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et de vertu voirement; mais, bien interrogez, ne sauroient dire pourquoy, ne à quelle occasion, sinon qu'ils sont trop riches et puissans. Y a danger que Dieu, par un préjudice, ne leur face sentir le peu de devoir qu'ils font en la dispensation de leurs biens, les employans aux usages et conduites de je ne say quelles foies hautesses, mal prinses et pirement entendues. Autre chose seroit si l'un d'eux estoit quelque vilain enrichi, qui voudroit entreprendre et contre-quarrer un gentil-homme; mais, estans d'une mesme condition, bonne race, et but à but, il les faut accorder : car, au fond, il n'y va que faute d'amitié et d'avoir hanté bonnes et grandes compagnies. Je suis leur parent, et m'est loisible tout dire, et librement. Voicy ce que j'ay advisé : car, à ce que je voy, il faut traiter cecy comme une cérémonie de grande importance, et sur tout que les femmes ayent occasion se contenter, pour le moins ne se regarder de travers :
« Madamoiselle du Fossé ira dimanche en une telle église, où elle trouvera au banc qui est vis à vis l'autel nostre Dame, et auquel l'une ne l'autre n'a droit de s'assoir et agenouiller, la damoiselle de Fanfreluchon, et là se donneront le bon-jour, avecques quelques prières de toutes parts de prendre la place plus proche de la mu-